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Archives de la catégorie : 'General'

Filiations. Le sang, le nom, le quotidien

Kim Jong Il est mort, vive Kim Il Sung (président éternel), et vive Kim Jong Un. Ici, nous savons que l’un est le fils de l’autre, et que le troisième est le fils du premier. Ils partagent “le sang”, base, pour beaucoup d’entre nous, de la famille.
Mais les Kim ne sont pas présentés ainsi par la propagande nord-coréenne. Ne parlant pas coréen, mon accès à la propagande est limité aux articles de kcna, la Korean Central News Agency, qui publie chaque jour, dans un anglais exotique, les communiqués de presse de l’Elysée local.
Kim Jong Il est présenté comme le Great Father of people. Quand sa naissance est décrite, elle l’est ainsi : He was born in Mt. Paektu, the sacred mountain of the revolution, as the son of guerrillas and grew up to be a great revolutionary., sans que soit mentionné son “père” (Kim Il Sung), juste le fait que les parents (de sang) de Kim Jong Il étaient des maquisards.
Comment donc la filiation est indiquée, si ce n’est par le “sang”. Elle l’est par deux autres éléments, à savoir “le nom” et “le quotidien”, pour reprendre des termes wébériens (florencewébériens, pas maxwébériens) maintenant classiques.

Ici, être fils de, c’est continuer à faire vivre le nom :

source :
Kim Jong Il, supreme incarnation of the revolutionary moral obligation, set a great example in perpetuating the memory of President Kim Il Sung unknown in human political history, thus making sure that the august name of the President, his undying revolutionary career and exploits always shine along with the eternal history of Juche Korea

Mais faire vivre le nom ne suffit pas à justifier l’héritage (les autres frères Kim pourraient fort bien le faire). La troisième dimension est donc celle du “quotidien”, ce que Weber (toujours Florence) appelle “le quotidien”, ou la parenté quotidienne, celle qui est faite de soins, les liens créés par le partage de la vie quotidienne, dans ses dimensions matérielles.

Le “quotidien” justifiant la filiation (idéologique) se trouve par exemple mentionné ici :

source
Kim Jong Il pushed forward the revolution and construction in line with the idea and intention of the President as the dearest comrade and the most loyal comrade-in-arms of the President.

La filiation semble donc indiquée, indirectement, par “le nom” et “le quotidien”. Du moins entre Kim Il Sung et Kim Jong Il. Entre ce dernier et Kim Jong Un, les choses sont un peu différentes. Il est fait mention d’identité.

source
the Korean people are vowing to be faithful to the idea and cause of General Kim Jong Un, who is identical to Kim Jong Il.
&nbsp,
source
The Korean people [...] have Kim Jong Un, great successor to the revolutionary cause of Juche and prominent leader of the party and the army and people of the DPRK who is standing in the van of the Korean revolution. He is another great person produced by Korea who is identical to Kim Jong Il.

L’expression “the van of the Korean revolution” est un peu étrange, en rapprochant deux images, celle du combi volkswagen (conduite par un petit coréen en survêtement marron) suivi par une armée de révolutionnaires en armes. Mais passons. Je n’ai pas encore trouvé sur kcna de mention du “quotidien” partagé par Kim Jong Un et son “père” Kim Jong Il.

Un dernier point. La propagande mentionne aussi un terme qui, en anglais, est multiforme. Les “générations”. Par exemple ici :

source
Standing in the van of the Korean revolution at present is Kim Jong Un, great successor to the revolutionary cause of Juche and outstanding leader of our party, army and people.
Kim Jong Un’s leadership provides a sure guarantee for creditably carrying to completion the revolutionary cause of Juche through generations, the cause started by Kim Il Sung and led by Kim Jong Il to victory.

Je ne sais pas si les “générations”, ici, se réfèrent à la succession des générations biologiques, ou à l’idée que le régime nord-coréen durera “pendant des générations” (c’est à dire longtemps, même si l’auteur ce ce billet espère que ce sera le moins longtemps possible).

Quelques petits commentaires pour finir. Premier commentaire, maxwébérien cette fois : quand le porteur de charisme meurt, le charisme est parfois transféré au sein de la famille, le nouveau porteur étant le fils (ou un frère). On remarque ici que cette forme de transmission du charisme, si elle est objectivement familiale, prend des formes extérieures un peu différentes (quand la légitimation ne passe pas explicitement par le partage du sang). Deuxième commentaire : puis-je me permettre, sérieusement, ce discours sur la propagande coréenne, sans parler coréen ?

