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Argent politique : le medium et son message

Billet publié le 13/07/2009

L’argent n’est pas seulement un “moyen universel d’échange”. Il circule, et sa capacité à circuler rapidement, sa “liquidité”, est probablement un élément essentiel. Certains ont pris appui dessus pour faire circuler autre chose avec l’argent.

Dans un article de 1994, Messages sur billets de banque. La monnaie comme mode d’échange et de communication, l’ethnologue italien Fabio Mugnaini passait ainsi en revue les usages des billets de 1000 lires (50 centimes d’euro) :

C’est une expérience courante, pour qui vit en Italie, de trouver des billets qui portent des écrits, des dessins, des messages disparates (…) La présence de textes renvoyant à des formes métriques et à des genres narratifs de la tradition orale, l’existence de messages impliquant des croyances populaires de nature magico-religieuse m’ont conduit à explorer, en ethnologue, ce chapitre de culture populaire qui circule de main en main et à faire l’hypothèse qu’il s’agit là d’un nouvel objet ethnographique à traiter comme une forme contemporaine de création culturelle.

Les billets ont donc plusieurs qualités qui aident leur transformation en posttites, en tracts, en dazibaos (dazibaii ? dazibaa)… : ils ont longtemps servi aux États à diffuser certains messages (slogans, symboles, souveraineté…), ils sont en papier (avec un espace blanc pour les filigranes), peuvent être de faible valeur (n’échappant donc pas à la souillure) et surtout, au contraire de la feuille blanche, ont quand même trop de valeur pour être jetés si souillés.

On trouve donc d’autres pays que l’Italie pré-Euro où les messages sont fréquents. Au Brésil, sur les coupures de 2 reais.

Aux Etats-Unis, moins fréquemment, sur les billets de 1 dollar [exemples : 1 2 3 4…]

Mais un correspondant, Ben, après avoir lu un billet récent (sur les marquages de la monnaie), attire mon attention vers deux exemples intéressants. En Chine et en Iran, les messages sur les billets servent à contourner la censure politique :

Adeline Cassier sur son blog, chinopsis, récemment, écrivait, qu’en Chine, suite à son interdiction, le Falun Gong diffusait sa propagande ainsi : “messages spirituels et slogans anti-Parti sont écrits, et même imprimés, sur des billets de banque, et ainsi garantis de ne pas finir à la poubelle comme de simples tracts” — car ces billets ont une valeur…
billet banque falun gong
Extrait : “Dieu ne veut plus du Parti Communiste, quitter le Parti, c’est conserver la vie”
[Voir aussi ce billet ]
Il semble que cette pratique ait été théorisée par le mouvement : S’il faut en croire un site internet : « Le 25 février 2006, Li Hongzhi a déclaré à ses adeptes : “Ecrire sur les billets de banque ‘Vive le grand le falungong’, ‘Quitter le Parti communiste chinois’ constitue, selon moi, une excellente méthode de diffusion de nos idées dans la mesure où les billets ne peuvent être ni jetés, ni détruits.“. »

Le Monde mentionnait, en passant, un usage similaire en Iran :

La coupure était couverte d’une écriture verte. “C’est notre nouveau mode de communication, a-t-elle dit en riant. Comme on nous a coupé les SMS, les portables et censuré les sites Web, on écrit des messages sur les billets de banque.” Voilà ce que disait celui-ci, en l’occurrence un poème: “Cette poussière, c’est toi [M.Ahmadinejad a traité dimanche ses adversaires de poussière], La passion, c’est moi, L’amant désespéré, c’est moi, La cruauté, c’est toi, L’aveuglement, c’est toi, Je suis téméraire et je suis impétueux, L’Iran est à moi.
source

Je n’ai pas réussi à trouver des usages semblables en URSS, dans l’Allemagne nazie ou en France occupée… et pourtant, je suis persuadé que des collectionneurs ont de tels billets “à message”… Mais peut-être que les billets, à ces époques et dans ces pays, n’étaient que des “grosses coupures”, qui ne circulaient pas aussi facilement que les toutes petites coupures supports de messages.

En gros : je cherche à remplir ce graphique :
argent-message

(Merci Ben !)
Mise à jour : sur flickr : funny money, money graffiti et the defaced presidents… mais ces messages sont ironiques (et ne semblent pas être liés à une forme de résistance)

[yarpp]

6 commentaires

Un commentaire par Florent (15/07/2009 à 16:02)

Sympa.
Premièrement, réponse : un dazibao, des dazibao (voire dazibaos selon que vous utilisez le pluriel de la langue d’origine ou que vous francisez le nom, l’original étant 大字报, ou affiche en grands caractères).
Deuxièmement, remarque : j’avais trouvé le même billet de 1 yuan quand je vivais à Pékin en 2006, et ma coloc chinoise m’avait effectivement dit qu’il s’agissait d’un message du falungong, sans y prêter davantage d’intérêt.
Dernièrement, remarque : n’y a t-il pas de risque de se voir refuser le billet ? Actuellement en Asie du Sud-est, j’ai remarqué qu’au Cambodge et surtout en Indonésie, on refuse souvent des billets portant une petite marque, une légère déchirure ou tout autre trace de “vie” du billet…

Un commentaire par Baptiste Coulmont (15/07/2009 à 17:15)

> Florent : merci ! (et bravo pour les photos sur votre site)
Pour ce qui est des risques de refus… aucune idée !

Un commentaire par Laurent W (18/07/2009 à 9:29)

Toutes proportions gardées, cela me fait penser à l’usage détourné que des électeurs ont fait et font de leur bulletin de vote : par exemple, en 2000, lors du référendum sur le quinquennat, ils dessinaient des pompes à essence (en pleine période de hausse vertigineuse du prix de l’essence) ; bien entendu, ces bulletins étaient considérés comme nuls, donc perdaient leur valeur officielle pour devenir un outil de protestation ; d’où la question qui m’intéresse : est-ce que le bout de papier perd de sa valeur officielle en devenant un medium d’un autre type ? Et est-ce que ça a une signification politique de mettre des messages sur ce type de bout de papier ? Un art de la résistance d’un type spécial ? Tiens-nous au courant de l’avancée de ce beau travail.

Un commentaire par Florent (19/07/2009 à 10:24)

Merci ! Du coup maintenant je vérifie chaque billet qu’on me donne. Mais la plupart du temps je ne vois que je petits signes à l’encre, plutôt étranges, qui ressemblent à des tampons… Ça a l’air plutôt officiel, enfin venant d’une organisation et dans un but précis plutôt que simplement par jeu. Si quelqu’un a des infos, je suis preneur.

Un commentaire par Baptiste Coulmont (19/07/2009 à 10:28)

Des tampons ? C’est peut-être semblable à ce qui se passe au Pérou, où des agents de change marquent les billets (cela sert de garantie). Voir la fin de ce billet : http://coulmont.com/blog/2009/04/28/marquer-la-monnaie/

Un commentaire par Florent (29/07/2009 à 10:19)

J’ai déjà dépensé ceux qui m’avaient inspiré cette réflexion, et le seul billet qui reste en ma possession est marqué d’un tampon très illisible, et visiblement composé de plusieurs initiales. Par contre ce qui était étonnant avec les précédents était que le tampon en question était bien plus fun : de mémoire un petit dauphin de 5 mm !
Mais en effet l’explication du lien me semble pertinent dans mon cas : j’essayerai d’apprfondir à l’occasion !