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Retour sur… une étrange expérience

Billet publié le 16/07/2012

Une chose étrange a eu lieu au cours des derniers jours. Un petit travail réalisé sur les prénoms et la mention “très bien” au bac — réalisé dans le cadre de mes “loisirs sérieux” autour de la sociologie des prénoms — a connu un important retentissement, sans commune mesure avec le temps de travail nécessaire pour produire le graphique. Parce que cela ne m’était pas arrivé en un peu plus de 8 ans de blog — et 17 ans de site internet — j’ai pris le temps de rédiger quelques notes.
Tout commence dimanche 8 juillet un peu avant 17h quand je publie le billet Prénoms et mentions au bac, édition 2012. La veille (samedi 7), @freakonometrics, sur twitter, avait mentionné l’étude que j’avais réalisée en 2011,

et cela avait été “retwitté” et commenté par plusieurs personnes [une vingtaine]. J’en préviens certains de la mise à jour, notamment @phwatrelot, journaliste, qui rediffuse l’information. @SH_lelabo (Xavier Molénat, de Sciences humaines, qui fait un travail de veille minutieuse) twitte “Au bac 2012, plus de 25% des Irene ont eu mention TB (contre 5 Mohamed sur 400)” (qui est retwitté plus d’une vingtaine de fois).

Trois heures après je reçois un mail d’une journaliste du Monde spécialisée dans les questions d’éducation, qui souhaite faire une interview. Ce sera le premier signe d’intérêt au delà de twitter [mais elle a peut-être eu connaissance de mon billet par twitter : @marylinebaumard “followe” en effet @phwatrelot]. L’interview se fait lundi matin (le 9, vers 9h30), par téléphone.

À peu près au moment de l’interview, face à quelques commentaires sur twitter,

je commence à préciser ceci : “attention, le prénom lui-même n’a aucune influence, il est le reflet indirect de l’origine sociale des parents”.

Vers 13h lundi 9 juillet je commence à comprendre que ce qui se passe est un peu différent de ce que j’ai pu connaître auparavant. Camille Peugny, avec qui je partage mon bureau, dit que j’ai souvent été mentionné sur facebook.
Le magazine “Slate” a déjà publié — en début de matinée ? — un article qui synthétise ce que j’ai fait en 2011 et 2012, sous le titre “La liste des prénoms pour avoir mention «Très Bien» au bac”. D’autres sites ont aussi fait de même.

@Duncan_rdvav écrit “La reprise importante du billet de @coulmont sur les prénoms est un test à grande échelle pour vérifier qui confond causalité et corrélation

À 14h53, le compte twitter de @humourdedroite (suivi par plus de 130 000 personnes) diffuse un lien vers mon site.

Au début de l’enchaînement des citations, les utilisateurs de twitter renvoient leurs lecteurs directement vers mon site. J’ai pu collecter une partie des citations, synthétisées ci-dessous :

La conséquence est visible sur l’image ci-dessous (qui représente le volume de trafic internet sur mon site) :

Ensuite, les utilisateurs de twitter ou de facebook citeront directement les articles parus sur d’autres sites internet (et mon site ne sera visité qu’en deuxième lieu, quand ces articles indiqueront par un lien l’URL coulmont.com). Il est beaucoup moins facile alors de suivre les tweets.

À 15h, une journaliste du Figaro.fr me téléphone. L’article sera mis en ligne à 19h. Deux étudiantes en journalisme (Marion D* et Dora C*) de l’Institut Pratique du Journalisme (Paris 9) me demandent une interview filmée pour l’un de leur cours [j’accepte, l’interview aura lieu le mardi 10 à 9h du matin]. En fin d’après-midi, le site amazon.fr indique que Sociologie des prénoms est en “rupture de stock” : la quinzaine d’exemplaires dont ils disposaient a été vendue.

Dans la nuit, la relation mention/prénom fait l’objet d’une chronique de la chaîne LCI :

Le lendemain matin (mardi 10), le quotidien 20 minutes publie un article (qui se retrouvera dans de nombreuses éditions locales du quotidien). Je n’ai pas été contacté, et le titre malheureux est : “les prénoms qui favorisent les mentions au bac“.

