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Un enthousiasme débordant

« Par procuration, mais pas par défaut » : quelques pages qui décryptent le vote par procuration, à partir des données de l’Enquête électorale française du CEVIPOF (ENEF). Il apparaît bien comme une modalité préférentiellement choisie par des jeunes, des cadres, des diplômés du supérieur…
Mais ce que j’ai trouvé de plus intéressant, c’est le niveau d’intérêt des mandataires, celles et ceux qui reçoivent une procuration : ce sont des enthousiastes. J’imaginais, peut-être un peu naïvement, que les mandants (celles et ceux qui ne peuvent voter et qui font une procuration) étaient les plus enthousiastes (les plus intéressés par la politique en général, les plus décidés à voter, les plus intéressés par l’élection en particulier), notamment parce qu’ils doivent faire la queue, remplir un formulaire, etc… Mais non.
Mais alors pourquoi un tel enthousiasme ?

  • Voter est coûteux (en temps, en déplacement…) pour un rendement faible : que vaut sa toute petite voix individuelle ? Mais le rendement double pour les mandataires : ils sont porteurs de deux voix, la leur et celle de leur mandant. Doublement du rendement. Doublement de l’utilité de son déplacement. Création d’enthousiasme ! C’est la version pour économiste.
  • La confiance accordée par le mandant ou la mandante apporte de la satisfaction. « Vote pour Fillon. Je te fais confiance. » L’échange du secret (celui du vote) a un effet psychologique qui se traduit par une forme d’enthousiasme à l’idée de satisfaire la confiance qui nous a été faite. La version pour psychologue.
  • Le pouvoir détenu sur celle qui nous a donné sa voix pourrait aussi être une des pistes à suivre. « J’ai tout pouvoir sur cette voix. » La version libidinale.
  • C’est un effet de sélection. Face à divers choix possibles, les mandants ont sélectionné celui ou celle qui apparaît la mieux disposée à voter. « Théo BOF ? Non. Léa MOUAIS ? Non. Cléo WAOUH ? Ah oui. » On ne donne qu’aux plus enthousiastes du lot. La version à ne pas oublier.
  • L’enthousiasme préexiste, et il est même à l’origine de la procuration. « Quoi, tu n’es pas là dimanche ? Voter c’est important. En plus Mélenchon il a le meilleur programme ! Sérieusement. C’est facile de faire une procu. Ca te prendra même pas 15 minutes. Tu vois, tu télécharges et hop. T’as plus qu’à aller au commissariat. Non, c’est facile. Je t’y emmène. Là oui, tout de suite ! » La version dispositionaliste.
  • Ce n’est qu’un effet de la composition socio-démographique du groupe des mandataires : un peu plus âgés, plus “cadres sup”, plus diplômés, avec un peu plus d’enfants… que la moyenne. Si l’on compare à composition égale, il n’y a plus de débordement d’enthousiasme. L’enthousiasme n’est ici qu’un mirage. C’est la version toute-chose-égale-par-ailleuriste.

Tant d’hypothèses à tester ! N’est-ce pas formidable ?
Vous pouvez lire l’étude (sans la mise à l’épreuve des hypothèses) sur https://www.enef.fr/les-notes/

Ma vie dans l’EDP (1)

Une demi-journée par semaine, voire un peu plus, je me plonge via Big_Stat à l’INED dans l’Echantillon démographique permanent (EDP). Le but : comprendre “l’inscription ailleurs”, le fait d’être inscrit ailleurs que sur son lieu de résidence. C’est quelque chose de fréquent : cela concerne près d’un.e inscrit.e sur cinq.

Première découverte : l’EDP est découpé en “bases études”. Chaque base-étude contient l’ensemble de l’EDP, pour un millésime donné (avec les informations rétrospectives, recensements, etc…). Mais attention : les identifiants individuels de l’EDP-2012 ne sont pas ceux de l’EDP-2014. Première demi-journée de perplexité, avant de comprendre, et de tout reprendre à zéro.

Deuxième découverte : le lieu d’inscription électorale, quand ce n’est pas le lieu de résidence, n’est pas un lieu abandonné. C’est un lieu investi. Si on n’a pas été radié, c’est qu’on a encore (parfois) des attachements dans ce lieu. Une des bases de l’EDP porte sur les mariages. Et on peut regarder où se marient (en 2014) les personnes qui, en 2014 par exemple, sont “inscrites ailleurs” que sur leur lieu de résidence. Ca fait peu de monde (il faut sélectionner les individus EDP recensés en 2014, français, majeurs, inscrits sur les listes électorales, mais “inscrits ailleurs” que sur leur lieu de résidence, et qui se sont mariés en 2014). Nous partîmes 4 millions, nous arrivâmes 600.

