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Les billets de July, 2007 (ordre chronologique)

Quelles victimes ? L’outrage aux bonnes moeurs en 1971

A la fin de l’année 1970, les pouvoirs publics décident de frapper fort et de pousser à la fermeture les “sex-shops” qui s’ouvrent alors à Paris. Des perquisitions ont lieu, qui donnent naissance, en 1971, à des séries de procès pour “outrages aux bonnes moeurs”… dont on retrouve, aujourd’hui, la trace aux Archives de Paris.
Les “réseaux” d’importation sont frappés. Jamais un aussi grand nombre de suédoises et de danois n’avait été condamné. Mais ces réseaux restent probablement des aventures d’amateurs… Voici, par exemple, l’aventure de Ryoichi O., Tetsuji Y. et Masuda M., trois japonais qui ont alors une petite vingtaine d’année. En juin 1971, ils sont détenus (à la prison de la Santé) depuis un mois et demi :

Le 29 avril 1971, les nommés (…) ont été appréhendés, par les policiers, porteurs ensemble de 292 publications contraires aux bonnes mœurs, qu’ils avaient, ensemble, importées en France par la frontière suisse.
[I]ls ont expliqués qu’ils avaient acheté, ensemble, contribuant chacun pour un tiers, 300 revues de ce type au Danemark au prix unitaire de un dollar, qu’ils étaient passés en Allemagne où ils n’avaient pas réussi à en vendre, puis en Suisse où ils en avaient vendu huit au prix de cinq à huit dollars pièce de telle sorte qu’il leur en restait 292 qu’ils ont introduites en France pour les vendre à raison de cinq à huit dollars pièce.
(source : Archives de Paris, 2211w319)

Pour avoir enfreint l’article 283 du Code pénal de l’époque, ils sont condamnés à 45 jours de prison et à plus de 20 000F d’amende. On les imagine, au printemps 1971, errer en Europe avec leur chargement de revues pornographiques en danois, ne trouver aucun client en Allemagne, trouver par miracle un Suisse amateur de frivolités scandinaves, et se faire pincer à la frontière helvèto-française.
Je n’en sais pas plus sur ces trois japonais, ni sur ce qui constituait précisément l’outrage aux bonnes moeurs.
Certains jugements sont très courts, et ne permettent pas — sauf à avoir accès au dossier de procédure par dérogation — de comprendre grand chose. Ainsi ce jugement de mars 1971, concernant un certain André S., condamné pour avoir fabriqué et commercialisé des «godmichets (sic) objets contraires aux bonnes moeurs»

D’autres jugements sont un peu plus précis. En avril 1971, trois patrons de sex-shops sont condamnés le même jour, et avec eux les fabricants de certains objets. «Une statuette en céramique représentant un couple humain accomplissant le coït» est au coeur de l’affaire :

le (sic) seule notion du caractère artistique prêté à l’objet ne saurait faire disparaître son aspect outrageant pour les bonnes mœurs (…) en l’espère la statuette représente une scène d’accouplement et (…) l’auteur ne s’est pas borné à suggérer une attitude « amoureuse » mais a pris soin d’exposer aux regards le sexe de l’homme en érection au cours de rapports sexuels donnant ainsi volontairement à sa composition un caractère obscène

Le sculpteur et le patron du magasin devront payer une amende de 1000F.
Le même jour, le même tribunal s’intéresse à des «moulages en matière plastique représentant une femme agenouillée, la tête rejetée en arrière, la main gauche sur le sexe, le médius semblant pénétrer dans le vagin» et «des bougies représentant un phallus»

il convient de remarquer que la circonstance que de tels objets soient offerts dans des magasins spécialisés dits « Sex Shop » tolérée par les mœurs actuelles n’a pas pour effet de faire disparaître le caractère éventuellement outrageant des objets qui s’y trouvent réunis ; (…) il appartient au Tribunal de rechercher ce caractère soit à raison des particularités intrinsèques des objets, soit de leur mode de présentation et de l’intention d’éveiller la curiosité ou les instincts malsains de la clientèle à lequelle ils sont offerts (…)
Attendu qu’en l’espère les bougies, bien qu’évoquant des phallus, ne présentent pas un caractère d’obscénité suffisant, que par contre le moulage représentant une femme se livrant à un attouchement obscène demeure outrageant (…)

