Archives de la catégorie : 'cartographie'

Espace social

Les sociologues ont l’habitude de proposer des représentations synthétiques de la société, présentant souvent des analogies avec la cartographie. L’expression d’espace social vient renforcer ces représentations. Pyramides, “modèle du feu de camp”, échelles… positionnent les groupes sociaux relativement les uns aux autres, la proximité spatiale entre groupes — sur la feuille de papier — représentant une proximité sociale.
L’espace social le plus connu — des sociologues de ma génération — est sans doute l’espace bourdieusien, structuré autour de deux formes de capitaux, le capital culturel et le capital économique. Les analyses factorielles ponctuant — par exemple — Homo Academicus en sont l’illustration typique. Mais ces expressions savantes sont-elles celles des étudiants ?
L’un de mes collègues, Charles Soulié, a pris l’habitude de demander aux étudiants, en début d’année, de dessiner la société : “Si vous aviez à dessiner la société, quelle figure feriez-vous ? Pouvez-vous la dessiner, puis y placer votre famille ?” J’ai repris cette question avec enthousiasme cette année, pour une classe de première année de Licence de sociologie, à l’université Paris 8.
Dessiner la société
Le premier dessin est complexe. Il est expliqué ainsi par son dessinateur : “Au centre l’idée de nation, et, gravitant autour, les personnes qui vivent dans ce pays et ayant des interactions plus ou moins importantes”. La sociologie proposée est réticulaire, mais laisse une place à une “canopée” macrosociale, un horizon des valeurs (ici la nation, mais probablement sans aucune visée nationaliste). Granovetter + Luckmann/Berger.
Immédiatement à droite : plusieurs nuages… “La société est vaste et hétérogène” écrit son auteur. Aucun principe ne semble la structurer.
En dessous, le triangle découpé propose une description classique d’une société hiérarchisée, et, si l’on suppose que les aires sont proportionnelles à la population… l’idée que les classes ou milieux populaires sont plus nombreux que les élites. Comment l’auteur explicite son dessin : “La société est constituée de personnes intégrées et d’autres moins, de personnes “riches” [guillemets dans le texte] et d’autres moins. Les riches et très bien intégrés se situeraient en haut”… Plusieurs principes de structuration dans ce dessin… qui luttent pour entrer dans la pyramide.
Sous la pyramide, un arbre : “ses branches qui montent au ciel peuvent bien représenter les élites de notre société. Puis le tronc, la classe moyenne. Et enfin les racines que l’on entrevoit parfois, la classe ouvrière”.
Dernier dessin, en bas à gauche : “la société est composée de groupes d’individus, avec certains exclus”. Les exclus sont situés hors des frontières du nuage de point.
Cette cartographie sociale m’aide à saisir que les descriptions hiérarchiques et relationnelles entre groupes sociaux ou “professions et catégories socioprofessionnelles” sont peu connues… alors qu’elles me paraissent naturelles.

Ailleurs: Les Cartes mentales d’un professeur de lycée (géographie). Une Carte des grèves sur EspacesTemps.net. Dans la revue Mappemonde : Cartes mentales du bassin de Genève.
Mise à jour : un passage en revue des représentations graphique de l’espace social chez SOS S.E.S.

Les agences d’intérim industriel

Ce matin, dans le New York Times, un article sur les Google Maps Mashups, à savoir, en bon français, la réunion des facultés cartographiques du Grand Oracle Omniscient Gardien des Longitudes et de l’Elévation [dit G.O.O.G.L.E.] et de données externes :

the Web mapping revolution began in earnest two years ago, when leading Internet companies first allowed programmers to merge their maps with data from outside sources to make “mash-ups.” Since then, for example, more than 50,000 programmers have used Google Maps to create mash-ups for things like apartment rentals in San Francisco and the paths of airplanes in flight.
source : With Tools on Web, Amateurs Reshape Mapmaking

Après avoir, récemment, utilisé les services de mapbuilder pour cartographier les établissements scolaires de Paris (voir ce billet), voilà que j’y reviens, avec un mashup des “agences d’intérim industriel” de la région de Chicago, en appui au travail de doctorat de Sébastien Chauvin, “Agences de travail journalier et mouvements sociaux de travailleurs précaires à Chicago”.
agences d’intérim industriel - officiellement baptisées de day labor
Cliquez pour zoomer… (attention - Safari sous OS X peine un peu), la carte complète est sur http://coulmont.com/chauvin.html