     Femmes Hommes Effectifs
2012 27,5   19,5   600
2014 26,5   19,4   620

J’ai aussi fait le calcul pour 2012 aussi. Un quart des femmes, un cinquième des hommes (inscrits ailleurs et qui se marient) choisissent comme lieu du mariage non pas le lieu de résidence, mais le lieu de l’inscription électorale.

Alors certes, les effectifs ne sont pas énormes. Il faut que je fasse la même opération de sélection avec, par exemple, les recensements de 2008 à 2014. Il faudrait aussi que je travaille sur le lieu de résidence antérieur, ou sur les lieux d’inscription postérieurs au mariage : car le mariage est peut-être le dernier moment d’inscription ailleurs (le moment où certains arrêtent d’être inscrits chez leurs parents et où, enfin, ils s’inscrivent là où ils résident).

Viens chez moi, j’habite chez une copine…

… chantait Renaud il y a quelques années.
Cette chanson relevait, avec humour, qu’un «chez soi», c’est parfois chez un.e autre. Il n’est pas simple de saisir cette forme de résidence, mais on peut l’approcher à partir des listes électorales parisiennes. En effet, un champ, sur ces listes, donne la possibilité d’indiquer que l’on habite « chez Madame Dupont » ou « chez Monsieur Durand », que son nom n’est pas sur la boîte aux lettres, n’est pas sur d’autres documents, mais qu’on est joignable au 45 rue des Fleurs, « chez Madame Durand ».
Ces «chez» sont sur ces fichiers, explorons-les.
Ils ne sont pas nombreux : seulement 1,3% des inscrits. Mais comme il y a beaucoup d’inscrits, ça fait quand même près de 17 000 individus.
On peut voir qu’être “chez quelqu’un d’autre” est le fait des plus jeunes : Entre 19 ans et 40 ans, plus de 1,5% des inscrits ont un chez-soi chez l’autre. Plutôt des femmes, à cet âge. Mais après 35 ans, ce sont les hommes qui sont plus souvent que les femmes dans cette situation.

La proportion diminue avec l’âge, après 24 ans, à mesure qu’on se construit un chez soi chez soi.

Les inscrites qui habitent chez quelqu’un d’autre, pour la moitié d’entre elles, habitent chez un homme. Les inscrits, eux, sont près de 6 sur 10 à habiter chez une femme :

Sexe de la personne inscrite, sexe de la personne hébergeant
Sexe Autre cas Hébergeuse Hébergeur
F 5.7 43.9 50.4
M 6.3 57.1 36.6
Source : Listes électorales

À croire que ces hommes, en effet, “habitent chez leur copine”.

Aux jeunes âges, ce sont surtout des femmes qui habitent chez une femme. Entre 30 ans et 40 ans, la situation la plus fréquente, c’est une femmes qui habite chez un homme. Et après 40 ans, c’est surtout un homme qui habite chez une femme.

Les épreuves classantes nationales : âge, sexe et prestige

Il y a, en France, un concours pour devenir interne en médecine, et les listes des reçus sont publiées au journal officiel chaque année, m’apprend nc233.com qui a étudié les prénom des reçus.
J’ai récupéré les listes pour les trois dernières années.
Comme dans toute épreuve scolaire, on remarque que les plus précoces réussissent mieux :

En 2016, 50 % les candidats nés en 1993 sont dans le “top 1000”, alors que moins de 5% de ceux qui sont nés en 1988 s’y trouvent.

Mais à la différence des épreuves scolaires, les filles réussissent moins bien les “Epreuves nationales classantes” que les hommes. La pénalité est d’environ une demi-année : les filles réussissent autant que les garçons qui ont six mois de plus qu’elles.

Et cette plus grande réussite masculine est visible si l’on s’intéresse à la proportion d’hommes en fonction du rang de classement. Plus on se rapproche du début du classement, plus les hommes sont représentés : quand il y a 45% d’hommes au total, ils sont 60% dans les tous premiers rangs :

Et cette prime masculine se reproduit année après année.
Il est intéresssant de voir que la proportion d’homme augmente aussi vers la fin du classement, mais pas aux toutes dernières places, où il n’y a plus que 40% de garçons. Les femmes, elles, sont plus fréquemment représentées au milieu du classement.

