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Les prénoms et la mention, édition 2018

Entre l’année dernière et cette année, tous les candidats ou presque ont changé. Mais si les personnes ont changé, ce n’est pas le cas de leurs prénoms. Prenons les Juliette. Les Juliette qui ont passé le bac en 2017 ne sont pas celles qui ont passé le bac en 2018. Et même plus : les Juliette de 2017 n’ont pas les mêmes parents que les Juliette de 2018. Et pourtant leur nombre est presque le même (2200), et leur taux d’accès à la mention Très bien est identique (20%). En tant qu’individu, elles sont toutes différentes. En tant que groupe (du simple fait de partager un prénom) elles sont semblables. Les Juliette de 2018 sont, en tant que groupe, et au regard du taux d’accès à la mention Très bien, identiques aux Juliette de 2017.
Cette année, 25% des Garance (qui ont eu plus que 8 au bac général et technologique et qui ont autorisé la diffusion de leurs résultats) ont obtenu la mention Très bien. C’est le cas de 5% des Océane ou des Anthony. Les prénoms les plus donnés vers 2000 (quand ces bachelier.e.s sont né.e.s), Léa, Thomas et Camille, ont des taux moyens de proportion Très bien. Vous remarquerez aussi assez vite la plus grande excellence scolaire féminine : à la droite du graphique, on ne trouve que des prénoms féminins bourgeois (Garance, Apolline, Diane…). A gauche, ce sont surtout des prénoms masculins et de classes populaires (Steven, Ryan, Christopher, Allan).


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Pour les années précédentes, voir 2017, ou en 2016 ou encore en 20152014,2013, 2012 ou 2011. Vous pouvez aussi lire Sociologie des prénoms (édition La Découverte) [sur amazon, dans une librairie indépendante].

Trente-neuf « Cartes blanches », bilan d’étape.

Depuis quelques années, toutes les six semaines, je rédige une chronique sociologique pour Le Monde. En 2015, j’avais déjà proposé un bilan, que je renouvelle ici.

J’ai écrit 39 textes en cinq ans. Ces textes portent sur des articles publiés récemment, ou une question liée à l’actualité. J’y expose le travail d’une sociologue ou de son équipe. J’ai cherché à diversifier les thèmes et les méthodes. La moitié des “Cartes blanches” exposent des travaux reposant sur des méthodes dites “qualitatives” (entretiens, observations), l’autre moitié sur des méthodes “quantitatives”. Le thème le plus fréquent est lié à la description du travail sociologique, suivi des questions de stratification, politique et de genre/sexualité.
J’y ai cité le nom de 88 sociologues et assimilés (on y trouve quelques économistes, par exemple). Les sociologues les plus fréquemment cités sont Émile Durkheim (à trois reprises), Max Weber (à deux reprises) et Etienne Ollion (à deux reprises). 60 de ces sociologues sont français ou publient en France, 25 sont étatsuniens (au sens où ils travaillent dans une université nord-américaine). Et Weber est allemand. Je suis limité ici par mes connaissances linguistiques: il n’y a qu’en français et en anglais que je suis capable de bien lire. Mon allemand est rustique, et mon roumain presque oublié.
25 femmes ont été citées, et 62 hommes l’ont été, ce qui est loin de respecter la parité (dès qu’on l’oublie, elle disparait). Mais ces 25 femmes sont souvent les auteures centrales de la chronique, celles dont les travaux sont exposés (alors que de nombreux hommes, Mauss, Tarde, Weber, Sorokin, Krugman… ne sont cités qu’en appui au texte). Quand on pondère les citations par le nombre d’auteurs cités dans la chronique, alors il y a “13” femmes pour “26” hommes.
Quelques unes des dernières “Cartes blanches” :
En Algérie, les plages de la discorde, autour des travaux de Jennifer Bidet
Les odeurs ont un sens, et une classe sociale, autour des travaux de Karen Cerulo
Le charme discret du contournement de l’ISF, autour des travaux de Camille Herlin-Giret
L’art de l’insulte chez les jeunes filles, autour des travaux d’Isabelle Clair
Les pourboires, drôles d’espèces, autour des travaux d’Amélie Beaumont

Ma grande modestie me perdra

Pendant plus de six mois, sur le portail “cairn.info“, j’ai pu voir ceci :

