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La persistance de l’Ancien Régime

Que signifie la particule du nom de famille ? Plus de 50% des députés nés vers 1780 ont une particule. Ils n’étaient pas tous nobles, certes, mais ils aspiraient probablement à un destin glorieux.
En reconstituant de grandes listes nominatives de membres des différentes élites sociales, il serait sans doute possible de mesurer le degré de persistance des positions sociales d’Ancien Régime.
Prenons par exemple la Légion d’honneur. Honneur républicain aujourd’hui, institution napoléonienne à l’origine. Examinons la proportion de légionnaires porteurs d’une particule :

legionparticule
Les légionnaires nés avant 1770 sont souvent porteurs d’une particule : ils reçoivent leur médaille sous Napoléon ou au retour des Bourbons. Ensuite, c’est un lent déclin qui s’observe, jusque pour les légionnaires nés après 1890, qui semblent bien porter de plus en plus souvent une particule. Les promotions les plus récentes, en 2011 ou 2014, comportaient entre 3 et 4% de noms à particule.
Pour entrer dans l’élite, rien de tel, aujourd’hui, qu’un passage par Palaiseau, et son école polytechnique. Institution révolutionnaire, elle n’accueille, à ses débuts, qu’une toute petite proportion noms à particule. Il faut dire que s’appeler Louis-François-Marie de Beau-Nom vers 1793 n’était pas de tout repos. Mais dès Napoléon, et suite au retour des Emigrés, l’école polytechnique attire bon nombre de particule. Un élève sur cinq, vers 1820, est un Monsieur.
polytechniqueparticule
Et là aussi, assez régulièrement, la proportion de porteurs de particule diminue. Elle diminue, tout en restant bien supérieure à la proportion de particules dans la population française (aujourd’hui, environ 0,8% de la population, estimation haute).
L’École des Chartes, elle, est fondée en 1821 par une ordonnance de Louis XVIII. Elle a toujours gardé ce fond aristocratique, et a servi d’école de reconversion de capitaux à une noblesse en mal de titres académiques.
chartesparticule
Si l’on en croit les « thèses de l’école des Chartes » produites par les élèves de cette école, 16% des élèves ont une particule vers 1850, et près de 4% de nos jours. Mais cela a tendance à diminuer.
Une autre école du pouvoir, fondée au moment de la Révolution, est intéressante à étudier. En partie parce qu’elle a toujours visé à peupler l’Université d’un personnel bien formaté.
normaleparticule
La particule n’est pas fortement attirée par l’Ecole normale supérieure. On y trouverait bien un Numa Fustel de Coulanges par ici ou par là, mais dès la fin du XIXe siècle, la population des normaliens ne se distingue pas de la population française sous le rapport de la particule du nom de famille.
L’augmentation, depuis près de cinquante ans, de la proportion d’élèves portant une particule n’en est que plus étrange : un autre signe, peut-être, de la permanence des inégalités sociales dans l’accès aux grandes écoles.
 
Notes : [1] ces graphiques ont été produits en synthétisant des informations publiquement disponibles sur des annuaires ou des catalogues librement accessibles. Un risque d’erreur non négligeable subsiste : catalogues incomplets, oublis de la particule, erreurs de codage, etc…
[2] le titre du billet fait référence à un formidable ouvrage bien connu d’A. Mayer

Lissage

Confronté à une carte de la France à l’échelon communal, on peut avoir parfois envie de calculer une moyenne prenant en compte plusieurs communes. En effet, il y a énormément de communes très petites, pour lesquelles un individu de plus ou de moins peut conduire à des taux différents. On peut passer de suite à l’échelle départementale (comme je le fais ici), mais on perd en finesse.

Par exemple, si je dresse la carte du ratio “Inscrits/résidents”, je me retrouve avec une carte qui semble stochastique. Il peut être intéressant de calculer non plus ce ratio pour une commune, mais pour le groupe des N communes les plus proches. Le GIF-animé, ci dessous, montre ce qu’il advient de cette carte quand on augmente le nombre de voisins (ici entre 1 et 32).
lissage-bargel
On voit apparaître plus clairement des zones où les inscrits sont plus nombreux que les résidents majeurs et des zones où, au contraire, les inscrits sont beaucoup moins nombreux que les résidents (à la fois parce que celles et ceux qui y résident sont inscrits ailleurs ou parce que ces résident.e.s n’ont pas le droit de vote en France).

