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Le petit remplacement : note sur la fécondité des nobles (d’apparence)

À la fin du XIXe siècle, les bébés à particule ne représentaient que 0,4% des naissances. À la fin du XXe siècle, 100 ans après, ils représentent 0,9% des naissances. Comment expliquer cela ? Une hypothèse, c’est de dire que les “de Souza” ont remplacé les “de Rochechouart”, et qu’on n’est même plus chez nous en France, hein !
Mais il semble que d’autres hypothèses moins farfelues soient envisageables, ma bonne dame, si seulement vous étiez moins xénophobe.
Je commence par retenir les noms de famille n’apparaissant qu’une seule fois dans les naissances de la fin du XIXe siècle : entre 1890 et 1914, ces familles n’ont produit qu’un seul bébé. J’examine ensuite combien de bébés sont produits vers 1980, en comparant les noms à particule et les autres noms. La méthode est grossière, mais elle permet probablement de comparer la fécondité des descendants de noms très rares, présents en France à la fin du XIXe siècle, à celle des personnes portant un tel nom rare à la fin du XIXe siècle.

Pour être plus précis : Prenons les familles qui n’ont qu’un seul enfant à la fin du XIXe siècle, qui ont moins de 5 enfants 25 ans après, moins de 17 50 ans après et moins de 64 75 ans après. C’est une manière de retenir principalement les familles qui n’augmentent pas grâce à l’immigration mais surtout par la fécondité naturelle (en produisant au maximum 4 enfants tous les 25 ans).
7732 familles “nobles” correspondent à ce cas. Lors de la dernière période, elles ont produit 8238 enfants, soit une croissance de 1,06.
Les familles non-nobles sont plus nombreuses. Mais en fin de période, elles n’ont plus que 0,81 enfant pour chaque enfant produit à la fin du XIXe siècle. (Pour repérer cela, et avoir une idée du rapport plus élevé des nobles d’apparence, je prends 3000 échantillons de non-nobles de même taille que la population des familles à particule d’un même niveau de rareté).

rapport-patronymes
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De la même manière, comparons les familles qui, à la fin du XXe siècle, ont 2 enfants (puis moins de 9, moins de 33 et enfin moins de 129). Les “nobles” se retrouvent avec 1,6 enfants pour chaque enfant de la fin du XIXe, les non nobles avec seulement 1,3 enfants.
Un dernier exemple : les familles qui démarrent avec 3 enfants : si elles ont une particule, elles produisent en fin de période 1,9 enfant pour chaque enfant; les familles sans particules n’en produisent que 1,4. Avec 4 enfants : 1,9 pour les nobles, 1,4 pour les manants.

Dans tous les cas, les familles à particule présentes en France à la fin du XIXe siècle et très rares semblent avoir une fécondité plus importante que les familles sans particule. Ou alors elles arrivaient mieux à transmettre leurs noms (mais comment le feraient-elles ?). Est-ce parce qu’elles se trouvent, plus souvent, au sommet de l’échelle sociale et qu’elles disposent d’un patrimoine plus fourni ? Qu’elles sont plus souvent que de coutume catholiques ? Qu’elles connaissent une mortalité infantile moindre ?

Les grandes familles sont des familles nombreuses (du moins un peu plus nombreuses).

Un autre indice des différences de fécondité peut être calculé à partir de la proportion de noms qui disparaissent, qui cessent de produire des bébés.

disparition-patronymes
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80% des noms sans particule très très rares à la fin du XIXe siècle ne produisent aucun bébé à la fin du XXe siècle. Ce n’est le cas que de 75% des noms à particule aussi rares. La différence est faible, mais elle signifie que les noms à particule très rares il y a 100 ans se maintiennent mieux sur la distance : et la comparaison entre nobles d’apparence et manants d’apparence est toujours au profit des gens à particule.

Note finale : n’étant pas démographe, il est fort possible que ma lecture et mon analyse du fichier des patronymes soit une hérésie.