 
Références :
Weber, Florence, 2005. Le sang, le nom, le quotidien. Une sociologie de la parenté pratique, Montreuil: Aux lieux d’être.

Identifier les chiens (1)

Partons à l’exploration de l’identification des chiens. Etudions la genèse de la mise en place de techniques d’identification. Posons comme point de départ l’année 1845.
Le 27 mai 1845, le préfet de police (à Paris), publie une ordonnance visant à lutter contre la rage (l’hydrophobie) et la divagation (les chiens errants) :

Cette ordonnance (ici une reproduction affichée à Saint-Denis au début des années 1850) demande plusieurs choses, et notamment ceci : les chiens devront porter un collier indiquant le nom et l’adresse du propriétaire.

Porter un collier : ceci constitue une première forme de détermination de l’identité individuelle du chien, mais elle est indirecte, par l’intermédiaire du propriétaire. Nous verrons par la suite comment se déploient des techniques d’identification individuelle.
L’identification canine n’est pas qu’individuelle. Il ne s’agit pas seulement de “reconnaître” un animal précis plutôt qu’un autre. La même ordonnance oblige à l’identification générique :

Il est défendu de laisser circuler ou de conduire sur la voie publique, même en laisse et muselé, aucun Chien de la race des Bouledogues, ni de celle des Bouledogues métis ou croisés.

Dernier point, et c’est plutôt une parenthèse dans ma réflexion actuelle : cette ordonnance précise l’employabilité des chiens. Certaines activités leur sont interdites (« il est (…) défendu d’atteler (…) des Chiens aux voitures traînées à bras ») et d’autres semblent indirectement permises (la surveillance des foyers). Le chien quitte le monde du labeur public (pas de chien de traineau en France). Et les chiens interdits de cité, comme les Bouledogues, doivent rester confinés “dans l’intérieur des habitations ou dans les cours, jardins et autres lieux non ouverts au public”. En ce qui concerne les chiens, un même mouvement éloigne de la ville (comme espace public), mouvement auquel tous les animaux ont été confrontés au XIXe siècle, et rapproche des demeures.

Sources : Archives municipales de Saint-Denis. 20 Fi 2272 – Avis, le maire de la ville de Saint-Denis, averti d’un nouveau cas d’hydrophobie, rappelle à ses concitoyens les dispositions de l’ordonnance de police du 27 mai 1845 sur les chiens et les bouledogues. Signé le maire Giot. Imp. Prevot et Drouard. Noir et blanc. 50 x 64. (ancienne cote CT 247). – 1852

Liste de liens commentés

Voici de la lecture :

  1. Concernant le Conseil national des universités :

    1. Liste de motions
    2. Lettre du Syndicat “SNESUP” au Ministre L. Wauquiez
    3. Section 19 : Informations (sur Agora)
    4. Communiqué de l’Association des sociologues enseignants du supérieur
    5. Et quelques mots des gestionnaires, section 06
  2. Concernant la nuit :
    1. Sur HAL-SHS, un livre entier en PDF La nuit en question(s), dirigé par Catherine Espinasse, Luc Gwiazdzinski et Edith Heurgon
  3. Concernant le choix d’un nom :
    1. Utiliser google pour avoir une idée de la tête des porteurs du prénom
    2. …chose que n’ont pas fait les parents du petit Daemon, selon La Voix du Nord
    3. U ou V ? Parfois, il vaut mieux ne pas choisir :

      - M’sieur, m’sieur, on a cours dans quelle salle ?
      - U ou V
      - U ou V ?
      - non, pas “U ou V?”, “U ou V”, c’est le nom de la salle, “U ou V”
      - …
  4. Concernant des choses variées :
    1. Apogée, le logiciel, après plus d’un an d’installation ne fonctionne toujours pas, à Paris 8
    2. La protestation par la nudité publique est-elle collective ou individuelle ? [Relire Elias, et plutôt deux fois qu'une : la première pour le "processus de civilisation" et les seuils de la pudeur; la deuxième pour la "société des individus" et ses discussions sur l'individuel et le collectif.]
    3. Un documentaire, en anglais, d’une heure sur la chirurgie esthétique appliquée à la vulve, via sexactu
  5. Concernant des statistiques :
    1. Une analyse structurale du Code de l’environnement !
    2. Une animation des mutations géographiques du vote aux USA

