Billet

Le poids du nom

Billet publié le 27/04/2014

Les listes électorales parisiennes (plus d’un million d’inscrits), contiennent des informations sur 236072 femmes mariées : on y lit leur nom de naissance et le nom de leur époux. Les choses sont ainsi faites.
Certaines personnes disposent ainsi, par la naissance ou par le mariage, d’une particule. Appelons ces personnes des “nobles”. 6067 femmes sont nées nobles, 6456 épousent un noble. 230 005 sont nées roturières. Et 229 616 épousent un roturier.
Si les mariages avaient lieu au hasard, c’est à dire s’il n’y avait aucune attirance des femmes nées avec une particule pour les hommes nés avec une particule (et vice-versa), alors l’on observerait ceci :

Epouse un manant    Epouse un noble
Nait manante 223715 6290
Nait noble 5901 166

Seules 166 femmes nées avec une particule trouveraient un homme à particule.
Mais l’on sait bien que les mariages n’ont pas lieu au hasard.

Epouse un manant    Epouse un noble
Nait manante 225167 4838
Nait noble 4449 1618

Dans la réalité, dix fois plus de femmes nobles épousent des hommes nobles que si le coup de foudre frappait au hasard.
La situation diffère-t-elle suivant les arrondissements ? L’on sait que les “nobles” sont fréquents dans certains arrondissements (huitième, septième, seizième) et quasiment absents des arrondissements populaires (dix-neuvième, vingtième). Peut-être que leurs comportements conjugaux diffèrent : la noblaillonne du XIXe n’a peut-être pas les même goût que la duchesse du Faubourg Saint-Germain. L’on peut produire les mêmes données à l’échelle des 20 arrondissements parisiens et représenter, par des couleurs, le rapport entre la situation observée et la situation “attendue” (si les mariages se formaient au hasard).


mariages-paris
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Il est complexe de réfléchir en terme de sur-représentation ET en terme de rapports de surreprésentations. Cela peut conduire à des interprétations étranges (notamment en raison des petits effectifs aristocrates à l’est de Paris). Mais l’on voit que là où il y a peu de nobles, ces derniers s’épousent dix fois plus fréquemment qu’attendu : la distance sociale se maintient (Jean-Eudes de Maillancourt est peut-être un gentrifieur, mais comme il appartient quand même à la gentry, il épousera plutôt Sixtine-Marie de La Huchette d’Arcourt). Ce n’est pas le cas là où l’aristocratie est nombreuse : dans le septième, ce rapport n’est plus que de 1 à quatre. Mais dans le septième, les mariages hétérogames sont relativement moins fréquents qu’ailleurs ; et les mariages entre manants relativement plus fréquents. Je laisse méditer ce qui peut apparaître, a priori, comme contradictoire.

3 commentaires

Un commentaire par RM (28/04/2014 à 9:01)

Vous l’aviez mentionné dans un billet précédent, mais le lien entre particule (mais tout “de” n’est pas une particule) et noblesse est en réalité assez ténu.
À défaut de pouvoir faire le tri entre nobles et non-nobles, il pourrait être pertinent d’au moins parler de “noblesse d’apparence”, ce qui a le mérite de prendre en compte la réception de cette “noblesse” (ou pseudo-noblesse) (puisque finalement, peu imporant que les ancêtres de M. de La Forest n’aient jamais été que bourgeois voire des paysans qui ont détaché la particule au XIXe siècle, s’ils sont aujourd’hui considérés comme “nobles” par les gens qui les croisent)

Un commentaire par ureakàparticule (28/04/2014 à 9:20)

On peut également noter que dans les 7e, 8e et 16e, la probabilité que les “roturiers” soient pourvus d’un compte en banque d’un montant suffisant pour effacer l’absence de particule est également plus forte que dans les 19e ou 20e. A défaut de vicomte, si une De margerie rencontre un Pinalut à un rally, la question de la roture se pose tout de même assez peu…

Un commentaire par Baptiste Coulmont (28/04/2014 à 9:30)

… mais le problème, c’est que si l’attirance des “nobles” pour les “nobles” est moins forte dans le 7e que dans le 19e, on voit aussi une attirance “manante-manant” plus forte, et des mariages “noble-manant” ou “manant-nobles” moins fréquents que ce qui serait attendu si les couples étaient formés au hasard. [il faudrait, au lieu de réfléchir à l’aide de différences de rapports, réfléchir en valeur absolue et comparer directement les tableaux de deux arrondissements]