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La marche de nuit

Dans le répertoire des formes de mobilisations féministes, il y a la “marche de nuit non mixte”. L’origine est sans doute les opérations “Take back the night”, à la fin des années soixante-dix, aux Etats-Unis [importées en France vers 1978 ?]. Il serait possible d’en faire un beau sujet de master de sociologie des mouvements sociaux.
1-heterosexisme
2-iletaitunefois
3-bordeaux
4-rennes
5-suisse
6-toulouse

Homologie structurale

La collection Que Sais-je? ressemble parfois aux couvertures du Point, ou à celle de l’Express

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Négocier les termes de l’Alliance

Un problème se pose à Pâque, si vous êtes juif assez orthodoxe, pas seulement l’interdiction de manger du pain levé, l’interdiction de tout levain chez soi. Une interdiction mentionnée à plusieurs reprises :
Exode 12:15 “dès le premier jour vous ôterez le levain de vos maisons”
Exode 12:19 “Pendant sept jours, il ne se trouvera point de levain dans vos maisons”
Deutéronome 16:4 “On ne verra point chez toi de levain, dans tout ton territoire, pendant sept jours” (“Durant ces sept jours, on ne devra trouver chez vous aucune trace de levain dans toute l’étendue de votre territoire” ou encore “On ne verra point chez toi de levain, dans toute l’étendue de ton pays, pendant sept jours”)
Cette interdiction est apparemment assez simple à respecter (il s’agit d’une interdiction matérielle, et non pas d’une interdiction morale), mais elle s’avère complexe : qu’est-ce qu’un “levain” ? jusqu’où s’étendent “maisons”, “territoire”, “pays” ? le levain contamine-t-il les objets ayant touché du levain ? Comment être certain de la disparition complète du levain ?
Ces questions ont des réponses. Il est possible de les trouver à partir d’une recherche sur le terme “hametz” (ou hamets, chametz… חָמֵץ / חמץ). Il semble ainsi qu’il faille considérer comme “levain” tout produit issu de la combinaison d’eau et d’une céréale, laissée à température ambiante plus de 18 minutes. Mais peu importe.
C’est en passant devant une supérette cachère que ma curiosité a été suscitée :
hametz
« Notre hametz a été vendu auprès du Rav Rottenberg » était-il écrit sur une affichette, à l’entrée du magasin. On remarquera que le hametz n’a pas été vendu “au” Rav, mais “auprès du” Rav.
Il s’avère, après quelques recherches, qu’il est possible de vendre son hametz (et tout ce qui a pu être contaminé) à un non-juif, pendant sept jours, et de le racheter ensuite. Mais il s’avère surtout qu’ont été mises en place des procédures d’intermédiation de cette vente : un rabbin peut être délégué pour vendre, à un non-juif, un fagot de hametz domestiques.
Ainsi, l’on trouvera, sur le site loubavitch français par exemple (mais d’autres groupes proposent des procédures similaires), un formulaire en ligne permettant à tout un chacun de déclarer, auprès d’un rabbin loubavitch, son hametz.
loubavitch-delegation-hametz
Ce rabbin vendra, pour sept jours, à un goy, les hametz dont il a obtenu délégation. Il faut bien enfermer son hametz dans un placard ou une pièce. Et “inutile de ranger”, est-il précisé à destination des ménagères ou des ménagers. Le hametz restera, physiquement, dans son placard, mais il sera considéré comme ayant disparu (du moins pendant sept jours).
Deux commentaires très rapides à cette procédure :

  1. Le contrat — une alliance entre hommes — permet de négocier les termes de l’Alliance — celle qu’a passé YHVH avec son peuple. Il me semble que les concepts mis en place par Viviana Zelizer : “circuit”, “marquage”… pourraient s’avérer intéressants à manipuler, pour mieux saisir ce qui se passe.
  2. Ce contrat, nominatif, permet aux différents groupes juifs orthodoxes, d’objectiver, année après année, leur étendue. À Pessah, chaque année, se complète une liste nominative (avec adresse), celle de ceux qui ont un placard à hametz.

