Categories

Archives

Billet

Le deuxième prénom et la mention « très bien »

Billet publié le 24/06/2019

Entre 2012 et 2018, 9,64% des candidates et candidats au bac (général ou techno) ont obtenu la mention “Très bien”. Ce fut le cas de 8,92% des candidats et candidates qui n’avaient qu’un seul prénom, et 10,5% des candidat.e.s avec 2 prénoms ou plus. Un écart de 1,5 points. Ou 17% en plus. Ou un ratio de 1,17..

Bien entendu, ce n’est pas le prénom en lui-même qui joue : les copies sont anonymes. Et le second prénom est le plus souvent invisible : de qui connaissez-vous tous les prénoms ? Mais la probabilité d’avoir plusieurs prénoms n’est pas aléatoirement répartie sur l’espace social. Pour dire bref, les parents du haut de l’échelle sociale donnent plus fréquemment plusieurs prénoms à leurs enfants. 40% des Jessica ont plus d’un prénom, c’est le cas de 59% des Apolline. Et c’est une pratique à laquelle n’ont pas souvent recours les immigrés d’Afrique du nord (ou leurs descendants ?) : Seuls 10% des Yassine ont plus d’un prénom.

Cependant, l’effet associé aux prénoms multiples n’est pas restreint aux classes supérieures, bien au contraire.

Comme le montre le graphique suivant (restreint aux prénoms les plus fréquents), « l’effet » du prénom multiple est plus “fort” pour les prénoms des candidats qui ont peu de mention Très bien… mais c’est aussi parce que passer de 3% à 4% c’est un ratio de 1,33% en plus, alors que passer de 15% à 17%, c’est à peine un ratio de 1,15. [On pourrait regarder la différence : et là, on verrait que « l’effet » est de 0,5 points en plus quand les candidats ont 3% de mention TB et d’environ 1 points quand ils (et elles) ont 10% de mention… pour retomber à 0,5 points autour de 20% de mention TB.

prénoms multiples
cliquez pour agrandir

Ce graphique est construit en prenant en abscisse la proportion de mention TB pour les candidats n’ayant qu’un seul prénom, et en ordonnée j’ai représenté le rapport entre cette proportion et la proportion de mention pour les candidats ayant plus d’un prénom. Un exemple : Lina : 9,8% des “Lina tout court” ont une mention TB, mais c’est 15,4% quand elles ont plus d’un prénom. D’autres prénoms ressemblent à Lina : Adam, Yassine, Anissa, Sofiane, Myriam, Sonia… où la présence d’un second prénom multiplie le taux d’accès à la mention “Très bien”. Les « Anissa-avec-un-second-prenom » ne sont pas tout à fait comme les « Anissa-tout-court » (elles préparent un peu plus souvent un bac S, et leur second prénom, assez souvent, n’est pas Aïcha mais Claire ou Aurore) : elles n’ont pas les mêmes parents.

On sait que la proportion de candidat.e.s obtenant la mention “Très bien” diffère suivant les prénoms. Jennifer a moins de mention qu’Adèle. Et une Adèle qui aurait comme second prénom Jennifer ? Ou une Jennifer qui aurait comme second prénom Adèle ? Est-ce que le fait d’avoir un second prénom est toujours associé à un surplus de mention «Très bien»?

Dans le graphique suivant, pour les prénoms les plus fréquents, je différencie les seconds prénoms. Prenons Anissa. Trois cas se présentent : 1- son second prénom est un prénom qui (quand il est en première position) est associé à une proportion plus faible de mention « Très bien » qu’Anissa (1,2 fois moins), 2- son second prénom est un prénom qui est associé à une proportion presque égale, et 3- son second prénom est un prénom qui est associé à une proportion bien plus importante de mention très bien (1,2 fois plus). [Je laisse de côté les seconds prénoms qui ne sont jamais présents en première position.]

prénoms multiples, bac
cliquez pour agrandir

On ne voit pas de différence liée au type de second prénom quand la proportion de mentions TB est faible ou élevée. Mais on voit des différences entre 7 et 15% d’accès à la mention. Là, (pour dire bref, et en prenant un exemple fictif) «Camille Cindy», «Camille Chloé» et «Camille Adèle» vont avoir des proportions variées d’accès à la mention : si 10% des “Camille tout court” accèdent à la mention TB, c’est le cas de 9% des “Camille Cindy”, 11% des “Camille Chloé” et 12% des “Camille Adèle”.

Si l’on fait l’hypothèse que les parents, en choisissant un prénom pour leur enfant, cherchent à indiquer quelle place ils occupent dans l’espace social, alors ces mêmes parents se servent aussi du second prénom pour indiquer une position un peu plus précise. Ou alors on peut penser que le choix du prénom est avant tout le résultat d’une lutte entre parents pour imposer un choix individuel : le second prénom alors est le prénom “perdant” : « Il voulait Adèle, mais c’est moche, Adèle. Je préfére Lina. On a mis Adèle en deuxième. ». Mais sans information sur les deux parents, difficile d’aller plus loin.

3 commentaires

Un commentaire par Marion (avec un seul prénom) (24/06/2019 à 11:31)

Merci pour cet article stimulant – comme toujours – !

Deux réflexions à rajouter aux hypothèses finales :
1- L’existence de coutumes attachées à des croyances religieuses (ex : Marie comme deuxième prénom chez les catholiques pratiquants)
2 – Le poids des usages familiaux (l’aîné/e récupère le prénom des grands pères/mères, puis les arrières-GP/GM pour le deuxième…)
–> Ça éloigne d’un pur ” “choix” ” du 2ème prénom s’il est en partie pré-déterminé !

(Pour explorer la diversité des logiques parentales, je propose des entretiens quali dans un bureau de déclaration de maternité :D)

Un commentaire par Baptiste Coulmont (24/06/2019 à 14:48)

Oui, il y a des usages différents (“Marie” : http://coulmont.com/blog/2014/04/09/marie-marie-marie/ est en effet un prénom secondaire très fréquent chez certains).
Par ailleurs oui, les prénoms secondaires sont souvent des prénoms transmis (portés par des cousins, des tantes, des grands-parents). Je pourrai contrôler les choses en ne gardant que les prénoms fréquents après 1985, pour n’étudier que les bachelier.e.s qui ont deux prénoms à la mode.

Un commentaire par Anna Perry (28/06/2019 à 16:13)

Le choix du deuxième et du troisième prénom pour nos enfants était motivé par le désir de leur donner les prénoms de proches (ma mère, mon oncle…). Autour de moi c’est assez fréquent.