Ce même mardi, de nombreux journalistes (une petite dizaine ?, je n’ai pas gardé trace de tous) me téléphonent, dont :
– Ca m’intéresse (pour un papier plus général)
– Radio Classique
– L’étudiant
– Le Point
– Huffington Post (mais ils me demandaient de rédiger un texte, je n’ai pas donné suite)
– RMC
– i>Télé (vers 17h30, impossible de donner suite)

Le déclencheur de tous ces appels semble être la publication dans Le Monde de l’article pour lequel j’avais été interviewé la veille (publié mardi en fin de matinée, daté du mercredi) et, en même temps, d’une dépêche de l’AFP (un peu après 12h).

Le soir, vers 19h30, le sujet est abordé dans le “Grand journal”, sur Canal+


Comme on le constatera sur la vidéo, le public semble sceptique (et @vincentglad a sans doute voulu dire trop de choses en 2 minutes).

Le lendemain matin, mercredi 11 juillet, Le Monde met en ligne l’article publié la veille dans la version papier. Ce sera un article très “partagé”. Plusieurs quotidiens publient des versions plus ou moins courtes de la dépêche de l’AFP.
Dans la matinée, je suis contacté par Europe 1 pour une interview, qui aura lieu à 18h30.

Les choses se calment à partir du jeudi 12 juillet, et cela se repère sur le volume des visites sur mon site :

[On repère le “pic” de la fin de la journée, le 10, correspondant à la chronique du “Grand journal”.]

Que retenir de cela ?

D’abord qu’il y eu de la variété dans la réception. Je ne citerai que ce tweet, qui m’a fait sourire :

Aïsha Bah ‏@_Shishaa :
@KarenNoirteCMoi je ne vois pas en plus sur quoi est basé son “étude sociologique” étant donné que les copies sont anonymes
source

… et je ne parlerai pas de la reprise du billet sur les nombreux sites fascisants, antisémites ou d’extrême-droite.

Ensuite :

Comment comprendre l’intérêt pour les proportions différentielles de mentions associées aux groupes-prénoms, cette année et pas l’année dernière (alors que j’avais fait la même chose l’année dernière) ? C’est peut-être la répétition, deux ans de suite, de la même étude, qui a aidé. Dès le 7 juillet (lendemain du jour de publication des résultats du bac), le tweet de @freakonometrics prépare le terrain (rétrospectivement). Le 8 juillet, une partie de ceux qui ont été intéressés par les résultats de 2011 vont diffuser mon billet “édition 2012”. La répétition fut d’ailleurs l’accroche de certains articles : “Depuis plusieurs années le sociologue…”.

Une catégorie encore peu légitime

Le caractère peu légitime de l’objet “prénom” m’apparaît plus pleinement après cette expérience.
Parce que je baigne dans les études d’histoire, d’économie, de sociologie… ayant pris pour objet les prénoms, je n’ai plus conscience de son caractère encore peu légitime, quand ils sont considérés comme des variables. Et pourtant, il faut que j’en reste conscient… Certains journaux et sites internet ont classé l’information dans la rubrique “insolite”. @vincentglad, sur Canal+, introduit sa chronique en parlant d’ “études à la con” — pour dire, de suite, que la mienne est très sérieuse, malgré l’objet “prénom”. Le caractère insolite a certainement été renforcé par les lectures causalisantes, du type “le prénom détermine le succès”, qui transforme le prénom en baguette magique; ou par des lectures probabilistes, qui parlent de “chances d’obtention” de la mention en fonction du prénom. Le rétrospectif (“cette année, il y a eu X% des N qui ont eu la mention TB”) est transformé en prospectif (“Les N ont X% de chance d’obtenir de la mention TB”).

