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Suis-je normal ?

Billet publié le 03/07/2011

La simple présentation de statistiques dans un billet sur les prénoms français suscite ce genre de questions :

J’ai plusieurs amis de moins de 30 ans qui portent des prénoms retirés de la liste (Perrine, Mariette, Gwenaelle, Coline, Hermine, Valentine, Elie, Manuel, Stanislas, Laetitia). J’en déduis quoi sur mon milieu social ? J’en déduis quoi sur le regard que porteraient les fonctionnaires en question sur mon milieu social ?

Dans The Averaged American Sarah E. Igo étudie cette conséquence sociale des statistiques, leur réception par les individus, qui cherchent à s’y lire. L’effet performatif des statistiques (« Tu es ceci, à 75% ») est assez régulièrement souligné par les sociologues (disons ceux de la galaxie Desrosières). Mais pas traité comme central. Il fallait sans doute une historienne pour le faire. (Ou il fallait Emmanuel Didier, mais je n’ai pas lu son livre.)
Comment comprendre cette idée ? C’est sans doute évident au travers des conséquences des enquêtes de Kinsey sur la sexualité des Américain°e°s. Ces enquêtes — aux fondements statistiques peu solides, mais recourant à la “magie des grands N” — ont été publiées en 1948 (concernant les hommes) et dans les années cinquante (concernant les femmes).
Il y eu de nombreuses réactions, critiquant ces graphiques comme une forme de pornographie démoralisatrice. Il y eu aussi des lectures collectives : les premières associations “homophiles” utilisèrent comme justification les “10%” d’hommes ayant déclaré des relations sexuelles avec des personnes du même sexe. Il y eu aussi des lectures individualistes paradoxales, qui cherchaient l’individuel dans la statistique collective. « There is much evidence to suggest that individuals were using Kinsey’s data as a new, more forgiving, standard by which to clasify their own behavior » (Igo, 264). Kinsey recevait des milliers de lettres, sous la forme à la fois de confessions et de demandes de statistiques spécifiques. Et certaines personnes firent des compte-rendus de leur lecture statistique :

I learned quickly that as a social science researcher with a college degree, I had a sex life not unlike upper class women of any color. According to Dr. Kinsey, I and these women got more mental satisfaction and less physical gratification from sexual intercourse than persons with lower class standards
Trad : j’ai rapidement appris qu’en tant que chercheuse en sciences sociales diplômée du supérieur, j’avais une vie sexuelle peu différente de celle des femmes des classes supérieures, quelle que soit leur couleur de peau. D’après le Docteur Kinsey, ces femmes et moi tirons des satisfactions plus mentales que physiques des rapports sexuels, par comparaison avec les femmes des classes populaires.
[citation dans Igo, 266, reprenant un texte d’une femme Africaine-Américaine faisant dans le magazine Ebony le compte-rendu de sa rencontre avec Kinsey]

C’est la comparaison de sa pratique avec la moyenne d’un groupe qui fait sens ici.

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Aujourd’hui encore, ces lectures existent. Et se trouvent parfois sollicitées par la présentation des données. Prenons une enquête récente, réalisée aux Etats-Unis et portant sur quelques 5000 personnes. Voici comment un tableau concernant des pratiques est présenté. On y lit, pour chaque catégorie de personnes (Homme / Femmes ; Célibataire / en couple / marié ; 18-24, 25-29 … 70+) et pour trois type de pratiques (masturbation, “vaginal intercourse” et “anal intercourse”) une moyenne des réponses. Ainsi 23% des hommes, célibataires, âgés de 40 à 49 ans ont déclaré se masturber plus de 4 fois par semaine (en vert sur le tableau suivant) :

Lien vers la totalité du tableau masculin (PDF)
La réception des statistiques n’est donc pas toujours une réception bêtement critique (« Ca vaut rien, ces chiffres ») ni purement individualiste (« J’ai pas appelé mon fils Léo, je ne suis donc pas dans la masse, je l’ai appelé Nicolas. Mon individualité est irréductible à vos tendances. »). Les statistiques sont utilisées comme “jauge”, comme standard pour donner un sens à une situation : il y en a d’autres comme moi.
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Sources :
Michael Reece, Debby Herbenick, Vanessa Schick, Stephanie A. Sanders, Brian Dodge, and J. Dennis Fortenberry “Sexual Behaviors, Relationships, and Perceived Health Among Adult Men in the United States: Results from a National Probability Sample” J Sex Med 2010;7(suppl 5):291–304, DOI: 10.1111/j.1743-6109.2010.02009.x
Igo, Sarah E., The Averaged American, Harvard University Press, 2008 (ISBN : 978-0674027428)