En sociologie, en histoire, en science politique, mon article « le petit peuple des sociologues » était l’article le plus lu, ou le 3e le plus lu. Je savais qu’il avait été très lu au moment de sa publication en juin 2017 (tout est relatif, et le « très lu » est à estimer au regard de ce que l’on sait du nombre limité de lecteurs sociologues).
Je disposais même d’un indicateur, un mail de “cairn.info” de janvier 2018 indiquant que « le petit peuple des sociologues » était le 6e article le plus lu sur cairn en 2017 (voir sur l’image ci-contre). Au début, ça ne m’a pas dérangé, d’être le sociologue le plus lu en France. D’être Top numéro 1. Une semaine. Deux semaines. Un mois. Deux mois… Six mois… Mais je trouvais très bizarre que l’article “Impact des troubles maternels borderline” reste numéro 1 dans le palmarès des articles les plus lus en sociologie. Très bizarre. Et que le palmarès reste figé aussi. L’article d’Amélie Beaumont, Le pourboire et la classe restait 10e. Sans bouger d’un poil depuis novembre 2017. Il me semblait bizarre, par exemple, qu’un article aussi lu que —— au hasard —— « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale n’apparaisse jamais dans le top 10 des articles les plus lus en science politique.
Mais aujourd’hui, les choses ont changé : ce fut ma surprise ce matin du 12 juin 2018. Le palmarès entièrement rénové. En sociologie et dans les autres disciplines. J’y suis un peu pour quelque chose :

J’ai contacté Cairn (à quelques reprises depuis quelques mois)… et il y avait bien un bug dans leur classement. Hélas, ce bug n’a pas eu pour effet de dé-classer “Impact des troubles maternels borderline” et de placer « le petit peuple des sociologues » au sommet du classement. On ne peut pas tout avoir.
Plus sérieusement : si la stabilité de ce palmarès m’énervait, c’est que je m’en sers comme outil de veille pour lire des articles qui peuvent faire l’objet de ma chronique pour Le Monde, que je dois écrire toutes les six semaines. Celle de cette semaine, d’ailleurs, porte sur Blédards et immigrés sur les plages algériennes de Jennifer Bidet (lisez-le, cet article, et placez-le Top n°1 sur cairn, il le mérite !)

Taisez-vous, Vicomte arriéré !

La Troisième République, surtout après 1877, a définitivement permis à la France d’enterrer la monarchie et ses cortèges nobiliaires. Mais les titres de noblesse, eux, n’ont jamais disparu. Encore aujourd’hui, l’Etat délivre les titres d’investiture aux descendants aînés mâles légitimes issus d’un mariage catholique (pour la noblesse d’Ancien régime). Et ce n’est pas l’enracinement de la République qui a fait disparaître les titres de noblesse du Journal officiel.

Par exemple, en 1914, on trouve un député vicomte (de Villebois-Mareuil)

En 1921 un baron (des Lyons de Feuchin)

En 1940 un marquis (de La Ferronnays)

Donc 70 ans après l’instauration de la République, des députés apparaissaient encore sous leur titre de noblesse. Et cela ne cesse pas en 1945. On trouve encore des marquis au tout début de la Quatrième République :

Dans le Journal officiel (Assemblée nationale), la pratique va cesser autour de 1950. Le “Marquis de Moustier” devient “Roland de Moustier” et le prénom remplace le titre, à une période historique d’émergence du prénom comme “lieu où s’affirme la volonté” écrivait Jean Carbonnier. D’ailleurs “Marquis” semble dès lors devenir une insulte, du moins pour les élus communistes, comme le montre cet extrait du 16 février 1952 :

ou encore cet extrait du 18 juin 1953 :

Merci à @RemiMathis sur twitter, à Gallica et au site d’archive de l’Assemblée nationale

À la rentrée

Couverture manuel courants contemporains montageEn 2008, Céline Béraud et moi avions écrit un manuel d’introduction, à destination des licences de sociologie, Les courants contemporains de la sociologie (Presses universitaires de France). Après dix ans dans les librairies, la première édition n’est actuellement plus disponible. Mais à la rentrée, c’est une nouvelle édition remaniée qui sera mise en vente, toujours aux Presses universitaires de France, mais dans la collection Quadrige – Manuels. Nous venons de rendre le manuscrit.
Pour en savoir plus sur ce manuel, vous pouvez consulter la page consacrée à la première édition.

L’honneur et le mérite

En France, si vous observez des groupes inégalement prestigieux, ou placés à des degrés différents dans une hiérarchie, vous observerez aussi que les membres de ces groupes n’ont pas la même probabilité d’avoir un nom à particule. Comme les noms à particule sont très rares en France (moins de 0,8% des personnes nées en France en sont dotés), il faut avoir des groupes de grande taille pour trouver des gens à particule. Ou alors il faut avoir des groupes que l’on peut rattacher aux classes dominantes, et l’on verra qu’au sein de ces groupes, les gens à particule constitue une sorte d’aristocratie, de paranoblesse.
Ici, je vais explorer la liste des personnes ayant reçu la Légion d’honneur ou l’Ordre national du mérite entre 1990 et aujourd’hui. Soit environ 222 340 individus (une partie cumule les titres, et on les retrouve dans les deux listes). L’Ordre national du mérite est un ordre bâtard, de création récente (1963). La Légion d’honneur, elle, est doté du prestige de l’ancienneté. La proportion de gens à particule varie : 2,5% des «méritants» ont une particule, et c’est le cas de 3,6% des «légionnaires». Un rapport de 1 à 1.44 entre ces deux ordres, et surtout, une surreprésentation importante quand on la compare avec la population de la France. Il y a au minimum 4,5 fois plus de gens à particule chez les légionnaires que dans la population.
Ces différences entre ordres ne sont pas dues au hasard. Elles se répêtent chaque année, de manière systématique, comme le montre ce graphique:


Année après année, il y a toujours plus de récipiendaires à particule dans les listes de légionnaires que dans les listes de méritants. Encore aujourd’hui, dans la France contemporaine. (Et ce n’est pas du aux militaires recevant la Légion d’honneur, j’ai vérifié.)

La proportion de personnes à particule varie, au sein de ces ordres, de deux façons. Tout d’abord, plus on grimpe dans la hiérarchie locale, plus la proportion de gens à particule augmente.


11% des Grand’croix de la Légion d’honneur ont un nom à particule, ce n’est le cas que de 3,5% des simples “Chevaliers” (qui, contrairement à leur titre, ne sont que que de la piétaille). L’augmentation de la proportion de gens à particule avec les titres se repère aussi dans le cas de l’Ordre du mérite.

Pour devenir Grand’Croix, il faut d’abord être Grand Officier, et pour être Grand Officier il faut être Commandeur, etc… et il faut attendre un moment avant de pouvoir monter l’échelle. Les plus titrés sont donc les plus âgés, et les plus âgés dans l’Ordre. Entrer jeune a des effets sur la fin de carrière. C’est pourquoi il est fascinant de voir que, encore aujourd’hui dans la France contemporaine, la proportion de récipiendaire à particule est beaucoup plus élevée quand ces récipiendaires ont un faible nombre d’«années de service» :

Ce graphique ne concerne que les “Chevaliers” : 6% de celles et ceux qui sont nommés après juste 20 ans de service ont un nom à particule. La prime à la jeunesse est aussi clairement visible dans le cadre des entrées dans l’Ordre national du mérite. Voilà pourquoi il est fort probable que, dans quelques décennies encore, les Grand’Croix et Grand.e.s Officier.e.s auront toujours plus de noms à tiroir que les Chevaliers.

 
Notes : les données proviennent de Légifrance, par l’intermédiaire de Nathann Cohen

Toujours pas de chrysanthèmes

Je suis heureux de voir la publication d’un article écrit avec Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, dans la Revue française de sciences politiques : « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale ».
Cet article s’appuie sur les données de l’Enquête Participation Électorale 2017 de l’INSEE. Avec les coordinatrices de cette enquête, à l’INSEE, Jean-Yves, Céline et moi avons constitué un petit groupe scientifique, qui s’est réuni en 2016 et 2017, et qui avait quelques buts. Améliorer la prise en compte du comportement électoral des électeurs qui ne sont pas inscrits là où ils habitent, car les enquêtes précédentes, en enlevant un peu trop de toutes petites communes à l’échantillon, avait éliminé un peu trop de personnes inscrites-ailleurs. Et repérer les votes par procuration (à partir des informations contenues dans les listes d’émargement).
L’article publié aujourd’hui s’intéresse plus précisément à l’accentuation des écarts de participation entre le bas et le haut de l’échelle sociale, entre les deux tours de la présidentielle et les élections législatives. L’abstention a augmenté, mais sans que les écarts de participation entre catégories sociales se réduisent.
Le résumé :

En prenant appui sur l’Enquête participation électorale 2017 de l’Insee, donc sur des données d’une particulière solidité qui échappent au biais de sélection, d’auto-sélection et de déclaration, les auteurs montrent que la hausse de l’abstention enregistrée au cours de la séquence électorale 2017 – réelle mais contenue à la présidentielle, spectaculaire pour les législatives – n’est pas porteuse d’un processus d’égalisation des citoyens devant le vote. Au contraire, les inégalités socio-démographiques de participation n’ont fait que s’accroître au cours de la dernière décennie. Elles sont en premier lieu la conséquence des inégalités de scolarisation. La pertinence du modèle sociologique d’explication de la participation s’en trouve largement confirmée.