Caractère peu légitime, suite : Ecrire, comme c’est fait régulièrement,

« les enfants de cadres affichent le meilleur taux de réussite à l’examen (95,2%). En revanche, du côté des enfants d’ouvriers, 78,2% des candidats seulement décrochent leur brevet. [source]»

ne pose plus aucun problème de réception : ces choses sont connues, et en France les catégories socio-professionnelles jouent un rôle central — mais pour combien de temps encore — dans les descriptions savantes et profanes du monde social.
Mais écrire « en 2012, les Jennifer et les Samir ont beaucoup moins souvent la mention très bien que les Augustin et les Hortense » semble plus poser problème. L’on sait, pourtant, que les migrants des pays du Maghreb, ainsi que leurs enfants, sont plus souvent ouvriers et employés que cadres. L’on sait aussi qu’ouvriers et employés ont des choix de prénom parfois distincts de ceux des professions intermédiaires et des cadres.
Mais utiliser Alison plutôt qu’un des items de la nomenclature INSEE produit un effet d’étrange familiarité : étrangeté, car l’usage des prénoms n’est pas un usage habituel dans les études statistiques, familiarité car “tout le monde” fait un usage classificatoire des prénoms. Cela d’autant plus que toutes les Alison ne sont pas filles d’ouvriers : les professions et catégories socioprofessionnelles sont donc éclatées et recomposées différemment.
Y a-t-il un sens à faire des filles qui s’appellent “Alison” un groupe ayant quelque chose d’autre en commun que de s’appeler “Alison” ?

De plus, ce que le graphique fait apparaître — plus que d’autres présentations des mêmes résultats — c’est une forme de proximité entre prénoms : Jordan, Melissa et Cindy sont côtes à côtes, de même que Sandy et Sofiane, ou encore Anne-Laure et Victoire, ou, plus loin, Aude et Constance. Ce qui a intéressé, ce n’est pas seulement le “score” de son prénom ou de celui de ses enfants, c’est l’entourage de ce prénom.

Politique de la conversation

Les réactions sur mon site : Je n’ai jamais considéré mon blog comme un espace de libre expression. Il n’y a rien de pire, sur les sites des journaux, que la plupart des commentaires. Et la reprise du billet sur des sites d’extrême droite a amené des commentateurs aux idées bien arrêtées sur la place des uns et des autres. D’autres commentateurs m’imputaient des idées qu’ils avaient lu ailleurs que sur le blog, et n’ont pas manqué de faire savoir que je n’avais rien compris à rien — oubliant en même temps de lire ce que j’avais écrit.
Plus de la moitié des commentaires n’ont donc pas été publiés. Il a parfois été difficile de censurer : les critiques qui m’étaient adressées étaient valables, mais n’avaient que peu de choses à voir avec le sujet du billet. J’ai le plus souvent expliqué par mail les raisons des non-publications… parfois pour m’apercevoir que des commentateurs, dans leur grand courage, avaient indiqué une adresse fictive en plus d’un pseudonyme.

Poursuite de la discussion :

  1. chez David Monniaux
  2. chez Cyrille Rossant
  3. chez Laurent Haug

10 commentaires

Un commentaire par ROme75 (16/07/2012 à 10:33)

Très bon billet ! Merci beaucoup pour ce retour d’expérience.
Tout cela était bien prévisible et à lire, on a envie de dire “forcément” du début à la fin…
Par curiosité, j’aurai trouvé intéressant de connaitre le “classement” de la catégorie “Prénoms rares”. Et de savoir s’il est possible d’isoler ici un groupe de parents, non pas par leur classe social cette fois mais plutôt par leur comportement… en même temps, donner un prénom rare n’est-ce pas un comportement de classe…?

Un commentaire par ACD (16/07/2012 à 11:36)

En lisant le “fameux billet” et en admirant votre travail de pédagogie déployé dans les réponses aux commentaires, je m’étais prise à espérer un billet sur l’analyse du phénomène. C’est chose faite et je vous en remercie. C’est assez instructif sur le public, les media, les sujets sensibles…
A quand des études sur la propagation de l’information ou “comment faire le buzz” ? Voilà bien des graphiques et réseaux en perspectives !

Un commentaire par Alex (16/07/2012 à 18:00)

Ce que j’espère surtout, c’est que ce gros coup de pub involontaire vous apportera des lecteurs réguliers !