J’ai utilisé la même méthode qu’avec les écoles parisiennes mentionnées plus haut : à partir d’une liste d’adresses au format EXCEL, mapbuilder géolocalise et crée une googlemap. Ensuite, il est possible de décorer à sa sauce : par exemple, ici, la majorité des agences est en rose-transparent, ce qui permet de différencier les agences proches les unes des autres. Cette carte n’a, ici, qu’un but d’illustration, mais les connaisseurs de Chicago, qui s’amuseront à zoomer et à voyager sur la carte, reconnaîtront des différences entre quartiers : le “South Side”, dans son acception large, au sud de la E ou W 26th st., est vide d’agences. D’autres quartiers semblent bien mieux fournis.
Il manque à cette carte quelques calques, représentant par exemple les frontières des différents quartiers de Chicago et leur composition raciale. Je n’ai pas encore compris comment ajouter rapidement les données du recensement (c’est possible avec Google Earth, mais plus difficile avec Google Maps, apparemment).
Celles et ceux que les agences d’intérim industriel passionnent ne manqueront pas d’assister à la soutenance prochaine de la thèse de Sébastien Chauvin, où seront révélés tous les mystères qui demeurent…

Les écoles à Paris - les sex-shops à Paris

Dans trois jours, la Commission des affaires sociales du Sénat examinera l’amendement au projet de loi sur la protection des mineurs interdisant l’installation des sex-shops à moins de 200m des établissements scolaires. J’ai eu l’occasion d’en parler auparavant, et de signaler l’évolution juridique que cet amendement représente.
Mais ce qui m’intéresse est d’essayer de comprendre ce que représente cette zone d’exclusion autour des établissements scolaires. J’ai décidé de me concentrer sur Paris. On trouve, pas facilement, mais en cherchant un peu, une liste des établissements scolaires maternels, primaires et secondaires sur internet, avec leur adresse postale. La liste n’est pas complète, je n’ai trouvé que 930 établissements. Une fois convertie en table, cette liste peut être “géocodée” à l’aide de googlemaps [il y a plusieurs solutions : soit utiliser cet exemple de HTTP geocoding qui nécessite PHP 5 et mysql, soit utiliser http://www.mapbuilder.net/]. Le géocodage consiste à transformer les adresses postales en coordonnées “latitude-longitude”. Ca a l’air simple, mais j’y ai passé plusieurs heures. Inutile de préciser que des solutions payantes et plus rapides existent, mais je n’y ai pas accès de chez moi.
Il est alors possible de générer une googlemap des établissements scolaires parisiens :
Ecoles a Paris
La densité faible d’écoles dans les seizième et septième arrondissements m’étonne : soit ma liste de départ est erronée, soit je n’ai que les établissements publics et pas les établissements privés. Mais je pense que cela ne remet pas en cause ce que je cherche à montrer.
Car ce qui m’intéresserait serait de pouvoir montrer que ce nouvel amendement aura pour conséquence l’impossibilité d’implantation de tout nouveau sex-shop à Paris. Ou alors de ne laisser libres que certains petits quartiers, comme pourrait le montrer cette carte fictive :
Carte fictive - 200m ecoles
L’on se retrouverait alors avec un résultat pervers : les députés et sénateurs contribueraient, par leur action, à la concentration des futurs magasins dans certaines zones, de petits réduits d’immoralité.
Plus généralement, ce “zonage inverse” est bâti sur l’établissement de zones protégées autour des écoles, que l’on pourrait sans doute appeler des zones morales. Dans la tradition de sociologie urbaine de l’Ecole de Chicago, l’étude de telles zones revêt son importance, mais est moins centrale, finalement, que l’étude des zones “démoralisées” ou vues comme telles — zones pauvres, quartiers noirs, quartiers de prostitution, ghettos. Et ces zones démoralisées naissent a priori du rassemblement de personnes partageant les mêmes caractéristiques.
Avec ce que je cherche à montrer, le processus est un peu différent : c’est la moralisation forcée de certaines zones urbaines qui donnerait naissance aux quartiers “rouges”, et pas le partage de caractéristiques essentielles.
Reste, bien entendu, à souligner, en conclusion, que je n’ai pas encore montré ce que je souhaite : je ne sais pas vraiment ce que donnera la représentation spatiale de l’interdiction, à moins de 200m des écoles, des magasins vendant des “objets pornographiques”.
 
