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Menaces sur les sciences sociales ?

Billet publié le 17/09/2007

Depuis quelques jours, certaines communications concordantes laissent accroire l’élaboration d’une destruction des sciences sociales françaises.
Le ministre Goulard avait, il y a quelques semaines et sur un mode michelsardouiste, décrit la filière “E/S : Economique et sociale” du secondaire comme une usine à chômeurs. Le Gizmoblog en avait parlé. C’est sa suppression programmée qui est maintenant mentionnée (sur Rue89).
L’association “Positive Entreprise” trouve que les manuels scolaires de seconde ne sont pas assez gentils avec les dirigeants d’entreprise. Un peu comme les associations de créationnistes américains (pardons, de “intelligent design“) qui considèrent que la science officielle est idéologique, ou les associations catholiques s’opposant à la contraception, “Positive Entreprise” estime son expertise amateure supérieure à celle des professionnels de l’éducation. Dans leur dossier de presse très bien diffusé (France Inter s’en est fait l’écho fidèle ce matin), leurs conclusions sont sans appel : il faut faire plier les auteurs des manuels à une “vision objective” (i.e. celle de “Positive Entreprise”) :

L’association Positive Entreprise lance ainsi un appel à l’ensemble des parties prenantes (Ministère de l’Education Nationale, Corps enseignant, parents d’élèves, étudiants, Entreprises…) pour réactualiser les données des manuels scolaires et proposer une vision objective et si possible optimiste du monde de l’entreprise. Un enjeu majeur pour mieux armer les jeunes français qui sont souvent désorientés dans les premières années de leur vie active.

On trouve, parmi les membres de cette association un «diplômé d’un Executive MBA (Management Institute of Paris) à l’issue duquel il a soutenu un mémoire sur le Management des Jeunes.» Le Management des Jeunes… ça commence dès les manuels de seconde !
Pour en savoir plus, lire Olivier Bouba-Olga
Cela ne se limite pas au secondaire.

Le président de la section “36” du CNRS, Dominique Duprez, a publiquement démissionné de ses fonctions, et une lettre au directeur général du CNRS circule, exposant les raisons de la démission, dont voici quelques extraits :

Le courrier des membres du jury d’admissibilité de la section 36 en date du 4 juillet dernier suite aux déclassements et sur-classements arbitraires, de notre point de vue, de nos propositions n’a donné lieu à aucune réponse, ni de votre part, ni de celle
de la direction scientifique.
En conséquence, j’ai le regret de vous présenter ma démission de Président de la section 36 et de membre du Comité national. J’ai été élu par mes pairs sur une orientation claire d’un Comité national qui doit assurer ses fonctions d’évaluation en toute indépendance.

En clair : la section chargée du recrutement des sociologues (et juristes) au CNRS voit son travail en partie modifié par d’autres personnes, qui modifient les classements définitifs.

Entre septembre 2000 et le 1er mars 2006, les effectifs de la section 36 sont passés de 306 chercheurs à 262. Et ce n’est rien par rapport à ce qui va arriver. À l’horizon de cinq ans, on peut ainsi estimer que 18 à 25% des chercheurs du département SHS [Sciences Humaines et Sociales] feront valoir leurs droits à la retraite. Dans la section 36 [sociologie], comme dans la section 38 [anthropologie], cette proportion dépasse les 30%. Si l’on se projette à 10 ans, les évolutions apparaissent plus catastrophiques encore. D’ici 2016, plus de 55% des chercheurs actuellement en poste dans la section auront pris leur retraite. Ici encore, cette tendance générale au département SHS apparaît particulièrement accusée dans les sections 36 et 38. Pour compenser ces départs, il faudrait procéder dès maintenant à 14 recrutements annuels en moyenne dans le cadre des concours de CR2 et CR1. Vu sous cet angle, le nombre des postes mis au concours cette année en section 36 n’est pas susceptible d’empêcher la mort programmée de la section.

Seuls une poignée de sociologues et anthropologues sont recrutés chaque année au CNRS : dans une vingtaine d’années, il en restera une centaine. Si cette politique était décrite publiquement et revendiquée… passe encore. Mais c’est une gestion par l’incertitude et le bruit de couloir qui a cours : personne ne sait trop quelle est l’état des destructions, ni comment les décisions sont prises. Ni s’il y a un objectif chiffré de stabilisation du nombre de sociologue au CNRS (à 50 ?).
Exemple de bruit : seules Paris X (Nanterre), Paris V (Descartes) et Paris I (Panthéon-Sorbonnes) devraient conserver des Unités Mixtes de Recherche de Sciences sociales… le CNRS souhaite y rapatrier les différentes unités encore attachées à d’autres universités “périphériques”.
Lire aussi : Sébastien Fath,

5 commentaires

Un commentaire par Both (17/09/2007 à 12:39)

Faut vraiment jeter un cil sur le site de Positive Entreprise. Les mots me font défaut et ceux de Baptiste Coulmont semblent en-deça de la réalité !