Mes enquêtés s’appellent Robert

Les prénoms découpent des groupes, des classes d’équivalences basées sur la similarité des prénoms… mais ces groupes sont tous de taille restreinte, souvent très petits (actuellement, le prénom le plus donné ne représente qu’un à deux pour cent des naissances). Et ces groupes « descendent » rapidement jusqu’à l’individu lui-même (puisque de nombreuses personnes, 10% pour les enfants nés dernièrement, portent un prénom quasi-unique).
Les « groupes-prénoms » forment une catégorie individualiste pour d’autres raisons, liées aux usages contemporains des prénoms, symboles de l’identité personnelle. Depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, le prénom est devenu d’utilisation quotidienne (pour le monde du travail, voir Guigo, 1991). Des sociologues ont remarqué cette “montée du prénom dans les mœurs” (Carbonnier, 1957), les manuels de bonnes manière aussi (qui cessent d’interdire l’usage répandu des prénoms comme terme d’appel)… et il est progressivement entré — en contrebande ? — dans des compte-rendus de recherches sociologiques.
Dès les débuts de la sociologie américaine, les prénoms (et les diminutifs) sont utilisés par les sociologues de Chicago. On en trouverait des exemples dans Le Hobo de Nels Anderson, dans Street Corner Society de William F. Whyte (même si ce dernier, techniquement, n’est pas « de Chicago » et qu’il a tendance à utiliser des surnoms ou des diminutifs).
Rien de tel en France, et pendant longtemps : Les ouvrages publiés par le « Centre d’études sociologiques » aux éditions du CNRS, dans les années 1950-1960, n’utilisent pas les prénoms alors que des entretiens sont réalisés [je n’ai vérifié que quelques ouvrages, de Touraine, Guilbert&Jamati, Crozier, Chombart…].
Paradoxalement peut-être, quelques années plus tard, les tenants de l’individualisme méthodologique n’ont pas recours au prénom : leurs individus sont interchangeables. Crozier (dans Le Phénomène bureaucratique ou dans L’Acteur et le système) non plus n’utilise pas les prénoms (les individus sont indexés par leur titre ou leur fonction, « un directeur »).
Au début des années 1970 et avant, les prénoms sont très peu utilisés. Les travaux de Bourdieu sur le Béarn qui datent du début des années 1960 (rassemblés dans Le bal des célibataires) utilisent des initiales pour identifier des informateurs. Bernoux, Motte et Saglio, dans leur enquête par observation participante réalisée en 1969 n’utilisent pas de prénoms mais identifient les ouvriers par des lettres (qui ne sont pas des lettres initiales, mais des lettres présentées dans l’ordre alphabétique : le premier ouvrier présenté est A., le deuxième est B., etc…) (Bernoux et al., 1973). Renaud Sainsaulieu, dans L’identité au travail, quelques années après (l’ouvrage est publié en 1977), n’utilise qu’un seul prénom, « Yvon », pour individualiser un ouvrier. Tous les autres sont présentés à partir de leurs caractéristiques sociales (Sainsaulieu, 1988) sans personnification. Avec Colette Pétonnet, en 1979, “on est tous dans le brouillard”, car elle ne semble pas avoir de politique d’anonymisation/identification explicite : elle utilise indistinctement initiales, prénoms, surnoms, noms de famille, « Madame » suivi d’un prénom féminin, « Madame » suivi d’un prénom masculin… (Pétonnet, 2012). On trouve quelques prénoms dans les « vignettes » / « encadrés » de La Distinction (Bourdieu, 1979), mais surtout des initiales.distinction-prenom
Mais à partir des années 1980, les prénoms entrent dans la panoplie des sociologues s’intéressant à la réalité comme « ensemble indécomposable de co-occurrences historiques » (Passeron page 32). Ils apportent non seulement la possibilité d’identifier d’un individu étudié tout au long du texte (la « Sophie » présentée en introduction est certainement la même « Sophie » qui intervient au long de l’ouvrage). Ils apportent aussi un « effet de réel » (Passeron, 1991, p.207, citant Barthes) : « objet ni incongru ni significatif » qui « ne révèle à l’analyse du récit aucune valeur fonctionnelle ou structurale ; il n’est pas non plus justifié par une fonction littéraire » (quand le prénom n’est pas celui d’un personnage récurrent). « Soustraits à la structure sémiotique du récit, ils acquièrent un signifié de connotation ».
darmon-prenomLe « Monde privé des ouvriers » d’Olivier Schwartz (1990) utilise systématiquement le prénom, mais souvent en combinaison avec le nom de famille (s’intéressant à des ménages, le lien entre les personnes est établi pour le lecteur par le nom de famille). L’ethnographie contemporaine – disons celle de l’École de Jourdan – utilise très souvent les prénoms, parfois (notamment pour les personnages les plus jeunes, sans utiliser le nom de famille) : « François, Thierry et Mathieu » chez Nicolas Renahy, dont le livre (Les gars du coin), commence ainsi « Octobre 1998, un vendredi soir. Après une journée de travail difficile dans la scierie qui l’emploie comme manœuvre, Hervé veut se changer les idées ». Dans La France des petits-moyens, Cartier, Coutant, Masclet et Siblot ont recours à des stratégies variées de prénomination : il existe des personnes sans prénom (« Mme Pageot ») et des personnes possédant un prénom et un nom « Stéphanie Bensoussan », (identifiées dans les entretiens par le prénom).
L’un des critères suivis par les ethnographes, c’est visiblement d’appeler par son prénom dans le texte celles et ceux qu’on appelle par leur prénom au cours du déroulement de l’enquête, signe, s’il en était, de l’usage quotidien de ce terme d’appel.
Du côté de la sociologie non ethnographique, c’est à dire sans enquête de longue durée impliquant une fréquentation suivie des enquêtés, les prénoms tendent aussi à être de plus en plus utilisés.
L’évolution individuelle la plus remarquable est sans doute celle de Jean-Claude Kaufmann : ses premiers ouvrages utilisent des noms de famille uniquement (La vie HLM en 1983), ses ouvrages intermédiaires (comme La trame conjugale en 1992) une combinaison prénom–nom de famille, et ses derniers ouvrages n’utilisent que les prénoms (Premier matin, 2002). Le basculement intervenant lors de la rédaction du livre sur les seins nus (Corps de femmes, regards d’hommes).
La misère du monde, publiée en 1993 sous la direction de Pierre Bourdieu, fait un recours intense aux prénoms. Plus de 9 entretiens sur 10 identifient les enquêtés par leur prénom (les enquêtés les plus âgés ont un nom de famille, mais pas de prénom).
lahire-identificLa sociologie lyonnaise des dispositions autour de Bernard Lahire repose sur une étude fine de cas individuels, conçus comme « combinaisons singulières de contraintes (dispositionnelles et contextuelles) » (Lahire, 2006, p.18), sur la mise en évidence de l’hétérogénéité des pratiques individuelles. Cette sociologie, dans l’écriture, fait recours à des « portraits sociologiques » qui commencent, de manière répétée, par « Arielle a 40 ans. Elle est titulaire d’un DEA » (p.153), « Marcel a 55 ans. Il est titulaire du certificat d’études primaires » (p.233) « Hélène a 28 ans. Elle dit avoir le niveau bac +4… » (p.307) [mais de manière surprenante, les prénoms ne sont pas repris dans la « liste des personnes interviewées » p.745 sq., l’indexation se faisant par un code alphanumérique].
Un dernier exemple : Le cadre des Cadres (1983), celui dont l’entretien inaugure et clôture l’ouvrage de Boltanski, reste identifié par une intiale, « M. ». Mais dans La condition fœtale (2009), Luc Boltanski utilise des prénoms pour identifier les femmes avec qui ses assistantes se sont entretenues (Chloé, Leïla…) une note, p.130 précise que « tous les prénoms figurant dans les entretiens ont été modifiés », sans que l’on sache pourquoi des prénoms ont été utilisés.
Cette exploration initiale laisse entendre que l’usage des prénoms se diffuse dans les compte-rendus de recherche. Influence tourainienne : le « retour de l’acteur » s’apercevant dans ces prénoms individualisant, personnifiant… ? Influence des traductions des textes de l’Ecole de Chicago ? il faudrait pouvoir établir une chronologie plus fine concernant la production sociologique française.
C’est pourquoi j’ai mis en place un formulaire que vous pouvez remplir : si vous avez remarqué une forme d’identification particulière, dans un ouvrage ou un article de sociologie publié entre 1960 et 1995, qui utilise prénom ou initiales, ou nom de famille, ou identifiant alphanumérique… merci de me l’indiquer. Indiquez aussi votre nom, pour apparaître dans les remerciements si jamais un texte issu de cette recherche est un jour publié.