Est-ce lié au refus de féminiser les internats et les spécialités médicales les plus prestigieuses ? Ou est-ce un effet du rendement inégal du rang de classement entre hommes et femmes ? Ne sachant pas comment ces épreuves sont organisées, je ne peux pas répondre.

Les arrêtés d’affectation sont aussi publié, et l’on peut voir qui choisit quoi en fonction de son rang de classement. Les premiers classés obtiennent ce qu’ils souhaitent. Les dernières classées prennent ce qui reste.

Dans le tableau suivant, par exemple, on peut lire que la spécialité “pédiatrie” est féminisée. Alors que la chirurgie générale (que ce soit à Paris, à Lille ou à Lyon) l’est peu. La colonne “max” indique la position du dernier reçu (50 indique que le dernier reçu était dans les 50% les mieux classés). Cela indique l’attractivité de la Discipline*Région : ainsi pour espérer une place en cardiologie ou en anesthésie, il vaut mieux être bien classé. En revanche, pour avoir psychiatrie, pas de problème. Et si on est bien classé, en général, on ne demandera pas “medecine générale” à Caen : personne parmi les 20% les mieux classés, entre 2014 et 2016, n’a demandé cette spécialité (ce qu’indique la colonne “min”).

Attractivités des spécialités et des régions
Région Spécialité min max N % Hommes
1 Aix-Marseille. pédiatrie 1 51 50 8
2 Ile-de-France. dermatologie et vénérologie 0 76 52 15.4
3 Lyon. pédiatrie 0 73 51 15.7
4 Ile-de-France. pédiatrie 1 76 253 17.8
5 Ile-de-France. gynécologie obstétrique 1 42 94 18.1
6 Lille. pédiatrie 1 49 65 20
7 Nancy. psychiatrie 7 100 52 25
8 Rennes. médecine générale 0 95 322 30.7
9 Besançon. médecine générale 6 100 237 31.2
10 Aix-Marseille. psychiatrie 5 88 76 31.6
11 Grenoble. médecine générale 4 97 328 31.7
12 Lyon. médecine générale 3 98 555 32.4
13 Nantes. médecine générale 3 90 348 33.9
14 Ile-de-France. pneumologie 1 27 58 34.5
15 Montpellier. médecine générale 1 97 475 34.9
16 Angers. médecine générale 4 97 346 35
17 Bordeaux. psychiatrie 15 92 68 35.3
18 Tours. médecine générale 10 100 263 35.7
19 Ile-de-France. médecine générale 0 100 1730 36.1
20 Strasbourg. médecine générale 4 99 413 36.1
21 Bordeaux. médecine générale 0 98 577 36.4
22 Toulouse. médecine générale 1 98 472 38.3
23 Ile-de-France. psychiatrie 2 91 308 38.6
24 Nice. médecine générale 2 95 247 40.1
25 Saint-Etienne. médecine générale 4 97 234 40.2
26 Aix-Marseille. médecine générale 4 99 653 40.3
27 Clermont-Ferrand. médecine générale 2 100 258 40.7
28 Nancy. médecine générale 17 100 398 40.7
29 Toulouse. psychiatrie 2 96 73 41.1
30 Lyon. psychiatrie 4 75 72 41.7
31 Ile-de-France. médecine interne 0 27 93 41.9
32 Ile-de-France. médecine du travail 29 100 57 42.1
33 Brest. médecine générale 6 99 284 42.3
34 Ile-de-France. gastro-entérologie et hépatologie 0 27 66 42.4
35 Lille. psychiatrie 6 93 120 43.3
36 Rouen. psychiatrie 15 98 62 43.5
37 Ile-de-France. biologie médicale 4 99 55 43.6
38 Ile-de-France. oto-rhino-laryngologie et chirurgie cervico-faciale 2 28 55 43.6
39 Rouen. médecine générale 12 100 296 43.6
40 Ile-de-France. neurologie 0 29 64 43.8
41 Poitiers. médecine générale 5 96 368 43.8
42 Lille. médecine générale 1 99 715 43.9
43 Océan-Indien. médecine générale 13 97 169 45
44 Reims. médecine générale 17 100 236 46.6
45 Limoges. médecine générale 10 100 130 46.9
46 Caen. médecine générale 20 100 271 47.6
47 Antilles-Guyane. médecine générale 8 96 212 49.1
48 Dijon. médecine générale 8 100 244 50.4
49 Ile-de-France. oncologie 0 34 76 52.6
50 Poitiers. psychiatrie 6 99 57 54.4
51 Amiens. médecine générale 16 100 246 54.9
52 Ile-de-France. ophtalmologie 0 47 90 55.6
53 Ile-de-France. radiodiagnostic et imagerie médicale 0 22 155 56.1
54 Lyon. anesthésie-réanimation 0 23 50 58
55 Ile-de-France. cardiologie et maladies vasculaires 0 21 141 58.9
56 Montpellier. chirurgie générale 1 51 61 59
57 Lille. anesthésie-réanimation 1 38 60 60
58 Ile-de-France. anesthésie-réanimation 0 41 193 60.6
59 Ile-de-France. santé publique 3 97 51 62.7
60 Ile-de-France. anesthésie réanimation 0 39 92 66.3
61 Lille. radiodiagnostic et imagerie médicale 0 22 57 66.7
62 Lyon. chirurgie générale 2 44 64 67.2
63 Lille. chirurgie générale 1 50 96 67.7
64 Aix-Marseille. chirurgie générale 0 52 66 68.2
65 Ile-de-France. chirurgie générale 0 72 190 68.4
Source : Légifrance