À Amiens aussi, on a nos prophètes

Joël Gombin m’indique aujourd’hui sur twitter que les églises évangéliques “africaines” se trouvent aussi à Amiens. Il en veut pour preuve l’affiche suivante :

Affiche qui ne dépareillerait pas à Paris : on y retrouve les mêmes ingrédients (hommes en costumes, micro, “conférence”, mention d’une divinité…).
Mais que vont-ils faire à Amiens, ces pasteurs ? La population de cette ville de 130 000 habitants est-elle suffisante pour faire vivre une église à la fois protestante et en lien avec les migrations congolaises ou ivoiriennes ?
L’affiche qu’a trouvée Joël n’est pas isolée. Des tentatives d’installation ont même lieu dans des villes beaucoup plus petites. Noyon, 14 000 habitants, a vu l’arrivée de l’Eglise évangélique “Jésus-Christ le Rédempteur” l’année dernière.

Si les églises “africaines” sont surtout concentrées en banlieue nord de Paris (comme on peut le constater en lisant la thèse de Frédéric Dejean ou sur mon blog), l’expansion vers le Nord est rapide. Peut-être parce que l’immigration africaine, elle aussi, s’est déployée vers le Nord et que l’offre suit la demande. Peut-être aussi parce que la concurrence entre pasteurs-prophètes est tellement forte en région parisienne que le salut, pour un entrepreneur, se trouve là où elle est moins forte, voire inexistante : l’offre précède la demande. Peut-être enfin que s’installer entre Paris et Bruxelles (deux pôles importants pour ces églises) est associé à quelques avantages “transnationaux” (s’associer, par exemple, comme dans l’affiche d’Amiens, à des pasteurs parisiens d’un côté, bruxellois de l’autre).

Des prénoms à la mode en Turquie ?

Par Elifsu Sabuncu (https://penserclasser.wordpress.com/) et Baptiste Coulmont
 

L’INSEE turc [Turkish Statistical Institute] met à disposition deux fichiers donnant le rang des 100 premiers prénoms, depuis 19501.

La belle longévité de certains prénoms, la mort d’autres

Certains prénoms connaissent une belle longévité : Zeynep, prénom féminin, est dans le “top 10″ de 1950 à 2010; Mehmet, prénom masculin, est presque constamment le prénom le plus donné. On le voit assez facilement dans le graphique suivant, qui donne le rang de quatre prénoms masculins et quatre prénoms féminins depuis 1950 en Turquie.

Mais cette image de grande stabilité est trompeuse. On voit déjà que Elif, prénom féminin, connaît un succès grandissant, et que Hasan, prénom classique, a tendance être de moins en moins donné (relativement aux autres).

Et l’on pourrait tout aussi bien, comme nous le faisons dans le graphique suivant, insister sur les abandons. Certains prénoms, très populaires dans les années 1950, quittent le palmarès, abandonnés par les parents, qui ne nomment plus leur fille, ni leur garçon, ainsi.

Ainsi Serife disparaît du “top 100″ avant 2000, et Bayram, prénom masculin, un peu après 2000. Visiblement, tous les grands-pères et toutes les grands-mères n’arrivent pas à transmettre leurs prénoms. En Turquie comme en France, les prénoms des vieux ne sont plus toujours les prénoms des plus jeunes.

Sous la stabilité, de nombreux mouvements

Les abandons (c’est à dire des prénoms qui passent sous la barre du 100e rang) sont très fréquents. Pour les filles : seuls 12 prénoms dans le “top 100″ de 1950 sont encore présents dans le “top 100″ en 2010 : Zeynep, Elif, Zehra, Fatma, Meryem, Ayşe, Medine, Hatice, Rabia, Emine, Melek, Esma. Les 88 autres prénoms de 2010 sont des prénoms “neufs” (ou peut-être, comme en France, d’anciens prénoms revenus au goût du jour2). Il en va de même pour les garçons, même si les changements sont un peu moins rapides (En 2010, il reste encore 29 prénoms présents en 1950, Yusuf, Mustafa, Mehmet, Ahmet, Ömer, Ali, Ibrahim, Hüseyin, Hasan, Ismail, Hamza, Abdullah, Ramazan, Murat, Mehmet-Ali, Salih, Yakup, Osman, Kadir, Bilal, Halil, Mehmet-Emin, Abdülkadir, Halil-Ibrahim, Süleyman, Musa, Adem, Mahmut et Isa).
Cette première différence entre garçons et filles est importante : en Turquie, tout comme dans les autres pays européens pour lesquels l’on dispose de données, les prénoms des filles se renouvellent plus vite que les prénoms des garçons. Les parents turcs en Turquie, aussi bien que ceux nés en Turquie mais immigrés en Allemagne ou en France, se permettent de donner aux filles des prénoms ayant une “carrière culturelle” plus courte que celle des prénoms masculins. Il y a plus d’inertie associée aux prénoms donnés aux garçons.