Lien vers le formulaire. Vous pouvez aussi tout à fait utiliser les commentaires ouverts sous ce billet.

Deux passions françaises, les prénoms et le bac

Le dernier billet, sur les prénoms surreprésentés par série du bac, a été fortement diffusé. J’aimerai, pour m’en souvenir plus tard, faire ici un petit compte-rendu [sur ce modèle].
Tout d’abord, une objectivation temporelle :
stats-visites-7days
Le billet est publié le samedi 30 mars en fin de journée, au milieu du long week-end de Pâques. L’idée m’est venue en revisitant, dans le cadre d’un autre projet, les données recueillies en 2012. Le petit calcul donnant des résultats bien distinctifs, je me suis dit qu’il serait intéressant de faire une petite expérience : un billet court, avec un tableau sous forme d’image (l’image indiquant et le titre du tableau, et l’URL source). Publier, puis regarder l’éventuelle reprise [puisque le billet sur les mentions et les prénoms avait suscité l'intérêt journalistique, est-ce que celui-ci serait aussi repris ?].
Les reprises commencent plus ou moins rapidement sur twitter. Quelques comptes disposant de plusieurs milliers de “followers” (d’abonnés) indiquent ce billet. [Il est plus difficile de suivre les "partages" sur facebook.] J’ai recueillis les “twittes” similaires, qui montrent une espèce de surprise paradoxale :
adjectifs-en-ant
Mais comme le premier graphique permet de le constater, il n’y a pas, ni le 30, ni le lendemain, d’explosion du volume des visites. Il faut dire que beaucoup de monde semble en vacances. Aucun “blog” ne rediffuse le tableau : un signe, peut-être, que les blogs ne servent plus vraiment à rediffuser/partager (fonction conférée à twitter et facebook).

