Billet

Travail de députés

Billet publié le 02/09/2011

Avec qui travaillent nos députés ? Restent-ils entre membres du même parti ou vont-ils voir ailleurs ? Parce que le congrès de l’AFSP se termine, voici une deuxième petite excursion dans le monde politique. Pour répondre à la question précédente, on peut prendre comme indicateur d’un travail en commun la liste des “sponsors” des propositions de loi. On dira ici que travaillent ensemble des députés dont les noms apparaissent sur un même projet de loi.

Ainsi la proposition de loi 3698 visant à pénaliser les insultes à la nation a-t-elle été signée de ces noms-là :

Lionnel LUCA, Élie ABOUD, Philippe MEUNIER, Damien MESLOT, Claude BODIN, Claude GATIGNOL, Jean-Philippe MAURER, Christian MÉNARD, Jean-Pierre DECOOL, Bérengère POLETTI, Muriel MARLAND-MILITELLO, Jean-Marc ROUBAUD, Yves NICOLIN, Isabelle VASSEUR, Gérard HAMEL, Bernard DEPIERRE, Dominique DORD, Guy MALHERBE, Alain MOYNE-BRESSAND, Michel ZUMKELLER, Jean-Claude GUIBAL, Jean-Marie SERMIER, Bernard REYNÈS, Michel LEJEUNE, Jean-Claude BOUCHET, Guy LEFRAND, Michel VOISIN, Éric DIARD, Michel TERROT, André WOJCIECHOWSKI, Jacques MYARD, Édouard COURTIAL, Daniel MACH, Marc FRANCINA, Josette PONS, François-Michel GONNOT, Jean-Michel FERRAND, Jean-Pierre GORGES, Jean-Pierre SCHOSTECK, Daniel SPAGNOU, Patrice VERCHÈRE, Philippe VITEL, Jacques REMILLER, Sauveur GANDOLFI-SCHEIT, Franck GILARD, Hervé NOVELLI et Patrick LABAUNE,

On peut penser que ces gens-là partagent certaines idées.

J’ai examiné les 250 dernières propositions de loi. Dans le graphique suivant, chaque député est représenté par un petit rond, et quand 2 députés apparaissent signataires d’une même proposition, un lien gris les relie.

La répartition des points (plus les députés sont fréquemment ensemble sur des propositions de loi, plus ils sont proches) fait apparaître trois groupes. Que l’on peut faire ressortir automatiquement (avec la fonction walktrap.community du package igraph, dans R)

Dans le graphique précédent, les Oranges sont un groupe comprenant les noms suivants : Brard, Buffet, Dolez, Billard, Braouezec, Amiable, Gosnat… Les spécialistes auront reconnus.
Les Bleus ce sont les proches de Montebourg, Mamère, Emmanuelli, Le Guen, Blisko, Filipetti, Queyranne, Cambadelis.
Les Prunes, ce sont les Poniatowski, Santini, Antier, de Courson, Jégo et autres Woerth.

Le travail de signature de proposition de loi, assez souvent, relie ensemble des personnes du même parti. Je ne comprends pas trop pourquoi les Communistes ne se retrouvent pas plus proches des Socialistes/Verts. C’est peut-être du à un effet de sélection (les 250 dernières propositions de loi).

Il y a quelques individus étranges, situés “in between” plusieurs groupes. On peut calculer cette “betweeness”, cette “centralité d’intermédiarité” : dans le graphique suivant, les individus les plus “intermédiaires” sont en bleu (et j’ai mis le nom de certains à côté de leurs points) :

Et là, j’avoue ma perplexité : je ne connais pas ces députés. J’ai entendu parler de Gremetz (qui s’est fait exclure ou s’est auto-exclu, je ne sais plus trop). Braouezec est probablement un communiste réformateur (encore plus réformateur que les autres). Martine Billard est peut-être en voie de “socialistisation”. Il faudrait un/une spécialiste de la politique parlementaire pour m’en dire plus… ou alors, il faudrait vraiment travailler sur ces données réticulaires, et plus précisément sur l’ensemble des propositions de loi d’une mandature plutôt que sur les 250 dernières.

Notes : cette petite étude graphique a été réalisée avec R, packages XML et igraph.

Mise à jour : on me demande en commentaire si l’on repère des proximités entre groupes politiques plus précises. Dans le graphe ci-dessous, chaque point est colorié en fonction du groupe d’appartenance du (de la) député(e). Rose et rouge : socialistes et “gauche républicaine”, les bleus : UMP et apparentés, orange et jaune : “nouveau centre” et apparentés…, les blancs sont “sans groupe politique”…

Deuxième mise à jour : voici ce qu’une étude sur les 1000 dernières propositions de vote donne.