Si des prénoms disparaissent, il faut bien que d’autres les remplacent. Et ils ne sont pas remplacés par des prénoms aussi “classiques”. Les Turcs ont bien l’équivalent de nos “Martine” (1950-1960), “Aurélie” (1980-1990) ou “Manon” (1990-2000), prénoms générationnels qui connaissent un engouement très rapidement suivi par un désintérêt.

Le graphique montre bien le succès éphémère de quelques prénoms : Tuǧba pour les filles, ou Emrah pour les garçons ne restent pas longtemps au sommet du classement. Un prénom comme Sıla semble arriver de nulle part et disparaître aussi vite : il semble lié à la diffusion d’une série de télévision du même titre, dans lequelle une pauvre fille est recueillie par une famille riche d’Istanbul (vidéo ici)

Certains prénoms, qui se trouvent dans le “top 10″en 2009, n’ont que quelques années de popularité réelle : Ecrin (qui viendrait de l’arabe, et qui se prononce “edjrine”), Irem, Merve, Yaǧmur, Eylül et Nisanur pour les filles, Yiǧit ou Arda pour les garçons.

De la mode, donc !

Le cas turc est intéressant. L’étude des variations temporelles de la popularité des prénoms s’est appuyée sur les exemples de pays comme les Etats-Unis, la France, les Pays-Bas… pour lesquels un état civil ancien permettait de repérer des phénomènes de mode. Rares sont les travaux à avoir essayé d’observer les mêmes phénomènes dans des pays, disons “extérieurs au G7″.
Dans les études portant sur les conséquences de la migration sur le choix des prénoms, il est parfois écrit que les prénoms des immigrés et de leurs enfants sont “traditionnels”, comme si, dans “leurs pays”, il n’y avait que “tradition”.

This corresponds to the results of Lieberson (2000), and Sue and Telles (2007), who have reported a higher use of more traditional (ethnic) first names for boys than for girls in Mexican-American families. This gender difference in naming is not easy to interpret. One possibility is that parents want traditions to be continued primarily by their male offspring.
Becker, B. [2009], Immigrants’ emotional identification with the host society. Ethnicities, 9[2], p.200-225.

Oftentimes, ethnic groups voluntarily give up their traditional first names and adopt names of the dominant ethnic group without state in- tervention.
Gerhards, J. & Hans, S. [2009], From Hasan to Herbert: Name-Giving Patterns of Immigrant Parents between acculturation and Ethnic Maintenance. American Journal of Sociology, 114[4], p.1102-1128.

De ce fait, il est implicitement sous-entendu que les pays à majorité musulmane (ou, plus largement, les pays d’émigration) auraient des “prénoms traditionnels” (Ali, Mohamed, Fatima…), qui, en plus, seraient hérités de (grand-)père à (petit-)fils. Ces pays ne connaîtraient pas la mode… et le fait de porter des prénoms ressemblant à des prénoms “musulmans” serait une preuve d’attachement à des “traditions”.

De rares travaux ont montré que ce n’était pas le cas, la mode n’est pas une spécificité occidentale. Et l’on peut, en cherchant bien, disposer maintenant de données statistiques au niveau national, qui le prouvent.

Peut-on repérer autre chose ?

Accessoirement, les données turques permettent d’autres interprétations. Par exemple, le succès récent de Muhammed (que l’on voit dans le graphique précédent), semble remplacer Mehmet. Si l’on fait l’hypothèse que Mehmet, forme turquisée de “Mohamed”, pouvait être lié au nationalisme des parents (préférant des prénoms “turcs” pour leurs enfants), alors on peut supposer que Muhammed est donné par des parents plus islamistes que nationalistes (ou trouvant désuet le recours à une forme éloignée de l’arabe).