Sur les sex-shops, je rappelle l’existence, encore virtuelle de Sex-shops, une histoire française (sortie le 20 avril 2007)…

Mise à jour (lundi 10h30 et mardi) :
Deux cents mètres de rayon représentent une distance moins importante que ce que j’imaginais — du moins à l’échelle de Paris. Voici donc une première cartographie représentant la zone de 200 mètres autour des écoles :
Carte version 01 - 200m ecoles
Si mes calculs sont bons, et si mes sources sont bonnes (ce dont je ne suis pas certain), il restera aux sex-shops “plein” de place où s’installer, du moins à Paris… En effet, les parcs et jardins (Rivoli, Luxembourg, Monceau, Buttes Chaumont…) restent libre. Les gares et voies ferrées aussi (Nord du 18e arrondissement, Est du 17e arr., …). Les “grands établissements publics” (ministères dans le 7e, Tour Eiffel) ainsi que les zones de bureaux seront fortement accueillants !
Carte version 01 - Les Ecoles et leurs deux cents mètres [au format PDF].

Des commentaires ?

Homosexualité et géographie

L’intérêt académique des géographes français pour les espaces homosexuels est récent. Et je ne saurais dire les raisons de ce désintérêt. Les possibilités d’objectivation étaient peut-être jusqu’à présent réduites. Par comparaison, l’étude de Manuel Castells et son équipe sur le San Francisco gay du tout début des années 1980, dans The City and the Grassroots, s’appuyait sur toute une série d’indices, faisceaux couvergents ou non : agents immobiliers, analyse des votes se portant sur les candidatures d’hommes politiques gays, annuaire des commerces homosexuels, ou des associations gaies et lesbiennes, presse communautaire… L’étude portant sur les formes d’organisation communautaires, les lieux de “consommation” (ou d’interaction) sexuelle anonyme n’étaient pas au centre.
Emmanuel Redoutey - Paris Gay - Carte - Revue Urbanisme numero 337L’objectivation par le commerce, aujourd’hui, est un des angles les plus fréquents. Emmanuel Redoutey, dans un article de 2004 [Emmanuel Redoutey, “Le Marais à Paris, un quartier gay ?”, Urbanisme, n°337, 2004, p.20-23.], écrivait par exemple que :

En plus de l’investissement résidentiel, c’est une rapide floraison d’établissements commerciaux qui enclencha véritablement l’homosexualisation du quartier […] Autour de ces lieux ouverts sur l’espace public, une vie homosexuelle plus voyante va ainsi monopoliser le paysage urbain […]

Marianne Blidon, dans un article récent, insiste sur la variabilité des “espaces gays” produits par des procédures d’objectivations diverses :

[S]elon l’échelle utilisée et selon le support (la carte, la photographie ou l’observation), les formes spatiales divergent. […]
À la forme des établissements commerciaux précisément délimitée par la carte à l’échelle de la ville s’oppose la forme des itinéraires beaucoup plus contrastée et complexe.

Marianne Blidon - Paris Gay - Carte - 2006Visibilité paradoxale, donc, de l’homosexualité géographique. Outre les articles de Redoutey (qui analyse le Marais comme le sommet d’un “cône de visibilité” et Blidon), l’on retrouverait la même opposition entre visibilité et invisibilité chez Boris Grésillon [Boris Grésillon, “Faces cachées de l’urbain ou éléments d’une nouvelle centralité ? Les lieux de la culture homosexuelle à Berlin”, L’Espace géographique, 4/2000, p. 301-313] ou dans un article tout récent s’intéressant à Bruxelles [Chloé Deligne, Koessan Gabiam, Mathieu Van Criekingen et Jean-Michel Decroly, “Les territoires de l’homosexualité à Bruxelles : visibles et invisibles”, Cahiers de géographie du Québec, vol. 50, n°140, septembre 2006, 135-150.]
Dans ce dernier article, Deligne et al. écrivent que « [l]a concentration des manifestations les plus visibles de l’homosexualité (par exemple les bars ou associations) au centre-ville, dans le quartier Saint-Jacques en particulier, ne peut masquer une diffusion spatiale à la fois plus large et plus hétérogène d’autres types de territoires homosexuels moins directement visibles dans l’espace urbain. »
Il me semble que cette mise en lumière de l’invisibilité gaie permet plusieurs choses : d’abord de s’opposer à l’idée d’une “invisibilité lesbienne” qui a souvent été extraite des travaux de Castells, et ensuite de relier ces études sur des mobilisation collectives réussies (celles relatives aux constructions communautaires et identitaires) aux études portant plus spécifiquement sur les comportements homosexuels (sans support identitaire). Enfin, porter son regard vers les formes invisibles permet de différencier le monde homosexuel :