Les vicomtes… et les autres

Lundi, dans quelques jours (le 21 novembre), je présente à l’INED les premiers résultats d’une recherche sur la noblesse d’apparence. Dupont n’est pas du Pont :

En 1816, 100% des ambassadeurs français avaient un nom à particule, ils ne sont plus que 3% aujourd’hui. La présence d’une particule dans le nom de famille n’a jamais impliqué l’appartenance à la noblesse… et pourtant ces noms, au XIXe siècle, étaient surreprésentés au sommet de l’échelle sociale : la noblesse d’apparence avait l’apparence de la noblesse. À partir de l’analyse de listes nominatives variées (concernant le personnel politique, les anciens élèves de grandes écoles, les bacheliers, les électeurs…) cette communication étudie la lente disparition des positions sociales héritées de l’Ancien Régime, mais aussi leur rémanence (résidentielle, culturelle et politique) encore aujourd’hui. Car en 2017, Dupont (prénom Olivier) n’est toujours pas du Pont (prénoms Aymard, Sixte, Marie).

C’est à 11h30, en salle Sauvy, à l’INED.

Elle a du chien !

didierIl n’y a pas que les prénoms des bacheliers à étudier. Il y a aussi les prénoms des chiens. Certes ils révèlent, à première vue, moins de choses sur la structure sociale de notre monde. Mais ils sont loin d’être sans intérêt.

La revue Annales de démographie historique vient de publier un numéro thématique consacré à la nomination, et j’y figure avec un article, « Des prénoms qui ont du chien » que vous pourrez trouver sur le portail cairn.info ou en me contactant. Les autres articles du numéro valent la lecture : Cyril Grange y analyse l’évolution des choix des prénoms dans la bourgeoisie juive parisienne, Elie Haddad les stratégies des nobles en matières de noms de famille, Vincent Cousseau les noms donnés aux esclaves dans la Caraïbe.

Voici le résumé de l’article : À partir d’informations individuelles concernant un peu plus de 10 millions de chiens nés entre 1970 et 2012, cet article explore la nomination canine. En France, les « prénoms » donnés aux chiens sont à première vue bien différents de ceux qui sont donnés aux humains et semblent suivre des règles propres. Mais, dans de très nombreux cas, les prénoms donnés aux chiens et aux humains sont similaires, et quand les chiens reçoivent des prénoms humains, ils sont à la mode chez les chiens avant de l’être chez les humains : si frontières symboliques et frontières sociales il y a entre espèces, la « zone frontalière » n’est pas un « no man’s land », mais plutôt un « “dog-and-man’s” land ».

Namyboo… et recommander des prénoms

Pour aider les futurs parents à choisir un prénom, maintenant qu’ils peuvent choisir n’importe lequel des prénoms qu’ils aiment, il existe des livres, les conseils des grands-parents, des forums… etc. Et un site (namyboo.com) qui aide dans le processus lui-même, en permettant aux parents de dresser une liste ordonnée de prénoms sur lesquels ils s’accordent.

Si j’aime ça, j’aimerai ça

http://namyboo.com est un nouveau site permettant aux parents angoissés de trouver un prénom qu’ils aiment. Plusieurs dizaines de milliers d’individus y ont déja cherché un prénom. Le principe est simple : après avoir sélectionné des listes thématiques de prénoms, il suffit de cliquer “j’aime / je n’aime pas”, puis de classer les prénoms entre eux. Le créateur du site m’a donné accès à un extrait, entièrement anonymisé, des choix réalisés par quelques dizaines de milliers d’internautes.

On peut considérer que deux prénoms sont liés entre eux quand plusieurs personnes les ont appréciés tous les deux. C’est ainsi que “Margaux” et “Margot”, logiquement, se trouvent reliés. Mais quels autres prénoms sont appréciés des Margophiles ? et des Marceauphiles ?

reseau_prenoms-1
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Le graphique précédent – qui ne représente qu’une petite partie du réseau de relations entre prénoms – colorie de la même couleur des prénoms qui sont proches, souvent appréciés ensemble ou appréciés par des personnes qui apprécient un prénom proche (j’ai comparé avec la matrice d’indépendance pour faire ressortir les liens forts). Mathis, Dorian et Julian se trouvent dans le même groupe. Augustin, Octave et Charles dans un autre. C’est Quentin qui les relie. On voit aussi ici que Margot est plus proche de Jeanne que de Margaux.

La structure principale reste l’opposition entre prénoms de garçons et prénoms de filles : la recherche d’un prénom est avant tout la recherche d’un prénom “pour un garçon” ou d’un prénom “pour une fille”.