La bougie-phallus n’était, dans ce cas, pas assez phallique pour atteindre “un caractère d’obscénité suffisant”, mais la statuette, oui, même sans phallus.
La troisième affaire, toujours le même jour, s’intéresse à la présentation de certains objets présents dans le “Holy Center Sex Shop” :

par ailleurs l’appareil dit « vibro masseur » ne saurait être en lui-même considéré comme outrageant pour les bonnes mœurs, mais (…) décoré d’un préservatif fantaisie, il atire l’attention sur son utilisation sexuelle et entre dès lors dans le champ d’application de la loi pénale
(source : archives de Paris, 2211w260)

On n’a là ni phallus, ni sexe, mais un objet habituellement “camouflagé” qui est décamouflagé par l’adjonction d’un préservatif. Le vibromasseur seul, le préservatif seul : aucun problème, pas d’outrage. L’union des deux, même d’une manière humoristique : outrage.
Des jugements de ce type, l’on en rencontre aussi les années suivantes. Les mêmes personnes, parfois, se retrouvent, deux ans plus tard, encore sous le regard de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Le 31 janvier 1973, c’est un appareil un peu étrange qui est présenté, qui «se compose d’une bague en caoutchouc rose destinée à enserrer le pénis en état d’érection,(…) cette bague est elle-même surmontée d’une « protubérance » de même matière se présentant sous l’aspect d’une grosse fraise granuleuse destinée à frotter le sexe féminin lors des rapports sexuels en vue d’augmenter le plaisir sensuel de la femme. [Cet] appareil, de type simple, a été également importé et commercialisé dans une autre version comprenant un vibrateur électrique incorporé dans la protubérance, relié par un fil à un petit boitier comportant une pile électrique et un rhéostat, (…) le bouton du rhéostat permet de faire varier l’intensité de la vibration. (…) le coussin en caoutchouc (ou la protubérance) transmet le mouvement de l’homme fidèlement au clitoris et aux zones érogènes aidant la femme à atteindre l’orgasme». L’objet a bien été régulièrement importé, les douanes n’y ont rien trouvé à dire… ni même les Renseignements Généraux, contactés par l’importatrice. Mais pour le juge la bague est destinée «à favoriser l’esprit de débauche ou à éveiller dans l’imagination du public des idées malsaines ou dépravées, et présente en conséquence un caractère outrageant pour les bonnes mœurs». [Les condamnés feront appel : voir ce billet-ci]
En décembre 1973, ce sont des poupées gonflables qui posent problème :

« Deux mille francs d’amende à Philippe Ca. et 1 000F à Bernard Co. Le tribunal ordonne de surcroît la destruction des poupées saisies »
Ordonne la destruction de poupées ? A moins de quinze jours de Noël… Ce serait proprement scandaleux si les poupées condamnées, mardi, par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris n’étaient des « jouets » très particuliers que l’on chercherait en vain dans les rayons du « Lapin rose » ou du « Poussin bleu » : elles sont exclusivement réservées aux grandes personne. Aux hommes, même.
Bernard Co., 25 ans, gérant de la société Emiger, en avait importé trois cent vingt d’Allemagne, et Philippe Ca., 25 ans également, en a proposé une dizaine aux clients de sa sex-shop de la rue Saint Denis.
La police a saisi les huit dernières encore en vente à 285 F l’une. Ces poupées gonflables, qui représentent grandeur nature une femme dans son intégralité absolue, ont été jugées par le président Hennion et ses assesseurs beaucoup trop réalistes et leur raison d’être trop indécente.
Dans leur décision, les magistrats constatent que Co. lui-même en a eu conscience. N’a-t-il pas supprimé de son propre chef, sur certaines, « l’amélioration » (sic – dans le texte) qui en faisait des poupées vraiment pas comme les autres.
Cette année les amateurs de gadgets érotiques ne peuvent espérer recevoir, le 25 décembre prochain, un tel cadeau du père Noël. Son rayon de poupées gonflables est fermé. Comme l’est aussi celui des diapositives japonaises découvertes également dans le magasin de Ca.
(source : article de Roger Morelle, datant de décembre 1973, probablement dans France Soir)

On le remarque — du moins je l’espère — la notion juridique d’outrage aux bonnes moeurs avait, au début des années 1970, son efficacité, et elle était utilisée sans réticence apparente (du moins dans les tribunaux de première instance). Mais ce qui tient encore en 1971 ne tiendra plus quelques années plus tard.