Un commentaire par Francis Cabrel (16/07/2012 à 20:17)

J’ai acheté votre livre à la Fnac par hasard il y a deux semaines, puis j’ai découvert votre billet sur les prénoms au bac sur Facebook.

Je regarde un peu le site fdeso*****.com (très à gauche, je m’intéresse à ce que peuvent bien penser ceux qui sont très à droite), et j’y ai retrouvé votre billet suivi d’une bonne centaine de commentaires idiots du type : “on voir bien que les Youssef tirent la France vers le bas”.

Bref, ce doit être très frustrant pour vous de voir votre idée travestie, peut-être pouvez-vous utiliser un genre de droit de réponse ?

Un commentaire par FC (16/07/2012 à 21:38)

J’ai trouvé votre travail très intéressant, et l’analyse que vous faites de sa médiatisation prouve bien que les journalistes aiment les raccourcis faciles, et leurs lecteurs encore plus.
Pour ma part j’ai bien sûr recherché les prénoms de mes enfants (encore petits) et me suis amusée de voir que nos hésitations prénatales sont voisines (Antoine/Guillaume,Aude/ Constance). Nous étions socialement cohérents!
On remarque aussi que la génération précédente avait des prénoms très classiques, qui appartenaient certainement à des milieux sociaux différents. Je serai curieuse de voir le résultat dans 18 ans, ayant l’impression que le prénom est de plus en plus un marqueur social et culturel.

Un commentaire par Sasa (16/07/2012 à 22:07)

T’es une star \o/

(ce commentaire émanant d’une vieille lectrice – au prénom lamentable certes – j’espère bien qu’il soit validé au titre de la dite ancienneté, quand bien même son intérêt soit mineur)

(sachant que pour ma part j’avais été attirée par les affaires de sex shop et pas du tout la sociologie des prénoms :))

Un commentaire par claudia (05/09/2012 à 17:10)

Je suis étonnée de la réaction que votre travail a suscité, et je trouve qu’il ne fait que refléter l’inégalité des chances du aux facteurs sociaux et environnementaux qui nous accompagnent tout au long de notre vie. Même si c’est malheureux à dire il est évident que dans notre société, un garçon se prénommant Augustin à plus de facilité d’accès à un bon niveau de réussite scolaire qu’un garçon se prénommant Mohammed. Ce n’est évidemment pas le prénom en lui-même qui est le problème, mais l’utilisation de ce prénom dans un état français avec des valeurs à dominantes catholiques qui favorise les personnes les plus aisées en leurs permettant d’avoir accès à une éducation plus large et de meilleur qualité. Je suis déçue de la réaction des journalistes qui auraient mieux fait d’ouvrir le débat sur la réalité des différences de traitement entre les personnes vis à vis de leurs niveaux sociaux et culturels et les conséquences que cela implique sur leurs réussites scolaires.

Un commentaire par Viginie B. (19/09/2012 à 14:16)

Soyons réaliste, si Youssef et Omar réussissent moins bien que Madeleine, martine, Irène cela n’a rien à voir avec le statut social. Il y a simplement plus de Youssef, et Omar dans les milieux défavorisés. Pour ma part je pense que le problème est ailleurs que dans le prénom. Youssef et Omar sont élevés dans la langue d’origine de leurs parents respectifs, soit l’Arabe. Comment voulez-vous que Youssef et Omar dont le français est la langue de l’école donc une seconde langue, réussissent mieux dans leurs études que Madeleine, Martine et Irène dont le français est la langue maternelle. L’intégration à la France passe d’abord par les parents et l’influence qu’ils auront sur leurs enfants.

Un commentaire par Baptiste Coulmont » Deux passions françaises, les prénoms et le bac (07/04/2013 à 12:07)

[…] diffusé. J’aimerai, pour m’en souvenir plus tard, faire ici un petit compte-rendu [sur ce modèle]. Tout d’abord, une objectivation temporelle : Le billet est publié le samedi 30 mars en […]

Un commentaire par Academic tweets | Freakonometrics (23/01/2014 à 5:59)

[…] a technical report writen a few decades ago that has just been scanned. @coulmont went back on a « strange experience » (as he defined it) a few months ago, when I (re)discovered a post published on his blog almost […]