L’explosion des visites arrive suite à deux articles mis en ligne dans l’après-midi du 1er avril (lundi de Pâques) :
http://www.rue89.com/2013/04/01/bac-dis-prenom-dirai-section-241059 (1er avril 2013)

http://www.slate.fr/lien/70147/chaque-bac-son-prenom (1er avril 2013)
En fin de journée du 1er avril, un journaliste d’Europe1 me contacte (je ne sais pas si l’interview a été diffusée).

Le lendemain, mardi 2 avril, les articles se multiplient (la “Revue de Presse” de France Inter mentionne le matin même l’article de rue89). Voici ce que j’ai réussi à retrouver…

  1. http://www.20min.ch/ro/life/lifestyle/story/Le-bon-prenom-pour-un-futur-genie-27843746 (02 avril 2013 09:25)
  2. http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-monde/france/prenoms-bac-augustin-en-s-ahmed-en-stg-allison-en-st2s-02-04-2013-2056310.php (2 avril 2013 à 09h48)
  3. http://www.lessentiel.lu/fr/lifestyle/tendances/story/Votre-reussite-dependrait-de-votre-prenom-11739441 (02 avril 2013 11:36)
  4. http://lci.tf1.fr/france/societe/alienor-en-l-augustin-en-s-et-ahmed-en-stg-a-chaque-bac-son-prenom-7911216.html (02 avril 2013 à 11h32)
  5. http://www.ladepeche.fr/article/2013/04/02/1596725-baccalaureat-dis-moi-ton-prenom-je-te-dirai-ta-section.html (Publié le 02/04/2013 à 14:19)
  6. http://www.blog-emploi.com/index.php/post/Les-prenoms-des-bacheliers-en-disent-long (02 avril 2013 · 14:33)
  7. http://www.cafepedagogique.net/
  8. http://www.terrafemina.com/vie-privee/famille/articles/24293-bac-2013-des-resultats-et-des-mentions-en-fonction-des-prenoms-.html
  9. http://www.mediaetudiant.fr/vie-etudiante/augustin-bacs-ahmed-bacstg-14316.php
  10. http://etudiant.lefigaro.fr/le-labeducation/actualite/detail/article/bac-alienor-en-l-henri-en-s-et-youssef-en-stg-1584/ (02/04/2013 à 16:03)
  11. http://www.lepoint.fr/societe/le-prenom-fait-il-le-bachelier-03-04-2013-1649593_23.php (Publié le 03/04/2013)
  12. http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20130403.OBS6482/dis-moi-ton-prenom-je-te-dirais-quel-est-ton-bac.html (03-04-2013)
  13. Emission de Radio Notre Dame : mp3 (le 3 avril 2013)
  14. http://www.ladepeche.fr/article/2013/04/03/1597452-baccalaureat-a-chaque-filiere-ses-prenoms.html (03/04/2013)
  15. http://www.mediaetudiant.fr/vie-etudiante/augustin-bacs-ahmed-bacstg-14316.php
  16. Un article dans l’édition papier du Parisien : http://www.leparisien.fr/espace-premium/air-du-temps/a-chaque-bac-ses-prenoms-stars-04-04-2013-2695219.php (4/4/2013)
    leparisien-20130404
    … qui fait l’objet d’une mention dans la revue de presse de “Télématin”, dans émission de France Culture, et qui suscite une demande d’interview d’un journaliste de RTL.

Les reprises du billet se terminent par deux critiques sur “magicmaman” et “serialmother”

  1. http://www.magicmaman.com/,l-actu-bulle-un-prenom-un-bac-une-etude-absurde,2006337,2318853.asp
  2. http://serialmother.infobebes.com/baccalaureat-donne-moi-ton-prenom-et-je-te-dirai-quel-bac-passer/ (5 avril 2013)

Je préfère, de loin, que les journalistes me contactent. Cela me permet d’expliciter ce qui était resté à l’état d’implicite dans mes calculs.

Deux enseignements

Je tire de tous ces articles deux enseignements.

