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Les billets de June, 2017 (ordre chronologique)

Pour l’anonymisation, voir Coulmont ?

Il y a quelques années, j’ai mis en ligne un outil permettant l’anonymisation des enquêtés : à partir des résultats nominatifs au bac, j’ai regroupé les prénoms qui obtenaient le même profil de résultats.
Après quelques années, cet outil commence à être utilisé [j’en avais parlé en 2012]. Et parfois, celles et ceux qui l’utilisent font le plaisir de le citer. Comme je suis un peu bête, j’ai oublié d’indiquer une manière unique de citer cet outil : voilà qui ne facilite pas la citation. Un petit bilan quantitatif s’impose donc.

Nicolas Jounin le mentionne dans Voyage de classes.

Et on en trouve l’usage dans une poignée de thèses soutenues récemment :


Thèse de Géraldine Comoretto

 


Thèse de Maud Gelly

 


Thèse de François Reyssat

 


Thèse de Marjorie Gerbier-Aublanc

 

Youpi ! N=5 ! [Si vous l’avez utilisé dans votre thèse, n’hésitez pas à me le signaler]

Le petit peuple

Si vous avez lu de la sociologie, vous avez pu tomber, par exemple au milieu d’un article sur le ressentiment, sur un paragraphe construit ainsi :

 

« Des minus… je veux dire… des moins que rien… des envieux. J’ai une œuvre, moi. » (Didier, 58 ans, ancien journaliste)

Les propos de Didier [*] témoignent de l’angoisse produite par le déplacement social qu’il a connu récemment. […]
* Note 1 : Dans cet article, les prénoms ont été anonymisés pour protéger la vie privée de nos enquêtés.

 

Point n’est besoin de multiplier les exemples. Vous aurez reconnu l’habitude d’indexer « ses » enquêtés par un prénom. C’est cet usage que j’explore (en multipliant les exemples) dans un article paru aujourd’hui dans la revue Genèses : « Le petit peuple des sociologues. Anonymes et pseudonymes dans la sociologie française » (Genèses, n°107, juin 2017)
Quand j’ai commencé à écrire de la sociologie, vers 1996, dans le cadre d’un mémoire de maîtrise, je faisais déjà ça : mes enquêtées, des talas, s’appellent Marie-Adélaïde ou Juliette. En licence de sociologie, à Paris 5, on faisait ça (je me souviens d’un travail rendu dans le cadre du cours de François de Singly). À Paris 8, dans les séminaires de master, on faisait ça. À l’Ecole normale supérieure, où se déroulait une partie de ma formation, on faisait ça. Mais si vous lisez des articles de sociologie publiés avant 1995 (que ce soit dans la Revue française de sociologie, dans Sociétés contemporaines, dans les Actes de la recherche en sciences sociales, dans les Cahiers internationaux de sociologie ou dans L’Année sociologique…) vous ne trouverez qu’une poignée d’articles proposant des enquêtés résumés à un prénom. Il y eu un moment où on ne faisait pas ça, donner un prénom aux enquêtés.

Je le sais, parce que (après avoir repéré cette habitude) j’ai lu environ 1450 articles, publiés entre 1960 et 2015, pour repérer l’arrivée de l’utilisation des prénoms dans la sociologie française. Le résultat : un article qui retrace les incitations à l’individualisation du monde social, à la décomposition des collectifs réifiés, à la prise en compte de la dignité de la personne, à la “narrativisation”.

Mais seule une partie du monde social enquêté reçoit des prénoms : les « petits ». Faites une enquête dans les cabinets ministériels, et vos enquêtés ne seront pas Emmanuel, Pierre et Jean-Claude, il seront indexés autrement, souvent par la fonction (“directeur”), le titre, la profession, une place dans la structure. Faites une enquête auprès d’intermittents du spectacle, de femmes sans papier, et vous trouverez Camille et Fatou. Cela a pour conséquence une théorie implicite de la domination : la domination ne s’exerce pas directement, dans le corps à corps, mais de fonction à individu : c’est « Le manager » qui sanctionne « Josiane ». C’est « le responsable de la maraude » qui incite « Dylan » à se soigner.

