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Quelques courbes de niveau

Sur la carte suivante, chaque point représente le lieu de réunion d’une “église d’expression africaine” :

Cette série de points montre la dispersion, mais ne permet pas de repérer “immédiatement” une sorte de centre. Ce que fait la carte suivante, à lire comme des courbes de niveau. Il y a peut-être des espaces “inégalement religieux”.

Mais que trouve-t-on donc au centre ? Des églises plus anciennement implantées ? des “grosses” églises qui attirent, comme un supermarché des petits concurrents différenciés, d’autres églises, plus petites, qui tentent de capter le public… ?
Ces cartes ont été produites à partir de cet exemple de cartographie du crime à Houston, TX.

R, cartographie, suite

Comment obtenir rapidement cette carte représentant le taux brut de natalité dans divers pays d’Europe, en 2009 :

Il faut tout d’abord disposer de données (issues de Eurostat) et d’un fichier shapefile — trouvé sur le site de la Commission européenne par François “Politbistro” B. — (Voici le tout dans une archive zippée : maps.zip)

Voici le code.

library(maptools)
library(RColorBrewer)
library(classInt)
library(reshape)
setwd("~/Desktop/maps")
data <- read.table("tauxbrutnatalite.csv",header=T,sep=";")
head(data)
europe<- readShapeSpatial("CNTR_RG_60M_2006.shp",proj4string=CRS("+proj=longlat"))
summary(europe)
xcoord <- c(-10,40)
ycoord <- c(35,70)
nclr <- 6
colours <- brewer.pal(nclr, "RdBu")
v<-data$X2009
class <- classIntervals(v, nclr, style="equal")
colcode <- findColours(class, colours)
test<-match(europe$CNTR_ID,data$code)
x<-colcode[test]
x[ is.na(x) ] <- "darkgrey"
plot(europe,col=x,xlim=xcoord,ylim=ycoord)
legend(-10,70,legend=names(attr(colcode,"table")), fill=attr(colcode, "palette"), cex=1.2, bty="n")

Somme toute, ce n’est pas un code très lourd pour générer une aussi jolie carte (les couleurs auraient pu être mieux choisies, ainsi que les intervalles, mais tout ceci est grandement modifiable). Ce qui est compliqué, c’est d’associer les données dont on dispose et le fichier shapefile. Deux problèmes se posaient ici :

  1. les pays, dans le shapefile, sont indexés par leur code à 2 lettres (FR pour France…) : il fallait donc travailler un peu les données d’Eurostat, en Français
  2. il fallait ensuite être certain que R coloriait les pays avec les bonnes indications : c’est à cela que l’instruction match sert : elle établit, dans l’objet “test” une grille de correspondance entre le code-pays du fichier de données et le code-pays du fichier shapefile.

J’ai colorié en gris les pays pour lesquels les données manquent.
Maintenant, François “Politbistro” B., à toi de jouer.

Le carnet anthropométrique des nomades

En 1912 est instauré, par la loi du 16 juillet « sur l’exercice des professions ambulantes et la circulation des nomades », le “carnet anthropométrique des nomades”.
La genèse de ce carnet est assez bien connue. À la fin du XIXe siècle, les vagabonds, visibles en tant qu’individus instables, semblent aussi constituer une communauté invisible indénombrable. Un corps intermédiaire qui s’oppose de fait à l’unité voulue de la République. Et leur identité est difficile à connaître : pour diverses raisons, ces vagabonds ont appris à la dissimuler. A cette époque, la carte nationale d’identité n’existe pas.
La question spécifique des “vagabonds étrangers” inquiète certains élus ruraux.

Au début des années 1910, donc, un processus est mis en place qui conduira à la loi de 1912. Les résistances à l’encartement des nomades viendront principalement des forains et des marchands ambulants, qui refusaient d’être assimilés à des vagabonds. Un article du Figaro du 19 mars 1911 résume assez bien l’opposition foraine. Il y est écrit que :

Le romanichel est un vagabond ; il vit d’aumônes et de larcins. (…) Il n’a pas de patrie, pas de domicile, pas d’état civil. C’est un déraciné. Il convenait d’armer contre lui l”autorité.
Mais tout autre est le caractère du forain. Le forain est un commerçant. (…)
Pouvait-on par conséquent les assimiler sans iniquité aux romanichels ? Confondre avec des vagabonds des commerçants patentés [i.e. payant patente], avec des mendiants des gens qui « rapportent » de si gros bénéfices aux communes ?