  1. Alors que je pensais avoir illustré les différences sociales entre séries du bac : surreprésentation des classes populaires dans les sections technologiques, surreprésentation de la bourgeoisie (bourgeoisie salariée) dans les sections générales… mon billet a été reçu sous une forme beaucoup plus individualiste : “dis-moi ton prénom et je te dirai ta série”.
    Hélas… ce n’était pas du tout ce qu’illustraient mes données. Prenons un exemple imagé :
    Imaginons que les points rouges soient les “Aliénor”. Elles sont plus nombreuses (24) à se trouver dans le groupe de droite. Mais en proportion, elles sont plus fréquentes dans le groupe de gauche (bien qu’étant moins nombreuses).
    proportions
    Le prénom Aliénor (ou les points rouges) est surreprésenté dans le groupe de gauche (15/160) mais il est plus nombreux dans le groupe de droite (24). Aliénor a plus de chance (ou de risque) de se trouver dans le groupe de droite, mais Aliénor est plus “caractéristique” du groupe de gauche.
    Donc alors que je pensais illustrer l’idée que le prénom était un bon indicateur… un “indice faible” individuellement, mais qui peut s’ajouter à d’autres indices faibles pour former une image solide… mes lecteurs ont souvent cru que j’illustrais les destins des individus.
  2. La notion de surreprésentation relative à une moyenne n’est sans doute pas évidente, et de nombreux lecteurs y ont vu une liste des prénoms les plus fréquents. Or la liste des prénoms les plus fréquents ne ressemble pas à la liste des prénoms surreprésentés, car les prénoms les plus fréquents sont fréquents un peu partout. La voici, cette liste :
    bac-frequence-series2012
    A part “Kevin”, premier prénom dans plusieurs séries technologiques et absent du “top 20″ des séries générales, l’on ne trouve que peu de prénoms distinctifs. Les “Camille” (prénom très fréquemment donné au début des années 1990) sont partout : il y a des Camille filles de cadre, des Camilles filles d’ouvriers (ou fils de, fils de)…
    Deux listes différentes, donc, mais qui portent sur les mêmes données. Faisons une analogie photographique. La liste des prénoms les plus fréquents, c’est la photo de gauche, au contraste atténué, dans un brouillard (le brouillard, ce serait ici toutes les Camille, tous les Thomas). La liste des prénoms surreprésentés, c’est la photo de droite, au contraste renforcé : on y repère des “petits” prénoms (les arbres du fond de la photo, invisibles sur la photo de gauche).
    torremountain-fog

Notes : Le titre a été trouvé par @SH_lelabo.

Séries de prénoms

J’ai récupéré les résultats nominatifs au bac de 2012 (bac général et bac techno). Il est facile de repérer, à partir de ces résultats, qu’à certains prénoms sont associés des proportions de mentions spécifiques.
On peut aussi s’intéresser aux relations entre séries et prénoms. A chaque série est associée un groupe de prénoms surreprésentés (je n’ai gardé que les prénoms qui apparaissaient plus de 60 fois). Ainsi, les “Aliénor” représentent au total 2 candidates sur 10 000, mais elles sont 6 sur 10 000 candidates au bac “L” (littéraire) : elles sont 3 fois plus nombreuses à passer le bac “L” (littéraire) que ce qui est attendu à partir de leur nombre total. Et les prénoms diffèrent. Dans certaines séries (“S” et “STG” par exemple), ce sont des prénoms masculins qui sont surreprésentés… mais ce ne sont pas les mêmes : Augustin est plus fréquent en série S, Ahmed en série STG.
Le tableau suivant montre — pour quelques séries du bac — ces prénoms surreprésentés (12 par série). Ces prénoms “ont un air de famille” : Pierre-Louis est avec Pierre-Antoine; Yoann avec Yohan; Alison avec Allison et Alisson (dans la même liste que Stéphanie, Tiphanie et Tiffany) — mais bien séparées des Lison. Cet “air de famille” s’étend au delà de la proximité graphique : les prénoms “anglosaxons” et “arabes” semblent associés à des séries différentes.

prenoms-series-2012

Georges Felouzis et ses collègues (Joëlle Perroton notamment) ont bien analysé la ségrégation ethnique et le rôle qu’elle joue dans la reproduction sociale : il s’est d’ailleurs appuyé sur un codage des prénoms pour repérer l’ethnicité revendiquée par les parents.
Ils s’intéressaient aux collèges, mais les séries du bac ne remettent pas a priori en cause cette ségrégation ethnique et sociale (ici, je m’intéresse simplement aux prénoms surreprésentés, et pas à la concentration).

Mise à jour :

  • “Chaillot”, commentateur averti, m’a indiqué une erreur sur le tableau, que j’ai corrigé. Merci.
  • La liste ne concerne pas les prénoms les plus fréquents par série, mais les prénoms surreprésentés relativement à l’ensemble de la population des candidats au bac (pour lesquels je dispose de résultats)

L’initiale de mon prénom a-t-elle un genre ?