Les liens intéressants du dimanche (3)

Gizmo raconte une petite histoire de fraude universitaire très amusante. Extrait :

Le 31 janvier, je reçois le mail ci-dessous :
bonjour madame cai pour vous dire que il eu un changement de note au niveau de ma note de devoir,votre colloques m’avai donné une note et il se trouve que cette feuillle decontrole n’etait pas moi ,il a fait une confusion et sur cette feuille il y’avaitmeme pa de nom. En effet j’ai retrouvé ma feuille de controle . merci de votre comprehension
la suite…

Une heure de peine, le blog d’un agrégé de sciences sociales, s’intéresse à la violence des mineurs :

Je me fixe pour cette note une ambition plus modeste : interroger l’un des principaux arguments, récurrent dans le débat public, celui que les délinquants seraient « de plus en plus jeunes, de plus en plus violents ».
la suite…

Le Latte Art consiste à dessiner de jolies arabesques en ajoutant le lait moussant à l’espresso serré. On en trouve des exemples alléchants dans un article ancien du New York Times : “Espresso’s New Wave Hits Town”, mais aussi sur flickr, (ici, ou ici…)
L’on trouve aussi, bien entendu, un article dans wikipedia, des vidéos explicatives sur YouTube, des concours internationaux… Il ne manque qu’une émission sur The Food Network

Sébastien Fath propose une analyse éclairante et limpidifiante d’une controverse catholique mayennaise : Ca barde à Niafles, un article qui mérite une visibilité plus grande…

Je commencerai par pointer, dans ces événements, trois éléments révélateurs communs aux mutations religieuses françaises actuelles. Je soulignerai ensuite en quoi ces événements montrent aussi la distance culturelle persistante qui sépare l’univers catholique de l’univers protestant.
(La Suite…)

Jean-Louis Fabiani bitches parfois aussi bien que Melisme / M Le Maudit :

Je dois donc préciser que s’il est vrai que je suis très critique à l’égard de Bourdieu, que j’ai beaucoup de sympathie pour Lemieux, j’ai une grande estime pour Beaud, qui est beau et (sensible) à la fois. Stéphane Beaud, total respect ! Il me sera pourtant difficile de laisser mon ironie au vestiaire. Je m’y efforcerai, car ce blog est vraiment amical.
(la suite…)

David Madore a enfin quitté l’ENS… enfin, presque…
Mazarine Pingeot donne dans les bébés congelés.
Et, pour finir : Le bistrot de la terrasse écrit :

j’ai recu ma réponse pour Paris 8 (st denis). Ma candidature a été accepté. Bon je tiens à vous avouer qu’il va vraiment falloir que je n’ai pas le choix pour choisir cette fac.

Apparemment, il n’aime pas beaucoup…, ce que ne sait pas Paris For a Year :

I think I found my new home in the 18th arrondissement! I’m currently communicating with a girl who is renting out a studio in Montmartre, which is in the northern part of Paris and closer to Paris VIII-St. Denis where I’ll be attending classes. It’s not for sure yet. I’ve always wanted to live in Montmartre and fulfill my Amelie fantasy, and I’ve been on Paris craigslist everyday looking for a place to stay.

La Sorbonne imaginaire de Robert Ludlum

L’auteur de The Bourne Trilogy n’a sans doute pas mis beaucoup de pieds en France… Ni visité nos formidables bibliothèques universitaires. Sa Sorbonne, mentionnée en passant dans The Bourne Identity est aussi farfelue que le Paris du DaVinci Code.
The Bourne Identity - Robert Ludlum
“One of the most extensive” !! ?? Des horaires d’ouvertures autres que “10h-16h” du mardi au vendredi ? Un “vestiaire” ??? Où se croit-il ?
Et pourquoi pas un “catalogue informatisé” tant qu’on y est ! [Note : je n’ai jamais mis les pieds à la bibliothèque de Paris 4… Il se peut qu’elle ressemble à la description ludlumesque, mais je doute.)
En attendant Harry Potter and the Deathly Hallows (qui sera dans mes mains, je l’espère, à 1h01 le 21 juillet…) Ludlum offre quelques amusements.

