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L’évaporation académique : les qualifiés non postulants

Billet publié le 01/03/2013

Je vais parler ici de l’évaporation académique, c’est-à-dire des personnes qui, qualifiées par le Conseil national des universités, ne candidatent à aucun poste universitaire. Je vais m’appuyer sur les données des “DGRH A / LT & DGRH A1-1 / PR”.
Dans l’Etude de la promotion 2012 des qualifiés aux fonctions de MCF et de PR, on trouve quelques pages consacrées à ceci : “3589 personnes détenant globalement 4911 qualifications délivrées cette année n’ont pas candidaté sur les postes ouverts au recrutement. Elles représentent 43,5% des personnes qualifiées par le CNU au titre de l’année 2012″. La DGRH-A appelle cela “l’évaporation”.
Près d’une candidate sur deux, donc, qualifiée, ne candidate pas. Peut-être parce qu’il n’y a aucun poste qui lui convienne. Peut-être par autocensure…
Mais ce n’est peut-être pas dû uniquement aux candidates elles-mêmes. La plus ou moins grande sévérité des sections est liée à la plus ou moins grande proportion d’évaporées.
evaporation
Cliquez pour avoir un beau graphique en PDF

La taille des points est fonction (linéaire) du nombre de candidats qualifiés (je me suis limité, ici, à la qualification “maître de conférences”. La droite orange est la droite de régression linéaire. Une relation croissante existe entre le taux de qualification et le taux d’évaporation : dans les sections les plus “laxistes”, de nombreux candidats abandonnent avant même de postuler.
Mais c’est un peu plus compliqué encore (rien qu’avec les données de la DGRH A), car une relation évidente existe entre la “pression” (le nombre de qualifiés de l’année rapporté au nombre de postes ouverts au recrutement dans l’année). Ainsi, quand il y a environ un poste pour chaque qualifié (en droit, par exemple), il y a très peu d’évaporation. Mais quand il y a un poste pour 20 candidats, alors près de 60% des candidats abandonnent.pression
Cliquer pour agrandir

On remarquera, sur ce graphique, le comportement “optimiste” des politistes, de la 4e section du CNU : 15 candidats pour chaque poste, mais à peine 20% d’évaporation.
Et si l’on combine le tout ? En coloriant les points en fonction du taux de qualification ? On arrive, je pense, à la limite de la synthèse graphique possible.
evaporation-pression
Le “taux d’évaporation” était de 34% en 2007, et, depuis, il augmente régulièrement.
[mise à jour 2013-03-02] Regardons maintenant la relation entre la “porosité” des sections CNU et le taux d’évaporation. Le graphique suivant met en relation la proportion de “multiqualifiés” par section et l’évaporation. Il apparaît que, globalement, plus la section comporte de candidats multiqualifiés, plus ces candidats s’évaporent…
multiqualifies
Je trouve cela a priori étrange : je pensais que la proportion de multiqualifiés pouvait être un indicateur de la volonté des candidats de postuler aux postes universitaires.

Note : Données : evaporation.csv [j'ai extrait ces données du rapport de la DGRH-A, qui est au format PDF]

Mise à jour : Poursuite de l’analyse chez Olivier Bouba-Olga

22 commentaires

Un commentaire par Anne Onyme (02/03/2013 à 0:55)

Je fais, à mon corps défendant partie des évaporés. Ma section n’est ni particulièrement laxiste, ni particulièrement généreuse au niveau du taux de qualification. Mais le taux d’évaporation est parmi les plus élevés. Je ne puis parler au nom de tous mais en ce qui me concerne le problème principal se résume à 1) il y a vraiment très peu de postes de MdC ouverts et 2) les quelques postes ouverts sont en majorité ciblés sur quelques sous-domaines assez étroits (et pas le mien). Pour résoudre ce problème, il faudrait commencer par élargir considérablement les profils, comme ça se fait aux USA par exemple (et ça limiterait certains soupçons de magouilles). Le niveau de recrutement s’en resentirait je pense. D’autant qu’on n’est pas gâtés avec le CNRS non plus où la pression est dans les 50 en CR2, soit nettement plus que la moyenne.