Un amour conditionnel

Un autre calcul est possible : regarder, pour chaque prénom, les prénoms appréciés par au moins un tiers des individus qui apprécient ce prénom. Dans le tableau suivant, on voit que plus d’un tiers de ceux qui apprécient Augustin apprécient Arthur, Jules et Louis. Mais que les fans d’Arthur préfèrent Louis et Jules à Augustin. Les appréciations ne sont pas symétriques : on peut “prédire” qu’un Augustinophile moyen aura Arthur en second choix, et aussi prédire qu’un Arthurophile n’aura pas Augustin en second choix.

prénom apprécié autres prénoms aussi appréciés
Arthur Louis; Jules; Gabriel
Adam Gabriel
Augustine Joséphine; Léonie; Célestine
Alan Liam; Maël; Léo
Milan Eden
Augustin Arthur; Jules; Louis
Guillemette Aliénor; Blanche; Suzanne
Milane Eden; Lila; Mila
Quitterie Éléonore; Alix; Domitille
Doriane Oriane; Romane; Roxane
Addison Emery; Camélia; Jamie
Adama Kobe; Ada; Enu

On peut alors dessiner le réseau des voisins de tel ou tel prénom (ici, je retiens jusqu’aux voisins d’ordre deux, les voisins des voisins). Les flèches vont du prénom initial vers le prénom aussi apprécié. Les futurs parents qui apprécient Loana n’apprécient pas tout à fait les mêmes prénoms que les parents qui sont fans de Quitterie, Amicie ou Guillemette.

voisins_conditionnels_loana-1
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Mais comme on peut le constater, un groupe de prénoms, Louise, Alice, Rose… sont des prénoms souvent “appréciés aussi”, quel que soit le prénom de départ. Ils constituent des attracteurs de choix qu’un bon système de recommandation ne devrait pas proposer – ils sont déjà dans la tête des parents.

Chez les garçons, Gabriel, mais aussi Arthur et Adam forment un tel attracteur.

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http://namyboo.com présente les prénoms dans des “silos” : par genre et par thème. Le site ne proposera pas des prénoms turcs, par exemple, si l’internaute n’a pas présélectionné ce groupe de prénoms, sauf si, par hasard, quelques prénoms “turcs” se trouvent dans un autre groupe (par exemple le groupe des prénoms donnés à Paris). Il est évident que cela structure l’expression des préférences des internautes-futurs-parents (et donc les réseaux ici présentés, qui reflètent en partie ces silos).

Habit vert et sang bleu

academie-rechercheSur le site de l’Académie française, vous pouvez faire une “recherche avancée” pour retrouver un “Immortel”. Vous pouvez chercher par “numéro de fauteuil”, par nom ou par lieu de décès… ou par titre de noblesse. Pas par sexe, parce que les Immortels n’ont pas de sexe. Ont-ils une particule ?
J’ai récupéré, et ce ne fut pas sans mal (pour l’Académie des sciences, qui a une liste bizarre et très mal formatée), les membres des cinq Académies de l’Institut de France. Voici le résultat.
Sous l’Ancien Régime, la proportion de noms à particule augmente entre le XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle. Plusieurs éléments sont à préciser : d’abord les nobles se mettent à “particuler” leurs noms, à y ajouter des particules, et les manants aussi. Précisons aussi que cet anoblissement des Académies est peut-être un signe de reconversions internes au Second Ordre avant la Révolution.
La Révolution introduit des ruptures de séries, et des difficultés de fonctionnement pour les Académies. Au XIXe siècle, période de fondation de trois des cinq Académies, la tendance globale est à la diminution de la proportion d’Académiciens à particule.
academies
Cliquez pour agrandir le graphique

Mais depuis le début du XXe siècle, et surtout depuis 1950, les différentes Académies ont stabilisé la proportion de membres à particule. Seule l’Académie des sciences voit sa proportion de nobles d’apparence continuer à diminuer (mais cette Académie est beaucoup plus populeuse que les autres). Gardons bien à l’esprit que, étant donné qu’il y a moins de 1% de noms à particule dans la population française, ces noms restent fortement sur-représentés Quai de Conti.
À l’Académie française, il reste tant bien que mal, depuis 1900, environ 6 Académiciens à particule sur les 40 en poste à un moment donné. De manière intéressante, à l’Académie des sciences morales et politiques et à l’Académie des beaux-arts, la proportion de membres à particule augmente depuis une bonne cinquantaine d’années. Les mauvaises langues diraient que, sous la Coupole, les vieilles croûtes et les vieux croûtons apprécient les noms à rallonge.