Avec le logiciel R, voici les instructions qui permettent, à partir du fichier GEOFLA des communes (ici “france”), de déterminer les k plus proches communes voisines.

library(spdep) # package à charger : spdep
france.cntr<-cbind(france$X_CENTROID,france$Y_CENTROID) # on extrait les centroides des communes
k <- 8 # nombre de voisins à extraire
nn <- knearneigh(france.cntr, k, longlat=FALSE)
france.neighbors.knn <- knn2nb(nn)
df<-do.call(rbind.data.frame, france.neighbors.knn) # df est le data.frame contenant, pour chaque colonne i, l'indice des voisins d'ordre i 

 
Pour aller plus loin et mieux comprendre l’Effet Bargel .

« Je vote ailleurs »

Vous avez sans doute déjà entendu une connaissance, un ami, une collègue vous dire « Je vote ailleurs ». De nombreuses personnes, en effet, ne sont pas inscrites là où elles résident. Ce découplage entre inscription et résidence se perçoit assez bien à l’échelle des communes ou des départements. Dans un département sur six, en France, un tiers des communes comptent plus d’inscrits que de résidents majeurs (c’est à dire où le nombre d’inscrits est au moins 10% supérieur au nombre de résidents).

effet-bargel-departement

Cela a sans doute des implications au niveau local : élections municipales tout d’abord, mais aussi élections législatives, voire régionales… Si vous êtes candidat.e, vous devez aussi capter les votes « de l’extérieur », capter celles et ceux qui « votent à distance ».

Pour mettre en évidence ce découplage, j’ai comparé le nombre d’inscrits par commune en 2012 (disponible sur data.gouv.fr) et le nombre de résidents majeurs par commune en 2012 (disponible sur le site de l’INSEE).
Les résultats sont similaires pour les années qui précèdent 2012.
france070910dep
Pour aller plus loin : une exploration de l’effet Bargel

Avoir plusieurs prénoms

Est-il fréquent de n’avoir qu’un seul prénom ? Est-ce que l’on donne de plus en plus un seul prénom à son enfant ?
La réponse à cette question n’est pas simple : rares sont les bases de données de grande taille comportant tous les prénoms des individus. Voici ce que les listes électorales parisiennes permettent de saisir :
plusieursprenoms
La coutume n’est pas en perdition (alors que la proportion de baptêmes diminue fortement, alors que les prénoms des Saints cessent d’être au goût des parents). 80% des personnes nées en 1940 (et encore vivantes en 2014) comme celles qui sont nées vers 1996 ont plus d’un prénom. Hommes (bleu) et femmes (rose) sont prénommé.e.s de la même manière. Les générations d’avant 1940 montrent une différence significative, mais il faut garder à l’esprit la mortalité différentielle.
Ces seconds prénoms, des prénoms invisibles la plupart du temps, sont des prénoms en décalage avec la mode : souvent des prénoms portés par les générations précédentes : les prénoms des oncles, tantes, des grands-parents… sont ainsi recyclés par les générations suivantes.
Ces prénoms multiples servent à l’identification des citoyens. Jean Dupont et Marie Durand n’ont pas le bonheur d’être unique. Jean, Casimir Dupont et Marie, Léonie Dupont sont plus rares. Les personnes portant un nom de famille très répandu (Martin, Bernard, Dubois…) reçoivent un peu plus fréquemment que les autres un deuxième prénom.
Hélas, Paris n’est pas une ville représentative, et les données portent sur les inscrits sur les listes électorales, et pas sur l’ensemble des naissances.