L’opposition des forains et des marchants ambulants, ces “capitalistes”, fut couronnée de succès. La loi de juillet 1912 commence par définir les marchands ambulants (“individus domiciliés en France” ayant fait — à la préfecture de leur domicile — une déclaration du commerce ambulant qu’ils exercent) puis les forains (“individus de nationalité française” sans résidence fixe, ayant demandé un carnet d’identité de commerçant ou industriel forain) et enfin les “nomades” (“tous individus circulant en France” sans domicile ni résidence fixe “et ne rentrant dans aucune des catégories ci-dessus spécifiées”).
L’enchaînement des définitions est étrange : les “nomades” sont définis par défaut, par opposition aux catégories (dotées de plus grands capitaux, économiques et sociaux) qui ont réussi à échapper au “carnet anthropométrique”. Ce sont bien les nomades qui étaient visés, depuis plusieurs années, par les différents projets de loi qui se sont succédés, mais le processus aboutit à une définition “fourre-tout”. Cette définition a toutefois un intérêt pratique : les individus cherchant à échapper à l’emprise de l’Etat, en “oubliant” ou en “refusant” de demander une carte d’identité de forain, ou de lier un domicile à une déclaration en préfecture de commerce ambulant… ces individus récalcitrants seront concernés par une nouvelle emprise de l’Etat, par l’intermédiaire du carnet anthropométrique.
Cette définition, toutefois, doit être transformée, traduite en instructions précises à destination des policiers chargés du contrôle des carnets anthropométriques. La loi a donc donné lieu à un “décret”, à un “arrêté” et enfin à une “circulaire”. Le texte de la circulaire nous intéresse. Il est beaucoup plus précis que le texte de loi, car les rédacteurs ont réussi à trouver une définition “positive” ayant un certain statut juridique, une prise de parole au Sénat lors de l’examen de la loi :

Comme l’a fait observer M. Etienne Flandin, à la séance du sénat, le 22 décembre 1911, les nomades sont généralement des « roulottiers » n’ayant ni domicile, ni résidence, ni patrie, la plupart vagabonds, présentant le caractère ethnique particulier aux romanichels, bohémiens, tziganes, gitanos, qui, sous l’apparence d’une profession problématique, traînent le long des routes, sans souci des règles de l’hygiène ni des prescriptions légales. Ils exercent ou prétendent exercier un métier, se donnent comme étant rétameurs, vanniers ou rempailleurs de chaises, maquignons. Les nomades vivent à travers la France dans des voitures le plus souvent misérables, et chacune de ces maisons roulantes renferme parfois une famille assez nombreuse. On ne peut, dans l’état actuelle de la législation, leur appliquer la loi sur le vagabondage parce que, en fait, ils ont un domicile, leur roulotte.

Les policiers chargés du contrôle disposent, maintenant, de directions bien plus précises que “sont nomades ceux qui ne répondent ni de l’article 1 ni de l’article 2”
Le carnet lui-même possède certaines caractéristiques intéressantes pour une socio-histoire de l’identification. Mais il faut, avant d’aborder le carnet, aborder la “notice”. En effet, les nomades soumis au carnet anthropométrique doivent disposer, dans la préfecture où le carnet a été établi, d’une notice (dont un double sera envoyé dans un service spécial du ministère de l’intérieur). Le carnet est porté par le nomade (il sert à l’identification du porteur). La notice reste dans les archives locales et centrales : elle sert à établir l’identité d’un nomade, arrêté dans un autre département. Ce “dispositif archivistique” est, pour Pierre Piazza, l’une des grandes innovations pour l’identification étatique des individus, en “instaurant un lien indéfectible entre un document d’identité d’une grande fiabilité et une base de donnée centralisée faisant l’objet d’un archivage méthodique”.

