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La France des spécialités agricoles

La France, c’est le pays des fromages, des agneaux, des miels, des vins, du cresson, etc… et depuis longtemps, ces productions font l’objet de protection diverses. Attention à ne pas produire de Camembert à Roquefort, ou de Champagne à Brie.
Deux bases produites par l’INAO (l’Institut national de l’origine et de la qualité), portant sur les aires géographique des AOC-AOP et des IGP, nous donnent un aperçu des France agricoles, si l’on relie ces bases au fichier des communes de l’IGN.
J’ai combiné ces deux fichiers pour cartographier, pour chaque commune de France métropolitaine, le nombre cumulé d’IGP et d’AOC/AOP. Le Nord de Paris est plutôt vide : est-ce parce que le blé et les betteraves n’ont ni AOC ni IGP, ni appellation d’origine, ni indication géographique protégée? Il apparaît en grisé (voir note). Certaines communes sont le lieu de plus d’une dizaine d’AOC/IGP : on y produit vins, fromages, boeufs, cresson, oies, bergamotes, miels, rillettes et saucisses, toutes plus authentiques les unes que les autres.
La France industrielle et minière y apparaît en vert : le charbon du Nord n’a pas d’AOC, l’acier de Lorraine non plus. Et le porc de Bretagne a sans doute tout eclipsé.

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La victoire revient à la petite commune de Chassagne-Montrachet en Côte d’Or, lieu de 73 AOC/AOP et IGP (principalement du vin).

Note : J’ai choisi le grisé, car les bases n’indiquent pas “zéro” IGP dans ces communes. Elles n’apparaissent simplement pas dans les bases de l’INAO. Probablement parce que c’est “zéro”, mais on ne traite pas des “vides” comme des “zéros”, si ?

Il y a 33 ans, jour pour jour, à Paris 8

L’un des événements marquant de l’Université dans laquelle je travaille, Paris 8, est l’anniversaire de la « Lettre du 25 mars ». Des réunions publiques, des colloques, des minutes de silences sont organisés un peu partout pour se souvenir, se recueillir et apprécier.
Nous venons de fêter cette année le 33e anniversaire de la Lettre, en visitant les lieux mentionnés. Rien n’a changé: Paris 8 est toujours fidèle à l’esprit de Vincennes.
Ci-dessous, la Lettre :
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La Lettre du 25 mars (1982), en PDF

Les prénoms des chevaux

Une liste nominative de plus de 3 millions d’équidés est disponible sur data.gouv.fr . Les chevaux ont des noms personnels, ce qui est fort intéressant.
Ils ont aussi un sexe (oups, parfois ils n’en ont plus) : Mâles, femelles et hongres ont des prénoms différents.
Comparons alors, avec l’aide du Fichier des prénoms de l’INSEE, les prénoms des humains nés en France et ceux des équidés (que l’on appellera des chevaux, ici).
Ainsi 37% des juments ont des prénoms aussi portés par des personnes nées en France, ce qui n’est le cas que de 25% des hongres et 22% des mâles. C’est probablement un effet de la plus grande exubérance parentale concernant les prénoms des filles (plus variés que ceux des garçons).
Examinons les 1000 prénoms humains les plus donnés aux chevaux et aux juments, du point de vue de leur succès chez les humains.
Les prénoms humains portés par des chevaux pourraient nommer 90% des bébés garçons nés vers 1990, et un peu plus de 60% des bébés garçons de 1990. Les prénoms humains des juments, eux, sont plutôt des prénoms de filles des années 1970-2000.
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Il serait intéressant d’examiner l’avance ou le retard de la mode chez les chevaux par rapport à la mode chez les humains. Mes premières exploration tendent à montrer que les chevaux reçoivent des prénoms en voie d’abandon chez les humains.
Mais si l’on s’intéresse à la proportion de bébés de l’année N recevant des prénoms portés par des chevaux nés la même année, alors l’évolution est à une simultanéité de plus en plus grande des choix.
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25% des filles nées en 1981 en France ont reçu un des prénoms donnés aux juments nées la même année. La proportion pour l’année 2010 est de 52%. Pour les garçons, on passe de 10% à 22%.

