Billet

Classes et réseaux

Billet publié le 27/11/2012

Max Weber commence par définir ce qu’il appelle une “situation de classe”, qui est associée à une “chance typique” résultant de l’accès à des biens et services permettant de se procurer des rentes ou des revenus. Puis il définit la classe sociale comme “l’ensemble de ces situations de classe à l’intérieur duquel un changement est aisément possible, pour une personne donnée, dans la succession des générations” [Economie et Société, Tome 1, Paris, Plon, 1995, coll. Pocket, p.391].
La traduction n’est pas simple, et je ne sais pas ce que Weber écrit dans la version originale. Mais il me semble que l’idée est ici de définir la classe sociale à partir de la mobilité des personnes entre “situations de classe”. C’est le flux entre situations, qui fait se rassembler les situations (et c’est ce rassemblement qui forme des “classes”) : une classe est ici un ensemble d’éléments presque équivalents du point de vue de la mobilité.
Le graphique suivant illustre ce que j’ai cru comprendre. Les points représentent des situations de classe (à partir d’une profession) et les flèches des passages intergénérationnels entre ces situations de classe. Plus le trait est épais, plus ces passages sont fréquents.

On peut tester l’idée à partir de nombreuses bases. Parce que j’avais l’enquête TRA sous la main (déjà explorée ici), voici ce qu’une exploration donne, pour le XIXe siècle. Les flèches indiquent que “les pères de telle profession ont souvent des fils de telle profession”. Les couleurs indiquent l’appartenance à une “communauté”, repérée par un algorithme (“walktrap.community”, avec igraph, dans R). [D'autres algorithmes auraient été possibles, mais je ne cherche pas ici à repérer le meilleur découpage.]

On repère bien, en violet, un gros groupe composé de domestiques, de journaliers, manoeuvres, sabotiers et bergers… Un deuxième groupe travaille la terre (fermiers, ouvrier agricole, laboureur) ou les frontières (marins, douaniers)… Les deux groupes verts regroupent des professions “mobiles” mais liées au travail agricole : l’occupation centrale étant “cultivateur” (CVR); et des professions plutôt commerciales immédiatement dérivées du travail de la terre (meunier, maréchal ferrant….) Le groupe bleu est doublement séparé du travail agricole (les professions fournissent des “outils d’outils” : tailleurs, marchand, menuisier, cordonnier, tonnelier) et contiennent des professions “nouvelles” (au XIXe) comme instituteur et employé. Un dernier groupe, en rose, contient les professions financières (rentiers, employés de commerce et négociants), qui fournissent les outils des outils des outils ?
La description n’est pas inutile… reste à savoir si ces “communautés” peuvent sérieusement être considérées comme des “classes”, ne serait-ce qu’au sens wébérien.
Pour aller plus loin, je recommande la lecture des billets de Pierre Mercklé, Réseaux sociaux contre classes sociales ou Les réseaux sociaux contre les classes sociales ? Pour en savoir un peu plus

2 commentaires

Un commentaire par Sincère nain (28/11/2012 à 1:17)

“Soziale Klassesoll die Gesamtheit derjenigen Klassenlagen heißen, zwischen denen ein Wechsel
a. persönlich,
ß. in der Generationenfolge
leicht möglich ist und typisch stattzufinden pflegt.”
Source : Texte original du chapitre “Stände und Klassen” de Wirtschaft und Gesellschaft consultable ici : http://www2.uni-erfurt.de/soziales/Vorlesung%20-%20Reader/Sitzung%207/WeberSt%E4nde+Klassen.pdf
Z’allez bien trouver dans les couloirs de Paris VIII quelqu’un qui sprecht le deutsch …

Un commentaire par Baptiste Coulmont (28/11/2012 à 10:51)

Merci “Sincère” : je comprends suffisamment pour lire que les traducteurs ont considéré que la relation entre “persönlich” et “in der Generationenfolge” devait être compris comme un “et” et pas comme un “ou”… alors que cela me semble plutôt devoir se lire comme
« l’ensemble de ces situations de classe à l’intérieur duquel un changement est aisément possible, que ce soit pour une personne donnée, ou dans la succession des générations. »