Sur cette notice doivent figurer les “surnoms” par lesquels le nomade est connu. Les surnoms, dans les groupes cherchant à échapper au regard de l’Etat, servent à l’identification par interconnaissance tout en rendant opaque l’identité civile des personnes. Les mafieux ont des surnoms. La logique policière suivie ici prend le surnom comme un identificateur possible. Le but est bien d’ « attribuer une identité fixe à chaque nomade » écrit Pierre Piazza : et cette fixation de l’identité repose ici sur des techniques policières doubles. Une technique éprouvée, le recueil des différentes identités sous lesquelles voyage le nomade (ses “surnoms”). Une technique toute neuve : l’anthropométrie, la photographie…

Le carnet anthropométrique d’identité se présente en deux parties. Un premier carnet est individuel. Et il est anthropométrique : les mesures de l’homme y sont centrales (celles du pied gauche et de l’oreille droite…). Porté en permanence, il doit être visé, à l’arrivée et au départ des communes visitées.

Un deuxième carnet vient s’ajouter au précédent. C’est la plus étrange des mesures décrites ici. Il s’agit d’un carnet “collectif”, qui, porté par le “chef de famille ou de groupe”, donne l’identité des personnes avec qui il voyage.
Ce carnet considère comme “nomades” les personnes voyageant avec un “nomade”. Son épouse, ses parents. Mais aussi sa “concubine” (si les nomades essayaient d’échapper aux liens formels du mariage, il fallait pouvoir quand même pouvoir établir la réalité de certaines unions). Et aussi ses employés ou serviteurs. Et enfin, ses “enfants”. Le carnet collectif, dont la structure est reproduite ci-dessous, ne conçoit pas les nomades comme des individus, mais comme faisant partie d’un groupe. Alors qu’un enfant de forain ou de marchand ambulant ne sera pas considéré comme un forain, un enfant de nomade, rattaché à son père par le carnet anthropométrique collectif, sera né nomade. “Nomade” devient, à partir de 1912-1913 une identité transgénérationnelle soutenue par les dispositifs d’identification étatiques.
Est-ce trop déduire d’un simple carnet que les enfants de nomades sont “toujours déjà” nomades ? La circulaire mentionnée plus haut devrait montrer que non. Il y est précisé que “il n’y a pas lieu de prendre les empreintes digitales des enfants de moins de deux ans” (qui sont quand même inscrits au carnet collectif).


Les effets immédiats de l’établissement de ce carnet sont peu clairs : la Guerre qui éclate en 1914 restreint de toute manière les mouvements. Pour l’historienne Henriette Asséo, les conséquences à plus long termes sont paradoxales : alors que le but de tout ce dispositif était bien de “fixer” les nomades, de faire en sorte qu’ils arrêtent d’être nomades, « la détention par le chef de famille d’un carnet anthropométrique collectif, en obligeant les familles à voyager ensemble, a contribué à souder l’identité collective bohémienne ». Elle parle même de “consolidation des liens anthropologiques” (un effet paradoxal de l’identification transgénérationnelle).

Bibliographie

Asséo, H. [2002], La gendarmerie et l’identification des “nomades” (1870-1914). Dans L. Jean-Noël, éd. Gendarmerie, État et société au XIXe siècle. Paris: Publications de la Sorbonne, p. 301-311. [lien]

Piazza, P. [2002], Au cœur de la construction de l’État moderne. Socio-genèse du carnet anthropométrique des nomades. Les Cahiers de la sécurité intérieure, 48, 207-227. [lien]

Loi du 16 juillet 1912 sur l’exercice des professions ambulantes… Paris, Henri Charles-Lavauzelle Editeur, 1914 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6105294r

Girard, Maxime, « Les capitalistes de la foire ». Le Figaro, 19 mars 1911, p.4, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k289158v

Ethno-photographie sélective d’une université

L’état de délabrement matériel dans lequel se trouve l’université Paris 8 est difficile à imaginer. Mais il est connu et a déjà fait l’objet d’analyses dans des revues anglophones à comité de rédaction [Paul Cohen « Happy Birthday Vincennes! The University of Paris-8 Turns Forty » History Workshop Journal Issue 69 doi:10.1093/hwj/dbp034 ]
Il y a des petits délabrements, dûs à l’absence de nettoyage sérieux du matériel de bureau. Par exemple, voici le clavier du seul ordinateur disponible pour la quarantaine d’enseignants-chercheurs du département de sociologie :