Les prénoms ont un genre : Aurélia et Aurélien n’ont probablement pas été déclarés avec le même sexe. La terminaison des prénoms aussi : Clara, Léa, Zora, Anna… Sophie, Mélanie, Marie…
Mais qu’en est-il de l’initiale ?
Sur les graphiques suivant, vous trouvez en abscisses un ‘taux de masculinité’ (nombre de bébés garçons / nombre de bébé filles [merci Pierre !]) et en ordonnées le nombre total de naissances.
Pour les naissances de 2008, les prénoms en C, L, Z ou O comptent principalement des filles (2 fois plus de filles que de garçons). Les prénoms en T, G, Y, B, W, U, Q, et X sont surtout donnés aux garçons.
lettres-masculines-2008
En 1970, les prénoms en Z étaient déjà féminins (ainsi que les prénoms en I, K, V et N). Mais les prénoms en L étaient autant féminins que masculins.
lettres-masculines-1970
Il semble donc que si les initiales des prénoms sont objectivement “genrées”, l’association entre genre et initiale est instable : la terminaison marque bien plus que l’initiale le genre de la personne qui porte le prénom.
Ceci s’aperçoit bien si l’on regarde l’évolution temporelle, en fonction du “taux de masculinité” des 26 initiales disponibles en français.
lettres-a-z
Cliquez pour ouvrir l’image et pouvoir la déchiffrer [pdf]

À un moment donné, la plupart des initiales semblent bien “genrées” : mais quelques années après, l’association initiale/genre a pu s’inverser. Et les initiales qui restent constamment masculines ou féminines ne sont pas très répandues.

Un classement ? Non, sire, un espace !

La semaine dernière, j’ai proposé de jouer à classer entre eux les départements de sociologie. Le jeu consistait à choisir entre des paires de départements (Paris 8 contre Perpignan; Paris 4 contre Paris 7…).
Deux cents personnes ont fourni plus de 5600 votes, et 2000 “non-votes”. J’ai commencé à analyser les données de ces votes. Les contraintes du jeu lui-même orientent fortement ce qu’il est possible de faire à partir des données.
Commençons par regarder les “non-votes”. Les votants avaient la possibilité de signaler qu’entre deux universités, ils ne pouvaient pas choisir car ils n’avaient pas assez d’informations sur ces universités, ou parce que ces deux universités étaient semblablement les mêmes.
Le graphe suivant considère que deux universités (mais il faudrait dire “deux départements de socio”) ont un “lien” entre elles quand des votants ont déclaré que ce sont “les mêmes” :
reseau-same-socio
Si vous cliquez, vous verrez mieux [pdf]

Les universités sont représentées par un point, et la taille du point dépend du nombre de réponses “ce sont les mêmes”. Comme on le voit, certaines universités/départements (Montpellier3, repère postmoderne; l’IEP de Paris; Paris9-Dauphine) apparaissent suffisamment distinctement pour ne pas être jugé “comme les autres”. Les universités “centrales” dans ce graphe (Amiens/Besançon/Metz) sont celles qui apparaissent souvent difficiles à distinguer. Mais Amiens, par exemple, apparaît très peu dans les réponses “je ne connais pas” (ce sont Chambéry et Saint-Etienne qui sont dans cette situation).
Enfin, j’ai réalisé une Analyse en composantes principales, en prenant en compte, pour chaque votant et chaque université, la proportion de votes “gagnants” : si V(i) [le votant n°i] a voté 3 fois pour le département de socio de l’université j, U(j), et une fois contre, alors P(i/j) est de 75%.
ACP-socio
C’est illisible : cliquez pour ouvrir un PDF

Dans ce graphique, les universités en rouge sont celles pour lesquelles les votants mettent beaucoup de temps avant de les déclarer préférables à d’autres.
Le premier axe oppose les universités/départements sur une échelle Province/Paris, qui est peut-être corrélée à une échelle de prestige : mais cela est peut-être directement lié aux contraintes du jeu lui-même. Le deuxième axe apparaît plus intéressant, en opposant entre elles des universités/départements sur ce qui m’apparaît être un principe de vision et de division “politique” (sur le principe générateur gauche/droite, où Paris8 s’oppose à l’IEP).
Si le jeu conduisait à l’établissement d’un “ranking” automatique, l’analyse rapide des données recueillies auprès de collègues (200 votants, 5600 votes et 2000 non-votes) montre la diversité des principes de division, qui pointent même quand l’on cherche uniquement à recueillir “l’évaluation sociale des formations”. C’est peut-être ce qui explique l’échec de la diffusion, en France, des tentatives de création d’échelles de prestige [Chambaz, Maurin, Torelli. L'évaluation sociale des professions en France. Construction et analyse d'une échelle des professions. Revue française de sociologie. 1998, 39-1. pp. 177-226. doi : 10.2307/3322788]. Sous l’échelle unidimensionnel, c’est l’espace multidimensionnel qui pointe.

