Billet

Réseaux de sociologues : l’état actuel de la sociologie française

Billet publié le 07/02/2012

Plusieurs articles récents viennent éclairer l’état actuel de la sociologie française. Un article de Demazière, un autre de Stéphane Beaud. Je voulais apporter ma contribution au débat. Beaud et Demazières diagnostiquent la sociologie française depuis leur position, et les méchantes langues disent que ces articles reflètent moins l’état actuel de la sociologie française que l’état actuel de Beaud et Demazière. Mon approche est différente : de par mes fonctions au CNU, et intéressé par l’objectivation statistique de la discipline, j’ai recueilli le jury de soutenance de tous les candidats à la qualification en section 19 cette année (un peu plus de 500) [ce qui vient compléter l’étude de la proximité entre sections du CNU et permettra de mieux rédiger le rapport annuel de la section].
On sait, par les travaux de Godechot notamment [un exemple ici], que les jurys de soutenance permettent d’établir d’intéressants constats. Beaud, par exemple, à la fois par sa position institutionnelle, ses intérêts scientifiques, sa connaissance du comportement des collègues… n’invite pas n’importe qui aux soutenances de ses doctorantes. Et c’est la même chose pour tous les autres.
Ces invitations et co-participations permettent de dresser une sorte de carte de la sociologie française, en utilisant un algorithme qui rapproche les personnes qui s’invitent les unes les autres aux jurys de thèse.

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Sur ce graphe présentant une sélection des données [1] vous constaterez qu’au Nord se trouve une certaine sociologie économique (autour de Flichy, Cochoy, Paradeise, Vatin, Grossetti, Segrestin, Licoppe) Weber et Steiner se trouvent un peu plus au sud de ces personnes.
Au Sud-Sud commence l’empire du STAPS, avec During, qui se poursuit au Sud-Est où se trouve plusieurs représentant de la sociologie/anthropologie du corps, ou ce qu’on appelle les “STAPS” : Andrieu, Héas, Le Breton, Bodin, Duret. Dans la même zone se trouve aussi plusieurs représentants de la sociologie du travail (Bercot, Lallemand, Demazière, Gadéa) : une représentation n’utilisant que deux dimension fait se superposer des personnes ayant peu de liens.
A l’Ouest se trouve les islamisants ou les spécialistes des relations interethniques Roy, Fregosi, Khosrokhavar, Gole, Streiff-fenart.
Au coeur de la constellation vont se trouver les politistes (Spire, Deloye, Gaiti, Offerlé, Sommier) et un groupe où je retiens les noms de Beaud, Mauger, Schwartz, Lagrave Marry, Carricaburu, Fabiani, Sapiro…
Au total, les liens multiples engendrés par les jurys de soutenances ne dessinent pas un monde fragmenté, où une faction serait ostracisée par toutes les autres. Au contraire, des liens multiples relient tout le monde avec tout le monde.
Certes la méthode ici utilisée a ses nombreuses limites : il faudrait, sur une période plus longue, mettre en valeur les liens répétés, ou les invitations rendues. Pour l’instant, mes données permettent de repérer certains liens habituels (qui sont épais, sur le graphe), mais ces liens sont peu nombreux (et tendraient à faire ressortir les politistes). Rendez-vous l’année prochaine pour une étude sur deux ans.
 
Notes : [1] n’ont été retenues que les individus invitées au moins 2 fois ou ayant été directeures d’au moins une thèse.

9 commentaires

Un commentaire par pm (07/02/2012 à 22:59)

Les parents de jeunes enfants connaissent les livres-jeux “Où est Charly ?”… Mais où est Michel ?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (07/02/2012 à 23:00)

Au sud, pierre, au Sud.

Un commentaire par XavierM (08/02/2012 à 0:52)

Vous voulez sans doute parler de Michel Lallement (et non Lallemand) =;)

Un commentaire par Eleonora (08/02/2012 à 10:03)

Oui, mais ceux qui arrivent à la fin de la thèse, ce n’est déjà pas n’importe qui…

Un commentaire par Baptiste Coulmont (08/02/2012 à 10:07)

Exactement Eleonora. De plus ensuite, ceux qui demandent la qualification, ce n’est aussi qu’une petite partie de ceux qui soutiennent. Mais ce sont eux qui contribuent à la reproduction de la discipline.

Un commentaire par Jerome (08/02/2012 à 11:51)

Intéressant, même si les catégories de description ensuite sont évidemment discutables

C’est très juste sur une chose qui frapperait une bonne partie de mes collègues à l’étranger : l’absence de Callon, Latour, Akrich, Boltanski et Thévenot. Dont je sais qu’ils ont tous été à deux jurys au moins cette année, sans compter les directions… mais dont les candidats sans doute ne demandent pas la qualif (seule explication que je trouve) ?
Au regard du poids des deux premiers dans la discipline dans d’autres pays (y compris dans des revues mainstream de “rang A” comme dirait l’autre) cela donne une autre forme de réponse à “l’état de la sociologie française”. Comme disent Bowker et Star ou Law, ce qu’il faut étudier dans ces catégorisations et mises en forme, ce sont aussi les absents (ostracisés à leur manière), les “monstres” ;0)

Un commentaire par Baptiste Coulmont (08/02/2012 à 12:16)

Il faut croire que les docteurs des “monstres” ont peu candidaté en France **cette année**, et les “monstres” ont probablement moins accepté d’invitation à des soutenances que certains de leurs collègues **récemment**.

Un commentaire par MB (08/02/2012 à 12:16)

“Beaud n’invite pas n’importe qui aux soutenances de ses doctorantes” : le choix du féminin est-il
a) un choix féministe
b) une faute de frappe
c) autre
?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (08/02/2012 à 12:18)

> MB : C’est mon usage favori du “féminin neutre” http://coulmont.com/blog/2009/05/07/le-feminin-neutre/