Ainsi, au détour d’un article sur les réseaux de l’aristocratie parisienne, vous pourriez lire ce qui ressemblerait à ceci :

 

Après les déboires causés par la nationalisation de la banque familiale, en 1981, le maintien du statut de la lignée passa par des formes d’expatriation coloniale dont les enquêtés s’avèrent fort capables de retracer a posteriori la rationalité :

« Mon frère a choisi la Nouvelle-Calédonie et mon oncle le Mali, tous les deux dans l’import-export. Pas glorieux, mais ça rapportait beaucoup, à l’époque. Moi j’ai fait consultant en philo, j’ai monté ma boîte. » (Geoffroy-Marie [*], 35 ans, cadet de la branche cadette, héritier de l’appartement parisien)

* Note 1 : Les prénoms ont été modifiés pour protéger l’anonymat.

 

Mais dans un autre article, portant sur la même personne, vous pourriez lire ceci :

 

La densité des contacts, facilités par l’entregent familial et la sociabilité professionnelle — G. est l’auteur d’essais à prétention philosophique qui lui ont fait connaître les réseaux de la diplomatie culturelle — rend compte de la bifurcation :

« C’est D. qui m’a fait connaître E., qui était à l’époque Ambassadeur à Varsovie. C’est sur sa recommandation que j’ai pu entrer [dans le corps diplomatique]. » (G., directeur des services culturels)

 

Comme le montre l’exemple précédent, fictif mais pas tant que ça, utiliser un prénom place l’enquêté.e en situation de minorité.

Ainsi même les collectifs les moins susceptibles de sombrer dans la promotion des inégalités peuvent différencier les « grandes » (philosophes, cheffes d’orchestres, théoriciennes) des « petites » (paysannes, migrantes, caissières). Les grandes ont nom et prénoms, les petites, au mieux, l’initiale de leur nom de famille — quand bien même le but serait de donner la parole aux petites :

Il serait possible, avec un peu d’ironie, de proposer une version “égalitaire”, en privant les grandes du nom qui fait leur renom. Nancy “philosophe rebelle”, Claire “cheffe”, et “Judith B.”.

Dans une séquence hiérarchique, le prénom, selon qu’il est seul ou non, ou associé ou non au nom, à l’initiale, à la fonction… est confié aux plus petits d’entre nous.

Ce n’est pas la même chose d’indiquer « Baptiste Coulmont, professeur (classe exceptionnelle) au Collège de France et secrétaire général de l’Académie des sciences morales et politiques » ou « Baptiste, sociologue » : le personnage n’est pas le même [de fait, l’un est fictif, je vous laisse deviner lequel].
À cela on me répond : « oui mais c’est ainsi que j’interpellais mes enquêtés sur le terrain ». Devant la récurrence des usages différenciés, permettez-moi d’en douter. Et pourquoi un terme d’interpellation (dans l’interaction) devrait-il devenir, sans traduction aucune, un terme de référence (dans un article) ? L’usage du prénom, en assignant une place implicite aux enquêtés, permet à la sociologue de se mettre en scène au sein du monde décrit : à distance des dominants (réduits à une fonction lointaine), à proximité des petits (dont on a su capter la confiance, avec qui nous sommes à tu et à toi, comment en douter ?).
Je présenterai cet article au congrès de l’Association française de sociologie, et en attendant, vous pouvez lire l’article : « le petit peuple des sociologues ».

The little guys of French sociology. Anonyms and pseudonyms in sociological litterature.

This text is a quick and dirty translation of the main arguments of le petit peuple des sociologues” (published in Genèses, 2017, n.107).

First names are often used to identify characters in books and article written by French sociologists. This is rather new. Why are French sociologists increasingly using first names? Who gets to be called by a first name?

This paper is an analysis of the argumentative styles in sociology. It is also an analysis of the consequences of anonymization. Sociologists write that they anonymize in order to protect the privacy of the people who were interviewed or observed: they use pseudonyms to anonymize. But this ethical framing hinders the analysis of the consequences of anonymization. In the last part of the article, I propose an analysis of the power relations that are intertwined with the uses of a first name. One should note that the use of first names in everyday social relations is different in France and the USA. The use of “tu” instead of “vous” and the use of first names are both a way to mark closeness and a way to mark hierarchy, depending on the reciprocity of these uses.