Et un bonus pour celles et ceux qui sont arrivés jusqu’ici : la proportion de candidats “précoces” (qui ont au moins un an de moins que le gros du peloton) par spécialité. 17% des internes en “néphrologie” sont des précoces, et ce n’est que 2,7% des internes en médecine générale (les plus nombreux).

Proportion de candidats précoces
Spécialité % précoces Effectif
santé publique 1.4 222
médecine du travail 1.7 293
médecine générale 2.8 11027
biologie médicale 3.2 339
médecine physique et de réadaptation 3.2 311
endocrinologie, diabète, maladies métaboliques 3.3 246
psychiatrie 3.4 1546
gynécologie-obstétrique 4.7 214
anesthésie réanimation 6.1 460
chirurgie générale 6.4 1260
oncologie 6.6 392
cardiologie et maladies vasculaires 7.1 644
pneumologie 7.1 366
pédiatrie 7.3 995
gynécologie obstétrique 7.5 456
anesthésie-réanimation 8 922
rhumatologie 8.1 271
neurologie 8.6 373
radiodiagnostic et imagerie médicale 9 787
gastro-entérologie et hépatologie 9.1 397
dermatologie et vénérologie 9.4 299
oto-rhino-laryngologie et chirurgie cervico-faciale 9.5 262
ophtalmologie 12.6 461
médecine interne 14.7 409
néphrologie 17 265
Source : Légifrance

La « mise au pas » de l’Annuaire statistique

zilsel-couv-1Le premier numéro de la revue Zilsel publie un article de Everett C. Hughes que j’ai traduit il y a quelques années : La Gleichschaltung de l’Annuaire statistique allemand.
Dans cet article datant du début des années 1950, le sociologue étatsunien étudie les conséquences de l’arrivée au pouvoir des Nazis sur la production statistique allemande. Il se concentre particulièrement sur les modifications des catégories religieuses et raciales.
C’est un article que j’apprécie fortement. Hughes s’intéresse d’abord aux données statistiques parce qu’elles lui apprennent des choses sur l’Allemagne : les différentes éditions de l’Annuaire statistique permettent de repérer l’Aryanisation de l’Allemagne. Mais il s’intéresse aussi aux marges de manoeuvre des statisticiens : si leur “mandat” est la description quantifiée du monde sociale, ils ont une certaine “licence” au détachement du politique. On remarque ainsi, dans cet article, la place particulière que joue la Prusse, jusque 1939. Mais cette licence s’efface progressivement : les statisticiens sont, au fil des années, “mis au pas” (gleichgeschaltet).

Hétéro ?

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, dans le cahier « Science & Médecine » du mercredi 15 décembre 2016, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?
Pour écrire cette chronique, je me suis principalement appuyé sur l’ouvrage de Jane Ward, professeure à l’Université de Californie, Not Gay. Sex between Straight White Men. L’ouvrage repose sur un paradoxe : l’existence d’interactions sexuelles, génitales, entre hommes hétérosexuels. Je vous invite — si vous lisez l’anglais — à lire son livre.
Ward est loin d’être la seule à étudier ainsi l’hétérosexualité masculine. C’est ce que faisait en partie George Chauncey, dans Gay New YorkBud-Sex: Constructing Normative Masculinity among Rural Straight Men That Have Sex With Men».
Toutes ces études montrent par l’exemple que les frontières sociales et symboliques entre homosexualité et hétérosexualité donnent naissance à des pratiques de “boundary crossing” (de traversée des frontières), de “boundary blurring” (de floutage des frontières) et de “boundary brokering” (de négociation des frontières)…
En envoyant la chronique au journal, j’ai demandé un commentaire à Mathieu Trachman. Parce que sa lecture aide à mieux comprendre mon texte, je la reproduits ci-dessous