6 commentaires

Un commentaire par Benjamin Geer (03/07/2011 à 20:55)

Est-ce que ces tentatives de se situer par rapport aux statistiques ne seraient pas un premier pas vers la sociologie réflexive ? Par exemple, il semblerait que les gens aisés ont tendance à considérer leurs revenus comme plutôt « moyens ». Quand ils voient des statistiques sur les revenus et qu’ils essaient de se situer personnellement par rapport à ces statistiques, ils sont amenés à prendre conscience de leur classe sociale. N’est-pas cela, justement, que les sociologues voudraient qu’ils fassent ?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (03/07/2011 à 21:03)

Aah, la vocation libératrice de la sociologie… C’est possible. Mais je ne sais pas si “faire prendre conscience” est un mandat que se reconnaissent une majorité des sociologues.

Un commentaire par Pierre (04/07/2011 à 9:36)

Pour traiter cette question, j’utilise souvent en cours ce passage de 80% au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire (Stéphane Beaud, Paris, La Découverte, 2002, p. 39) :

« Nassim m’explique, à la fin de sa classe de première B (section économique et sociale), son refus du « déterminisme sociologique » qui tend à exclure des enfants d’ouvriers comme lui de toute perspective de promotion sociale :
Les fils d’ouvriers, statistiquement, c’est vrai qu’ils sont dans les lycées professionnels… Mais moi je n’en fais pas partie, je suis dans l’autre partie. Moi, je suis pas dans la statistique… Mais j’admets que c’est vrai, j’admets les statistiques… Quand même, c’est pas des conneries, mais personnellement, je dis que ça, c’est bête… (Réflechissant.) Moi, je dis non : je ne fais pas partie de la statistique !… Même si je respecte la statistique ! Parce qu’elle est majoritaire, je la respecte, je dirai pas que c’est pas vrai dans la vie, mais, pour moi, dans ma tête, c’est pas vrai… Vous comprenez la nuance !… »

Un commentaire par Sebastian (07/07/2011 à 17:36)

Il y a aussi cet exemple d’un professeur de SES qui doit enseigner la pensée de de P. Bourdieu dans un lycée d’Aubervilliers :

http://socio-logos.revues.org/2446

‘« C’est déprimant la sociologie ! » (Joshua, Terminale ES)’

Un commentaire par GM (16/07/2011 à 15:04)

En lisant votre interview dans Metro (ou 20 minutes, peut-être) hier avec une collègue, nous avons eu cet étrange dialogue de sourds :

– Oh, c’est drôle cette information statistique. Comme elle ne nous concerne pas je la trouve distrayante à commenter.

– Pff, mais bien sûr que si elle devrait nous concerner, mais en fait non. Elle n’est pas drôle, cette information qui nous oublie.

Un commentaire par Fr. (24/07/2011 à 16:59)

Excellente suggestion de lecture, Baptiste (et Pierre aussi, même si j’ai déjà lu, et d’une certaine manière expérimenté, “80% au bac… et après ?”, avec une série d’échecs et d’erreurs de ma part qui m’a énormément appris, et dont j’espère avoir un jour l’utilité de l’apprentissage).

J’ai feuilleté l’introduction et l’épilogue d’Igo : quel dommage qu’elle ne s’en tienne qu’à une mention allusive à Foucault, et que son titre de “statistical citizens” ne renvoie pas à quelque chose de conceptuellement avancé – James C. Scott, peut-être ?

Je n’ai pas non plus trouvé d’article d’Igo sur le même sujet, mais son bouquin rentre tout de suite dans ma bibliographie, à côté d’Espeland et al., de Desrosières et d’autres comme Porter et Scott, sur le sujet des effets sociaux de la quantification.