Le retournement de tendance se perçoit bien si l’on étudie la population totale des Académies (en enlevant l’Académie des sciences, pour laquelle la liste complète et précise des membres est complexe à établir) :

academies-agrege

J’ai utilisé ici une échelle logarithmique, pour mettre en évidence les évolutions « récentes » (c’est à dire depuis 1900).

Depuis une vingtaine d’année, après 50 ans de stabilisation et 150 ans de baisse continue, la proportion de noms à particule augmente. L’échantillon est petit, car les 4 Académies réunies ont 200 membres, mais l’évolution est bien perceptible.

Si vous voulez comprendre pourquoi, vous pouvez assister à l’un des prochains « Lundi de l’INED », où j’espère montrer que «Dupont n’est pas du Pont».

Notes :
(1) Merci à François Briatte pour sa collaboration… même si j’ai fini par faire du copier-coller à la main.
(2) L’Académie des inscriptions et belles-lettres, oui, ça existe vraiment.

Aristocrates de tous pays, corrélez-vous

Quelle est la présence des nobles dans les livres français ? Google Ngram permet d’estimer la fréquence de tel ou tel mot parmi l’ensemble des mots publiés la même année.
J’ai récupéré la fréquence des titres de noblesse depuis 1760 : roi (roy, reine), prince (princes, princesse(s)), etc… La corrélation est très importante : la fréquence des différents titres augmente et diminue en même temps, depuis plus de deux siècles. Et c’est aussi corrélé aux usages de “noble” (nobles, noblesse).
noble-ngram
Ces titres n’apparaissent pas avec la même intensité : “roi” est beaucoup plus fréquent que “vicomte” (que j’ai regroupé avec comte et comtesse). Passons donc à une échelle logarithmique pour rendre plus visible la corrélation :

noble-ngram-log

Une des raisons possible de cette corrélation est que ce sont les mêmes livres qui parlent de “princes” et de “comtes”, et que les livres qui ne parlent pas de “princes” ne parlent pas non plus de “barons” ou de “rois”.

Dans le détail, l’on voit bien la période révolutionnaire, qui donne lieu d’abord à une hausse importante de la fréquence des titres, puis, effet des guillotines, à une chute rapide des mêmes titres. La reprise est rapide sous Napoléon, et culmine sous la Restauration. 1830, 1848 et 1870 n’apparaissent pas aussi visiblement.

La stabilité depuis 1950 est intéressante : les titres de noblesse cessent de disparaître des ouvrages publiés en français. On peut même déceler une augmentation depuis 1980 : comment expliquer les usages plus fréquents de titres périmés, dans une société républicaine ?

Masculinités : l’homme pluriel

Il y a quelques jours se tenait à l’INED une journée d’études sur les socialisations masculines, autour d’un des derniers numéros de la revue Terrains & travaux.
Les intervenants ont discuté des formes que pouvaient prendre la masculinité… ou plutôt les masculinités. Car comme l’écrit Nicolas Journet, masculinités s’écrit désormais au pluriel. Oh, certes, on trouve souvent de la masculinité, mais, de manière croissante, aussi, des masculinités. Et c’est là — en partie — que l’étude de la féminité diffère de l’étude de la masculinité. De maigres indices, mais des indices concordants,

    Sur cairn.info

  • “masculinité” : 3085
    “masculinités” : 317
    (soit 10% des occurrences au singulier)
  • “féminité” : 5071
    “féminités” : 166 :
    (soit 3% des occurrences au singulier)
    Et sur Google Scholar :

  • “masculinité” : 20200
    “masculinités” : 2420: 12%
  • “féminité” : 32400
    “féminités” : 802: 2,5%

Masculinités est beaucoup plus souvent au pluriel que féminités, alors que c’est l’inverse pour les formes singulières de ces deux mots.

On peut sans doute dater assez précisément le dépassement des féminités par les masculinités (là encore, un indice nous est donné par la base google ngram) :

ngram-masculinites

C’est au milieu des années 1990 qu’en France, l’on invente les masculinités. L’on ne mettra “féminité” au pluriel que quelques années après, sans que cela prenne vraiment. Féminités n’est pas la version féminine de masculinités : il y a une spécificité des usages pluriels, nombreux, variés, fréquents, de “masculinités”.
L’influence majeure, sans doute, est l’ouvrage “Masculinities” de R. Connell, publié à l’origine en anglais en 1995. On voit aussi cela sur google-ngram :
ngram-masculinities
Mais dans la langue anglaise, femininities n’a jamais vraiment été utilisé, en tout cas moins qu’en français. On remarque quelques usages, probablement dérivés des “masculinités”, car quand on se met à parler des masculinités, il devient compliqué de parler de “la” féminité, mais ils sont peu nombreux.