Tu prends la question des frontières pour monter en généralité, c’est une bonne idée, mais ensuite tu insistes plus sur les processus de catégorisation. La référence à l’actualité est tentante, elle tend sans doute à mettre en regard de situations plutôt différentes (frontières de l’espace public, frontières entre groupes sexuels,
rapport clivé à soi-même…). Par exemple, partir du triptyque pratique / attirance / identification et de ses non recoupements serait plus simple, mais moins accrocheur…

D’une certaine manière, ce qui est premier, ce ne sont pas les frontières, c’est le soupçon d’homosexualité – ce qui permettrait de faire allusion implicitement à toutes les rumeurs circulant sur l’homosexualité de tel ou tel personnage public ?

Ces hommes jouent avec les catégories si tu veux, ils les reconduisent largement : j’insisterai plus sur le genre et la masculinité, dans un contexte où les pratiques sexuelles entre hommes sont spontanément codées comme une identité ou un désir profond. Et l’homosexualité ne se définit pas uniquement par des actes, une identification, c’est sans doute aussi des codes, une culture… Ce qui est aussi présent chez Chauncey.

Je parlerai moins d’excuses (ce qui pourrait laisser entendre qu’ils sont “en fait” gays ou qu’ils n’assument pas leurs désirs) que de justifications que le système sexuel et sexué impose, qu’ils le veuillent ou non. De plus, c’est difficile de saisir si la prolifération des catégories est un effet de ce système ou une manière plus juste et plus précise de saisir des identifications et des désirs.

Toutes ces remarques sont extrêmement pertinentes, notamment parce qu’elles pointent la complexité des catégories d’orientation sexuelle, faites de culture, de désirs, d’opportunités, de contraintes, d’identification, de pratiques, de genre… Mais en 3700 caractères (la taille de la chronique), il est était difficile de déployer toutes ces dimensions. D’où ce petit billet.

Le petit remplacement : note sur la fécondité des nobles (d’apparence)

À la fin du XIXe siècle, les bébés à particule ne représentaient que 0,4% des naissances. À la fin du XXe siècle, 100 ans après, ils représentent 0,9% des naissances. Comment expliquer cela ? Une hypothèse, c’est de dire que les “de Souza” ont remplacé les “de Rochechouart”, et qu’on n’est même plus chez nous en France, hein !
Mais il semble que d’autres hypothèses moins farfelues soient envisageables, ma bonne dame, si seulement vous étiez moins xénophobe.
Je commence par retenir les noms de famille n’apparaissant qu’une seule fois dans les naissances de la fin du XIXe siècle : entre 1890 et 1914, ces familles n’ont produit qu’un seul bébé. J’examine ensuite combien de bébés sont produits vers 1980, en comparant les noms à particule et les autres noms. La méthode est grossière, mais elle permet probablement de comparer la fécondité des descendants de noms très rares, présents en France à la fin du XIXe siècle, à celle des personnes portant un tel nom rare à la fin du XIXe siècle.

Pour être plus précis : Prenons les familles qui n’ont qu’un seul enfant à la fin du XIXe siècle, qui ont moins de 5 enfants 25 ans après, moins de 17 50 ans après et moins de 64 75 ans après. C’est une manière de retenir principalement les familles qui n’augmentent pas grâce à l’immigration mais surtout par la fécondité naturelle (en produisant au maximum 4 enfants tous les 25 ans).
7732 familles “nobles” correspondent à ce cas. Lors de la dernière période, elles ont produit 8238 enfants, soit une croissance de 1,06.
Les familles non-nobles sont plus nombreuses. Mais en fin de période, elles n’ont plus que 0,81 enfant pour chaque enfant produit à la fin du XIXe siècle. (Pour repérer cela, et avoir une idée du rapport plus élevé des nobles d’apparence, je prends 3000 échantillons de non-nobles de même taille que la population des familles à particule d’un même niveau de rareté).

rapport-patronymes
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De la même manière, comparons les familles qui, à la fin du XXe siècle, ont 2 enfants (puis moins de 9, moins de 33 et enfin moins de 129). Les “nobles” se retrouvent avec 1,6 enfants pour chaque enfant de la fin du XIXe, les non nobles avec seulement 1,3 enfants.
Un dernier exemple : les familles qui démarrent avec 3 enfants : si elles ont une particule, elles produisent en fin de période 1,9 enfant pour chaque enfant; les familles sans particules n’en produisent que 1,4. Avec 4 enfants : 1,9 pour les nobles, 1,4 pour les manants.