Mais cela ne signifie pas que les propriétaires de chevaux se permettent de plus en plus de donner à leurs animaux des prénoms donnés aux bébés de l’année.

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Environ 20% des juments reçoivent un des prénoms donnés la même année aux bébés filles. 10% des chevaux mâles reçoivent, eux, un prénom humain “de l’année”. Les grandes variation d’une année sur l’autre sont dues au système des “lettres-années”.

L’Autolib’, révélatrice de la sociologie postmoderne

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Médecine » du mercredi 11 mars 2015, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

Une des revues dirigées par Michel Maffesoli, Sociétés (publiée par De Boeck) a publié sans le savoir un canular rédigé par deux sociologues, Arnaud Saint-Martin et Manuel Quinon, sous le titre « Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris ». Article potache et sans queue ni tête, mais qui a été évalué comme un véritable article de sociologie par la revue en question.
Sur le Carnet Zilsel, ASM et MQ racontent le processus ayant mené à la rédaction de ce pastiche.
Pour aller plus loin :

  1. Petite liste des pastiches des prétentions scientifiques
  2. A few words in English on Crooked Timber
  3. Michel Maffesoli visé par un canular par Sylvestre Huet
  4. Chronique d’Yves Gingras sur Radio Canada(mp3)
  5. “Billet” de Guillaume Erner sur France Inter (mp4 audio)


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Mise à jour (suite de la revue de presse) :

  1. La revue Sociétés piégée par deux sociologues
  2. Édition scientifique : Maffesoli piégé par un faux article sur educpro
  3. Des universitaires trollent le magazine de sociologie “Sociétés” avec une étude complètement bidonnée sur les inrocks.com
  4. Interview des auteurs dans La Tête au carré sur France Inter
  5. De science certaine, par Yves Surel
  6. Un canular jette le trouble, dans le journal suisse Le Temps
  7. Le canular des automobilités par P. Dubois
  8. Les grilles de l’évaluation en sciences sociales sur le gril, par Genevieve Koubi
  9. L’Autolib: un canular sociologique (Agence Science Presse)
  10. Série d’articles sur le Polit’Bistro : 1-L’entre-soi éditorial des revues de sociologie et 2- Quelques mesures de la concentration éditoriale en sociologie et 3- Un “stress test” des revues de sociologie connectées par leurs auteurs
  11. L’imposture, c’est… par Pierre Mercklé
  12. So-kalled research… sur Retraction Watch
  13. Comment confondre les imposteurs: les vertus critiques du canular par Bernard Lahire
  14. La “science poubelle” révélée au grand jour sur le site de la Libre Belgique
  15. Blog Rédaction Médicale : “devant cette double erreur, c’est peut-être la revue entière qui devrait être rétractée”
  16. Canular intellectuel: deux chercheurs piègent une revue de sociologie, sur Philosophie Magazine
  17. Interview de Michel Maffesoli dans Le Monde (18/03/2015)
  18. Le sociologue, le marteau et la fausse monnaie, par Michel Dubois sur le Carnet Zilsel (21/03/2015)
  19. Réinventer la sociologie, seul contre tous, article de Sarah Diffalah sur le NouvelObs (21/03/2015)
  20. Just kidding? The latest academic ‘hoax’ and its consequences for cultural studies, par Clémentine Beauvais
  21. Michel Maffesoli, « expert » sociologique de pacotille (27/3/2015), par Blaise Magnin sur acrimed
  22. L’hystérie…, interview de M.M. sur atlantico (29/3/2015)
  23. L’Affaire Maffesoli, interview de William Genyies sur atlantico (29/3/2015)

Sociologie de l’autolib

Les pastiches des prétentions scientifiques sont relativement nombreux. Et la publication d’un pastiche de maffesolisme m’incite à proposer une petite liste :