Un commentaire par christian Pihet (21/09/2007 à 20:11)

“En clair : la section chargée du recrutement des sociologues (et juristes) au CNRS voit son travail en partie modifié par d’autres personnes, qui modifient les classements définitifs”
En fait, la procédure de recrutement au CNRS est la suivante: il y a deux jurys parfaitement identifiés et qui travaillent l’un après l’autre.
– la section du comité national, ici la 36, constitue un jury d’admissibilité qui classe des candidats sur une liste.
– il existe ensuite un jury d’admission, présidé par le DG du CNRS ou par un directeur scientifique et composé de chercheurs appartenant ou n’appartenant pas au CN, qui valide la liste telle quelle (le plus souvent) ou qui peut changer l’ordre de la liste. Il ne peut par contre introduire de nouveaux candidats, le jury d’admission devant travailler à partir des candidats déclarés admissibles.
Pour le reste du post, je suis bien d’accord et j’ai pu le constater de visu, que des tensions fortes existent entre la section 36 et la direction scientifique, actuelle et passée. Les causes de ces tensions sont complexes – je ne crois pas qu’on puisse les expliciter dans un commentaire toujours bref et d’autre part, je suis extérieur à la discipline. Cependant selon moi, elles tiennent avant tout et avant même les interventions de la direction scientifique, aux dynamiques internes fortement contradictoires existant en sociologie (courants, clivages, représentations divergentes de l’utilité de la socio au CNRS)

Christian Pihet
président de la section 39 (Espaces, territoires, sociétés) du CNRS.

Un commentaire par Une heure de peine (24/09/2007 à 9:56)

Si cela vous intéresse, ma propre réaction aux attaques sur les SES : http://uneheuredepeine.blogspot.com/2007/09/eloge-funbre-des-ses-i.html

Un commentaire par Sauvons la recherche (en sciences sociales…) « ContreVenant (25/09/2007 à 0:29)

[…] la recherche (en sciences sociales…) Juste pour signaler cet article sur le blog de Baptiste Coulmont entre deux petites histoires sur les godemichets, et en profiter […]

Un commentaire par Baptiste Coulmont » Archives » Menace sur les sciences humaines ? (28/10/2007 à 12:55)

[…] Menace sur les sciences humaines ? Billet publié le 28/10/2007Pascal M… me signale une tribune libre dans Le Monde. Le déménagement de l’EHESS et de l’EPHE à Aubervilliers est-il le signe d’une menace sur les sciences humaines ? Certains, illustres, le pensent, dans Le Monde (mais, étrangement, aucun étudiant n’est signataire de cette lettre). Le rapprochement de ces institutions (que j’ai fréquentées) avec l’université Paris 8, la MSH Paris Nord, l’université Paris XIII, les futures Archives nationales (qui s’implantent face à Paris 8)… n’est pas vu comme la constitution d’un grand pôle pour les sciences humaines au Nord de Paris. On pourrait rappeler que l’EHESS, dans ses locaux exigüs, n’offre pas de bureau aux doctorants, n’a pas de bibliothèque propre (la bibliothèque de la MSH n’est ouverte qu’aux doctorants, et le cursus de l’EHESS commence au master). Que l’EPHE n’est qu’un morceau de couloir poussiéreux dans les locaux de la Sorbonne. Si le déménagement à Aubervilliers (ce n’est pas si loin…) était l’occasion de la constitution d’une véritable école, avec un centre “communautaire” pour les étudiants, des salles de sport, une cantine agréable, des jardins, une bibliothèque, des bureaux pour doctorants, des salles en grand nombre pour accueillir séminaires, cours et réunions de travail, des appartements pour les professeurs invités (et une résidence universitaire)… il serait difficile de s’y opposer. L’argument selon lequel les sixième et cinquième arrondissements sont conditions nécéssaires à la recherche en sciences humaines tiendrait moins la route. Ailleurs : Parcelle 521, un blog consacré au déménagement. Et… mes propres déclarations de menaces sur les sciences sociales. […]