Dans tous les cas, les familles à particule présentes en France à la fin du XIXe siècle et très rares semblent avoir une fécondité plus importante que les familles sans particule. Ou alors elles arrivaient mieux à transmettre leurs noms (mais comment le feraient-elles ?). Est-ce parce qu’elles se trouvent, plus souvent, au sommet de l’échelle sociale et qu’elles disposent d’un patrimoine plus fourni ? Qu’elles sont plus souvent que de coutume catholiques ? Qu’elles connaissent une mortalité infantile moindre ?

Les grandes familles sont des familles nombreuses (du moins un peu plus nombreuses).

Un autre indice des différences de fécondité peut être calculé à partir de la proportion de noms qui disparaissent, qui cessent de produire des bébés.

disparition-patronymes
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80% des noms sans particule très très rares à la fin du XIXe siècle ne produisent aucun bébé à la fin du XXe siècle. Ce n’est le cas que de 75% des noms à particule aussi rares. La différence est faible, mais elle signifie que les noms à particule très rares il y a 100 ans se maintiennent mieux sur la distance : et la comparaison entre nobles d’apparence et manants d’apparence est toujours au profit des gens à particule.

Note finale : n’étant pas démographe, il est fort possible que ma lecture et mon analyse du fichier des patronymes soit une hérésie.

Namyboo… et recommander des prénoms

Pour aider les futurs parents à choisir un prénom, maintenant qu’ils peuvent choisir n’importe lequel des prénoms qu’ils aiment, il existe des livres, les conseils des grands-parents, des forums… etc. Et un site (namyboo.com) qui aide dans le processus lui-même, en permettant aux parents de dresser une liste ordonnée de prénoms sur lesquels ils s’accordent.

Si j’aime ça, j’aimerai ça

http://namyboo.com est un nouveau site permettant aux parents angoissés de trouver un prénom qu’ils aiment. Plusieurs dizaines de milliers d’individus y ont déja cherché un prénom. Le principe est simple : après avoir sélectionné des listes thématiques de prénoms, il suffit de cliquer “j’aime / je n’aime pas”, puis de classer les prénoms entre eux. Le créateur du site m’a donné accès à un extrait, entièrement anonymisé, des choix réalisés par quelques dizaines de milliers d’internautes.

On peut considérer que deux prénoms sont liés entre eux quand plusieurs personnes les ont appréciés tous les deux. C’est ainsi que “Margaux” et “Margot”, logiquement, se trouvent reliés. Mais quels autres prénoms sont appréciés des Margophiles ? et des Marceauphiles ?

reseau_prenoms-1
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Le graphique précédent – qui ne représente qu’une petite partie du réseau de relations entre prénoms – colorie de la même couleur des prénoms qui sont proches, souvent appréciés ensemble ou appréciés par des personnes qui apprécient un prénom proche (j’ai comparé avec la matrice d’indépendance pour faire ressortir les liens forts). Mathis, Dorian et Julian se trouvent dans le même groupe. Augustin, Octave et Charles dans un autre. C’est Quentin qui les relie. On voit aussi ici que Margot est plus proche de Jeanne que de Margaux.

La structure principale reste l’opposition entre prénoms de garçons et prénoms de filles : la recherche d’un prénom est avant tout la recherche d’un prénom “pour un garçon” ou d’un prénom “pour une fille”.

Un amour conditionnel

Un autre calcul est possible : regarder, pour chaque prénom, les prénoms appréciés par au moins un tiers des individus qui apprécient ce prénom. Dans le tableau suivant, on voit que plus d’un tiers de ceux qui apprécient Augustin apprécient Arthur, Jules et Louis. Mais que les fans d’Arthur préfèrent Louis et Jules à Augustin. Les appréciations ne sont pas symétriques : on peut “prédire” qu’un Augustinophile moyen aura Arthur en second choix, et aussi prédire qu’un Arthurophile n’aura pas Augustin en second choix.

prénom apprécié autres prénoms aussi appréciés
Arthur Louis; Jules; Gabriel
Adam Gabriel
Augustine Joséphine; Léonie; Célestine
Alan Liam; Maël; Léo
Milan Eden
Augustin Arthur; Jules; Louis
Guillemette Aliénor; Blanche; Suzanne
Milane Eden; Lila; Mila
Quitterie Éléonore; Alix; Domitille
Doriane Oriane; Romane; Roxane
Addison Emery; Camélia; Jamie
Adama Kobe; Ada; Enu