L’analyse du cas bruxellois nous permet également de suggérer qu’à la structuration d’un quartier commercial gai correspond également une certaine segmentation sociale des milieux homosexuels. En effet, la consommation occupe une place centrale dans la fréquentation de ce quartier. Or cette consommation permet d’affirmer des différences sociales par le double jeu des différences de revenus et de l’affirmation de modes de consommation différenciés.

Il en va de même chez Stéphane Leroy [”Le Paris gay. Eléments pour une géographie de l’homosexualité”, Annales de Géographie, n°646, 2005, p.579-601], qui parle d’une “géographie invisible des lieux de rencontres anonymes” :
Stephane Leroy - Paris Gay - Carte - Annales de geographie - 2005

L’analyse des espaces créés ou appropriéts par les gays et les lesbiennes révèle, à côté du nécessaire quartier-vitrine du Marais, une géographie aux centralités multiples, réticulaire et partiellement invisible

Pour aller plus loin et lire en entier les articles que je ne fais qu’effleurer ici :
Marianne Blidon, “Entre visibilité et invisibilité, les formes spatiales gays dans la ville”, dans La forme en géographie (2006) 59-63. Version en ligne : http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00118542/en/
Chloé Deligne, Koessan Gabiam, Mathieu Van Criekingen et Jean-Michel Decroly, “Les territoires de l’homosexualité à Bruxelles : visibles et invisibles”, Cahiers de géographie du Québec, vol. 50, n°140, septembre 2006, 135-150. Version en ligne PDF : http://www.cgq.ulaval.ca/textes/vol_50/no_140/02-Deligne.pdf
Boris Grésillon, “Faces cachées de l’urbain ou éléments d’une nouvelle centralité ? Les lieux de la culture homosexuelle à Berlin”, L’Espace géographique, 4/2000, p. 301-313
Stéphane Leroy, “Le Paris gay. Eléments pour une géographie de l’homosexualité”, Annales de Géographie, n°646, 2005, p.579-601
Emmanuel Redoutey, “Géographie de l’homosexualité à paris, 1984-2000″, Urbanisme, n°325, 2002, pp. 59-63
Emmanuel Redoutey, “Le Marais à Paris, un quartier gay ?”, Urbanisme, n°337, 2004, p.20-23.

Amusons-nous

Dans un article consacré aux frontières de l’Europe, le journal Métro s’emmêle les pinceaux… Et pourtant, ils ont l’air sûrs d’eux : la Slovénie aurait bien une frontière avec l’Ukraine, et, mieux, l’Union européenne serait “satisfaite de ses nouvelles frontières” :
Les frontieres difficiles
Je pense que la Hongrie aurait quand même un petit problème avec cette solution…
carte europe centrale

Géographie des sex-shops toulousains (1970-1976)

Dans un mémoire de master de géographie, Marc Skerrett propose une histoire de l’implantation des sex-shops à Toulouse (et plus largement dans le midi), entre la fin des années 1960 et la deuxième moitié des années 1970. Les travaux portant sur ce type de magasins sont bien trop rares, et le travail de Skerrett est fort éclairant.
Son propos est centré sur la constitution d’un espace marchand, et il tient, tout au long de son travail, les deux dimensions d’une géographie sociale du commerce sexuel.
Il souligne un mouvement que je n’avais pas saisi aussi profondément dans mes recherches, le passage d’un premier moment, autour du début des années 1970, où les sex-shops s’appuient sur un discours sexologique généraliste popularisé autour des années 1968, sur la norme de “l’orgasme idéal” (mise en lumière par Pollak et Béjin) : finalement sur un “devoir de plaisir” qui s’adresse à toute la population. Il s’appuie pour affirmer cela sur un faisceau de sources (entretiens biographiques avec un des pionniers, analyse des publicités dans la Dépêche du Midi, interprétation de la localisation des premiers magasins). Pour attirer un large public et valider leur “prétention à un large degré de généralité”, les premiers sex-shops s’installent dans des rues passantes, au centre de la ville — centre de la cité, le personnel commercial est plutôt féminin, et les références les plus légitimes. Le “pionnier” s’explique ainsi :