Un premier classement des prénoms origine etymologique (“arabe”, “turc”, “persan”…) donne des résultats incertains (ci-dessous, pour les prénoms des filles). Les prénoms “turcs” (en bleu) ont tendance à être de moins en moins nombreux dans le “top 100″, alors que les prénoms “arabes” se maintiennent. Apparaît très visible, en revanche, l’augmentation du nombre de prénoms “difficiles à classer”, prénoms neufs ou sans ancrage.

Sources et bibliographie
Données turques :
http://tuik.gov.tr/PreIstatistikTablo.do?istab_id=1331 #filles
et
http://tuik.gov.tr/PreIstatistikTablo.do?istab_id=1332 #garçons

Aslan, S. [2009], Incoherent State: The Controversy over Kurdish Naming. European Journal of Turkish Studies, [10]. Available at: http://ejts.revues.org/index4142.html [Consulté août 16, 2011].
Bulliet, R.W. [1978], First Names and Political Change in Modern Turkey. International Journal of Middle East Studies, 9[4], p.489-495.
Borrmans, M. [1968], Prénoms arabes et changement social en Tunisie. IBLA, revue de l’Institut des Belles Lettres Arabes, 121, p.97-112.

Notes
1 Ces données ne représentent pas directement les naissances, mais les personnes nées une année donnée, et encore vivantes vers 2009. Nous allons faire ici comme si ces données étaient assez fidèles aux naissances.
2 Mais pour le savoir, il faudrait disposer de données remontant aux siècles précédents. Les spécialistes d’histoire turque nous renseigneront en commentaire.

Quartier d’artistes anonymes, suite

J’habite un quartier d’artistes anonymes, qui n’ont peut-être pas assez d’argent pour s’acheter des toiles. Elles dessinent donc sur les murs. Dans d’autres quartiers, ce sont des spermatozoïdes qui avaient envahi l’espace public. Ils ne sont pas arrivés jusqu’ici, peut-être effrayés par le Angry Cupcake qui attend à côté de l’arrêt du bus 60.
Un groupe anonyme colle des poissons, des mollusques et des cnidaires dans la rue de la Villette. Ils étaient probablement plusieurs, car de grands murs ont été couverts de petits poissons.

Mais l’artiste la plus persistante est sans doute l’auteure des graffitis au pochoir que vous trouverez ci-dessous. Persistante, car elle en produit de nouveaux presque chaque semaine. [Voir aussi ici]. Un message semble se dessiner au fur et à mesure que les pochoirs s’accumulent.
Quel message ? Elle cite le Rimbaud du Bal des pendus, elle a donc des lettres, même si Mallarmé eût été de meilleur goût. Rimbaud, c’est sans doute pour le côté rrrrrebelle. Ou alors la citation est un clin d’oeil : “Hop, qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse”, qu’on ne sache plus si les revendications sont sérieuses ou malicieuses.

Le thème central semble être l’autonomie sexuelle. Ni Dieu ni mec d’un côté. Un mec dans mon pieu, pas dans ma peau, de l’autre. L’un des graffitus (graffitum ?) a d’ailleurs été commenté par un homme (mâle) signifiant, assez violemment, son opposition, message qui a, en retour, été biffé par l’auteure [non photographié].

L’autonomie sexuelle s’affirme aussi dans un langage cru et direct : on croirait lire du Marie-Hélène Bourcier ou du Beatriz Preciado. “Il pleut, elles mouillent, faudrait pas que ça rouille”, “14 juillet dans ta chatte” ou “Hiroshima dans ta [image de Felis silvestris catus]”

A cela s’ajoute des messages inspirés peut-être du “développement personnel” ou d’une forme de “coaching”. Il s’agit ici d’exprimer son bonheur (“Parfois, je suis tellement heureuse que je pourrai mourir sur le champ”, “Love you” ou “You make me dance” — on sait donc que c’est danse, et non pas bataille), ou de donner des conseils face à une rupture amoureuse (“Prends de la hauteur”).

Est-elle végétarienne ? Un poulet d’élevage, mort, nous signifie “J’ai fait de la batterie”. Ou alors, peut-être bien, n’apprécie-t-elle pas les batteurs (leur préférant les bassistes ?).