Il est toujours trompeur de se baser sur une représentation graphique pour interpréter… mais je pense pouvoir déceler, ici, des “sous-groupes” au sein des gros groupes politiques. Et notamment au sein des groupes “UMP” et socialistes. Le “centre” n’existe pas dans l’assemblée actuelle, mais il y a de la part de certains à droite et de certains à gauche un plus grand détachement du bloc que leur parti constitue. Ce n’est probablement pas un “centre” que ces deux sous-groupes, mais plutôt des députés proposant de nombreuses lois, ou signant de nombreuses propositions. A droite, on y trouve Yvan Lachaud, JM Morisset, A. Grosskost, C. Gatignol, mais aussi Lionnel Luca (voir tout en haut du billet), JP Decool, Morel-à-l’huissier, Roatta, JM Lefranc, etc… et à gauche, on y trouve Guigou, M. Rogemont, J. Giraud, Martine Carillon-Couvreur, François Loncle, Monique ibora, michel vergnier, JP Dulau, Philippe Plisson, françois Imbert…
Je pense que seuls des spécialistes du parlement pourront donner une autre explication à l’existence de ces sous-groupes.

Encore une mise à jour : J’ai restreint les liens, ici, aux liens entre le dépositaire de la proposition de loi (le premier nom qui apparaît sur les listes) et les personnes qu’il a réussi à mobiliser. On peut en effet penser qu’une proposition de loi a une origine individuelle. Le graphe ci-dessous ne s’intéresse qu’à celles et ceux qui 1- ont déposé plusieurs projets de loi ET 2- dont le nom est apparu sur plusieurs projets de loi. J’ai fait s’afficher les noms des député-e-s qui sont recherchés et recherchent des signatures du camp opposé.
[Dans ce graphe, ce sont des députés de gauche qui apparaissent, car les députés de droite, par l’algorithme de placement des points, déposent tellement de propositions de loi qu’ils n’échappent pas à la gravité du groupe].

Il s’établit, au fur et à mesure de la mandature, des liens réciproques : tu signes, je signe… Ainsi, Gremetz appelle 9 fois Candelier à signer, et Candelier appelle 17 fois Gremetz.

maxime gremetz    jean-jacques candelier  9      17
jean-pierre decool pierre morel-a-l-huissier  8      14
jean-jacques candelier            maxime gremetz 17       9
yannick favennec pierre morel-a-l-huissier  9       9
jean-pierre decool       andre wojciechowski  7       8
...

Certains, qui proposent beaucoup de lois, demandent beaucoup plus de signatures qu’ils ne sont appelés à signer.

Encore une mise à jour : J’ai maintenant limité les données aux liens réciproques. N’ont été gardés que les députés formant couple (c’est à dire ayant signé une proposition de loi d’un collègue qu’ils avaient sollicité pour une signature).


Sur ce dessin, les noms qui apparaissent sont ceux des “cutpoints” (ou points d’articulation), qui, s’ils étaient absents, découperaient le réseaux en composantes non reliées. Ce graphe renforce encore l’effet de groupe (de groupe politique) qui semble être le canevas sur lequel se tissent les relations de travail.

16 commentaires

Un commentaire par HF (02/09/2011 à 19:19)

Il faudrait voir si ça corrèle avec les distances entre les bureaux des députés :-)

Martine Billard est de fait assez à part : d’abord, elle travaille beaucoup (dans le domaine surtout du droit du travail) ; ensuite, elle est passée des Verts au Parti de gauche. Les 250 dernières propositions de loi, je ne me rends pas compte, mais il faut aussi tenir compte du fait qu’on la voit beaucoup moins ces derniers temps (sa circonscription disparaît, et je crois qu’elle s’occupe pas mal du Parti de gauche).

Sinon, on pourrait aussi émettre l’hypothèse que si les communistes sont assez à part, c’est dû à un effet du travail institutionnel plutôt que de l’éventuelle distance politique. Les groupes sont quelque chose d’assez fort.