Prénoms et mentions au bac, édition 2015

bac2015mentionprenoms
cliquez pour agrandir

J’ai récupéré les prénoms des quelques 350 000 candidats qui ont obtenu 8 ou plus au bac général et technologique de 2015. Pas pour le plaisir, mais parce que l’étude des prénoms fait partie de mes centres d’intérêt professionnel (je suis l’auteur de Sociologie des prénoms, un petit ouvrage publié par les éditions La Découverte).
Le graphique ci-dessus représente, en abscisse la proportion de mention “Très bien”, et en ordonnées le nombre de candidats, le tout par groupe de prénom. 22% des 328 Joséphine ont obtenu la mention “Très bien”, à comparer avec 2,6% des 982 Dylan. Il y a beaucoup de Camille (près de 4000) et relativement peu d’Alban (environ 200) et leur proportion de mention “Très bien” est semblable (environ 11,5%).
Il est possible de lire le graphique plus en détail.
Au centre du graphique, de haut en bas, on peut lire une transposition du palmarès des naissances de 1997 : Thomas, Alexandre, Nicolas, Camille, Maxime, Lea, Manon, Quentin, Marie sont les prénoms les plus appréciés des parents à cette époque. Mais si Nicolas est au 3e rang des naissances, il est au 13e rang en nombre de candidats au bac général et technologique (ci-après G/T). Un bon nombre de Nicolas n’ont pas survécu jusqu’à la terminale G/T : sortie précoce du système scolaire, orientation vers un bac pro. Les filles survivent mieux : les prénoms féminins comme Camille ou Marie gagnent ont un rang plus élevé dans la population des bacheliers.
Plus largement, certains prénoms gagnent de nombreuses places au palmarès des prénoms fréquents à la naissance et au bac : Joséphine est, en 1997, le 277e prénom le plus donné aux bébés, c’est le 199e prénom le plus fréquent chez les bacheliers G/T. Hortense, Astrid, Segolene, Apolline, Philippine, Annabelle, Lucille, Diane, Eugenie, Mailys, Louison, Lauren ou Mariam gagnent chacunes plus de 80 places. De leur côté les prénoms Cynthia, Nabil, Alison, Esteban, Jordan, Wendy perdent 80 places. Ils survivent moins que d’autre aux rigueurs du système scolaire. C’est ainsi que la population des bacheliers G/T ne ressemble pas à la population des bébés de 1997.
Ainsi, celles et ceux qui survivent le mieux : Joséphine, Apolline, Capucine, Gabrielle, Clotilde, Alix, Adèle, Constance… sont celles et ceux qui obtiennent fréquemment une mention “Très bien”. De l’autre côté, ceux qui ont presque totalement été éliminés (sur les 969 Brandon nés en 1997, nous n’en trouvons plus que 112, c’est à dire 11%, au bac G/T) sont aussi ceux qui obtiennent moins souvent cette mention distinctive.
Prendre comme variable la mention “Très bien” intensifie a priori les écarts entre groupes de prénoms (indicateurs imparfaits de l’origine sociale), et il serait possible de signaler a contrario que 80% des Adèle n’obtiennent pas cette mention. Mais prendre une autre variable (le taux de survie) conduirait à la mise en évidence d’écarts aussi puissants. Quand on comprend que ces deux variables interagissent, l’on comprend que l’école n’est un lieu heureux que pour une toute petite partie d’entre nous.

 

Pour en savoir plus, vous pouvez examiner les graphiques des années précédentes : 2014,2013, 2012 ou 2011… ou lire Sociologie des prénoms (édition La Découverte) [sur amazon, dans une librairie indépendante].
Par ailleurs un mini-site interactif qui vous permet de consulter les résultats de votre prénom est disponible ici : http://coulmont.com/bac/

Quinze Cartes Blanches — Bilan d’étape

bilancartesblanchesDepuis près de deux ans, j’écris, toutes les six semaines, pour le cahier “Sciences” du journal Le Monde une “Carte blanche”. J’y ai pris la succession de Pierre Mercklé. 3500 caractères sur un thème sociologique. Le temps est venu d’un mini-bilan.
J’ai écrit 15 textes en deux ans. Ces textes portent sur des articles publiés récemment, ou une question liée à l’actualité. J’y expose le travail d’un sociologue ou de son équipe. J’ai cherché à diversifier les thèmes et les méthodes. Une petite moitié des “Cartes blanches” exposent des travaux reposant sur des méthodes dites “qualitatives” (entretiens, observations), le reste sur des méthodes “quantitatives”. Le thème le plus fréquent est lié à la description du travail sociologique, suivi des questions de famille et de sexualité.
J’y ai cité le nom de 49 sociologues et assimilés (on y trouve quelques économistes, par exemple). Les sociologues les plus fréquemment cités sont Emile Durkheim (à deux reprises), Max Weber (à deux reprises) et Etienne Ollion (à deux reprises). 19 de ces sociologues sont étatsuniens (au sens où ils travaillent dans une université nord-américaine). 29 sont français (même principe de classication). Et Weber est allemand. Je suis limité ici par mes connaissances linguistiques: il n’y a qu’en français et en anglais que je suis capable de bien lire. Mon allemand est rustique, et mon roumain presque oublié.
12 femmes ont été citées, et 37 hommes l’ont été, ce qui est loin de respecter la parité (dès qu’on l’oublie, elle disparait). Mais ces 12 femmes sont souvent les auteures centrales de la chronique, celles dont les travaux sont exposés (alors que de nombreux hommes, Tarde, Weber, Sorokin, Krugman… ne sont cités qu’en appui au texte).
Si les “Cartes Blanches” reprennent à la rentrée, il va falloir que je diversifie un peu plus mes connaissances et mes centres d’intérêt.

