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Charisme de fonction

Billet publié le 27/08/2007

Le magazine d’informations sensationnelles, Reportages, sur TF1, est en partie en ligne. Il y a quelques semaines, l’émission portait sur les exorcistes chrétiens, et suivait les oeuvres de trois personnages. Une émission disponible ici. Un évêque “vieux catholique” in full regalia parlant latin et javanais… un prêtre catholique, exorciste diocésain, et un pasteur baptiste. Trois styles différents.

exorciste evangelique
Un extrait, avec trois exorcismes, au format Quicktime

Le “vieux catholique” mélange l’apparence séculière d’un VRP (petite malette, voiture, dynamisme) et l’apparence cléricale d’un évêque de fantaisie (chasuble dorée, latin forcené, bagouze en or qui brille…). Ses exorcismes sont audibles et visibles egzorssizoume ine dominé patrrrisse: il se dépense à la tâche.
Le pasteur baptiste est dans un style différent : pas de déguisement costume, même pas le soutien d’un bâtiment néo-gothique, ni même celui d’une langue magique. Sa force tient dans le froncement des sourcils, la puissance de sa voix (Satan semble un peu dur de la feuille), et l’imposition des mains.
Le prêtre catholique, de son côté, manifeste une nonchalance professionnelle face à tout cela. Dans une scène mémorable, il bénit un pavillon à l’eau bénite… et il en reste “vous pouvez la garder, dans une petite bouteille”. Satan ne lui pose pas de véritable problème. Il manifeste ce que Max Weber, notre maître à tous, appelait le “charisme de fonction”, l’idée selon laquelle des qualités extraordinaires étaient prêtées à un individu de par sa fonction institutionnelle : le charisme est ici “une qualité transmissible par des moyens rituels d’un porteur à d’autres” “La croyance en la légitimité ne concerne plus la personne mais les qualités acquises et la vertu de l’acte rituel”. Un prêtre catholique n’a pas à être personnellement extraordinaire, n’a pas à détenir les fruits d’une expérience… pour agir efficacement. Son ordination lui confère tout pouvoir.
À rebours, le pasteur baptiste semble détenir un charisme personnel, pas nécessairement plus instable.
L’évêque “vieux catholique” est le plus intéressant. Cette église “vieille catholique” fait partie des franges extérieures du catholicisme romain, issue de multiples scissions et recompositions. Les divers sites internet de l’évêque insistent sur la légalité canonique de son ordination… mais on sent l’institution faible, très faible, et la base de son charisme repose finalement sur une tradition : latin, vestements, vieux grimoires. Nam vivit !
Cette importance romaine du charisme de fonction n’a rien de bien neuf : Max Weber devait d’ailleurs avoir en tête l’Eglise de son temps en forgeant le concept. Et il semble bien que diverses évolutions récentes dans le catholicisme français viennent remettre en cause, en partie du moins, la centralité du charisme de fonction. Comme le souligne Céline Béraud, dans un article sur les diacres, Les diacres permanents, entre l’autel et le monde: Une légitimité et une activité aux frontières. Ces derniers, ordonnés mais souvent mariés et salariés, insistent sur une

légitimité expérientielle (…) assurant à son détenteur une autorité qui ‘‘ne repose pas prioritairement sur sa position statutaire, mais s’enracine précisément dans une expérience personnelle, un engagement, un vécu’’ . C’est une légitimité qui vient d’‘‘en bas’’, c’est-à-dire d’une inscription dans des communautés locales et des réseaux interpersonnels dont les premiers pour le diacre sont son foyer et son lieu de travail. Elle rend possible des processus d’identification. Dans le discours des diacres, on peut noter une insistance forte sur la plus grande accessibilité et la meilleure proximité qui est la leur par rapport aux personnes qui s’adressent à l’église et notamment à celles qui en sont le plus éloignées. De fait, ils se présentent volontiers comme des médiateurs privilégiés entre l’institution ecclésiale et le monde.