« Moi, j’ai réfléchi avec d’autres personnes à Toulouse, on en avait parlé, on m’a dit, mais les sex-shops, ça a un grand avenir parce que l’idée des gens de 68, c’était de faire évoluer l’humain, apprendre aux gens à faire l’amour de façon à ce qu’ils soient plus heureux (…). Et alors, il y a un type ici que je connaissais bien, il m’a dit, il va falloir acheter des boutiques très grandes, (en) plein centre-ville et tu auras des vendeurs ou des vendeuses en blouse comme dans une pharmacie et on vendra des produits comme ça… »
source : Marc Skerrett, La genèse territoriale d’une «industrie du sexe» : le cas des sex-shops à Toulouse, mémoire de master 2 de géographie, Université Toulouse II Le Mirail (Institut de géographie D. Faucher), octobre 2006

Skerrett analyse alors la concentration progressive autour des quartiers chauds comme un abandon de cette volonté de généralité : c’est “l’effritement du rayonnement global au profit d’une inscription locale”. Le discours sexologique est tourné en ridicule, la spécialisation se fait par préférence sexuelles, la clientèle ciblée est dorénavant masculine. “Les sex-shops n’appartiennent plus formellement — dès le milieu des années 1970 — au parcours initiatique du couple mais se présentent comme une chasse gardée masculine. (…) Au lieu d’attirer “la” clientèle au chant des sirènes de la libération sexuelle, le sex-shop a ciblé “une” clientèle plus spécifique…” (source : Skerrett).
Mais plus qu’un “repère conventionnel des quartiers chauds”, les sex-shops contribuent à la constitution de ces quartiers, autour de lieux de prostitution, de bars ouverts tards, de cinémas pornographiques — à la durée de vie courte –, de gares routières ou ferrovières… La tendance existe de considérer ces “quartiers chauds” comme intemporels. Il me semblent que leur constitution est en permanence renouvellée, qu’ils ne sont jamais assurés de rester chauds bien longtemps.

[Note : Tout comme, l’année dernière Irene Roca avait eu vent de mes travaux grâce à Monsieur Google, Marc Skerrett est tombé sur un stade initial de mes recherches avec l’aide du moteur de recherche susmentionné. Deux exemples, s’il en fallait encore, de l’intérêt des “prépublications” sur internet, et des blogs, pour la recherche en sciences sociale…]
[Mise à jour : le billet a été remarqué par rezo.net. Les visiteurs voudront peut être lire les souvenirs d’une vendeuse de sex-shops (vers 1972) ou se renseigner sur l’image des sex-shops dans les dessins de presse de 1971 (ou en 1970, ou encore lire la première préhistoire des sex-shops…]

Synthèse des données sociales à Paris

L’APUR (association parisienne d’urbanisme) propose une étude de synthèse sur Paris. Une mine synthétique pour tout étudiant !
Obèses à ParisLes données ne sont pas extraites d’enquêtes propres de l’APUR mais de l’INSEE, du rectorat, de la DARES… Comme cette carte des enfants obèses des écoles de Paris.
Certaines autres données, sur le logement par exemple, comme la carte des foyers de travailleurs migrants, proviennent directement de l’APUR.
L’ensemble permet de se faire une idée rapide des différences sociales remarquables à Paris : au 16e s’oppose le 19e ou le 20e (par exemple en terme de lieux insalubres), au centre s’oppose les arrondissements extérieurs (par exemple en terme de nombre de commerce ou de “part des familles”).

Mise à jour

Quelques changements proches sur ce blog pourraient “casser” les fils RSS et ATOM et modifier leur adresse (il faudra se réabonner et vérifier manuellement…), mais devraient laisser entiers les “permalinks”.
mise à jour du 31 juillet : Apparemment, ça fonctionne plus ou moins normalement (formulaire de recherche, archives mensuelles par ordre chronologique, gestion du “hors blog” avec wordpress). Vous pouvez commenter si c’est cassé…

L’Erouv de Saint-Brice

Un article d’une Agence de presse israélienne datée du 15 janvier 2006 attira récemment mon regard :
Une première en France : Un « Erouv » bientôt installé à Saint Brice !