Line ? un prénom de coiffeuse !

J’avais apprécié la lexicologie commerciale de Mathieu Garnier (@matamix). J’ai donc téléchargé les données disponibles sur infogreffe (greffes des tribunaux de commerce). Et j’ai exploré la fréquences des prénoms dans les intitulés des entreprises (dans les données de 2013). Pour des raisons d’efficacité (il y a plus d’un million d’entreprises et plus de 25 000 prénoms en usage en France) j’ai restreint la recherche aux prénoms donnés à plus de 1000 bébés en France depuis 1930. Y a-t-il beaucoup de « Maxime Coiffure » et de « Les Pâtisseries de Marie » ? Beaucoup de « Alain Bernard Consultant » ?

Le premier tableau montre que la fréquence d’apparition des prénoms dans les intitulés varie beaucoup. Les entreprises de “Conseil en systèmes et logiciels informatiques” n’utilisent pas les prénoms (à peine 3%). Alors que les salons de coiffure, oui, beaucoup. Et ce n’est pas juste à cause des franchises “Jean-Louis David”. L’opposition est visible entre d’un côté les sociétés de consulting, de gestion, d’informatique. Et de l’autre les sociétés de maçonnerie et du soin (habillement, coiffure).

Secteur d’activité Pourcentage de prénoms Nombre d’entreprises
Conseil en systèmes et logiciels informatiques 3 12181
Ingénierie études techniques 4 19260
Conseil pour les affaires et autres conseils de gestion 6 39605
Activités des sociétés holding 6 41272
Activités des marchands de biens immobiliers 7 12729
Agences immobilières 8 21148
Location de terrains et d autres biens immobiliers 9 17901
Restauration de type rapide 9 16462
Hôtels et hébergement similaire 9 15151
Commerce de voitures et de véhicules automobiles légers 9 12167
Restauration traditionnelle 10 45400
Activités comptables 10 10221
Entretien et réparation de véhicules automobiles légers 11 19570
Travaux d installation électrique dans tous locaux 12 18526
Boulangerie et boulangerie-pâtisserie 15 10775
Commerce de détail d habillement en magasin spécialisé 15 15023
Travaux de maçonnerie générale et gros oeuvre de bâtiment 16 24676
Travaux de peinture et vitrerie 16 11826
Travaux de menuiserie bois et pvc 16 14647
Coiffure 20 17434
Travaux d installation d eau et de gaz en tous locaux 21 12159
Données Infogreffes 2013, Réalisation B. Coulmont

Si l’on se penche sur les prénoms eux-même alors on trouvera Jean, Pierre, Michel, Philippe et Bernard dans les intitulés de plus de 1500 entreprises chacun. Les premiers prénoms féminins sont Marie (15e position) et Marine (20e position)… Mais Marine n’est pas toujours un prénom, c’est aussi un adjectif… Ces 40 prénoms les plus fréquents dans les intitulés commerciaux sont donc très, très, très masculins.

Prénom Nombre d’entreprises Prénom Nombre d’entreprises
1 JEAN 4534 DANIEL 917
2 PIERRE 2914 PAUL 913
3 MICHEL 2326 LOUIS 908
4 PHILIPPE 1761 MARC 886
5 BERNARD 1491 ANDRE 885
6 ALAIN 1379 CHRISTIAN 879
7 LAURENT 1344 NICOLAS 854
8 MARTIN 1193 BRUNO 820
9 PASCAL 1119 DIDIER 795
10 PATRICK 1067 VINCENT 779
11 ERIC 1067 DENIS 723
12 OLIVIER 1065 ROBERT 708
13 CHRISTOPHE 1054 GERARD 703
14 FRANCOIS 1053 STEPHANE 688
15 MARIE 1035 FRANCK 650
16 DAVID 1026 DOMINIQUE 630
17 JACQUES 1024 RICHARD 628
18 CLAUDE 978 FREDERIC 619
19 THIERRY 963 GILLES 602
20 MARINE 957 GEORGES 590
Données Infogreffe

On peut aussi mettre en rapport le nombre de bébés nés avec tel prénom et le nombre d’entreprises qui portent un tel prénom dans leur intitulé. Il devrait y avoir un rapport : plus la population d’Enzo augmente, plus le nombre de « Enzo Coiffure » ou « Enzo Consulting » devrait augmenter. C’est en effet le cas : il y a beaucoup de Michel en France, et beaucoup de « Michel Michel Maçonnerie ».