Jacobus, by any other name would smell as sweet

carlosmarxKarl Marx, né Carl Marx, est aussi connu en espagnol sous le nom de Carlos Marx : il est « conocido también en castellano como Carlos Marx » nous dit wikipedia. Il faut dire que ce celui qui est William ici, devient, au delà des Pyrénées, Guillermo, duque de Cambridge (fils de Carlos, époux de Catalina, père de Jorge et de Carlota).
En France, nous avons cessé de traduire ainsi les noms au début du XIXe siècle. L’on parlait bien de Godefroy Guillaume de Leibnitz (né à Leipsick) et encore d’Emmanuel Kant… mais on disserte rarement d'”Edmond” Husserl, sauf sous la plume d’Emmanuel Levinas, lui-même né Emanuelis / Эммануэль). Maria Antonia est bien devenue Marie Antoinette et Maria Ludovica Marie Louise… mais après, en gros, ça s’arrête.
Revenons à Carl/Karl : Dans la première section du 3e chapitre du livre 1 de Das Kapital (1867), l’on peut lire : [de] Ich weiß nichts vom Menschen, wenn ich weiß, daß ein Mensch Jacobus heißt.
Ce qui a été traduit, diversement, dans diverses langues. [fr] Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques. — [en] I know nothing of a man, by knowing that his name is Jacob. — [es] Nada sé de un hombre si sé que se llama Jacobo. — [ro] Eu nu ştiu nimic despre un om dacă ştiu numai că se numeşte Iacob. — [it] Se so che un uomo si chiama Jacopo, non so nulla sull’uomo. — [pt] Não sei nada de um homem quando sei apenas que ele se chama Jacó.
Le Jacobus latin germanique, qui n’est pas tout à fait Jakob, a été le plus souvent nationalisé : Jacques en français, Jacob, Iacob, Jacó… Cela a même pu inciter certains à décrire ce “Jacob” ainsi : « we know that that man, Jacob, to whom Marx referred is, most probably, an ex-Jew » Après tout, pourquoi pas ? Mon interprétation est différente : Jacobus est un nom de baptême latin (probablement catholique) ce qui était fréquent dans l’espace germanique. Ainsi Mozart fut-il déclaré-baptisé sous les prénoms de “Joannes Chrysost[omus] Wolfgangus Theophilus“. Mais ce nom de baptême n’est qu’un nom de papier, il n’est pas utilisé dans la vie courante : il n’y a pas de Jacobus pour les proches. Il y a peut-être une ironie à voir que l’exemple marxien, basé sur l’universalité du latin, est de suite traduit sous une forme nationale.

Modes bourgeoises

Chaque année, Le Figaro publie un palmarès des prénoms les plus fréquents dans les faire-parts de naissance du “Carnet du jour”. Formidable observatoire des convenances de la bourgeoisie parisienne et de la noblesse française.
Le Carnet des prénoms 2015 vient d’être publié. “Comment choisir le bon prénom ?”, et surtout “des prénoms chics, raffinés et charmants !” se demandent les rédacteurs de ce palmarès. Un palmarès, en effet, ce n’est pas qu’une compilation des actes passés, c’est parfois un guide pour les pratiques du futur.

Et l’on découvre l’appétence de certains et certaines pour Constance, Joséphine, Arthur ou Oscar.

carnet-prenoms-2015

L’on remarquera que, en 2015, alors que plus d’un tiers des filles, en France, naissent avec un prénom qui se termine en -A (Sarah, Léa, Nina…) ce n’est pas un goût bourgeois, qui préfère qu’un prénom féminin se termine avec les sons -S, -N, -D, -R, -Z, -X, -T, ou -L… ou -I, à la rigueur.

Le Carnet propose même, cette année, un retour en arrière de 20 ans et 10 ans, ce qui permet de repérer du changement dans la permanence :
carnet-1994-2004

Cela dit, si vous avez une particule (voire deux), ne choisissez pas dans cette liste. Choisissez « Amicie », qui est ce qu’Emma est aux hoi polloi.

amicie

 

Pour en savoir plus : Sociologie des prénoms (La Découverte, 2014)

Miracles à l’affiche

Dans le cahier “Culture et Idées” du Monde (daté du 20 juin 2015) se trouve un article, “Miracles à l’affiche“, qui reprend certaines des conclusions de mes travaux sur les églises noires de la banlieue parisienne :

201506-miraclesaffiches

Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez consulter :

Et plus largement, je recommande Une ethnographie des pentecôtismes africains en France de Damien Mottier, qui me semble être à la fois la meilleure introduction et l’ouvrage le plus fouillé sur ce monde protestant issu des diasporas africaines.