Petite question : est-ce qu’on voit des différences au sein de la droite ? Centre, Nouveau Centre, droite popu…?
Et enfin, il y a un sujet très parlementaire, c’est l’outre-mer. Est-ce qu’on voit une spécificité de ces députés au sein de leurs groupes ?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (02/09/2011 à 19:36)

> HF : je compte sur vous pour mesurer la distance entre les bureaux !
La position de Billard s’explique donc un peu ! Merci.
Des différences au sein de la droite : je n’en ai pas vu avec les données dont je dispose.
Et pour l’instant, je n’ai pas associé aux noms des députés d’autres caractéristiques que leurs signatures de propositions de loi. Je n’ai pas repéré les ultramarins.

Un commentaire par Régis (03/09/2011 à 10:20)

Il faudrait voir sur quelles thématiques les électrons libres d’un parti A vont chercher covalence avec B. Braouzec et Gremetz sont perçus comme des sécuritaires de gauche, ils peuvent avoir des atomes crochus avec la droite et le centre-droit. Dans le domaine de la fiscalité, c’est probablement différent.
Et si la question abordée dans le billet précédent (les députés ont souvent un passé d’élu local) permettait d’éclairer la problématique du jour? La durée de la vie publique locale avant la députation détermine-t-elle une propension à frayer avec l’adversaire? Est-ce que certaines fonctions électives locales exposent au risque de dissidence – ou de culture de la transidentité politique? Je pense aux conseils de communautés de communes, en particulier parce qu’ils sont peu médiatisés.
Le travail des députés, sans être autant dans le collimateur que celui de l’exécutif, est en revanche visible. Cela m’inspire une troisième réflexion: l’indiscipline parlementaire, du moins l’imprévisibilité de certains parlementaires, a-t-elle plus de chance (risque?) d’être observée quand la majorité est absolue mais courte (situation actuelle) ou écrasante, comme après la vague rose de 81 ou la déferlante bleue de 93? Etudier cette variable, vous me direz, est plus du ressort de l’histoire et de la psychologie…

Un commentaire par Fr. (03/09/2011 à 13:52)

L’existence du sous-groupe peut être lié à la méthode de calcul appliquée à la distance entre les nodes. Je ne sais pas exactement ce que les algorithmes contiennent sur ce point, mais je suppose que celui-ci est un Lin-Log : il faut voir comment cela a été paramétré par défaut pour avoir tous les éléments d’interprétation en main.

Ensuite, le graphe 2 est très intéressant, parce qu’il est dissymétrique : si l’on réfléchit en fonctionnaliste, il n’y a pas de groupe symétrique au groupe de gauche républicaine. Si l’on suppose que ce groupe représente l’extrême-gauche, l’extrême-droite parlementaire n’existe pas ou se situe ailleurs. Je serais curieux de voir “Droite populaire” sur ce graphe.

Il doit aussi y avoir des visualisations générationnelles intéressantes à produire.

Un commentaire par Fr. (03/09/2011 à 13:53)

… Ah, et des données et du code à partager avec les autres useRs ! :)

Un commentaire par Baptiste Coulmont (03/09/2011 à 18:22)

> Régis : en effet, je n’ai pas regardé la thématique des propositions de loi. Je voulais voir ce que donnait une étude rapide du réseau de cosignatures.
> FR. : je t’ai envoyé un brouillon de code, tu sauras déchiffrer. Si tu m’envoie la liste des membres de la “Droite populaire”, je peux essayer de colorier les bonshommes. Comme l’indiquait HF, dans le premier commentaire, la formation d’un groupe distinct a des conséquences (elle parlait de logique de groupe). Si la Droite populaire s’autonomise, maintenant ou après, ses membres voudront la rendre visible.

Un commentaire par Fr. (04/09/2011 à 13:36)

Je ne connais pas la liste exacte (même s’il y a un noyau dur identifié), mais surtout, je me demande si l’autonomisation fait complètement partie de leurs objectifs. La logique parlementaire de la Cinquième République devrait les inciter à rester dans un groupe parlementaire capable de détenir la majorité. Même si les groupes distincts ne sont pas dépourvus d’avantages (ne serait-ce qu’au niveau de la logistique du travail parlementaire), combien de membres de la DP peuvent ou souhaitent vraiment risquer de voir l’UMP les concurrencer sur leurs circonscriptions ? (Je ne sais pas.)

Aussi, je me demande si on ne peut pas rajouter quelques variables rigolotes, comme le nombre de mentions dans la presse quotidienne nationale sur la période observée, la distance entre Paris et la ville de permanence, les scores obtenus aux premier et second tours de l’élection législative, le score du président dans la circonscription… C’est un super terrain de jeu que tu commences avec XML !