Mais certains prénoms sont sous-représentés : Il y a en France très peu de « Mohamed et Associés », de « Biscuiterie Rolande » et de « Les beaux dessous de chez Ginette ». En revanche, les prénoms Lambert, Loup, Alma, Alizé, Ben, Gaia, Neo… sont moins des prénoms que des intitulés d’entreprise. L’exemple parfait est probablement “Fleur” : qui n’est pas « Fleur Dupont, Fleuriste », mais « A Fleur de Peau, épilation ». Idem avec Franco et Urbain…

Prénoms peu utilisés pour les intitulés d’entreprise   Prénoms très utilisés pour les intitulés d’entreprise
Prénom Nombre de naissances
depuis 1930
Nombre d’entreprises Rapport   Prénom Nombre de naissances
depuis 1930
Nombre d’entreprises Rapport
1 MOHAMED 69464 2 34732   LAMBERT 1542 275 6
2 JEANNINE 144328 6 24055   LOUP 1260 171 7
3 ROLANDE 20660 1 20660   ALMA 1167 150 8
4 MAURICETTE 37708 2 18854   ALIZE 1787 191 9
5 LILIANE 99379 6 16563   BEN 1759 175 10
6 JANINE 49451 3 16484   GAIA 1196 120 10
7 TITOUAN 16050 1 16050   NEO 1664 174 10
8 CHRISTIANE 219952 16 13747   HARMONIE 2058 212 10
9 JOSIANE 118708 10 11871   FRANC 1014 94 11
10 RAYMONDE 57134 5 11427   FRANCO 2160 174 12
11 JOCELYNE 102799 9 11422   ROCH 1643 139 12
12 MICHELINE 77311 7 11044   URBAIN 1288 106 12
13 GINETTE 87742 8 10968   FLEUR 4195 314 13
14 CLAUDETTE 43114 4 10778   CRYSTAL 1033 75 14
15 JOSETTE 128881 12 10740   OLLIVIER 1053 71 15
Données Infogreffes, Réalisation B. Coulmont

Il resterait à repérer dans quel secteur d’activité les prénoms “sous-représentés” (Mohamed, Rolande…) sont fréquents. Ce que je n’ai pas encore fait.

Terminons avec les prénoms les plus fréquents par secteur d’activité. C’est souvent “Jean”. Et “Pierre” dans les métiers de l’immobilier ou ceux de la pierre (eh oui). Les Line coiffeuses ne sont pas les “Info-Line” des sociétés d’informatique. La restauration rapide fait preuve de l’exubérance la plus grande : Lou, Sam, Rose & Ben… « Lou Kebab » ? Et les coiffeuses, en effet, s’appellent Line.

Prénoms les plus fréquents dans les intitulés d’entreprise par secteur d’activité
Secteur 1 2 3 4 5
1 Boulangerie et boulangerie-pâtisserie JEAN MARIE PIERRE OLIVIER PHILIPPE
2 Commerce de détail d habillement en magasin spécialisé JEAN MARIE ROSE MARINE PIERRE
3 Entretien et réparation de véhicules automobiles légers JEAN MICHEL ALAIN BERNARD CHRISTOPHE
4 Travaux d installation électrique dans tous locaux JEAN MICHEL PHILIPPE PIERRE PASCAL
5 Travaux de menuiserie bois et pvc JEAN MICHEL PHILIPPE PASCAL PIERRE
6 Commerce de voitures et de véhicules automobiles légers JEAN MICHEL PIERRE CHRISTOPHE LAURENT
7 Ingénierie études techniques JEAN MICHEL PIERRE ALAIN BERNARD
8 Activités comptables JEAN PHILIPPE MICHEL PIERRE BERNARD
9 Travaux d installation d eau et de gaz en tous locaux JEAN PHILIPPE MICHEL DAVID ALAIN
10 Hôtels et hébergement similaire JEAN PIERRE MARIE JACQUES MARINE
11 Conseil pour les affaires et autres conseils de gestion JEAN PIERRE MICHEL PHILIPPE ALAIN
12 Travaux de maçonnerie générale et gros oeuvre de bâtiment JEAN PIERRE MICHEL PHILIPPE BERNARD
13 Travaux de peinture et vitrerie JEAN PIERRE PHILIPPE MICHEL LAURENT
14 Conseil en systèmes et logiciels informatiques LINE JEAN OLIVIER MICHEL ERIC
15 Restauration de type rapide LOU SAM ROSE JEAN BEN
16 Coiffure MARIE JEAN LINE NATHALIE SOPHIE
17 Activités des marchands de biens immobiliers PIERRE JEAN LAURENT ANDRE MARCEAU
18 Restauration traditionnelle PIERRE JEAN LOU MARIE LOUIS
19 Activités des sociétés holding PIERRE JEAN MICHEL PHILIPPE BERNARD
20 Agences immobilières PIERRE JEAN MICHEL LOUIS MARTIN
21 Location de terrains et d autres biens immobiliers PIERRE JEAN MICHEL MARTIN FRANCOIS
Données Infogreffe. Réalisation B. Coulmont

