Billet

Epicène

Billet publié le 25/05/2009

Epicène, quel joli mot. Voici une occasion de l’utiliser.
Parce que, dans la grande majorité des cas, le prénom indique assez bien le sexe, les prénoms ont été utilisés pour trouver le sexe des pacsés [PDF]. Dans son article pour Infostat Justice, Valérie Carrasco décrit la méthode qu’elle a suivie : elle a notamment considéré qu’un prénom donné à plus de 98% à un sexe était un prénom indiquant ce sexe.
Mais si je vous dit : Camille, Dominique, ou Claude… vous allez me demander “un ou une ?”. Ce sont, en français, des cas classiques de prénom ayant indiqué, à un moment plutôt un sexe, à un autre moment plutôt un autre. Des prénoms épicènes.
Prenons “Camille” : l’évolution au cours du XXe siècle est frappante. Jusque vers 1940, le prénom se masculinise : et plus de deux Camille-hommes naissent pour une Camille-femme. Mais à partir de 1940-1945, Camille se féminise : aujourd’hui plus de 15 Camille-filles naissent pour un Camille-homme (“Camille” est même l’un des dix ou vingt premiers prénoms donnés aux filles au début des années 2000). Les graphiques ci-dessous représentent la même chose (d’une image à l’autre, le rapport est inversé) : du point de vue “masculin” et du point de vue “féminin” pourrait-on dire.
camille-prenom
Il n’y a pas que Camille, Dominique ou Claude. Si je vous dit : Alix, Andrea, Loan, Noa ou Lou, Louison, Sacha (ou Sasha)… Dany ou Yannick… Sandy et Jessy… Morgan ou Lois… Vous y verrez peut-être une fille, peut-être un garçon.
4prenomsepicenes

Prenons deux prénoms assez récents en France, Jessy et Dany, dont l’évolution est retracée juste au dessus : au début de leur carrière, quand moins de 10 Jessy ou 10 Dany naissent chaque année, le rapport (nombre de Dany-filles) / (nombre de Dany-garçons) varie autour de l’unité. Mais il arrive un moment où le genre de Dany et Jessy se fixe. “PAF” ! En quelques années, ces deux prénoms deviennent des prénoms “de garçon”.
On n’observe pas de stabilisation durable autour du rapport 1 pour 1. C’est peut-être cela que repérait Stanley Lieberson dans The Instability of Androgynous Names (que je dois relire plus précisément). Un contre-exemple : “Alix”, au cours du XXe siècle, alterne assez rapidement entre “périodes masculines” et “périodes féminines” [il faudrait pouvoir suivre conjointement les évolutions d'Alice, Alex[andre] et Alix…], mais reste plutôt féminin (il n’y a jamais plus d’1,6 fois plus de garçons) et longtemps proche du rapport unitaire.

Yael prenom epiceneLe prénom “Yael” illustre peut-être mieux l’instabilité de l’épicénité : ce “prénom de fille” se masculinise régulièrement entre 1970 et 2000. Mais il ne reste pas androgyne plus de deux ou trois ans : en un clin d’oeil, il devient un prénom deux fois plus donné à des garçons qu’à des filles. Pour ce prénom l’on trouverait des explications ad hoc : l’usage féminin ferait plutôt référence à une héroïne biblique, l’usage masculin s’inscrirait plutôt dans les inventions de prénoms celtiques. Une telle explication incite à ne pas seulement utiliser les rapports mais aussi à utiliser les valeurs absolues : est-ce que l’usage féminin diminue (ou n’est-ce pas plutôt une explosion des usages masculins de Yael sans que ne diminue le nombre de bébé-filles Yaël naissant chaque année?)…

Après tous ces exemples, ne peut-on pas être un chouïa synthétique ?
naissances-epicenesLe graphique représente ici le nombre annuel de naissances “presque épicènes” : je n’ai retenu que les prénoms donnés aux deux sexes, et donnés moins de 4 fois plus à un sexe qu’à un autre [c'est à dire les prénoms où les garçons représentent entre 20 et 80% du total].
L’ «Effet Dominique» domine le graphique : autour des années soixante, Dominique est à la fois un prénom épicène et l’un des grands succès. Il faudrait le refaire en enlevant ce prénom…
Mais la fin du graphique est intéressante : L’augmentation du nombre d’enfants recevant un prénom épicène depuis 1995 n’est pas attachée à un seul prénom, mais bien à la multiplication de prénoms rares utilisés à la fois pour des garçons et pour des filles.