To explore these themes I have read the 8 main French sociological journals from 1960 to 2015 (every 5 years) and, for each issue, I have counted the number of articles that used first names to refer to the people interviewed, observed or surveyed. There are many ways to refer to someone: the name (Monsieur Dupont), the first name (Pierre), the first letter (P.), a combination of letters (P. D.), some letters or numbers (“A” for the first interviewee, or “Interviewee n.1”), a position (“the head of the bureau”, “the cousin of…”), or even dates (“Interview realized on 1/1/2000”)… but I only focused on the presence or not of a first name.

The first result is the increasing use of first names:

 

year

Number of Articles

Number of articles
with first names

Proportion (%)

1960

55

0

0

1965

76

0

0

1970

66

1

2

1975

98

2

2

1980

82

4

5

1985

111

3

3

1990

142

6

4

1995

165

9

5

2000

177

12

7

2005

155

15

10

2010

182

37

20

2015

132

44

33

Table 1: The increasing use of first names in French sociological articles

 

In 2010, 182 articles were published in the main journals. 37 articles anonymized the surveyed people with a first name: 20% of the corpus.

Why do French sociologist use first names?

  • (1) Recent sociology textbooks and manuals [I have read 53 methodology textbooks published between 1945 and 2016] recommend first names to anonymize (whereas there was no recommendation for anonymization in older sociology textbooks) but sociologist never write in their article why they chose to use first names instead of another anonymization technic. It has become a routine.
  • (2) First names are increasingly used in French society: beginning in the 1970s first names are increasingly used in professional settings and in various social settings.
  • (3) First names are useful in a narrative context, and the “narrative turn” in French sociology may have increased this use. They establish recurring characters: “Sophie” is more memorable than “interviewee n.37”. First names are also useful as a narrative technic, to differenciate characters within a sociological text : whereas “Baptiste Coulmont” or “Coulmont” would be another sociologist [such as “as Coulmont (2011) shows…”] , “Baptiste” (without a last name) would be an interviewee [“at some time during our conversation, Baptiste stated that…”], and the main author refers to herself/himself as “the sociologist”.
  • (4) Using a first name is a generational marker : “young” sociologists use first names as a routine (that is, sociologists who were “young” in the 1990 and that, increasingly, get involved in the editorial board of these journal) – to establish this, I looked at the journals : the newer the journal is (some were created in the 1950, some in the 1960, some in the 1970…), the larger is the frequency of first names. I also looked at the “prize for the young author” (prix du jeune auteur, best graduate paper): articles written by “young” sociologists use first names at a much higher frequency than articles written by other sociologists.

Who gets a first name?

Because first names are used as marker of familiarity and as marker of hierarchy, it is crucial to understand who gets a first name in the sociological literature. I looked closely at 123 articles published in 2010. 58 articles do not use any pseudonyms (purely quantitative article, purely theoretical articles, or article about historical individuals: Mao Zedong, Charles de Gaulle…). 65 articles refer to individual actors, and among those articles, 33 are using first names.

  1. Surveyed people (interviewees, people met during fieldwork…) getting first names are: “genitally mutilated migrant women”, “farm workers”, “supermarket cashier”, “students”, “women”, “homeless people”, “pupils”, “migrants”, “civil servants”, “young women”, “musicians”, “campaigner / political canvasser”. Very often, those people have very little power.
  2. Surveyed people without a first name are: “high class bourgeois”, “writers”, “supervisors”, “wine-grower”, “high ranking official in the European commission”, “head of service”, “veterinarian”, “engineer”, “manager”, “senior citizen”, “activist”… Mostly, those are people in a power position, often presented as male (or in the French grammatical male formulation: “les ingénieurs”).

In 15 articles, the authors used first names for some surveyed people, and another reference for the other surveyed people. The more power someone has, the less likely he [rarely she] is to get a first name. On the same page, the blue collar workers is assigned a first name, the manager gets “the manager”; children have a first name (“Léa”) parents get a name (“Madame Dupont, la mère de Léa” : “Mrs Dupont, mother of Léa”)

Sociologists (almost) never write that they used first names to refer to people with whom they used first names during their fieldwork. Naming is a “a staging of the methodological self” (une mise en scène de soi): the use of first names to refer to the little guys shows “whose side we are on” (we are close to the little guys, whom we refer to by a first name, we exhibit a distance with the upper class, whom we refer to by a title). But as a consequence domination always appears disembodied: domination is always performed by “managers”, “head of services”, never embodied in a “Jean-Luc”.