C’était l’état avant nettoyage (j’avais, hier, enfin pensé à amener des lingettes pleines d’antibactérien et de savon). Maintenant, le clavier est beau et propre. [On remarquera que ce n’est pas sur cet ordinateur que sont rédigés les tracts antisarkozy : les touches K, Z et Y ne font pas montre d’un usage bien fréquent.]
Il y a des délabrements plus importants.
La semaine dernière, par exemple, une fuite d’eau au deuxième étage du bâtiment B avait improvisé une sorte de petite cascade jusqu’au rez de chaussée.

Hier, pendant un cours, le tableau d’un amphithéâtre est tombé. Sur twitter, @antoineevenou raconte et photographie (j’ai utilisé sa photo) :

*

Les étudiantes (pas seulement les universitaires) sont donc confrontées à un environnement hostile. Voyons comment, en cas de mouvement social, ils font avec les moyens du bord.

L’inventivité de l’UNEF pour canaliser les foules est à souligner. La seule entrée disponible mardi matin avait été rétrécie par des tables sur lesquelles étaient assis des militants. Pas moyen d’échapper aux tracts. On voit mieux le dispositif si l’on prend un peu de hauteur.

Une autre technique de canalisation : le blocage. Jeudi matin, l’université était bloquée (à 9h, je ne sais pas si elle le sera encore après midi au moment où j’écris). J’ai pris quelques photos du blocus, qui était, cette fois-ci, plus un canalisage qu’un blocage : le dispositif avait pour but d’amener les étudiants à l’amphi B1 (en passant devant un stand offrant un petit-déjeuner).

Une université bloquée, Paris 8

Hier lundi 18, la coordinatrice de l’UFR envoyait ce mail :

Je profite de cette lettre d’information N16 pour vous dire que, à l’heure de cet envoi, le bâtiment B est en train d’être totalement bloqué (j’espère juste pouvoir sortir…) et France Info annonce Paris 8 bloquée demain.

Ce matin, en effet, l’université était bloquée. Voici quelques images :

J’ai cherché des informations “en direct” : on en trouve un peu sur twitter, où j’ai créé une liste “paris 8” et ou le hashtag #paris8 peut être intéressant à suivre.
Sur la photo plus haut, la grande banière, on peut le constater, a déjà servi : je pense qu’elle est restée accrochée quelques semaines en 2009 pendant la contestation de la LRU.
L’on trouve aussi des affiches plus neuves : ici par exemple.
Mise à jour : Un texte intéressant chez Unicorns and icecream :

“I’m in your class on the Major figures in the history of economics (L3). I just wanted to let you know that this morning we went to the university and we saw that it was completely blocked. We had planned to come back for your class but as we were leaving a lot of ”casseur” showed up and started messing things up. Some people got hurt, a lot of women got they’re bags stolen and we (my friends and I ) were entering the metro they came as well. Things got out of control…

Suite de la mise à jour :
Mail du président de l’université :

A l’attention de la communauté universitaire,
Chers collègues,
Depuis plusieurs jours, des individus profitent des mouvements lycéens et étudiants pour commettre des actes de vandalisme, des vols et des agressions à la proche périphérie de l’université (parvis du métro, entrées de parking, etc.).
Il est vous est donc recommandé de vous montrer particulièrement vigilants lorsque vous entrez ou sortez de l’établissement.
En cas de besoin, vous pouvez contacter le poste de sécurité de l’université au **** ou, en cas d’urgence, mon cabinet au ****
Le président de l’université

Un cortège d’étudiants de Paris 8 : journal télévisé de France2, 19 octobre à 13h :

Barricades ?

Paris 8 bruisse en ce moment d’un mouvement social. Et, en entrant dans la salle des enseignants du département de sociologie [nous n’avons aucun bureau, l’université n’a pas prévu que les chercheurs et enseignants puissent y travailler] j’ai cru qu’une barricade avait été dressée à l’intérieur.
Mais en fait, non.