On peut alors dessiner le réseau des voisins de tel ou tel prénom (ici, je retiens jusqu’aux voisins d’ordre deux, les voisins des voisins). Les flèches vont du prénom initial vers le prénom aussi apprécié. Les futurs parents qui apprécient Loana n’apprécient pas tout à fait les mêmes prénoms que les parents qui sont fans de Quitterie, Amicie ou Guillemette.

voisins_conditionnels_loana-1
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voisins_conditionnels_guillemette-1
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Mais comme on peut le constater, un groupe de prénoms, Louise, Alice, Rose… sont des prénoms souvent “appréciés aussi”, quel que soit le prénom de départ. Ils constituent des attracteurs de choix qu’un bon système de recommandation ne devrait pas proposer – ils sont déjà dans la tête des parents.

Chez les garçons, Gabriel, mais aussi Arthur et Adam forment un tel attracteur.

voisins_conditionnels_rayane-1
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voisins_conditionnels_arsene-1
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http://namyboo.com présente les prénoms dans des “silos” : par genre et par thème. Le site ne proposera pas des prénoms turcs, par exemple, si l’internaute n’a pas présélectionné ce groupe de prénoms, sauf si, par hasard, quelques prénoms “turcs” se trouvent dans un autre groupe (par exemple le groupe des prénoms donnés à Paris). Il est évident que cela structure l’expression des préférences des internautes-futurs-parents (et donc les réseaux ici présentés, qui reflètent en partie ces silos).

Masculinités : l’homme pluriel

Il y a quelques jours se tenait à l’INED une journée d’études sur les socialisations masculines, autour d’un des derniers numéros de la revue Terrains & travaux.
Les intervenants ont discuté des formes que pouvaient prendre la masculinité… ou plutôt les masculinités. Car comme l’écrit Nicolas Journet, masculinités s’écrit désormais au pluriel. Oh, certes, on trouve souvent de la masculinité, mais, de manière croissante, aussi, des masculinités. Et c’est là — en partie — que l’étude de la féminité diffère de l’étude de la masculinité. De maigres indices, mais des indices concordants,

    Sur cairn.info

  • “masculinité” : 3085
    “masculinités” : 317
    (soit 10% des occurrences au singulier)
  • “féminité” : 5071
    “féminités” : 166 :
    (soit 3% des occurrences au singulier)
    Et sur Google Scholar :

  • “masculinité” : 20200
    “masculinités” : 2420: 12%
  • “féminité” : 32400
    “féminités” : 802: 2,5%

Masculinités est beaucoup plus souvent au pluriel que féminités, alors que c’est l’inverse pour les formes singulières de ces deux mots.

On peut sans doute dater assez précisément le dépassement des féminités par les masculinités (là encore, un indice nous est donné par la base google ngram) :

ngram-masculinites

C’est au milieu des années 1990 qu’en France, l’on invente les masculinités. L’on ne mettra “féminité” au pluriel que quelques années après, sans que cela prenne vraiment. Féminités n’est pas la version féminine de masculinités : il y a une spécificité des usages pluriels, nombreux, variés, fréquents, de “masculinités”.
L’influence majeure, sans doute, est l’ouvrage “Masculinities” de R. Connell, publié à l’origine en anglais en 1995. On voit aussi cela sur google-ngram :
ngram-masculinities
Mais dans la langue anglaise, femininities n’a jamais vraiment été utilisé, en tout cas moins qu’en français. On remarque quelques usages, probablement dérivés des “masculinités”, car quand on se met à parler des masculinités, il devient compliqué de parler de “la” féminité, mais ils sont peu nombreux.

La réussite scolaire des jumeaux

Les résultats nominatifs au bac sont passionnants. On peut y lire la traduction scolaire d’inégalités sociales. Les candidats qui ont 3 ou 4 prénoms, par exemple, ont 2 points de pourcentage en plus de mention Très Bien. Les candidats ayant un nom à particule ont 6 points de pourcentage de mention Très Bien en plus. Les candidats ayant un an d’avance ou plus ont 22 points de pourcentage de mention Très Bien en plus (32% contre 10%).