Genre et sexualité

La fin des années soixante est une période de mise en question de certaines normes de genre. Les hippies, aux cheveux longs, posent problème.
Le Parisien Libéré 1969 novembreCe dessin humoristique, paru dans Le Parisien Libéré en novembre 1969, résume — et rend complexe — la question hippie. Une dame pipi — donc experte en normes de genre, puisqu’elle est responsable de l’orientation des personnes, est perplexe face à l’innovation vestimentaire :

Hier, dans King’s Road, on a pu voir un superbe gaillard, grand et musclé, vêtu d’un chandail et d’une jupe à mi-mollet, déambuler au bras d’une jolie fille en pantalon.

Mais la situation britannique est plus complexe : “Jusqu’alors, quand on voyait quelqu’un en jupe, à Londres comme ailleurs, c’était une femme ou un Ecossais.” Un Ecossais portant le kilt traditionnel, inventé vers 1727, mais, comme le souligne Anne-Marie Thiesse, “qui dégage élégamment les mollets virils”. L’Ecossaise — la femme — porte aussi une jupe.
En 1969, c’est la constitution de couples “inversés”, où l’homme porte jupe et la femme pantalon, qui étonne.
Sans doute, me direz-vous, presque quarante ans plus tard, ces choses n’étonnent plus…. Et pourtant, un petit article dans le Canard Enchaîné d’hier, sur le festival non-mixte Cineffable, rassurera les observateurs :
Canard Enchaine 2007 juillet 11 Cineffable LesbiennesCertes ce n’est pas tout à fait la même chose : il s’agit ici de l’étonnement de gardiens du mixte face aux pratiques d’un festival lesbien et féministe revendiquant une possibilité de non-mixité qui ne soit pas de la non-mixité masculine (qui ne pose pas souvent problème).
Le Canard repère cependant ce qu’il présente comme une faille : la possibilité, selon les organisatrices du festival, d’accueillir les femmes non-biologiques. Comment le journaliste du Canard comprend cela ? Comme une allusion à certaines normes de genre : “Un coup de rouge à lèvres et une perruque : pour les mecs désireux d’entrer, c’est la porte ouverte…”
Pour aller plus loin, et avoir une idée plus précise des oppositions à Cineffable, il est possible de consulter Le Perroquet libéré (repris par une nuée de blogs d’extrème droite). Il est probable que l’Observatoire du Communautarisme va s’en emparer… Interdire un festival aux hommes, un crime de lèse-majesté !

Not a joke : an Eruv on the Kilimanjaro

Imagine three American Orthodox Jews climbing Mount Kilimanjaro (no… this is not the beginning of a joke).

Shabbat presented our greatest halachic challenges. Firstly, we needed to build an eruv so that we would be able to carry in the small area around our tents. At first glance, our campsite appeared to be surrounded by a natural eruv –a combination of natural wall formations, embankments and Mawenzi Peak. However, we could not be certain that all these borders qualified as a halachic partition. Instead, we positioned our three tents to form a semi-circle and set up a tzurat hapesach, or doorframe, using a fishing line and poles. Thus, we created a small, enclosed “courtyard,” enabling us to carry between the tents and to daven, eat and learn outside. We tied clothing onto the fishing line so it would be visible at night to the porters and made sure that it didn’t sag more than three tefachim, which would disqualify it as an eruv.
source

What’s an eruv ? An eruv is a “mechanism that transforms an enclosed shared living area (e.g. a courtyard) into a common one”, and within this new common area, one can be an observant Jew and carry small objects during shabbat.
Halachic mountaineering ? It combines two very different aspects of contemporary life. On the one hand, mountaineering can be considered a way toward “self-accomplishment”. The ideal mountaineer has to go beyond herself (beyond her own strength, her own will, etc.) to reach the summit… Reaching the highest point is not a goal in itself : its purpose is to reveal the mountaineer’s real self.
On the other hand, the contemporary observance of Halacha is an identity support. The Jewish law is used consciously and reflexively to permanently sustain a religious personal identity in everyday life. The Eruv is then paramount : it materializes a symbolic space where one can be jewish and enjoy the practicalities of modern life. [For other eruvim implementation, see here, or there…]
Note : This short and unfinished note on the combination of individual self accomplishment and social identity management was inspired by Wayne H. Brekhus’ study of gay suburbanites, Peacocks, Chamelons, Centaurs (U. of Chicago Press, 2003).