Il apparaît que les services dédiés à la peinture ont décidé d’utiliser la semaine de la rentrée pour repeindre la salle des enseignants, plutôt que de le faire pendant les congés. Et, pour repeindre, ils ont mis tous les meubles au milieu, et les ont protégés d’une feuille plastique. Très bonne idée.
Pendant ce temps là, la fenêtre de la salle C224 est toujours cassée (depuis janvier, elle ne ferme pas, et n’a pas été réparée malgré les demandes). Et seul un quart des lampes fonctionnent en B232 (ceux qui y font cours, le soir, le font dans la pénombre, accentuée par les murs gris et taggés qui seront repeints… un jour). Il n’y a plus de serviettes dans les toilettes du bâtiment B (puisque la grippe est passée, il n’y a plus à être propre, apparemment).

Et puisque nous parlons de Paris 8 et de ses toilettes dégoûtantes : voici un texte ethnographique sur les toilettes des colocations étudiantes en France (en anglais).

Et quelques liens dans le désordre :

Les territoires de la délivrance, la thèse de Sarah Demart sur les églises pentecôtises congolaises en Belgique et en France (et au Congo)… est en ligne. C’est une thèse touffue.

Tout le monde aime les daltoniens (disponible en t-shirt).

Politique sociologique

L’on trouve en ligne la composition du nouveau comité de rédaction de la Revue française de sociologie. J’y repère l’entrée de mon collègue de Paris 8 Camille Peugny (et futur camarade de bureau, quand les travaux seront réalisés rue Pouchet) et de mon condisciple de l’ENS Olivier Godechot.
Ce comité est maintenant composé de 8 femmes sur 25 membres : la tierité est atteinte, la parité est pour bientôt. Je suis trop paresseux pour repérer les autres caractéristiques (“provinciaux” / “parisiens” ; “rang A” / “rang B” ; “CNRS” / “Université”) ni même pour comparer l’ancien et le nouveau comité.

En revanche, je me suis amusé à repérer quels laboratoires étaient dans quelles revues :

Il y a des labos centraux et d’autres moins… Mais il me faudrait d’autres données, sur d’autres revues.

Mise à jour : un beau PDF avec 13 revues (RFS, ARSS, politix, sociétés contemporaines, sociologie, socio du travail, travail genre société, cahiers du genre, regards sociologiques, revue fra de socio-éco, genèses et l’année sociologique) : reseau des revues

L’addition

« Je t’invite. »
Autour de ces trois petits mots se joue un drame social bien plus grand. C’est en tout cas ce que montre un joli mémoire de master que vient de soutenir Anaïs Marchaut et qui m’a inspiré les lignes suivantes.
Si la place que l’argent joue dans le couple et la famille commence à être connue, son rôle dans la séduction, et les tout-débuts de la séduction l’est moins. Ce qui était étudié dans ce mémoire, c’était le premier rendez-vous (ou le premier paiement-cadeau).
Dans ce contexte, l’argent est invisibilisé : la micro-négociation se passe très vite, dans l’espace laissé par une virgule, un souffle, entre le « si, si, j’insiste » et le « merci ».
Mais il n’y a, en même temps, rien de plus visible. L’argent est matériel. Et c’est autour de la matérialité que se joue la négociation. Pour les acteurs en effet, l’argent devient le marqueur de leur relation, un indicateur du lien. Avec le problème que ce marqueur est impur.
Entrons dans les détails. Les entretiens réalisés par Anaïs Marchaut — avec toutes les difficultés associées à des entretiens sur une toute petite pratique sociale — montrent que l’argent est associé à trois domaines que les acteurs souhaiteraient séparer mais qu’ils ne peuvent concrètement séparer.

  1. L’argent est d’abord décrit comme pouvant devenir un signe : inviter, c’est dire “j’aimerai vous revoir” ; accepter l’invitation, c’est dire “pourquoi pas”. Ce domaine, c’est celui de la stratégie, du calcul.
  2. L’argent est aussi décrit comme un vecteur de domination : partager l’addition est alors une forme de mise à égalité des deux partenaires. Car le sens caché de l’invitation, ne serait-ce pas l’achat ?
  3. L’argent est enfin inscrit dans des habitudes relationnelles : ici, c’est le domaine du rituel. Les enquêtés, garçons comme filles, soulignent combien il est attendu que l’invitation soit masculine.