Les âges et les saisons des tentatives de suicide

On connaît assez bien la saisonnalité des suicides : leur maximum est au printemps, et leur minimum en décembre-janvier. On sait aussi que le taux de suicide augmente avec l’âge (même s’il a tendance à s’égaliser). Qu’en est-il des tentatives de suicide.
Un travail très intéressant a été réalisé par l’INVS (Christine Chan Chee et Delphine Jezewski-Serra (dir). Hospitalisations et recours aux urgences pour tentative de suicide en France métropolitaine à partir du PMSI-MCO 2004-2011 et d’Oscour® 2007-2011.) dans lequel on trouve des informations sur les hospitalisations suite à des tentatives de suicide.
Il ne s’agit donc pas d’informations sur les quelques 200 000 tentatives de suicide réalisées en France chaque année, ni même d’informations sur les tentatives connues par des médecins, ni même de celles qui parviennent aux urgences, mais d’environ 40% de ces tentatives, celles qui ont donné lieu à des hospitalisations.

Le graphique suivant représente l’écart mensuel à la moyenne. Certains mois comptent plus de tentatives qu’attendu, et d’autres moins. S’il y a environ 7000 hospitalisations par mois, certains mois sont à 8000, d’autres à 6000.
L’interprétation des variations est compliquée. Comment comprendre la diminution en août ? Dans une perspective durkheimienne classique il s’agirait des conséquences du repos social : la société est moins “effervescente” en août : «il se produit durant la belle saison un véritable exode des principaux agents de la vie publique, qui, par suite, manifeste une légère tendance au ralentissement» (p.106).
saisonnalite-tentatives-suicides
Saisonnalité des tentatives de suicide [voir note méthodologique plus bas]

Ce ralentissement pourrait se percevoir aussi en décembre et avril, au moment des congés scolaires. Mais ne peut-on pas, dans une autre perspective, voir dans cette saisonnalité le reflet de l’activité hospitalière ? La baisse des hospitalisations en août peut-elle être liée à un nombre moins élevé de lits disponibles en raison des congés? Comment, dans ce cas, expliquer le grand nombre de tentatives en juin? Les examens ? Il faudrait pouvoir disposer d’indications quantifiées sur la saisonnalité de l’ensemble des tentatives de suicide (mais elles échappent en partie à tout enregistrement).

Le deuxième graphique met formidablement bien en lumière les différences entre hommes et femmes. Les tentatives de suicides sont surtout des tentatives féminines, quel que soit l’âge (il n’y a égalité que vers 30 ans, et après 80 ans).
Il met aussi en évidence la fréquence importante des hospitalisations des jeunes femmes, entre 15 et 19 ans. Est-ce parce que leur mal-être est plus médicalisé que celui des jeunes hommes ? Est-ce alors un effet du diagnostic médical aux urgences ? Est-ce parce qu’elles font réellement plus de tentatives de suicide (les jeunes hommes pouvant faire des accidents de scooter, de mobylette, de voiture…)? Peut-on y voir le caractère morbidifère du lycée, de ses rythmes, de ses examens, de ses classements, pour une population — les jeunes femmes — plus scolaires que les jeunes hommes ?
age-tentatives-suicides
Taux d’hospitalisation pour tentative de suicide, pour 10 000 habitants.

Disposer des données individuelles, avec l’âge, le sexe et la date de l’hospitalisation, permettrait d’en savoir plus. La saisonnalité des tentatives des jeunes femmes diffère-t-elle de celles des femmes plus âgées, et de celles des hommes ? Est-elle liée aux rythmes scolaires (dates du bac, date des congés)?

 
Pour une mise en contexte plus large sur ce thème, vous pouvez consulter : Sociologie du Suicide (pdf).
 

Note méthodologique : C. Chan Chee de l’INVS, avec qui j’ai eu un échange par mail, m’indique ceci concernant la saisonnalité des hospitalisations : «pour des raisons de confidentialité, nous n’avons accès qu’aux mois et année de sortie ainsi qu’à la durée de séjour. La date de sortie a donc été estimée au 15 du mois, et la durée de séjour a été soustraite, pour obtenir une date approximative d’entrée. A priori, je pense que le biais n’est pas trop grand car la durée de séjour est moins d’une semaine pour 90 % des patients.»