La réussite scolaire des jumeaux

Les résultats nominatifs au bac sont passionnants. On peut y lire la traduction scolaire d’inégalités sociales. Les candidats qui ont 3 ou 4 prénoms, par exemple, ont 2 points de pourcentage en plus de mention Très Bien. Les candidats ayant un nom à particule ont 6 points de pourcentage de mention Très Bien en plus. Les candidats ayant un an d’avance ou plus ont 22 points de pourcentage de mention Très Bien en plus (32% contre 10%).

Et je me suis aperçu aussi que certains candidats qui ont le même nom de famille et le même nombre de prénoms étaient de plus né le même jour et passaient le bac dans la même académie. Des jumeaux ? C’est assez probable (surtout quand ces noms de famille sont rares). Considérons-les, pour l’instant, comme des jumeaux.

La proportion de naissances gémellaires est, à la fin des années 1990, d’environ 15 naissances pour 1000 (cf un article sur les naissances gémellaires en France). La proportions de jumeaux passant le bac (général et technologique) en 2016 est de 15 pour 1000 candidats. A priori, c’est assez proche, ce qui semble confirmer que les “jumeaux” repérés à partir du trio nom-naissance-académie-(nombre-de-prenoms) sont bien d’anciennes naissances gémellaires arrivées jusqu’au bac.

Regardons comment se répartissent ces jumeaux en fonction des séries au bac (pourcentages en colonnes). J’ai du grouper les séries où les candidats sont peu nombreux, car le nombre de jumeaux est, quand même, relativement faible. L’analyse ci-dessous ne porte que sur les personnes ayant un nom de famille assez rare (j’ai enlevé les 150 noms de famille les plus fréquents pour éviter le paradoxe des anniversaires).

jumeaux non-jumeaux
BacES 26 23
BacL 8 11
BacS 50 39
TechnoAutre 7 14
BacSTMG 8 13

On repère deux choses. Les jumeaux se trouvent plus fréquemment que les autres candidats (non jumeaux) dans les séries du bac général, et donc moins souvent dans les séries du bac technologique. Et cette différence se perçoit aussi dans le détail : La moitié des jumeaux passent un bac S, ce n’est le cas que de 4 “autres candidats” sur 10.

Comment se répartissent les mentions des jumeaux et des autres candidats ? Là aussi les résultats sont intéressants. C’est à croire que les jumeaux décrochent beaucoup plus de mentions Très Bien que les non-jumeaux.

jumeaux non jumeaux
2e Session 9 14
Admis 24 30
Admis AB 29 28
Admis B 21 17
Admis TB 17 11

Alors que 11% des candidats ont une mention Très Bien, c’est le cas de 17% des jumeaux, qui ont aussi plus souvent des mentions Bien.

Les deux choses sont liées : c’est au bac S que les mentions Très Bien sont les plus fréquentes. Il faut donc examiner si, pour chaque série, cette différence se repère.