Les politistes l’auront remarqué, le titre de notre article fait référence à un article classique de Nonna Mayer :
Nonna Mayer, « Pas de chrysanthème pour les variables sociologiques », in Élisabeth Dupoirier et Gérard Grunberg (dir.), Mars 1986 : la drôle de défaite de la gauche, Paris, PUF « Recherches politiques », 1986, p. 149-165

J’en profite pour signaler aussi un autre travail lié à l’étude de la présidentielle de 2017 : la comparaison de l’échantillon d’un sondage “sortie des urnes” avec les informations que donnent les listes d’émargement et les résultats des bureaux de vote dans lesquels les questionnaires ont été passés : Le cens trouvé : examen d’un questionnaire sortie des urnes sur le blog de l’ANR ALCOV.

Anamorphoses cartographiques

Les bureaux de vote parisiens regroupent un nombre presque identique d’électeurs sur une surface approximativement de même taille. Mais le nombre d’inscrits varie de 1 à 2 et la surface varie aussi beaucoup.
La carte suivante, qui illustre où le vote Fillon fut fréquent à Paris, est donc trompeuse (comme toutes les cartes).

Trompeuse, parce qu’une bonne partie des bureaux où Fillon fait un score élevé sont des bureaux de grande surface et où relativement peu d’électeurs sont inscrits.
Il est possible de transformer la surface de chaque bureau afin que cette surface soit proportionnelle au nombre d’électeurs inscrits. La carte suivante illustre cette transformation par anamorphose :

Le huitième arrondissement disparaît presque entièrement, et le dix-huitième voit sa surface augmenter.

Pour celles que cela intéresserait, j’ai mis le code sur github.

Les différences entre les deux formes de cartes sont bien plus apparentes si l’on s’intéresse aux communes d’Île de France, car certaines (comme le 15e arrondissement) sont très peuplées alors que d’autres (en Seine et Marne par exemple) sont presque vides.

Entrepreneur de soi-même

On peut penser que, quand on porte un prénom démodé, on le met moins en avant que quand on porte un prénom moins démodé. Mais c’est difficile d’en être certain, les usages quotidiens du prénom étant fluctuants et échappant au regard et à l’oreille du sociologue.
Mais on peut essayer de vérifier cela pour les enseignes commerciales. J’utilise ici la base Sirene, qui compte près de 4 millions d’entrepreneurs individuels (artisans, commerçants, professions libérales, etc…). Je dispose, pour ces personnes, de leur prénom et de l’enseigne commerciale de leur entreprise. Ainsi « Line Lefevbre » peut être la patronne de « Fleurs de Line ». Il est alors possible de vérifier que les personnes portant un prénom au succès récent utilisent plus souvent ce prénom dans leur enseigne commerciale que les personnes ayant un prénom dont le succès remonte au premier tiers du XXe siècle. « Huguette Garcia » ne sera pas la patronne de « Patisseries Huguette » mais de « Aux Délices des croissants ».


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C’est en effet ce que l’on observe: Plus le prénom a un succès récent, plus les porteurs de ce prénom ont tendance à l’utiliser pour leur enseigne commerciale. Dans le détail, on repère que les «très vieux» prénoms (ceux dont le succès était important vers 1900) sont plus utilisés que les prénoms des années 1910-1940. Mais c’est que ces «très vieux» prénoms (Emile, Gabrielle, Paul, Victor…) ont aussi connu un second succès au début du XXIe siècle. A l’inverse les prénoms «trop jeunes», ceux dont le succès date d’après 2000, sont peut être trop peu sérieux, trop infantiles encore, pour être utilisés comme enseigne. Et enfin on remarque aussi que celles et ceux qui portent un prénom arabe (Mohamed, Said, Youssef…) utilisent beaucoup moins leur prénom que ce qui serait attendu en raison de leur caractère désuet ou non (ce sont les points oranges sur le graphique).

La demi-vie du « Top 20 »

Les prénoms les plus populaires à un moment donné ne le sont plus quelques années après. Mais combien de temps faut-il pour que la totalité du “top 10” ou du “top 50” soit renouvelée ? La question pose problème, car certains prénoms, comme Marie, Paul, Louis restent, pendant presque tout le XXe siècle et le début du XXIe siècle, parmi les prénoms les plus donnés. Oh, certes, leur fréquence diminue fortement, mais ils restent dans le Top 20 pendant très longtemps.
C’est pourquoi je m’intéresse ici à la “demi-vie” du top 20. La demi-vie est une notion très utilisée en physique. Prenez 100 atomes de plutonium (ou un peu plus). C’est radioactif. Au bout de combien de temps la moitié des noyaux se seront désintégrés ? On va considérer Huguette comme une sorte de noyau radioactif.

Désormais, il suffit d’à peine 10 ans pour que la moitié des prénoms du “top 20” soient sortis de ce “top 20”. Et les prénoms donnés aux garçons ont cessé d’être lents à se renouveler.

Lien vers le code R (calculs et graphique, sur github)