Billet

Ségolène, Marine et les autres…

Billet publié le 20/11/2013

Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le prénom — en tant que terme d’adresse et terme de référence — s’est diffusé largement. Mais on n’appelle pas tout le monde par son prénom. Il faut un minimum d’intimité (ne serait-ce qu’une simple intimité professionnelle) que module la considération que requièrent les hiérarchies sociales.

Cela rend d’autant plus intéressant le recours, très fréquent, au prénom pour faire référence aux femmes politiques. Ségolène, Marine, Najat… Frédérique Matonti le remarque dans une interview :

Martine Aubry et Ségolène Royal aussi ont été caricaturées, du temps où elles s’affrontaient. On les appelait par leur prénom, ce qui n’arrive jamais à un homme, «Martine» était «la méchante autoritaire», la Thatcher du Parti socialiste. Tandis que «Ségolène» était campée en Madone ou en Marianne.

À ce constat, certains diraient : “ce n’est pas vrai, l’on mentionnait aussi l’ancien président sous son prénom, Nicolas”. Et d’autres ajouteraient : “Elles ont construit leur image sur leur prénom, et ne récoltent que ce qu’elles ont semé”. Ils pointeraient vers le compte twitter de N. Vallaud-Belkacem @najatvb, ou vers le compte “officiel” de la campagne d’A. Hidalgo, «Avec Anne »:
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On dispose, pour les États-Unis, de deux travaux qui ont étudié l’usage des prénoms dans les campagnes politiques, et plus précisément lors de la campagne présidentielle de 2008, qui opposa, pendant les primaires, une femme blanche, Hillary Rodham Clinton, et un homme noir Barack Hussein Obama.

Le premier article [Zurbriggen & Sherman] porte sur les “cartoons”, ces dessins de presse humoristique. On y voit que, dans un tiers des cartoons, Clinton est indiquée par son prénom ou ses initiales, et que cela ne concerne que 5% des cartoons représentant Obama, et 17% des cartoons représentant le sénateur John Sidney McCain III.

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Mais, me direz-vous, ces cartoons sont des prises de parole très spécifiques.
Le deuxième article [Goren & Uscinski] s’intéresse aux prises de parole dans les émissions télévisées politiques et les émissions de talk-show d’information. Les auteurs se sont restreints à la première référence à la personne [pas à toutes les références au cours des émissions, uniquement à la première]. Le plus souvent, nom et prénom sont utilisés, mais le prénom est utilisé quatre fois plus fréquemment pour indiquer Clinton que pour indiquer Obama.

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Et d’où provient cette différence ? Le deuxième tableau montre qu’elle vient presque entièrement des journalistes hommes. Les journalistes femmes n’utilisent presque jamais le prénom pour faire référence à Clinton.

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Hillary2008Mais, me direz-vous, l’on “sait bien” qu’Hillary Clinton a fait campagne sur son prénom. La chose amusante, que montrent bien Uscinski et Goren dans leur article, c’est que d’autres candidats aussi ont utilisé leur prénom : Rudy Giuliani par exemple, sans que ces prénoms ne soient utilisés par les journalistes.

De tels travaux quantitatifs indiquent bien une différence de traitement entre candidats et candidates. Ils devraient pouvoir être reproduits assez facilement en France, si j’en crois et ce que j’entends, et ce que je peux lire :
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Bibliographie

Zurbriggen E.L. & Sherman A.M. (2010), « Race and Gender in the 2008 U.S. Presidential Election: A Content Analysis of Editorial Cartoons: Race and Gender in 2008 Election ». Analyses of Social Issues and Public Policy, 10[1], p.223–247.

Uscinski J.E. & Goren L.J. (2011), « What’s in a Name? Coverage of Senator Hillary Clinton during the 2008 Democratic Primary ». Political Research Quarterly, 64[4], p.884–896.

6 commentaires

Un commentaire par Régis (21/11/2013 à 11:39)

Votre remarque vaut également pour les surnoms: on a vu Ségo contre Sarko, le PS a Camba, Mosco et Titine. La droite, depuis deux génération, a eu trois Ponia…

Un commentaire par nicolas (21/11/2013 à 15:51)

A ce sujet j’aime bien la manière dont The Economist écrit “Mr. Obama” or “Mrs. Merkel”. C’est peu courant en français par contre.

Un commentaire par Fabien (22/11/2013 à 14:38)

Dans un certain nombre de cas, il y a des raisons pragmatiques de considérer le prénom des intéressées comme plus descriptif que leur patronyme :

* Marine Le Pen et Hillary Clinton ne peuvent pas être appelées “Le Pen / Clinton”, ces noms étant déjà attaché à d’autres figures publiques ;

* “Royal” donnerait lieu à de nombreux quiproquos et calembours, même en république, alors que “Ségolène” est un prénom peu courant (il y a peut-être plus de gens nommés Royal que prénommés Ségolène en France). Le problème aurait été différent mais pas moindre si elle était devenue Mme Hollande par mariage.

* Il me semble qu’Aubry se fait appeler “Aubry”, sauf quand la dissymétrie avec Ségolène apparaitrait trop criante. Il en irait différemment si elle avait gardé son nom de jeune fille “Delors”, je pense.

Je n’ai pas l’impression que Taubira, Aubry, NKM ou NVB se fassent régulièrement appeler par leur prénom. Rama Yade ne se faisait appeler ni par son prénom seul, ni par son patronyme : l’ensemble prénom+nom reste assez court, et le patronyme seul causerait de nombreux hiatus (raison pour laquelle il est d’usage de conserver le ” d’ ” des noms à particules sans titre, e.g. d’Alembert vs. Saint-Exupéry)

Du coup je me pose la question : la tendance des femmes politiques à se faire appeler par leur prénom ne serait-elle pas en partie expliquée par le fait qu’elles héritent souvent d’une dynastie politique fondée par un homme ?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (22/11/2013 à 14:40)

Tant d’hypothèses à tester ! [Même si les fils-de sont appelés Tibéri-fils, de-Gaulle, Poniatowski... et pas par leur prénom]

Un commentaire par Pynchon (29/11/2013 à 22:34)

Je rebondis sur le premier post de Régis qui illustre joliment le contraire de ce qu’il voulait tempérer : effectivement, on ne dit pas Ségo contre Nico, JC ou Pierrot. Même la familiarité facile de certains “journalistes” respecte plus les hommes que les femmes.

Vous avez dit patriarcat ?

Un commentaire par Pynchon (29/11/2013 à 22:39)

Oups, ça m’apprendra à lire trop vite. Toutes mes excuses à Régis pour ce contre-sens. Pour paraphraser le canard enchaîné, le coupable est condamné à finir son verre de bière et à aller se coucher.