Et je me suis aperçu aussi que certains candidats qui ont le même nom de famille et le même nombre de prénoms étaient de plus né le même jour et passaient le bac dans la même académie. Des jumeaux ? C’est assez probable (surtout quand ces noms de famille sont rares). Considérons-les, pour l’instant, comme des jumeaux.

La proportion de naissances gémellaires est, à la fin des années 1990, d’environ 15 naissances pour 1000 (cf un article sur les naissances gémellaires en France). La proportions de jumeaux passant le bac (général et technologique) en 2016 est de 15 pour 1000 candidats. A priori, c’est assez proche, ce qui semble confirmer que les “jumeaux” repérés à partir du trio nom-naissance-académie-(nombre-de-prenoms) sont bien d’anciennes naissances gémellaires arrivées jusqu’au bac.

Regardons comment se répartissent ces jumeaux en fonction des séries au bac (pourcentages en colonnes). J’ai du grouper les séries où les candidats sont peu nombreux, car le nombre de jumeaux est, quand même, relativement faible. L’analyse ci-dessous ne porte que sur les personnes ayant un nom de famille assez rare (j’ai enlevé les 150 noms de famille les plus fréquents pour éviter le paradoxe des anniversaires).

jumeaux non-jumeaux
BacES 26 23
BacL 8 11
BacS 50 39
TechnoAutre 7 14
BacSTMG 8 13

On repère deux choses. Les jumeaux se trouvent plus fréquemment que les autres candidats (non jumeaux) dans les séries du bac général, et donc moins souvent dans les séries du bac technologique. Et cette différence se perçoit aussi dans le détail : La moitié des jumeaux passent un bac S, ce n’est le cas que de 4 “autres candidats” sur 10.

Comment se répartissent les mentions des jumeaux et des autres candidats ? Là aussi les résultats sont intéressants. C’est à croire que les jumeaux décrochent beaucoup plus de mentions Très Bien que les non-jumeaux.

jumeaux non jumeaux
2e Session 9 14
Admis 24 30
Admis AB 29 28
Admis B 21 17
Admis TB 17 11

Alors que 11% des candidats ont une mention Très Bien, c’est le cas de 17% des jumeaux, qui ont aussi plus souvent des mentions Bien.

Les deux choses sont liées : c’est au bac S que les mentions Très Bien sont les plus fréquentes. Il faut donc examiner si, pour chaque série, cette différence se repère.

Séries et mentions
2e Session Admis Admis AB Admis B Admis TB
Bac ES
  jumeaux 10 24 31 21 14
  non-jumeaux 15 29 28 18 10
Bac L
  jumeaux 10 24 30 21 14
  non-jumeaux 15 31 28 17 10
Bac S
  jumeaux 7 19 26 23 24
  non-jumeaux 12 24 25 21 17
Techno Autre
  jumeaux 11 40 30 14 4
  non-jumeaux 15 36 32 14 4
Bac STMG
  jumeaux 15 36 35 12 1
  non-jumeaux 17 40 32 10 1
Résultats nominatifs, Bac 2016

C’est le cas. Quelque soient les séries, les jumeaux ont de meilleurs résultats au bac (un peu plus de mentions Très Bien, un peu moins de passages à l’oral).

Comment expliquer cette différence ?

  • les jumeaux ont de bons gènes de la réussite scolaire ? Bien sûr, c’est génétique tout ça.
  • les jumeaux peuvent s’épauler l’un l’autre et bénéficier d’un soutien fraternel : si Eden ne comprend pas, Loïs pourra l’aider
  • les jumeaux bénéficient d’un encadrement parental meilleur à la suite du choc lié à la naissance conjointe de deux personnes
  • les jumeaux sont plutôt issus de couples plus âgés et leur plus grande réussite est la conséquence de la plus grande intégration sociale des parents (relativement plus aisés que les parents les plus jeunes)
  • les « jumeaux » ici repérés ne sont pas de véritables jumeaux : je n’ai sélectionné que les “jumeaux” qui passaient le bac ensemble… Si, dans un couple de jumeaux, l’un a redoublé, alors aucun des deux n’est pris en compte (ce qui conduit, mécaniquement, à sélectionner parmis ceux qui réussissent). Si, dans un couple de jumeaux, l’un passe un bac général ou technologique et l’autre un bac professionnel, aucun des deux n’est pris en compte. Et l’on peut imaginer d’autres effets de sélection conduisant à ne retenir que celles et ceux qui réussissent déjà plus.

C’est à mon avis la dernière interprétation qu’il faut privilégier, dans un premier temps. Ces jumeaux à la réussite exceptionnelle sont des mirages de la sélection.