Récemment, un (une?) nouvel-le artiste oooh-tellement-subversif a fait son apparition. J.G. colle des affiches représentant un sexe féminin, avec le message suivant “Regardez-moi dans les yeux” (lien vers une photo de l’affiche : Cliquez (NSFW)). J’avoue ne pas encore comprendre le message (qui reprend un slogan publicitaire) ni l’affiche (qui ressemble à une vieille publicité Benetton). L’auteur, à la différence des artistes anonymes du quartier, appose des initiales à son oeuvre. La démarche est peut-être différente.

Au cas où…

Au cas où vous arriveriez ici après avoir lu l’article de Libération :

  1. toutes les informations concernant le livre Sociologie des prénoms se trouvent sur cette page.
  2. si vous préférez écouter, deux émissions de radio sont sur cette page.
  3. ce qui concerne la sociologie et l’histoire des prénoms sur le blog se trouve ici : http://coulmont.com/blog/category/prenoms/.

L’identification animale

Comment les animaux domestiques sont-ils identifiés ? La plupart du temps, ils relèvent d’une identification “en face à face” : Gucci, c’est le chat de ma soeur. Mais, de plus en plus, ils relèvent, comme les humains, d’un régime d’identification “à distance”, qui passe par l’écrit ou toute une série de techniques qui permettent d’identifier un animal sans le connaître ou connaître ses propriétaires.
L’histoire de l’identification des personnes est maintenant bien connue, et je recommande la synthèse de I. About et V. Denis. L’histoire de l’identification animale l’est beaucoup moins, même s’ils sont parfois traités comme des personnes. Voici quelques éléments.
Cette identification est tout d’abord inscrite dans le droit, dans le Code rural, articles D212-63 à D212-71.

L’Article L212-10 précise :

Les chiens et chats, préalablement à leur cession, à titre gratuit ou onéreux, sont identifiés par un procédé agréé par le ministre chargé de l’agriculture mis en œuvre par les personnes qu’il habilite à cet effet. Il en est de même, en dehors de toute cession, pour les chiens nés après le 6 janvier 1999 âgés de plus de quatre mois et pour les chats de plus de sept mois nés après le 1er janvier 2012. L’identification est à la charge du cédant.

et le D212-63 se lit ainsi :

[L'identification consiste en] d’une part, le marquage de l’animal par tatouage ou tout autre procédé agréé par arrêté du ministre chargé de l’agriculture et, d’autre part, l’inscription sur le ou les fichiers prévus à l’article D. 212-66 des indications permettant d’identifier l’animal.

Décrivons plus en détail ce en quoi consiste l’identification.
1- Elle met en relation plusieurs agents, individuels et collectifs. Le ministère de l’agriculture, des “personnes habilitées”, les gestionnaires du “fichier” et le “cédant” ;
2- Elle consiste en un marquage sur ou dans le corps de l’animal, par tatouage ou implant électronique ;
3- Ce marquage au corps est lié à un “fichier national” (Article D212-66 « Les indications permettant d’identifier les animaux et de connaître le nom et l’adresse de leur propriétaire sont portées à un fichier national. »)

À ce niveau de généralité, il est possible d’établir des comparaisons avec l’identification humaine. L’identification étatique repose sur des agents moins divers (les officiers d’état civil), n’utilise pas fréquemment le marquage sur le corps, et la source de l’identification est souvent un fichier local (l’acte de naissance conservé par les communes) plus qu’un fichier national. Des variations existent (le registre des passeports ou des cartes nationales est peut-être géré au niveau national, ou départemental), mais l’un n’est pas le décalque de l’autre.

Ces différences sont peut-être liées aux logiques différentes de l’identification animale relativement à l’identification humaine. Les médecins ne sont pas au centre de l’identification humaine, les vétérinaires le sont pour les animaux. Un “Cours de législation et réglementation sanitaires… [pdf]” le précise fort explicitement : « L’identification, c.-à-d. l’attribution à chaque animal d’un numéro exclusif, s’est imposée comme une nécessité zootechnique et sanitaire. Il s’agit aussi pour certaines espèces (chevaux, chiens, chats) d’une disposition importante en matière de protection animale. »