Annulé -Sex-shops à la radio, France-Inter

mise à jour : émission annulée…
Je serai invité de l’émission Cha cha tchatche vendredi (27 juillet, dans 3 jours, de 9h15 à 10h) pour parler des sex-shops. La semaine entière est consacrée aux questions sexuelles (très variées : aujourd’hui : “Le plaisir féminin, avec Sophie Jeaneau”, demain “La sexualité des animaux, avec Thierry Laudé”, jeudi je crois savoir que le patron de Dreamnex sera invité…).
L’émission est plus ou moins interactive : il est possible de laisser des commentaires sur le site de France Inter.
En attendant, il est possible d’écouter, ou de réécouter différentes émissions de radio (France Culture, RMC…) auxquelles j’ai participé… et bien sûr d’acheter mon livre Sex-shops, une histoire française
Mise à jour : l’émission a été reprogrammée le 17 août 2007, et vous pouvez l’écouter ici.

Sale quart d’heure pour les sex-shops

Manifestation journée de la femme mars 1979 photo Arnaud Baumann Matin de Paris (Photo : Arnaud Baumann, dans Le Matin de Paris)
Il fait nuit, et il semble ne pas faire chaud (un personnage, au premier plan, est en pull, d’autres ont de grosses écharpes). Un groupe de gens est rassemblé autour de la vitrine d’un sex shop. Quelques personnes y lancent des pierres ou des pavés, et la vitrine, fêlée, montre deux gros éclats. En quelle époque somme-nous ? Tous ces manifestants, ou presque, ont des cheveux longs…
C’est que ce sont des manifestantes : nous sommes en mars 1979, et, en marge de la manifestation célébrant la “Journée internationale des femmes”, quelques sex-shops sont lapidés.
Ceci pourrait apparaître comme un minuscule fait divers, mais les répercussions sont plus importantes. J’ai été mis sur la voie de ces actions à la lecture de quelques revues pornographiques, qui, en 1978, désignent le “féminisme” comme l’ennemi principal. Le Guide Sexuel (une éphémère publication) écrit par exemple :

sous prétexte de féminisme, des mouvements « populaires » organisent le sac de certains établissements, n’hésitant pas à recourir à l’attentat à la bombe contre quelques « sex-shops » et arrachant, des devantures de marchands de journaux, des publications réputées « osées »
source : Guide Sexuel, 1978, n°3

La lecture de tels paragraphes m’avait étonné. Des “attentats féministes” ? Le tout début des années sixante-dix m’était plutôt apparu comme une période de développement d’affinités entre certaines féministes et les première “librairies à enseigne de sex-shop”. Françoise d’Eaubonne ne proteste-t-elle pas publiquement, en 1971, avec des patrons de sex-shops, contre les fermetures administratives dont ils sont l’objet ? Certaines militantes du MLF ne revendiquent-elles pas une forme de liberté sexuelle ? [Sur des thèmes connexes, lire l’article de Sébastien Chauvin, “Les aventures d’une « alliance objective ». Quelques moments de la relation entre mouvements homosexuels et mouvements féministes au XXe siècle”, dans un numéro récent de L’homme et la société]

En 1978, il n’y a pas du tout d’union sacrée entre sex-shops et mouvements de femmes. Les petits commerce du sexe apparaissent même comme des cibles à abattre. Mais le «registre manifestant» utilisé est aussi étonnant : bris de vitrines, saccage des intérieurs, “bombes” — nous verrons lesquelles. On en trouve des traces dès 1970, mais ce sont alors des hommes qui cassent. Il me semble que c’est en 1975 que, pour la première fois, des groupes de femmes — du moins des groupes identifiés par les observateurs de l’époque comme des groupes de femmes — attaquent publiquement des sex-shops. A Lyon et à Toulouse, à Montpellier et ailleurs, ce sont les prostituées en grève qui peinturlurent — en pleine nuit — les vitrines des magasins des quartiers où elles exercent (pour plus d’analyse, lire Lilian Mathieu, Mobilisations de prostituées ou le livre de témoignages de “Chantal”, Nous ne sommes pas nées prostituées).
Si les revendications prostituées ne sont pas reprises par les groupes féministes (qui s’éloignent, après 1975, des prostituées — si je me souviens bien)… certains modes d’actions, et certaines cibles, sont repris.
Deuxième élément : la fin des années soixante-dix est l’époque d’une lutte féministe pour renforcer la répression du viol (Janine Mossuz Lavau en donne le contexte dans Les lois de l’amour). Des manifestations sont organisées afin de montrer aux parlementaires la détermination qui soutient les revendications. “Non au viol commercialisé” est l’un des slogans de ces manifestations, unissant dans une même catégorie viol et pornographie. Les commerces sexuels (cinémas porno et sex-shops) apparaissent désormais à une partie des mouvements féministes comme des initiateurs de violences sexuelles. Ces boutiques du cul add insult to injury : les mouvements, souvent de gauche ou d’extrème gauche, refusent toute commercialisation — commodification — de la sexualité, présentée comme une sphère séparée… Si tout est politique, tout ne peut être soumis aux lois du capitalisme.
Troisième élément, conjoncturel mais important : il faut souligner l’influence de pratiques théorisées, européennes et américaines, de manifestations de nuit. Reprendre l’espace nocture, “Take back the night” disent des femmes qui souhaitent s’approprier ce qui apparait comme un bastion masculin (phallocrate) et dangereux, la ville, la nuit. Or un lien existe entre “la ville la nuit” et les sex-shops. Les sex-shops, à la fin des années soixante-dix, sont ouverts tards la nuit (les patrons se sont rendus progressivement compte que des horaires “habituels” 10h-20h, étaient moins rentables). Et ils sont situés dans les espaces urbains qui apparaissent comme les plus masculins. Commerces spatialisés ET commerces de la nuit : ils sont les symboles de ce qu’il faut reprendre.
 