Sociologie d’un quartier

Un correspondant m’envoie un problème. Dans le cadre d’une enquête portant sur la socio-histoire d’un quartier, il a eu accès à des archives qui indiquent, pour quelques pâtés de maison (pâtés d’immeubles), la composition sociale.
Ces données apparaissent sur des cartes réalisées à différents moments :
quartier
Les zones les plus foncées sont celles où la population a fréquemment une certaine caractéristique (peu importe la caractéristique, que ce soit la composition sexuée, la proportion de cadres ou de joueurs de banjo).
La question posée était : comment refaire la carte ? Plus précisément, il m’écrit : “Je souhaite montrer les évolutions que connaissent ces différentes zones en utilisant les fonctions cartographiques de R, surtout les cartes choroplèthes et en cercles proportionnels. En bref, comment faire pour coder ces zones ?”

Ce n’est pas très compliqué :
Pour commencer, il faut retracer les formes. Pour cela, il est possible de créer une carte sur google maps (cliquer sur “My places” (à côté de “Get Directions”) dans l’interface de google maps (il vous faudra peut-être un compte google).
Il est ensuite possible de dessiner des formes (“shapes”), et de leur associer un identifiant (qui sera la “clé” à partir de laquelle associer les données chiffrées).
map-google-quartier
Ensuite, google maps permet d’exporter les “shapes” au format .kml

Voici une explication en vidéo :

Et dès qu’on a du .kml, alors on peut lancer R.
Imaginons que notre fichier .kml s’appelle quartier.kml

Dans R : (Note : il faut le package osmar, que j’ai présenté ici)

library(maptools)
library(rgdal)
library(osmar)
#charger les polygones du quartier :
quartier < - readOGR("Desktop/quartier.kml",layer="quartier")
#charger la carte du quartier
#grâce au package osmar [info] 
src < - osmsource_api()
bb <- center_bbox(LONGITUDE,LATITUDE, 800, 800)
ua <- get_osm(bb, source = src)
#dessiner les bâtiments (c'est optionnel)
bg_ids <- find(ua, way(tags(k == "building")))
bg_ids <- find_down(ua, way(bg_ids))
bg <- subset(ua, ids = bg_ids)
bg_poly <- as_sp(bg, "polygons")
#dessiner les routes (pour donner une idée)
plot(bg_poly, col = "lightgray",border="#ffffff00")
cw_ids <- find(ua, way(tags(k %in% c("highway"))))
cw_ids <- find_down(ua, way(cw_ids))
cw <- subset(ua, ids = cw_ids)
cw_line <- as_sp(cw, "lines")
plot(cw_line, add = TRUE, col = "black",lwd=10)
plot(quartier,add=TRUE,col=CODECOULEUR)

Created by Pretty R at inside-R.org

carto-quartier
Cliquez pour avoir un PDF vraiment yummy-yummy

Par comparaison, voici un morceau de la carte originale :
quartier-comparaison
Je ne sais pas ce que mon correspondant va faire avec ses cartes, mais l’objectivation cartographique peut sans doute contribuer au raisonnement sociologique.

La féminisation des revues de sociologie depuis 1960

Billet rédigé par B. Coulmont, A. Hobeika et É. Ollion, publié conjointement sur http://coulmont.com et http://data.hypotheses.org/637

Dans un récent article (PDF), West (un biologiste, pas la sociologue du genre) et ses collègues montraient à partir des articles de JSTOR que si le sex-ratio évolue sensiblement au cours des dernières décennies, l’égalité n’est pas encore de mise entre hommes et femmes dans les publications. Ils soulignaient en particulier que les hommes sont toujours sur-représentés dans des positions de prestige (premier et dernier auteur).

Qu’en est-il en France ? Partant d’une base des revues de sciences sociales françaises compilée par A. Hobeika et E. Ollion dans le cadre d’une recherche en cours sur l’histoire de la discipline par ses publications[1], on obtient une image de la sociologie dans le temps.

D’un point de vue global, au cours des années soixante aux années quatre-vingt-dix, la féminisation progresse, mais très lentement : 81% des auteurs sont des hommes dans les années 1960, ils ne sont plus que 71% dans les années 1990[2].

pie60s

pie90s

 

 

La féminisation est aussi très inégale suivant les revues. Certaines (Archives de sciences sociales des religions, Économie et statistique, Population) voient la part des auteures féminines augmenter substantiellement, alors que d’autres restent des bastions masculins (comme les Actes de la recherche en sciences sociales et la Revue française de sociologie)[3].

paletteRdYlBu

Déterminer le sexe des auteurs à partir de leurs prénoms ?