Un commentaire par gm (02/03/2013 à 9:42)

Je connais aussi des labos qui poussent très fort tous leurs thésards à demander la qualif, indépendamment de leurs souhaits de carrière. L’argument consiste à dire que le labo fait de la recherche digne de ce nom si tous les thésards sont qualifiés. Autant dire que je ne le partage pas et qu’à part encombrer un peu plus le CNU, je ne vois pas l’utilité, mais cela peut expliquer une partie non nulle du taux d’évaporation.

Un commentaire par Baptiste Coulmont (02/03/2013 à 9:46)

> “Anne” et gm : merci de vos commentaires. On peut mieux comprendre les logiques qui placent, in fine, certaines section vers le haut du graphique.

Un commentaire par L’évaporation académique : les qualifiés non postulants | Olivier Bouba-Olga (02/03/2013 à 12:37)

[...] Billet intéressant de Baptiste Coulmont sur l’évaporation académique. Petite explication : pour décrocher un poste à l’Université, il faut, avant de postuler, par une phase de qualification en déposant un dossier auprès du CNU. Si on est qualifié, on peut candidater là où des postes sont ouverts. [...]

Un commentaire par Mélisse (02/03/2013 à 16:42)

Concernant la section 06 : le nombre de postes proposés par des institutions non universitaires (i.e. écoles de commerce surtout) avec des conditions de travail & de recherche souvent équivalentes voire meilleures aux universités et des salaires…. nettement plus intéressants.

Un commentaire par mixlamalice (02/03/2013 à 17:26)

Suite d’un commentaire twitter rapide: Je n’ai hélas pas de chiffres précis, mais dans les sections que je “fréquente” (31, 33, 28, 60, voire 61, 30, 32…), il y a beaucoup d’ingénieurs-docteurs (bourses CIFRE etc) et dans l’ensemble pas mal de débouchés en R&D privée, même pour les “purs universitaires”.
Je connais un certain nombre d’évaporés qui avaient demandé la qualif’ “au cas où” car les taux de réussite y sont globalement élevés (autour de 80% pour presque toutes les sections susmentionnées si j’en crois le graphe, et presque 100% si on n’a pas fait une thèse complètement catastrophique ou sous “secret industriel” total), et ça ne coûte pas grand chose à part quelques photocopies et timbres. Et qui sont en fait partie dans le privé très rapidement, sans avoir vraiment à se poser la question d’une candidature…

Un commentaire par Baptiste Coulmont (02/03/2013 à 17:31)

Merci Melisse et Mix : l’évaporation serait donc en partie due aux possibilités de recrutement hors de l’Université, en plus du découragement ou de l’autocensure (dans les disciplines où l’Université reste centrale).

Un commentaire par Olivier Bouba-Olga (02/03/2013 à 22:13)

Je me pose une question sur les données : imaginons un qualifié en section 05 et 06 qui ne candidate ensuite qu’en section 05. Est-il considéré comme un évaporé en section 06? Je n’espère pas, mais ça pourrait expliquer (une partie de) la relation multi-qualification/taux d’évaporation.

Un commentaire par Baptiste Coulmont (02/03/2013 à 22:21)

Non : s’il candidate en 05, il n’est pas évaporé. Les évaporés sont ceux qui n’ont fait aucune candidature.

Un commentaire par Olivier Bouba-Olga (03/03/2013 à 19:46)

Hypothèse d’interprétation du lien positif taux de multi-qualifiés/taux d’évaporation : ces deux taux sont plus forts dans les domaines Sciences et Pharmacie, pour lesquels le taux de pression est également fort, plus fort que pour les autres disciplines.
Les candidats de ces sections le savent, les places dans la sphère académique sont chères. Donc certains anticipent et explorent des pistes à côté, sachant que les opportunités sont plus nombreuses dans ces domaines. D’autres adoptent une autre stratégie, en multipliant les qualifications. Dit autrement, la relation positive entre ces deux taux masquerait le jeu d’une troisième variable, le taux de pression, reliée positivement aux deux premières.

Ce ne sont que des hypothèses, si on avait des données individuelles, on pourrait sans doute aller plus loin. Ce qui serait surprenant sur données individuelles, c’est que les multi-qualifiés s’évaporent plus.