En 1978 et 1979, les manifestations parisiennes et provinciales de la “journée des femmes” s’attaqueront donc presque systématiquement aux sex-shops. Le procédé est presque partout le même… sans que cela signale nécessairement une organisation a priori de ces dégradations.
À Lyon, le Progrès raconte :

Ces représentantes du MLF, minettes en blue-jeans pour la plupart, quelque peu nostalgiques des grandes « manifs » d’Outre-Atlantique, tenaient le haut du pavé de la rue de la République.
Rue Thomassin, devant un sex-shop et un cinéma affichant un film porno, quelques manifestantes munies d’un casque de motard brisèrent des vitrines.
Une halte place des Terreaux où quelques militantes brûlaient cérémonieusement des affiches de magazines à scandale.
(je souligne)

À Pau, la correspondante de Rouge, le journal de la Ligue communiste révolutionnaire, écrit : «Cris de victoire, on n’a plus peur. Après l’agression violente de la part d’un patron de cinéma porno, on lui renverse un pot de colle sur la tête !» (février 1978). Dans le même journal, un mois plus tard, à Bordeaux, le correspondant parle du “bombage” d’un sex-shop : c’est de bombe de peinture que l’on parle le plus souvent…
À Paris, une participante, peut-être aussi journaliste à Libération raconte :

retrouvailles à 150 au Châtelet, avant d’aller remonter la rue St Denis. Là ce n’est pas triste. Les femmes devant, une trentaine d’hommes derrière, ravis d’en suivre plus d’une ! Moins ravis sont les proprios des sex shops, des cinémas pornos et des night clubs. Les uns voient leurs façades bombées, leurs bouquins jetés dans la rue, les autres – du moins certains d’entre eux – leurs portes enfoncées. Les videurs surgissent, en rage. « Putains », « mal baisées », « lesbiennes », « on va toutes vous niquer ». Les femmes rigolent, plutôt heureuses d’être dans la rue.
source : Libération, 10 mars 1978

Mais l’attentat qui a laissé le plus de traces, parce qu’il a été réalisé à l’explosif, qu’il a été suivi d’une revendication en bonne et due forme, et aussi parce que les auteures sont restées anonymes — jusqu’aujourd’hui — est le suivant :

Dans un message envoyé jeudi à l’AFP un groupe de femmes qui s’appellent « les allumeuses de réverbère » revendique l’attentat au plastique commis dans la nuit du 7 au 8 mars contre le mensuel « F magazine » et celui commis contre le cinéma Galaxie dans le 13e arrondissement. « Nous souhaitons un joyeux anniversaire à toutes les femmes, disent-elles, et nous leur offrons à cette occasion quelques feux d’artifice dont les locaux de F magazine, emblème de la récupération de nos luttes, et un cinémat porno de la place d’Italie. »

F Magazine était une tentative (éphémère) d’ancrer le féminisme non plus seulement dans les réseaux d’entraides politiques et extra-capitalistes, mais de l’institutionnaliser en recourant aux armes capitalistes (publicité, salaires, ventes…) de la presse magazine. Horreur pour les Allumeuses de réverbère qui y voient un affaiblissement de la pureté de la lutte. En plastiquant la même nuit un magazine féminin et un cinéma pornographique, elles établissent un lien matériel entre ces deux entreprises.