Et de fait, les vétérinaires sont les agents centraux de l’identification animale. Ce sont eux les “personnes habilitées” à tatouer (ou à poser un implant), et ils le sont “de plein droit”. On peut probablement lire la phrase « l’identification s’est imposée comme une nécessité zootechnique » avec l’interprétation suivante : les vétérinaires ont réussi, collectivement, à étendre leur mandat, en obtenant le partage du monopole de l’identification animale (qui n’est plus donc un monopole), et surtout, le monopole de l’acte de marquage.
On retrouve les vétérinaires dans diverses opérations liées à l’identification : par exemple « En cas de perte de la carte d’identification, le propriétaire, accompagné de son animal, en fait la déclaration auprès d’un vétérinaire, lequel établit un document… » (Art. 6 de l’arrêté du 2 juillet 2001 relatif à l’identification par radiofréquence…). Alors qu’en cas de perte d’une carte d’identité humaine, c’est auprès de la police qu’il faut déclarer la perte, la déclaration de perte d’une carte d’identification animale se fait auprès de la vétérinaire.

Une logique “zoosanitaire” préside donc à l’identification animale, qui met à profit l’existence d’acteurs non étatiques. Il existe un autre acteur, collectif, les “gérants du fichier national”. Pour les animaux domestiques, il s’agit, principalement, des Sociétés généalogiques félines et canines. La Société centrale canine gère la partie du fichier concernant les chiens : il s’agit, si mes renseignements sont bons, d’une “délégation de service public”. Cette fédération d’association d’amélioration des races canines étend ainsi sa surveillance de la santé raciale. Mais alors qu’elle avait la possibilité de ne pas reconnaître certaines races, elle doit, dans le fichier d’identification, accepter la présence de chiens sans race ou bâtards.

Il ne faudrait pas oublier qu’une logique commerciale (le pendant du contrôle des migrations humaines) vient s’ajouter à ces formes d’identification vétérinaires. Tout comme les humains ont leur passeport, les chiens et les chats, s’ils souhaitent circuler en Europe (ou plutôt, si leurs propriétaires souhaitent les faire bouger) doivent détenir un passeport. Le but « éviter que les mouvements commerciaux soient frauduleusement dissimulés comme mouvements non commerciaux d’animaux de compagnie » précise la Note de Service DGAL/SDSPA/N2008-8096 [pdf]. Mais là aussi, le contrôle zoosanitaire est au centre du dispositif : le passeport ressemble à un carnet de santé.

Les différents agents du régime d’identification n’ont pas les mêmes buts, et ces buts peuvent parfois diverger. Mais s’est mis en place une forme d’identification hybride, ni entièrement étatique, ni entièrement privée, disposant d’instruments inspirés des techniques appliquées aux humains (fichier central) ou non encore appliquées (implants électroniques).

Continuons. L’identification, ce n’est pas seulement la “singularisation” ou la “différenciation”, c’est aussi la “reconnaissance”. L’un des buts du tatouage ou de l’insertion d’un implant électronique sous la jugulaire gauche, c’est de pouvoir retourner à son propriétaire le chien qui fugue. Le propriétaire (maintenant nommé “détenteur”) est le dernier agent de la chaîne. Il dispose d’une carte d’identification (reproduite ci dessous) :

Cette carte est ici l’interface matérielle entre l’animal, son implant et son propriétaire. Elle relie concrètement un détenteur (dont l’identité est inscrite sur la carte) à un animal (désigné non seulement par un numéro, mais aussi par un nom et un nom d’usage, Fanny-Ardant dite Choupette). Ce doit être l’un des seuls formulaires étatiques (comprenant une “Marianne”) à indiquer encore un “type racial” (Fanny-Ardant est un bouledogue).

Le vieux qui hante

A quoi vous fait penser cette liste ?
“Marie, Pierre, Jean, Michel, Andre, Francois, Claude, Louis, Paul, Anne, Jeanne, Philippe, Isabelle, Jacques, Rene, Françoise, Bernard, Dominique…”
Peut-être à votre génération, si vous êtes nés avant 1970. Ou, pour certains prénoms, à la génération de vos grands-parents ou parents.
Je peux continuer : “Marcel, Nathalie, Alain, Sylvie, Nicole, Georges, Jacqueline, Christian, Roger”.
La plupart de ces prénoms sont aujourd’hui démodés. Et pourtant on les retrouve assez fréquemment portés par les bacheliers et bachelières de 2011. Ce sont leur seconds prénoms. [les premiers prénoms sont ici]
Un peu moins de la moitié des bacheliers de ma base (N~250000) portent des seconds ou troisièmes prénoms. Et ces prénoms, souvent, semblent arriver tout droit du passé. Les 50 premiers seconds prénoms, selon leur fréquence parmi les bacheliers et bachelières, sont caractéristiques du début du XXe siècle, avec un maximum au début des années 1940 (ils nomment 45% de la population née à ce moment là). Les 50 premiers “premiers” prénoms, eux, sont caractéristiques du début des années 1990 (ce qui est normal : les bachelières de 2011 sont nées vers 1993).