La superposition de ces trois domaines sur deux billets et trois pièces rend les choses complexes, sinon dans la vie réelle, du moins dans les entretiens. Les discours sont en effet souvent contradictoires : les mêmes personnes qui tentent de faire comprendre pourquoi inviter, c’est important, disent aussi que partager l’addition fait sens. A la différence d’autres usages de l’argent, fortement encadrés par toute une série de décisions juridiques [que Viviana Zelizer excelle à étudier] l’impureté du marqueur est ici renforcée par l’absence de formalisation. La menace du passage d’un domaine à l’autre est donc permanente.

En cherchant des choses sur ce sujet, j’avais trouvé ceci dans “La Revue de Paris“, juillet 1964, p.171. Un article de Robert Poulet intitulé “Moeurs : « Sortir avec » “, p.170-172, qui étudie (et dénonce, surtout) de nouvelles pratiques de séduction.

p.171 Un reste de l’ancienne galanterie française, que bat en brèche la tendance à l’égalité des sexes, veut encore que ce soit l’élément mâle qui règle l’addition du restaurant et paie les places du cinéma et du théâtre. En retour, que donne l’élément femelle? Sa gracieuse présence, son aimable conversation, plus les menus suffrages… Aux Etats-Unis, paraît-il, la balance des comptes est strictement réglée par une loi non écrite; le “boy” qui “sort” une “girl” doit lui envoyer d’abord une orchidée, que la belle épingle à son corsage; le boy doit prendre à sa charge les dépenses de la soirée; en retour il est autorisé à courir sa chance par faits et gestes, au cours des trajets en voiture; et, en tout cas, il a droit, sur la pas de la porte, à un baiser fort tendre, mais sans conséquence ni engagement.
Cette forme de prostitution, honnête et limitée, a-t-elle gagné l’Europe (…) ?

Et dans le paragraphe suivant, l’auteur résume l’expression “sortir avec” : c’est du “donnant-donnant” écrit-il, c’est l’abandon de la galanterie gratuite (mais où l’homme est le personnage dominant) au profit d’une sorte d’échange égalitaire de bons procédés (mais où l’homme, toujours galant, paye).

Donc, du point de vue d’un commentateur (et c’est ainsi que se placent le plus facilement les enquêtés, en entretien) l’invitation peut poser problème. Il est plus difficile de passer “sous” le point de vue du commentateur pour essayer de saisir les hésitations pratiques autour de l’invitation. Je tenterais deux propositions :

  1. Ce moment, le paiement de l’addition peut être compris comme un moment d’incertitude concernant l’entrée en relation. L’entrée en relation elle-même est compliquée.
  2. Et ce moment inaugure toute une série d’actes cumulatifs, que Jean-Claude Kaufmann étudie depuis une vingtaine d’année. Ce sociologue, cependant, s’est intéressé à l’espace domestique beaucoup plus qu’à la séduction. S’il a cherché à comprendre où et quand naissait l’espace domestique (pour lui, c’est le “premier matin“), il s’est éloigné de ce qui se passe hors-domestique.

Pour conclure : ce qui m’a fortement intéressé dans ce sujet, l’addition au premier rendez-vous, c’est la possibilité d’étudier à la fois une forme matérielle investie par des acteurs et une pratique sociale difficile à objectiver, la drague ou la séduction. Prendre une “chose” pour étudier des “faits sociaux”.