En 1979, l’action est devenue “traditionnelle”. Quelques jours avant la manifestation, un article de Libération rappelle même aux lectrices les hauts-faits de l’année passée, une manière de souligner que leur absence cette année serait un mauvais signe :

l’an dernier le défilé-promenade République-Nation du samedi 5 mars avait suscité bien des déceptions et provoqué quelques jours après une manif nocturne rue St Denis au cours de laquelle les sex shops avaient passé un sale quart d’heure.
source : Libération, 7 mars 1979

L’Aurore a envoyé un journaliste (sûrement pas le plus misogyne, mais pas loin…), qui s’en prend à coeur joie aux manifestantes :

bien vite, les furies, perdant toute mesure, se sont déchaînées jusqu’à prendre la place de la République pour le marché de Brive La Gaillarde. Après avoir bloqué un car de police secours, transportant un blessé, elles ont cassé la vitrine d’un sex-shop et se sont mises à chasser tout ce qui ressemblait à un mâle.

Dans une « Lettre à une copine de province », dans Libération, on peut lire :

Après la gare de l’Est, une halte violente : le sex-shop de l’angle de la rue du Fbg Saint Denis et du Bvd Magenta. Un groupe a quitté la rue, s’est jeté à pavé rompu sur les vitrines plexiglas que (sic) ont du mal à craquer. Cette action a été diversement appréciée, certaines ont râlé, puis on est reparties (sic).

 

Tous ces extraits laissent percer l’image d’un Paris ville violente. Et isoler les actions féministes du contexte de la période fait perdre une partie du sens des pratiques. Il faut, pour en prendre conscience, lire la presse parisienne en 1978 : la violence d’extrême-gauche est répandue et visible (cocktails molotov, voitures qui explosent, fusillades). La violence d’extrême droite l’est aussi (bagarres dures entre étudiants, violences policières…). L’expression des idées politiques par le petit attentat “autonome” est presque légitimée et n’apparaît pas incongrue. Ainsi Françoise d’Eaubonne — déjà mentionnée plus haut — dans un ouvrage de lecture de la guérilla urbaine écrit les mots suivants :

on [les féministes] n’a pas encore réfléchi sur la nécessité de nous réapproprier l’agressivité, ou plutôt, simplement, sa possibilité (…). Le virage s’amorce; peut-être sera-t-il formidable. renonçant au laudatif commentaire de la non-violence du gentil renard à queue coupée, quelques humoristes — excellent, l’humour avec l’action — ont commencé à plastiquer les sex-shops sous le nom d’Allumeuses de Réverbères. Entreprise considérablement plus saine que celle des militantes du «Programme commun des femmes» (…)
source : Françoise d’Eaubonne, Contre violence ou la résistance à l’Etat, 1978

Le recours à la violence ironique n’est pas compris par tout le monde. Les réactions des féministes à ces actions vigoureuses ne sont pas — et loin de là — uniformes. Des critiques se laissent entendre : en filigrane, les trotskystes de Rouge rendent les “mecs” responsables de certains cailloutages et des dégats matériels. D’autres font part de leur incompréhension, comme dans le courrier des lectrices de Femmes en mouvements (avril 1978) revue pourtant sympathique envers les mouvements “autonomes” :

Au sujet de l’attentat contre le cinéma porno, rapproché de la manif du 8 mars dans la rue Saint Denis, je trouve cela très ambigu. Comment peut-on se déclarer « heureuses d’être dans la rue » quand c’est rue Saint Denis, poursuivies par des maquereaux, même si on a la compensation d’en avoir aspergé quelques uns de peinture.

Le féminisme organisé, ces années là, est loin d’être univoque.