Séries et mentions
2e Session Admis Admis AB Admis B Admis TB
Bac ES
  jumeaux 10 24 31 21 14
  non-jumeaux 15 29 28 18 10
Bac L
  jumeaux 10 24 30 21 14
  non-jumeaux 15 31 28 17 10
Bac S
  jumeaux 7 19 26 23 24
  non-jumeaux 12 24 25 21 17
Techno Autre
  jumeaux 11 40 30 14 4
  non-jumeaux 15 36 32 14 4
Bac STMG
  jumeaux 15 36 35 12 1
  non-jumeaux 17 40 32 10 1
Résultats nominatifs, Bac 2016

C’est le cas. Quelque soient les séries, les jumeaux ont de meilleurs résultats au bac (un peu plus de mentions Très Bien, un peu moins de passages à l’oral).

Comment expliquer cette différence ?

  • les jumeaux ont de bons gènes de la réussite scolaire ? Bien sûr, c’est génétique tout ça.
  • les jumeaux peuvent s’épauler l’un l’autre et bénéficier d’un soutien fraternel : si Eden ne comprend pas, Loïs pourra l’aider
  • les jumeaux bénéficient d’un encadrement parental meilleur à la suite du choc lié à la naissance conjointe de deux personnes
  • les jumeaux sont plutôt issus de couples plus âgés et leur plus grande réussite est la conséquence de la plus grande intégration sociale des parents (relativement plus aisés que les parents les plus jeunes)
  • les « jumeaux » ici repérés ne sont pas de véritables jumeaux : je n’ai sélectionné que les “jumeaux” qui passaient le bac ensemble… Si, dans un couple de jumeaux, l’un a redoublé, alors aucun des deux n’est pris en compte (ce qui conduit, mécaniquement, à sélectionner parmis ceux qui réussissent). Si, dans un couple de jumeaux, l’un passe un bac général ou technologique et l’autre un bac professionnel, aucun des deux n’est pris en compte. Et l’on peut imaginer d’autres effets de sélection conduisant à ne retenir que celles et ceux qui réussissent déjà plus.

C’est à mon avis la dernière interprétation qu’il faut privilégier, dans un premier temps. Ces jumeaux à la réussite exceptionnelle sont des mirages de la sélection.

Monsieur de l’Isle

Certaines personnes, en France, possèdent un petit signe distinctif, une particule dans leur nom de famille : un “de”, un “du” ou un “d'”, voire un “des”. Moins d’un Français sur 100 en possède une.
Des indices variés laissent penser que cette particule est prestigieuse. Quand des personnes possèdent un nom à rallonge, de la forme “Coulmont de la Gastine”, un jeu identitaire est possible. Se définir publiquement comme “Coulmont” ou choisir au contraire “de la Gastine”, un beau nom de Vicomte. Il me semble que c’est souvent “de la Gastine” qui est utilisé au quotidien. Ainsi Philippe Le Jolis est-il connu sous le nom de Philippe de Villiers.
Mais peut-on trouver des preuves plus solides de ces prétentions à la distinction ?
Les demandes de changement de nom de famille, que publie chaque jour le Journal officiel, sont intéressantes. Elles sont nombreuses, mais surtout elles indiquent, du point de vue des demandeurs, une préférence. Molière l’écrivait déjà en 1662, il existe des particules de vanité :

« Je sais un paysan qu’on appelait Gros-Pierre
Qui n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre,
Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de l’Isle en prit le nom pompeux. »

C’est que la quasi-totalité des nobles titrés, en France, ont un nom à particule. Et on estime à plus de 97% la proportion des adhérents de l’Association de la noblesse française possédant une particule. Si tous les nobles avaient des cheveux verts, ce signe, même partagé par d’autres personnes, non nobles, prendrait une signification particulière. Certaines personnes se coloreraient les cheveux en vert : «C’est parce qu’il y a des gens qui veulent à toute force entrer dans la noblesse que le mécanisme de la noblesse marche», écrivait Pierre Bourdieu. Car à la différence de la caste, fermée, la noblesse accepte, avec parcimonie, les prétendants.

Je n’ai pas trouvé de demandes d’abandon de nom à particule, mais j’ai trouvé, en quelques semaines, plusieurs dizaines de demandes visant à prendre une particule. De la même manière que Monsieur Cocu demande à devenir Cossu, que Madame Crotte demande à devenir Madame Crosse, l’on va trouver des Monsieur Lagrange voulant devenir “de la Grange”, ou souhaitant ajouter “du Roy” pour devenir “Lagrange du Roy”.

Voici une liste partielle de demandes récentes, pour lesquelles j’ai censuré certaines informations :

changementdenom-particule
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