Un commentaire par Congrès | Polit’bistro : des politiques, du café (04/09/2011 à 14:26)

[…] pour mesurer le changement climatique, et je vois comment les billets de Baptiste Coulmont sur le travail des députés pourrait s’adapter à d’autres supports empiriques. L’organisation […]

Un commentaire par HF (08/09/2011 à 12:50)

Mon hypothèse de la distance entre GDR et SRC née surtout de l’institution de groupes parlementaires est quand même fragilisée, au minimum, par le peu de distance entre NC et UMP…

Nota : Orliac, Pinel, Charasse, Giacobbi,… ce sont les radicaux de gauche ; ils sont apparentés SRC, et sur l’un de tes graphiques ils apparaissent en rouge. Coquille ? Ou j’ai rien compris ?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (09/09/2011 à 14:58)

je me suis peut-être trompé entre les socialistes et les apparentés socialistes (que j’ai peut-être rangé avec les vrais “rouges”…)

Un commentaire par Christophe Prieur (12/09/2011 à 15:29)

Très joli.
J’aime beaucoup la suggestion de HF sur la distance entre les bureaux. C’est assurément une variable significative.
Il faut noter aussi qu’on est en période de campagne. Ce serait intéressant de comparer avec une période moins “crispante”.

Et pour entrer dans le hard-core SNA, je plaide toujours pour un traitement direct des “réseaux d’affiliation”.
Si A, B et C ont signé ensemble le projet de loi X, ce n’est pas la même chose que si A et B ont signé X, B et C, Y, et A et C, Z. Pourtant le résultat sera le même sur le réseau des co-signatures.
Certes, visuellement ça parle moins… :)
Mais ça permet de dire des choses, sur les profils individuels, sur les proximités des uns et des autres, sur les projets de loi consensuels ou clivants, et donc en retour sur les députés qui les signent.

Un commentaire par Baptiste Coulmont (12/09/2011 à 17:39)

Merci ! Y a-t-il un moyen de repérer ces réseaux d’affiliation ? (peut-être en enlevant les propositions de loi qui recueillent trop de signatures afin de privilégier les propositions qui ne recueillent qu’entre 10 et 30 cosignatures, par exemple…)

Un commentaire par Godechot (12/09/2011 à 20:40)

Sans passer aux réseaux modes 2 que suggère Christophe, tu peux pondérer effectivement les relations par l’inverse du nombre de signataire pour quantifier la relation.

Par ailleurs, vue la densité de certaines zones, une analyse sous forme de block-models pourrait être intéressante, avec la réserve que le block-modeling n’est pas évident à utiliser pour des relations valuées.

Rien n’empêche aussi une analyse statistique toute simple des relations entre partis.

What about gender ?

Bravo pour ce travail intéressant.

Un commentaire par Christophe Prieur (28/09/2011 à 0:51)

Pour ma part je suis souvent partisan de garder tout : les nœuds de fort degré portent une information, pour peu qu’on la tempère pour qu’elle ne cache pas tout le reste.
Je recommande Latapy, Magnien, Del Vecchio, 2008 dans Social Networks :
http://www-rp.lip6.fr/~latapy/Publis/socnet07.pdf
même s’il est un peu pointu…

Un commentaire par Stéphane de Maupeou (25/04/2012 à 20:27)

Bonjour,

Je sais que le dernier commentaire date un peu, mais je travaille sur les groupes parlementaires à l’Assemblée nationale (dans le cadre de l’IEP de Grenoble puis, je l’espère, du thèse au CERSA l’année prochaine). Pour un profane comme moi sur les questions de statistiques (à part excel, les logiciels et moi ça fait dix), ces données sont extrêmement précieuses. Bien sûr, elles ne permettent pas de tout expliquer (en effet la question de la position des bureaux, mais aussi des liens personnels, etc.). Toutefois, elles mettent en valeur certaines formes de leadership dans l’émergence de la loi (si nous partons du postulat que celui qui porte la loi est celui qui l’a rédigé) bien qu’elle ne dise rien de l’influence des organes décisionnels des groupes parlementaires (est-ce un commandement d’en-haut ou une initiative d’en-bas?). On peu d’ailleurs voir sur certains schémas les “transgresseurs” qui jouent parfois contre leur “camp”, sans pour autant en savoir plus sur les conséquences d’un tel comportement.
Vos données sont-elles sous format excel ?
Serait-il possible de les obtenir?
Existe-il un logiciel moins complexe que R ? ^^
Bien à vous,

Un commentaire par Baptiste Coulmont (25/04/2012 à 20:38)

Réponse par mail.