  1. Marcel Proust est l’auteur d’un multipastiche savoureux d’un texte de Sainte-Beuve critiquant un pastiche de Flaubert lui aussi écrit par Proust, dans Pastiches et mélanges [plus de 109 citations sur google scholar]
  2. Cantatrix sopranica L. : Experimental demonstration of the tomatotopic organization in the Soprano de George Perec (en pdf ici) — 36 citations sur google scholar
  3. Le rond et le sobre, parodie de Claude Levi-Strauss (dont avait parlé Histoires à lunettes)
  4. L’effet ‘yau de poèle de François George, sur le lacanisme. Je n’ai pas d’extrait à proposer, mais une émission de Bernard Pivot, où F. George était invité : A quoi servent les philosophes ? [29 citations sur google scholar]
  5. Body ritual among the nacirema de Horace Miner, qui se moque probablement des sociologues utilisant le langage des anthropologues culturalistes. J’en avais parlé un peu ici (chose amusante, cet article avait été publié, avec un clin d’oeil appuyé, dans The American Anthropologist) [plus de 450 citations sur google scholar]
  6. Transgressing the Boundaries: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity de Alan Sokal, qui pastiche ce qu’aurait pu écrire un physicien transi par Derrida et Latour. (Chose amusante, la revue Social Text n’y avait vu que du feu) [1116 citations sur google scholar].
  7. et il y aura, maintenant « Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris », un article écrit en maffesoli, publié dans une revue dirigée par Maffesoli (Sociétés) :

    Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin expliquent comment et pourquoi ils ont mystifié la rédaction de la revue Sociétés, tribune éditoriale d’une certaine « sociologie postmoderne »

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Quelques relations

J’ai participé, pour voir, au Open-Data-Camp Elections organisé lundi dernier. De nombreux projets émergeaient en relation avec la libération des données des élections.
Mais comme un représentant de l’INA (Gautier Poupeau, @lespetitescases) proposait de travailler sur des données “semi-ouvertes”, sur les méta-données politiques des journaux télévisés, j’ai regardé s’il était possible de repérer des proximités entre individus à partir des co-participations aux reportages, interviews, etc…
J’ai retenu comme lien significatif les liens qui apparaissent au moins trois fois plus fréquemment que ce qui serait attendu si les individus étaient répartis au hasard dans l’espace médiatique :
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Les couleurs sont liées à des “communautés” repérées à l’aide de l’algorithme WalktrapCommunity.
Rien de surprenant, mais c’est assez illustratif, et assez simple à faire.

Le Suicide en 1890

Le Compte général de l’administration de la justice criminelle donne, pour le XIXe siècle, le nombre annuel de suicides par département. En combinant ces chiffres avec ceux des recensements, il est possible de cartographier les zones suicidogènes et les zones protégées.
Ainsi, en 1890, le taux des suicides variait, dans les départements de France métropolitaine, entre 46 suicide par millions d’habitant et 556 suicides par million.
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Les recensements sont disponibles sur le site de l’INSEE à partir de 1851 et jusqu’en 1921.
Il me semble que le Compte général de la justice n’a malheureusement pas été transformé en fichier utilisable directement. On les trouve sur gallica.bnf.fr mais sous la forme de copies numériques. Il faut donc faire un petit travail de copie.
Le “Compte général de la justice” a de nombreuses informations sur les suicides : nombre annuel par département, différencié selon les hommes et les femmes, par tranche d’âge, par état civil (marié, veuf, avec ou sans enfants…) On a aussi des informations sur le lieu du suicide, sur le mode de suicide :
suicide-1890-mode
Nous disposons aussi de la répartition mensuelle et des professions des suicidés, croisées avec le “motif présumé” (la “grossesse hors mariage” est le motif principal des suicides des “domestiques”).
La transposition de ces informations en base de données utilisables sera probablement un des exercices que je donnerai dans le cadre du cours que je vais donner sur Le Suicide de Durkheim… si, véritablement, on ne trouve pas de fichier déjà disponible.

Le Grand Remplacement

Au cours du XXe siècle, les parents des bébés nés en France ont remplacé Simone par Léa, Robert par Théo. Ce grand remplacement orthographique est bien visible :
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En 1900, le E était la lettre la plus utilisée dans les prénoms des bébés nés en France (21% des lettres des prénoms étaient des E). En 2011, les A représentent 17% de l’ensemble des lettres utilisées dans les prénoms, et les E dans 13%.
Les Y ont cru jusqu’à constituer 2,5% des lettres utilisées. Les R passent de 10% à environ 3%.