Un commentaire par LN (04/03/2013 à 11:48)

Je fais partie des qualifiés non-postulants (une seule qualif, en section histoire moderne et contemporaine) — enfin j’ai postulé une fois, et puis plus. J’ai juste changé de métier entre temps…

Un commentaire par DM (04/03/2013 à 16:01)

Au sujet des qualifications profs: il semble que dans certains EPST, des CR1 voire des DR2 passent des qualifications prof sans forte intention de les utiliser, histoire de mettre un peu la pression (“si vous ne me promouvez pas, je peux me barrer”). Je me suis rendu compte de cela en voyant des DR de ma connaissance sur les listes de qualif… dont un type archi-connu qui mène un des projets les plus visibles de son EPST.

Un commentaire par Baptiste Coulmont (04/03/2013 à 16:04)

>DM : j’ai laissé l’évaporation PR de côté ici, je n’ai regardé que les qualifications MCF… commençons petitement!

Un commentaire par AO (04/03/2013 à 22:18)

Je trouve assez logique le lien entre mulitqualification par section et taux d’évaporation. Plus on a de qualifications, plus l’offre des postes est grande, plus on peut donc se permettre d’être parmi les “évaporés” d’une section (puisqu’on sera non évaporée dans une autre)…

Un commentaire par Le qualifié, l’évaporé, le faux évaporé et le quasi-évaporé… | Olivier Bouba-Olga (05/03/2013 à 8:01)

[...] Coulmont a montré dans cet article que dans l’ensemble des personnes qualifiées,  certaines ne candidataient pas. Sur la [...]

Un commentaire par Baptiste Coulmont (05/03/2013 à 10:53)

>AO : ah, si c’était aussi simple… mais le ministère considère comme “évaporé” quelqu’un qui n’a participé à aucun des concours de recrutement. Un qualifié en section 04 qui postule à un recrutement sur un poste de MCF en section 19 n’est pas considéré comme évaporé.

Un commentaire par EM (20/03/2013 à 16:23)

on retrouve le problème habituel des corrélations: si les membres de la section CNU savent que le taux d’évaporation est élevé, ils vont se montrer plus “laxiste”… On ne peut donc en aucun cas conclure que le laxisme des sections influencerait de manière causale le taux d’évaporation. La causalité circulaire est évidente. C’est sans doute d’autant plus vrai dans les sections où les possibilités de recrutement hors MCF sont élevées (facilité de post-doc ou prof à l’étranger, métier hors recherche universitaire) ; je pense à bio, physique, chimie, droit, économie, par exemple.
Il serait intéressant de constater des stratégies radicalement différentes des sections/disciplines qui anticipent une forte évaporation potentielle due à des chances élevées de recrutement hors université: droit vs biologie par exemple. Peut être qu’en droit cela est dû au fait que les alternatives à l’université ne nécessite pas de thèse (donc évaporation avant qualif) ou que la qualification a des enjeux supplémentaires qui nécessitent une politique restrictive (rappelons que une qualification en droit garantit un accès au barreau..). L’intensité de la causalité circulaire est donc probablement très différente selon les sections et déterminée par des paramètres divers.

Un commentaire par Baptiste Coulmont (20/03/2013 à 16:29)

EM : vous écrivez : «si les membres de la section CNU savent que le taux d’évaporation est élevé, ils vont se montrer plus “laxiste”», mais je n’ai jamais entendu parler de cette évaporation (bien qu’étant membre d’une section CNU) et je pense qu’aucun collègue n’en était conscient (d’où l’intérêt qu’a suscité ce billet, et l’intérêt des données ministérielles).
Mais ceci ne fait pas disparaître la difficulté d’identifier la causalité (les causalités ?), qu’elles soit circulaire ou en spirale.

Un commentaire par EM (20/03/2013 à 16:37)

Intéressant ! étant moi même un “évaporé” et en connaissant un certain nombre, je pensais que c’était un problème connu et reconnu, au moins de manière tacite. Mais il est vrai que je n’avais jamais vu de données à ce sujet auparavant. merci