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Les billets de October, 2012 (ordre chronologique)

Prénoms et bourgeoisie

Chaque année depuis… oh, au moins 1967 (mais surtout depuis la fin des années 1990), le Figaro publie un palmarès des prénoms à partir du “carnet”, c’est à dire les annonces de naissance publiées par les parents.
Voici un exemple d’annonce du “Figaro” :

Où un couple versaillais y annonce la naissance (et surtout le prénom) de leur sixième enfant. On remarquera le caractère rare de la plupart des prénoms (Aimery étant peut-être le moins rare).
Et ce sont des prénoms rares, même pour le Figaro, dont le palmarès est reproduit ici (source: Carnet des prénoms, 2013):

Mais : “Erminie” et “Aimery” se trouvaient dans une liste de prénoms recommandés par Le Figaro dans le “Carnet des prénoms 2012“. Ce carnet n’est peut-être pas qu’un reflet de ce qui se passe, il est peut-être aussi un guide pour le choix, quand plus aucune règle n’existe sinon celle — problématique — du goût parental.

Quand la bourgeoisie (et l’aristocratie) se met en scène, elle utilise aussi les prénoms. Vous trouverez sur le tumblr de la “ligue [parodique] des officiers d’état civil” une contrepartie “populaire” à ces choix bourgeois, publiée dans la presse locale.

Pour les années précédentes : 2011, la bourgeoisie par les prénoms, 2010, prénoms bourgeois, 2008…;

L’anonymisation automatique des enquêtés

Les sociologues anonymisent leurs enquêtés : c’est une des différences avec le journalisme. Mme Dupont deviendra Mme Ponteau, ou alors Geneviève Pruvost deviendra Mme Genevost. Dans un des seuls articles existant sur la question, Anonymiser les enquêtés, Emmanuelle Zolesio donne quelques conseils.
La question a pris d’autant plus d’importance, ces dernières années, que se développaient des impératifs de protection de la vie privée : “confidentialité et anonymat sont (…) les deux faces d’un même problème” écrivent Béliard et Eideliman (cités dans Zolesio).
Il y a un peu plus d’un an, une collègue [Muriel D., ou Mme Murmon] m’écrivait, après avoir reçu Sociologie des prénoms :

je cherchais des outils internet pour anonymiser des enquêtés! Je cherchais notamment s’il n’y avait pas des données de type Besnard en ligne, et je suis rapidement arrivé à ton blog, à ta discussion sur les prenoms et aux sites que tu conseillais (ah, pas mal, ces sites, mais rien ne saurait remplacer un “anonymisateur” que tu vas inventer bientôt j’en suis sûre : un petit programme dans lequel les sociologues rentrent une liste de prénoms d’enquêtés, et qui sort une liste de prénoms anonymisés en tenant compte de la génération, de l’origine sociale etc!

Quelle demande ! Mais quelle demande intéressante. Et qui simplifierait un peu le travail. Ce mail m’est revenu en tête alors que je cherchais, moi-même, à anonymiser quelques personnes… et que je me suis tourné vers l’outil interactif mis en place après la petite étude sur les prénoms et les résultats au bac : http://coulmont.com/bac/
Et j’ai trouvé que, dans certaines circonstances, cela anonymisait pas mal. La “classification ascendante hiérarchique” réalisée à partir, simplement, de la répartition des résultats au bac groupait ensemble “Samir, Brahim et Said”, et les distinguait bien de “Alix, Jeanne, Josephine et Coline”. En discutant avec une autre collègue récemment, j’ai appris que je n’étais pas le seul à agir ainsi. En effet, me dit-elle, une doctorante du CREST, Joanie Cayouette, avait utilisé l’anonymisateur. Voici ce que Joannie m’écrit :

Dans le cadre de ma thèse en sociologie de l’éducation, qui consiste principalement à étudier, au moyen de leurs dossiers scolaires, les trajectoires d’une cohorte de 530 élèves, j’ai dû anonymiser, pour le moment, près de 120 prénoms d’élèves. Pour ce faire, outre le fait de choisir un prénom de même sexe, j’ai veillé à conserver l’appartenance nationale et/ou religieuse du prénom et, enfin, la connotation sociale des prénoms. Cela peut parfois se révéler particulièrement complexe. L’application coulmont.com/bac/ m’aide principalement pour les élèves au prénom français. Je chercher à partir du prénom de l’élève à anonymiser, un prénom dans la liste des prénoms au même profil. La principale contrainte apparaît lorsque le prénom de l’enquêté est trop rare et n’est pas inclus dans l’application. Il arrive alors que je trouve un prénom « analogue » mais déjà utilisé ou trop proche. À ce moment-là, je cherche à partir de celui-ci. Mais c’est parfois impossible. L’outil se révèle par contre moins adapté pour anonymiser les prénoms d’origine étrangère.