Méthode : Si 3 bébés qui naissent en France en 1910, que 2 d’appellent BOB et que l’autre s’appelle BILL, alors le total des lettres est de 10 (BOB, BOB,BILL), soit, classé par fréquence d’apparition B,B,B,B,B,O,O,L,L,I. Les B représentent alors 50% des lettres utilisées dans les prénoms, les I 10%.

Cols blancs et cols bleus se marient-ils vraiment ?

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Médecine » du mercredi 4 février 2015, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

J’ai choisi de parler cette semaine du livre de Jessi Streib (Duke University), The Power of the Past : Understanding Cross-Class Marriages (lien amazon, kindle). La thèse dont est issue le livre est en accès libre : The Power of the Past : Class, Marriage and Intimate Experiences with Inequality (pdf) (University of Michigan, 2013).
Je cite aussi en passant un article récent de Milan Bouchet-Valat, qui n’est pas en accès libre mais un travail plus ancien l’est.
Le livre de Streib s’intéresse à l’envers de l’homogamie, aux couples mariés composés d’une personne issue des classes supérieures et d’une personne issue des classes populaires, aux Etats-Unis. Elle parle donc de “blue collars” et de “white collars”. Elle montre avec finesse ce qu’elle nomme les différences de “sensibilités” face au monde :

Those from different classes shared their lives but not their ideas of how to live them, their resources but not their ideas of how to use them, and their children but not their ideas of how to raise them. This book locates these and other differences in sensibilities — default ways of thinking about everyday events, such as how to use resources, divide labor, and raise children. This focus moves away from the more common connection that sociologists make between class and culture—that of a focus on tastes.
(Streib, Power…, kindle-190)

Elle justifie l’étude des “sensibilités” en soulignant plusieurs aspects : les sensibilités sont moins circonscrites (“containable”) à un seul domaine que les goûts, et elles sont liées à l’acquisition de ressources :

Sensibilities may be linked to resource acquisition as institutions implicitly reward different types of sensibilities. Generally, institutions such as workplaces and schools reward sensibilities that are most associated with the middle class.
(kindle-207)

Géographie des prénoms en Turquie, suite

Suite de l’étude des prénoms en Turquie commencée hier.
On dispose, pour chaque province, des 3 prénoms les plus donnés aux garçons et des trois prénoms les plus donnés aux filles. On peut considérer que plus deux provinces partagent des prénoms, plus elles sont similaires : si elles en partagent six, elles sont “semblables”.
Nous sommes limités dans l’analyse par le nombre réduit de prénoms et par l’absence d’informations sur la fréquence. Etre “numéro 1″ quand on est donné à 20% des garçons et “numéro 1″ quand on est donné qu’à 5% des garçons… ce n’est pas vraiment pareil.
J’ai réalisé une analyse en composantes principales (ACP) à partir des informations recueillies. Le premier axe n’est pas représenté : il est du à la seule province de Tunceli, petite et avec moins de 1000 naissances en 2013. Je ne représente ici que les axes 2 et 3.
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L’axe 2 oppose des prénoms comme Hiranur, Nisanur, Muhammed et Yusuf à des prénoms comme Emir, Cinar, Kerem et Elif. L’axe 3 Mehmet et Mustafa à Irmak, Arda ou Emir.
Les individus, ici, sont les provinces : TR213 est Kiklareli province à la frontière de la Bulgarie (et que les Bulgares appellent Lozengrad).TRB24, c’ets Hakkari, à l’extrême Est de la Turquie (à la frontière avec l’Iran et l’Irak). D’un côté, à l’Ouest, les parents choisissent plutôt Emir et Elif, et à l’Est plutôt Nisanur et Muhammed.
Dans la carte suivante, les provinces sont coloriées en fonction de leur coordonnée sur l’axe 2 de l’ACP. Les rouges/orangées ont des coordonnées positives (les provinces à la droite du graphique, à l’Ouest géographiquement), les bleues foncées ont des coordonnées négatives (les provinces à l’Est, à gauche du graphique).

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A partir d’une analyse des six prénoms les plus donnés aux enfants par province, en 2013, on voit apparaître des différences entre l’Est et l’Ouest de la Turquie.