Ces bandes de bohémiens…

Dans Le Figaro, le 9 septembre 1910, il y a donc cent ans.
LES ROMANICHELS
On sait que des ordres très sévères ont été donnés pour débarrasser la France de ces bandes de bohémiens qui s’abattent sur une contrée : marchands de paniers d’osier, diseurs de bonne aventure, etc., mais ne vivent en réalité que de rapines, et surtout experts aux vols à l’étalage et au « rendez-moi ».
Un campement. d’une cinquantaine de roulottes était venu ces jours derniers s’installer dans un vaste terrain compris entre les fortifications, la rue de Paris, à Montreuil, et la rue de Saint-Mandé. A peine étaient-ils là que des plaintes s’élevaient. Le préfet de police donna ordre d’agir.
Hier matin, MM. Hamard, chef, et Jouin, sous-chef de la Sûreté, accompagnés de quatre-vingts inspecteurs et gardiens de la paix, et des chiens de police Brutal, Follette et Titi, se rendaient au campement des romanichels. Des perquisitions furent opérées dans les roulottes, et quatre-vingt-quinze individus, hommes et femmes, furent conduits au poste de Charonne, où les attendaient M. Bertillon, chef du service anthropométrique, et Prunier, inspecteur principal de l’identification judiciaire.
A l’aide des fiches anthropométriques on a pu reconstituer l’identité de la plupart de ces nomades qui se désignaient par des noms de fantaisie. Un certain nombre d’entre eux, frappés d’arrêtés d’expulsion, interdits de séjour, insoumis à la loi militaire, condamnés déjà pour vol et recherchés par des Parquets de province ont été mis en état d’arrestation. Les autres ont été, invités à évacuer le plus vite possible les environs de Paris.

 
Il y a cent ans, donc. Avec l’aide de Bertillon, la France s’était dotée de formes performantes d’identification. Celles et ceux qui y résistaient, nomades, seraient bientôt dotés d’un carnet anthropométrique spécifique, apte à les constituer comme groupe d’équivalence, du point de vue de l’Etat du moins. Mais on sait combien les catégories juridiques, administratives, deviennent parfois, aussi, des catégories du sens commun.
 
Il y a cent ans, les chiens de police avaient des prénoms, comme les chefs et les sous-chefs. Mais ni les nomades, ni les “inspecteurs et gardiens de la paix” n’avaient de noms suffisamment grands pour passer le filtre journalistique.

Des sociologues en ligne

Une liste de sites internet de sociologues (français). N’ont été retenus que les sites ayant un nom de domaine propre (pas les pages personnelles, pas les blogs hébergés sur blogspot ou overblog, ni sur free.fr).
Serge Paugam : http://www.serge-paugam.fr/
Laurent Mucchielli : http://www.laurent-mucchielli.org/
Cécile Van De Velde : http://cvandevelde.com/
François de Singly : http://www.singly.org/francois/
Olivier Martin : http://www.olivier-martin.fr/
Olivier Bobineau : http://www.olivierbobineau.com/ (attention, son site fait ouvrir une pop-up publicitaire…)
Jean-Pierre Durand : http://www.jean-pierredurand.com/
Louis Chauvel : http://www.louischauvel.org/
Bruno Latour : http://www.bruno-latour.fr/ (à mon avis, c’est un site réalisé par un fan, pas par Latour lui-même)
Albert Piette : http://www.albertpiette.net/ (il est Belge, mais ça compte comme un Français)

et bien entendu : Baptiste Coulmont : http://coulmont.com (on n’arrêtera jamais l’autocitation).
 
J’en ai certainement oublié. J’ai bien vérifié que Pierre-Paul (Zalio) ni Pierre-Michel (Menger) n’avaient pas de nom de domaine. Ni Nathalie Heinich, ni Alain Quemin. Mais si vous connaissez d’autres égos surdimensionnés ayant acheté leur point-com ou leur point-net, merci de le signaler en commentaire.

Mise à jour :
Natacha Chetcuti : http://www.natachachetcuti.com/
Vincent de Gaulejac : http://www.vincentdegaulejac.com/
Marie-Victoire Louis : http://marievictoirelouis.net/
Nicolas Jounin : http://www.nicolasjounin.com/
Yves Sintomer : http://sintomer.net
Philippe Robert : http://www.phrobert.fr/
Jacques Donzelot : http://donzelot.org/

Poursuite de la mise à jour :
Régis Dericquebourg : http://WWW.regis-dericquebourg.com
Pierre Mercklé : http://pierremerckle.fr
Vincent Dubois : http://vincentdubois-socialscience.eu
Stéphane Dorin : http://www.stephanedorin.com/
Geoffroy de Lagasnerie : http://geoffroydelagasnerie.com/