Lorsque j’ai commencé à travailler avec l’application coulmont.com/bac/, j’avais déjà anonymisé plus de la moitié des prénoms (grâce à la consultation de sites prénoms et/ou ma connaissance intuitive des prénoms et/ou en choisissant un prénom d’un élève « comparable » dans la base de données). Je pense qu’il est bon que tous les prénoms ne soient pas non plus anonymisés grâce à l’application puisque, les choix se révélant parfois limités lorsqu’il s’agit de choisir, au sein du groupe de prénoms, un prénom de même sexe et de même origine nationale et/ou religieuse, un risque existe que des enquêtés ou autres personnes refassent le chemin inverse à partir de l’application.

L’intérêt que J. Cayouette a trouvé à l’anonymisateur est lié à la grande proximité entre son objet d’étude (des élèves scolarisés dans le secondaire) et la source des données utilisées (les résultats nominatifs au bac). Il est très probable que, pour des populations plus “anciennes” (sur les maisons de retraites…), l’outil ne fonctionne pas du tout.
Et elle pointe un problème : l’anonymisateur permet parfois de “remonter la chaîne” de l’anonymisation, et de retrouver le prénom de départ. Dans ce cas précis, elle n’a pas d’inquiétude à avoir : dans quelques mois, la liste changera, et les “groupes-prénoms” seront plus larges ou légèrement modifiés, grâce à l’apport des résultats du bac 2013.

Comme vous le constatez, mes réflexions au sujet de l’anonymisation automatisée ne font que débuter. Si vous êtes sociologue (professeur émérite à Harvard ou étudiante de master à Reims, ou l’inverse), et si vous avez utilisé http://coulmont.com/bac/, dites-moi ce qui vous a été utile, ce que vous souhaiteriez voir intégré à l’anonymisateur, etc…

La lutte des graffs

Depuis quelques temps, un artiste multiplie ces dessins :

(voir aussi ici)
et il décline ces dessins en pendentifs et t-shirt (le « street-art » n’est pas directement rentable, mais il est rentabilisable).
Ces dessins sont devenus l’objet d’une lutte, non pas des services de nettoyage de la ville de Paris — qui, j’imagine, n’apprécient pas trop les graffitis — mais d’un groupe de riposte féministe :

[cette] imagerie […] nous semble dangereuse car sacralisant l’image du fœtus. Son dessin confond très clairement fœtus et bébé («areuuh», vraiment ?) et le discours qui accompagne son œuvre semble présenter le fœtus comme symbole qui dépasserait la question du choix des femmes

Ce groupe utilise donc les foetus-de-trottoir comme support matériel de leurs revendications :

Une cartographie des foetus est disponible, qui vous permet de trouver votre foetus à graffiter (c’est le côté “open-data” du féminisme 2.0)
J’appelle ça la lutte des graffs.

Fantômette endeuillée

Le décès du créateur de Fantômette, Georges Chaulet, a été annoncé aujourd’hui.
Fantômette était une héroïne complexe : ligotée, et sexuée.
Mise à jour : Quelques réactions : Fantômette c’était moi, sur Slate par C. Pudlowski, le journal d’un lecteur, Tribute to Fantomette par C. Bousquet, un challenge fantômette (whatever that means…), ici, un souvenir féministe par C. Beauvais, et un article synthétique sur l’oeuvre de Chaulet (qui ne se limite pas à Fantômette). D’autres réactions CaptainBooks, scrapo,

Des proximités commerciales entre sociologues

Le site amazon propose des choses intéressantes. Non seulement mes livres, mais aussi les livres des collègues, et, souvent, une liste d’auteurs “similaires”. Ainsi, si vous allez sur la page du Coulmont, vous verrez que “les clients ont aussi acheté les livres de ces personnes” :

Aujourd’hui — car cette liste est mouvante — “je” me retrouve associé à d’illustres sociologues. Mais ce n’est pas réciproque. Sur la page du Bourdieu, “je” n’apparais pas comme lui étant associé.
Mais bon… amazon nous propose une sorte de trou de serrure par lequel apercevoir un réseau de relations commerciales entre auteurs.
On peut essayer de recomposer une partie de ce réseau (en agrandissant le trou de la serrure).

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Dans ce réseau, tel qu’il est ici reconstitué (en partant de la page “Coulmont” et en récupérant tous les liens d’ordre 2 — les voisins des voisins du Coulmont), fait sens : par exemple, les économistes ont tendance à se retrouver associés aux économistes (même si, ici, c’est une branche particulière, plutôt régulationniste, qui apparaît) :

Le point de départ importe : partir de “Coulmont” ne donnera pas tout à fait le même réseau de relations que partir de Louis Pinto ou du Lord Voldemort de la sociologie française… Mais quel que soit le point de départ, les “communautés” que l’on peut repérer semblent faire sens, de manière disciplinaire (sociologie, histoire, économie, philosophie) ou même entre sous-disciplines (sociologie de la culture, sociologie économique…).
Le tout a été réalisé avec R. Je peux mettre le code en ligne, mais je n’en suis pas très fier, c’est du code bidouillé et redondant.
Pour aller plus loin, je vous conseille le blog Data Sciences Sociales de Ollion et Hobeika.
mise à jour (31/10/12) : une visualisation plus interactive est proposée ici