Pour établir le sexe des auteurs, nous nous sommes appuyés sur leur prénom, méthode utilisée par West (cité plus haut) ou par Carrasco pour retrouver le sexe des pacsés [Carrasco V., 2007. — « Le pacte civil de solidarité : une forme d’union qui se banalise ». Infostat justice, 97 pp. 1–4.]

Mais quand on cherche à inférer le sexe du prénom, plusieurs méthodes sont possibles.

La première consiste à faire ce codage manuellement : la familiarité avec la discipline permet de savoir que Claude Poliak n’a pas le même sexe que Claude Dargent, que Dominique Méda et Dominique Wolton non plus. Mais c’est très chronophage.

Parmi les techniques de codage automatique, deux autres sont possibles. On peut établir une liste de prénoms indiscutablement sexués (Baptiste, Yvette, Émile) à partir d’annuaires, et leur attribuer une valeur (M/F ou 0/1), laissant indéterminés les prénoms épicènes. Toutefois, si on dispose du fichier des prénoms (INSEE), une autre possibilité est d’associer à chaque prénom un score (de féminité, de masculinité) en fonction de son usage social : ainsi 99,95% des Catherine, au XXe siècle en France, ont été déclarées à la naissance comme étant du sexe féminin ; ce chiffre est de 0,08% pour les Simon. Les Dominique sont à 41% des filles, les Claude le sont à 12%, etc. Utiliser cette méthode revient donc à supposer que les prénoms des sociologues ont la même fréquence d’utilisation pour des hommes/femmes que dans la société française toute entière, ce qui semble raisonnable.

On a ici mené un test de ces méthodes, en recodant manuellement le sexe des auteurs pour une revue, la Revue Française de Sociologie. On compare les résultats à ceux des deux autres procédures. Pour la période 1960-1999, le nombre d’articles de cette revue dans notre base est de 1723. En excluant ceux pour lesquels aucun auteur n’est mentionné[4], on a in fine 1329 prénoms.

Les trois méthodes donnent sensiblement le même résultat, malgré des nombres de cas différents sur lesquels elles butent (« NA méthode » ci-dessous). Avec 17 prénoms non-détectés seulement (parfois répétés, d’où les 28 NA), le fichier des prénoms (INSEE) apparaît comme une solution à la fois commode et efficace pour un traitement automatisé tel que celui qu’on vient de faire[5].

Codage manuel Liste restreinte de prénoms Fichier des prénoms
Homme 79.08 78.64 78.67
Femme 20.92 21.35 21.33
Nb. individus 1329/1723 1063/1723 1301/1723
Infos manquantes 394 394 394
NA méthode 0 266 28

 

Des chiffres sur la situation dans la sociologie étasunienne, calculés avec des méthodes similaires, sont disponibles chez Neal Caren et chez Philip Cohen.

Et ci-dessous le graphique avec l’ensemble des revues de sociologies prises en compte dans l’analyse.

 

All-BuYlRd


[1] Elle recense les publications dans les revues de sociologie française depuis les années 1960 (articles et symposiums, mais pas compte-rendus). La base est organisée par signatures : chaque ligne désigne un auteur et un article (par exemple, Bourdieu P. & Wacquant L. 1999 donne lieu à deux lignes dans la base : une pour chaque auteur).

[2] La base recense plus de 20 000 articles et comptes-rendus dans une vingtaine de journaux : Agora, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Archives de Sciences Sociales des Religions, Critique internationale, Déviance et société, Espace population et sociétés, économie et statistiques, Genèses, Pôle Sud, Politix, Population, Réseaux, la Revue Française de Sociologie, Sociétés contemporaines, Sociologie et santé, Tiers-Monde. Elle s’appuie largement sur les données du site Persée, complétées ponctuellement pour les revues qui en sont absentes.

[3] Dont B. Lahire disait récemment qu’elles étaient « les deux revues françaises de sociologie les plus académiques »).

[4] Soit il n’y en avait pas, soit on n’a pas réussi à le dissocier du nom dans les rares cas où les deux n’étaient pas clairement séparés. C’est une limite de ce traitement complètement automatisé, même si on a de bonnes raisons de penser que cela ne change rien aux résultats présentés ici.

[5] Si les prénoms sont à l’avenir plus épicènes, alors cette méthode pourrait s’avérer problématique. Elle l’est parfois entre pays, Jean Leca n’étant pas du même sexe que Jean Comaroff.