à l’instar de Philadelphie dont le Maire John Street a signé l’accord pour que sa ville ait son propre « Erouv », une petite localité de la banlieue Nord de Paris, située entre Sarcelles-le- village et Montmorency, un petit bourg d’environ 13 000 habitants dénommé Saint Brice vient, par la voix de son Maire Alain Lorrand, d’accepter l’installation d’un « Erouv » dans la ville.
[…]
Cet évènement exceptionnel et unique en France, est dû à l’obstination d’un Président de Communauté, François Sitruk, de son rabbin Joseph Touitou et de son équipe, qui mettent tout en œuvre pour réaliser les objectifs qu’ils se sont fixés.

Qu’est-ce qu’un érouv (parfois translittéré érouve) ? C’est un un dispositif talmudique qui permet de transformer un espace public en extension d’un espace privé où il est permis aux juifs orthodoxes de porter certaines choses (clefs, livres…) ou d’utiliser certains objets (fauteuil roulant…). A New York et à Montreal, et ailleurs aussi, l’installation d’érouvim a causé de nombreuses polémiques : voir ce billet, et cet autre billet.

Assez rapidement, la presse locale (notamment La Gazette du Val d’Oise) mentionne cette innovation (il n’y a pas d’érouvim urbains en France à part à Strasbourg). Le Parisien, dans son édition du Val d’Oise, mentionne aussi ce qui devient rapidement une affaire :

La ville entourée d’un fil pour le shabbat ?
Emeline Cazi
ET SI Saint-Brice était ceint d’un fil de nylon pour faciliter la vie des familles juives le jour du shabbat ? La communauté juive de la ville envisage sérieusement la question. […] Une mère d’enfant en bas âge reste chez elle faute de pouvoir pousser le landau. Tendre un fil de pêche autour de la commune pour créer un « erouv » (du nom de l’espace clos ainsi formé) permettrait aux juifs de se retrouver dans un domaine privé et donc de circuler librement. « Il n’est pas question de créer un ghetto ou d’élever une muraille autour de la ville, précise d’emblée François Sitruk, président de la communauté juive de Saint-Brice et premier vice-président du consistoire, mais de tirer un fil entre les poteaux électriques. »
Les autorités religieuses se penchent sérieusement sur le sujet.
Rien n’est fait, rien ne sera peut-être jamais fait mais la question est soulevée et les autorités religieuses se penchent sérieusement sur le sujet. Pas plus tard que la semaine dernière, deux grands rabbins du tribunal rabbinique parcouraient Saint-Brice pour en étudier la faisabilité. François Sitruk et le rabbin Touitou attendent l’avis du rabbinat avant d’en faire la demande officielle au maire.
[…]
« Mais c’est loin d’être fait, tempère le maire, Alain Lorand. La question m’a été posée au cours d’une discussion privée. J’ai répondu pourquoi pas si cela peut faciliter la vie des familles. Mais vu les débats que cela suscite… » Les réactions sur Internet sont vives, les propos parfois virulents. Les uns criant au scandale, les autres répliquant « qu’après tout cela ne dérange personne ».
[…]
De l’autre côté de la nationale, à Sarcelles, là où vit l’une des plus importantes communautés juives d’Ile-de-France, on observe l’avancée du dossier avec attention. Car certains imaginent déjà un « erouv » autour du Grand Ensemble.

Le site antireligieux atheisme.org s’en fait l’écho :

maginons une microsociété où une des règles de vie consiste, certains jours, à ne pas transporter des objets depuis son domicile vers le domicile public ou l’inverse. Interdit, c’est comme ça et on ne discute pas. La mesure est, on le comprend bien, fort handicapante et certains plus malins que d’autres ont, avec une autorité empreinte d’un mysticisme obscur, inventé un stratagème pour s’en affranchir : il suffit de délimiter un espace avec des poteaux d’au moins quarante centimètres et de les relier, à leur sommet, par un fil métallique.

On remarque assez facilement l’embarras des atheistes.orgs, qui considèrent apparemment que “Saint Brice” est OK, mais qui considèrent l’érouv non pas comme un affaiblissement religieux, mais comme un redoublement pervers de la croyance. Au contraire, des Juifs très orthodoxes vont pouvoir considérer l’érouv comme un affaiblissement impossible des contraintes de vie réglée que demande la Halakha (c’est ce qu’on observe à New York notamment, où le principal conflit est inter-juif, entre les partisans d’érouvims synagogaux et leurs opposants).