Après 1979, je n’ai, pour l’instant, pas trouvé de traces d’autres “bombages” organisés et féministes de sex-shops. La seule action aperçue est une tentative de décembre 1981, qui tourne court. Trois jeunes femmes (elles ont moins de 25 ans) d’extrême-gauche féministe tentent de brûler un magasin :

Les féministes se font terroristes : trois activistes en jupon ont été arrêtées dans la nuit de lundi à mardi, le cocktail Molotov en bandoulière.
« On voulait faire sauter une sex-shop de la rue Godot de Mauroy », ont-elles avoué.
C’est dans cette rue, réputée pour ses boutiques spécialisées et ses dames exerçant le « plus vieux métier du monde », que les policiers ont intercepté les premières féministes adeptes de l’action violente. Il était 2h30 mardi lorsqu’une patrouille de policiers remarqua, à l’angle de la rue des Mathurins et de la rue Godot-de-Mauroy, une 304 mal garée, les plaques minéralogiques couvertes de boue. Le moteur de la voiture tournant, sa conductrice au volant, les deux portières ouvertes.
Intrigués, les policiers se cachèrent dans une porte cochère pour observer la jeune femme prête à démarrer mais attendant visiblement des passagers. Ils virent arriver très vite deux jeunes filles portant chacune une bouteille à ma main. Passant à l’action aussitôt, les gardiens de la paix mirent la mains sur les trois demoiselles qui portaient en fait des cocktails Molotov.
source : article d’un quotidien, décembre 1981

Ces personnes seront condamnées à de la prison avec sursis.

Les actions de 1978-1979 sont rapidement intégrées dans l’histoire féministe. Dans la revue Le Temps des femmes, en 1982, un dossier sur la pornographie est introduit de cette manière : « Souvenez-vous, dans les années 75, des militantes féministes dévastent des sex-shops et des cinémas pornos. Un joli nom de guerre… les allumeuses de réverbère… certaines d’entre nous y étaient, elles en gardent un bien bon souvenir. » Dans une histoire du MLF à Lyon [Chronique d’une passion : le mouvement de libération des femmes à Lyon, l’Harmattan] la manifestation de 1978 est mentionnée…

Ce texte est une première version : n’hésitez pas à me signaler toute erreur, matérielle ou d’interprétation… Si vous aviez des photos de ces actions, si vous y avez participé, contactez-moi !

Les agences d’intérim industriel

Ce matin, dans le New York Times, un article sur les Google Maps Mashups, à savoir, en bon français, la réunion des facultés cartographiques du Grand Oracle Omniscient Gardien des Longitudes et de l’Elévation [dit G.O.O.G.L.E.] et de données externes :

the Web mapping revolution began in earnest two years ago, when leading Internet companies first allowed programmers to merge their maps with data from outside sources to make “mash-ups.” Since then, for example, more than 50,000 programmers have used Google Maps to create mash-ups for things like apartment rentals in San Francisco and the paths of airplanes in flight.
source : With Tools on Web, Amateurs Reshape Mapmaking

Après avoir, récemment, utilisé les services de mapbuilder pour cartographier les établissements scolaires de Paris (voir ce billet), voilà que j’y reviens, avec un mashup des “agences d’intérim industriel” de la région de Chicago, en appui au travail de doctorat de Sébastien Chauvin, “Agences de travail journalier et mouvements sociaux de travailleurs précaires à Chicago”.
agences d’intérim industriel - officiellement baptisées de day labor
Cliquez pour zoomer… (attention – Safari sous OS X peine un peu), la carte complète est sur http://coulmont.com/chauvin.html

J’ai utilisé la même méthode qu’avec les écoles parisiennes mentionnées plus haut : à partir d’une liste d’adresses au format EXCEL, mapbuilder géolocalise et crée une googlemap. Ensuite, il est possible de décorer à sa sauce : par exemple, ici, la majorité des agences est en rose-transparent, ce qui permet de différencier les agences proches les unes des autres. Cette carte n’a, ici, qu’un but d’illustration, mais les connaisseurs de Chicago, qui s’amuseront à zoomer et à voyager sur la carte, reconnaîtront des différences entre quartiers : le “South Side”, dans son acception large, au sud de la E ou W 26th st., est vide d’agences. D’autres quartiers semblent bien mieux fournis.
Il manque à cette carte quelques calques, représentant par exemple les frontières des différents quartiers de Chicago et leur composition raciale. Je n’ai pas encore compris comment ajouter rapidement les données du recensement (c’est possible avec Google Earth, mais plus difficile avec Google Maps, apparemment).
Celles et ceux que les agences d’intérim industriel passionnent ne manqueront pas d’assister à la soutenance prochaine de la thèse de Sébastien Chauvin, où seront révélés tous les mystères qui demeurent…