Ceci soutient l’idée selon laquelle les seconds prénoms, en France, sont aujourd’hui utilisés pour manifester un lien avec les générations précédentes. Au risque de donner à son fils le prénom de “Bernard”. Mais ces seconds prénoms mènent une existence fantômatique, ne se manifestant que dans des situations formelles comme le baccalauréat.

Mais tous les parents, et tous les grands-parents n’avaient pas les mêmes premiers prénoms — ces prénoms devenus maintenant des seconds prénoms. Il est ainsi possible de mettre en évidence un lien entre le second prénom et la réussite au baccalauréat (mesuré par la proportion de mentions TB obtenues par les bacheliers et bachelières). Ainsi plus de 10% des bachelières ayant comme second prénoms “Clementine, Laure, Anna, Elisabeth, Suzanne, Claire, Charlotte ou Anne” ont obtenu la mention TB. C’est le cas de moins de 2% des porteurs de seconds prénoms comme “Jose, Daniele, Justine, Amandine, Romain, Fernand, Jessica, Danielle ou Jennifer”.
Cette toute dernière liste me perturbe un peu : on y trouve en effet des prénoms, comme Jessica ou Jennifer (et, très proches, à moins de 3% de mention TB, des prénoms comme Kevin, Sandra, Elodie, Cindy, Karine…) qui ne sont pas des prénoms de générations éloignées, pas des prénoms de grands-parents, mais des prénoms que pourraient porter des personnes de la même génération.

Cela indique, peut-être, que les seconds prénoms sont ici ceux qui n’ont pas recueilli le consensus des parents pour être mis en première position. On les aimait, mais pas assez. Essayons de voir si les données corroborent cette idée. Qui sont, par exemple, les enfants dont le second prénom est “Kevin” ? On trouve un peu de tout, des Thomas Kévin, des Florian Kevin, une série de Jordan Kévin, des Alexis K et des Anthony K. Mais aucun Louis Kévin, aucun Paul Kévin, aucun Grégoire Kévin, aucun Etienne Kevin… pour prendre les premiers prénoms masculins ayant plus de 10% de mentions TB au bac 2011.

Le second prénom semble ainsi renforcer certains des effets que le premier prénom rendait visible. Il faudrait continuer l’étude. Les Thomas, Pauline, Camille et Marie qui obtenaient une proportion moyenne de mention TB… sont-ils différents si leurs seconds prénoms sont Kevin ou Jeremy ou Jessica (par comparaison avec des seconds prénoms qui seraient Emma, Louise ou Louis) ?
Je parie que “Thomas Prénom à mention” a plus de mentions TB que “Thomas Prénom sans mention”.

Mise à jour : c’est en effet le cas :

Camille suivi d’un prénom “à mention” (comme “Louise”) : 10,3% de mention TB
Camille suivi d’un prénom “faible mention” (comme “Melissa”): 3,3% de mention TB
Marine + prénom à mention : 5,8% de mentions TB
Marine + prénoms à faible mention : 2,9%

Toilettes universitaires

Voici une photo prise une semaine après une demande explicite de nettoyage faite, comme il se doit, “par intranet”.

Donc, puisque “intranet” ne donne, dans une certaine université parisienne, aucune satisfaction, peut-être que “internet” aura plus de succès : après tout, il y va de la réputation de l’université. Il s’agit des toilettes du rez de chaussée du bâtiment B2, qui sont dans cet état depuis plus d’une dizaine de jours maintenant.
Et puisque j’y suis, et que là aussi des signalements ont été faits “par intranet”, sans succès. La porte de la salle B134 est sortie de ses gonds depuis janvier dernier. Plus de six mois n’ont pas suffit pour que les services chargés de l’entretien, de la serrurerie ou de la logistique arrivent à la réparer. (Ma dernière vérification date de mardi).

[Mise à jour : On m'annonce en commentaire que l'intervention-toilette a été réalisée hier. J'irai faire une photo rapidement. Rien, en revanche, concernant la réparation de la porte de la B134.]