Des athées militants, l’on passe rapidement, sur internet, à des sites de presse alternative mais aussi à un site pas vraiment philo-juif (http://quibla.net/protocoles2006/protocoles-erouv.htm), qui, dans une rubrique intitulée les “Protocoles des Fous de Sion” déclare qu’ “une muncipalité française du Val d’Oise (département 95) vient de déclarer que son territoire est sous Erouv : désormais les 13 000 habitants vivent sous une loi juive, alors qu’il n’y a que 700 familles juives dans la commune. Et la laïcité, dans tout ça ? Imaginons un peu la réaction que susciterait une décision de proclamer une commune française comme appartenant à Dar El islam !”

Face à cela, et probablement à d’autres prises de parole, le maire de Saint-Brice s’oppose finalement à l’érection de l’érouv local (en ouverture d’un conseil municipal) :

Mr le Maire tient à faire une déclaration concernant le Erouv qui a fait l’objet d’un article dans la presse avant d’aborder l’ordre du jour du conseil municipal. Il tient à démentir les propos du journaliste qui s’était avancé à dire qu’un Erouv serait installé à Saint Brice. Il explique historiquement que, dans la religion juive, des remparts (Erouv) entouraient les villes de l’antiquité. Dans le cas présent, un fil qui entourerait une ville rendrait l’espace qui est à l’intérieur clos, par conséquent permettrait aux personnes de la communauté juive de circuler librement, et notamment de porter les enfants durant Shabbat. Etant donné les problèmes communautaires actuels, le Maire déclare qu’il n’y aura pas de Erouv à Saint Brice.
source : http://www.saintbrice95.fr/ville/archives/2006/cr230206.pdf

Et dans le journal municipal, intitulé Saint-Brice, d’avril 2006, l’on peut lire :

Le maire vous informe
Lors du dernier Conseil Municipal, j’ai précisé sans équivoque qu’il n’y aurait pas de érouv (fil entourant la ville) à Saint-Brice.
Le Maire.

La journaliste Emeline Cazi, dans Le Parisien du 4 mars 2006, conclue alors l’affaire :

au vu des mails reçus, des courriers d’habitants menaçant de déménager, le maire [Alain Lorand] a coupé court à toute discussion. Hostile « à toute zizanie et aux guerres de clans », François Sitruk [”président de la communauté juive”] regrette la tournure prise par le débat. « On ne cherchait pas à gêner qui que ce soit, répète-t-il. Qui aurait été gêné par un fil de nylon accroché aux poteaux électriques, à la même hauteur que les fils de téléphone ? » Il l’avait annoncé dès le début, il s’en tiendra « à l’avis des élus de la République ».

M. Sitruk devait d’autant plus s’en tenir à la décision des autorités civiles que la validité (religieuse) d’un erouv repose sur l’accord des autorités (séculières), et qu’un acte officiel est nécessaire. (Voici un exemple d’acte officiel, la proclamation (sans valeur juridique) du président d’un comté américain autorisant la construction d’un eruv autour de l’université du Maryland.

L’érouv de Saint-Brice est donc la première affaire récente et signale, sans doute, une volonté de visibilité publique plus grande de la part, sinon d’une communauté dans son entier, du moins de certains leaders. Il y avait des érouvim [à vérifier toutefois, je ne m’appuie pas sur des sources sûres] dans les grandes villes françaises, et notamment Paris, avant la Seconde Guerre mondiale et la collaboration des autorités françaises avec le régime nazi. L’érection de nouveaux érouvim pourrait donc être comprise comme une sorte de retour à un ordre républicain (déjà en régime de séparation). Mais je doute que ce soit de cette manière que seront comprises les futures tentatives d’érouvisation.
Ces tentatives seront très intéressantes à suivre. Non seulement parce que les polémiques sont de beaux objets sociologiques, mais aussi parce que les frontières des érouvim permettent une sorte de visualisation des frontières que se donne une communauté religieuse. Comme ici cet erouv du Queens (un quartier de New York) :

L’erouv est signalé en orange.

Sur Saint Brice, le saint et évêque, voir Wikipedia.

Espaces Temps (point net)

Après avoir commis, il y a un peu moins de deux ans, un petit article sur mon dispositif talmudique préféré, l’érouv, c’est une petite, toute petite réflexion sur l’usage des cartes dans les travaux d’histoire des communautés gays américaines qui est e-publié.