Total sur 5 ans : 2000-2004
Nom Nbr filles Nbr garçons Proportion
CAMERONE 33 22 0,40
SADIO 104 70 0,40
LILO 42 30 0,42
NOUHA 35 25 0,42
WISSAME 15 12 0,44
TAYLOR 89 74 0,45
NEHEMIE 53 45 0,46
JANYS 14 12 0,46
AELIG 30 26 0,46
LENAICK 40 35 0,47
MORGANN 108 96 0,47
SASHA 648 582 0,47
ANAEL 277 250 0,47
ISA 38 35 0,48
ANH 16 15 0,48
KERANE 16 15 0,48
JOANY 18 17 0,49
EOLE 24 23 0,49
ELISEE 52 51 0,50
JAEL 34 35 0,51
LYSSANDRE 25 26 0,51
KELIANE 46 49 0,52
MANOE 26 28 0,52
KRISTEN 63 69 0,52
ILYANE 16 18 0,53
ALAA 23 26 0,53
NOLANE 57 66 0,54
ANGY 49 58 0,54
OUISSAM 10 12 0,55
LOUISON 609 761 0,56
NIMA 20 25 0,56
LEAN 11 14 0,56
KINSLEY 17 22 0,56
MAHE 230 298 0,56
TAYSSIR 10 14 0,58
JANIS 86 123 0,59
LOAN 1031 1511 0,59
GAYA 17 25 0,60
MADY 59 87 0,60
NATHY 10 15 0,60

Au cours des dix à quinze dernières années l’on assiste à l’augmentation du nombre de prénoms identiques utilisés pour des filles ou des garçons : il y a un plus grand nombre de prénoms “mixtes” qu’avant. Des prénoms auparavant “masculins” mais se terminant en “-a” sont donnés à des filles (la terminaison en -a devenant l’un des marqueurs du genre, comme -ette ou -ine il y a quelques années).

Mais, comme on peut le constater sur le tableau ci-contre, ce sont surtout des prénoms assez rares qui sont donnés à la fois à des garçons et à des filles, dans des quantités similaires. La libéralisation du choix du prénom — depuis 1993 les Françaises sont libres de donner ce qu’elles souhaitent à leurs enfants — a poussé à la dispersion. Avec la conséquence suivante : Est-ce que Kérane, Eole, Lyssandre, Manoë ou Aelig sont plus “fille” ou plus “garçon”… personne ne sait (à part les parents, qui choisissent une fois sur deux pour l’un des camps). Les références culturelles habituelles ne peuvent ici servir de guide. Mais dans dix ans, il est bien possible que, si tel prénom est encore donné, le choix sera fait, le prénom sera genré, en faveur de l’un des sexes.

Notes : Les statistiques utilisées ici proviennent du “fichier des prénoms” de l’INSEE, version de 2005, obtenu à des fins de recherches par le Centre Quêtelet (Centre Maurice Halbwachs). Ces données ont été travaillées avec le logiciel R (GNU-R). Pour que certaines évolutions temporelles soient plus claires, j’ai lissé les courbes (elles sont en rouge ici).

4 commentaires

Un commentaire par Camille rue69 (25/05/2009 à 23:50)

Merci Baptiste de cette petite explication de texte; je l’ai twittée pour la peine

Un commentaire par Joël (26/05/2009 à 2:29)

Une petite suggestion : les graphiques ne gagneraient-ils pas à être faits avec une échelle logarithmique ? En particulier, il me semble que cela les rendrait plus symétriques selon que tu prennes l’optique “féminine” ou “masculine”…

Merci sinon, post très intéressant (comme d’habitude !)/

Un commentaire par Baptiste Coulmont (26/05/2009 à 7:32)

> Joël : j’aime beaucoup les logarithmes [échelle log utilisée ici http://coulmont.com/blog/2009/05/19/utilisation-prenoms-publicite/ ], mais je sais qu’ils ne sont pas compris par tout le monde. J’ai sans doute voulu simplifier un peu trop.

Un commentaire par Frédérique (12/06/2009 à 18:47)

Un commentaire un peu en marge mais quand même
Systématiquement, les gens écrivent mon prénom Frédéric, même lorsque je suis devant eux et que manifestement je suis une fille…