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Sociologue, qu’est-ce que tu fabriques ?

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire ma chronique publiée dans Le Monde, dans le cahier « Science & Médecine » du mercredi 5 décembre 2018, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

Le point de départ de la chronique est l’étrange impression de voir les rayons des librairies et des bibliothèques se couvrir d’ouvrages dont le titre est, en gros, « La fabrique de… ». [Cela m’avait d’ailleurs déjà amusé il y a quelques années]

Ce billet a pour but de donner quelques éléments de comparaisons quantitatives. Et la conclusion (si les données ne sont pas toutes biaisées) est la suivante : après 2005, les chercheurs en sciences sociales se sont mis à « la fabrique » : dans leurs livres, dans leurs articles, dans leurs thèses. Que ce soient des sociologues de l’espace (les “géographes”), les sociologues du politique (les “politistes”), les sociologues du temps passé (les “historiennes”), ou les sociologues, la pression de la mise en fabrique devient visible.

Regardons d’abord dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France. «La fabrique de» est présent dans de nombreux titres, et de plus en plus : on est passé de 0 titres par an avant 1990, à 5 titres par an jusque vers 2000… et il y a eu 45 titres comprenant “la fabrique de” en 2017. Certes le nombre d’ouvrages publiés augmente, mais pas à ce rythme.
 

Et dans le détail, on pourrait voir que “fabrique” était plutôt un verbe en 1970, c’est le nom commun maintenant [graphique non reproduit].

Regardons ensuite dans Google Scholar en cherchant les références ayant, en titre, le mot “fabrique”. La qualité de cette base laisse à désirer, mais la tendance est la même. Avec, cependant, une petite diminution au cours des dernières années.
 

Le problème avec Google Scholar, outre l’augmentation importante du nombre d’articles universitaires produits (qui a pour conséquence de rendre plus probable un article avec “fabrique” en titre), c’est l’absence d’informations précises sur le champ des publications considérées comme suffisamment savantes pour y être indexées.
[Note : j’ai comparé le nombre d’articles portant “fabrique” en titre au nombre d’article portant “maisons” en titre ou “confiance” en titre : la croissance de “fabrique” est bien plus importante après 2005. Mais j’ai conscience qu’il faudrait aller plus loin.]

Il faut alors aller plus loin.
J’ai récupéré des informations sur environ 400 000 thèses (à partir du site theses.fr) pour vérifier que « la fabrique » se diffusait. Ce qui est intéressant dans cette base, c’est qu’il est possible d’établir des proportions de l’usage de “fabrique”.
C’est un terme plus fréquent en Science politique, en géographie, en Sociologie, en Histoire, en InfoCom, en Histoire de l’art, en Littérature française, en science de l’éducation… qu’en “science des matériaux”, qu’en “mécanique”, qu’en Chimie, qu’en Génie des procédés ou Génie électrique… des disciplines où l’on doit pourtant vraiment fabriquer des choses. Signe, peut-être, qu’il ne s’agit pas vraiment de “fabriquer” quelque chose.
Et c’est un terme qui, en effet, est de plus en plus présent dans les titres des thèses des disciplines fabricophiles, comme le montre le graphique suivant :
 

Il ne faut pas vraiment tenir compte du panel “Année d’inscription”, qui est mal renseigné dans la base theses.fr. Je l’ai inclus parce que la variable était disponible…
Les thèses en cours de rédaction semblent avoir une proportion encore plus importante de titres-à-fabrique. Si ces titres ne changent pas d’ici à la soutenance de ces thèses, il faut donc s’attendre à la hausse de la courbe au cours des prochaines années. Pour l’instant, dans les disciplines concernées par le graphique, 14,5 futures thèses sur 1000 ont, en titre, une fabrique.

J’ai aussi regardé sur la base Crossref, qui contient des informations intéressantes (et un package pour le logiciel R, très utile).
 

Vous ne serez pas surpris de voir que, là aussi, de nombreux articles comportent le mot «fabrique» en titre. Près de 70 pour les articles parus en 2017. Il y a probablement des double-comptes, et des articles qui ne sont que des compte-rendus (d’ouvrages qui ont “fabrique” en titre)…

Entrepreneurs à particule

Le Fichier “SIRENE” contient des informations sur des millions d’entreprises françaises. Et, pour près de 4 millions d’entre elles, on dispose du nom de famille de l’entrepreneur, ou de l’entrepreneure. Il est alors possible de calculer, par secteur d’activité (à partir du code NAF), la proportion d’entrepreneurs dont le nom comporte une particule.

C’est dans la gestion de sites et de monuments historiques que la proportion d’individus à particule est la plus forte (un cinquième des entrepreneurs de ce secteur ont un nom à particule). On les trouve ensuite dans la sylviculture, l’exploitation forestière et la gestion de fonds. Dans les Musées, la reliure, l’édition, l’administration d’immeubles et les relations publiques.


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Et où sont-ils absents, les entrepreneurs à particule ? La sécurité, la récupération de déchet, l’élevage porcin, la dératisation…

cliquez pour agrandir [attention : l’échelle de ce second graphique n’est pas la même que celle du premier graphique]

Intitulés de la NAF Particules %
Gestion des sites et monuments historiques et des attractions touristiques similaires 20.0
Sylviculture et autres activités forestières 6.0
Exploitation forestière 4.5
Gestion de fonds 3.6
Reliure et activités connexes 3.1
Activités des agences de placement de main-d’œuvre 2.9
Autres services d’information n.c.a. 2.9
Location et location-bail de matériels de transport par eau 2.7
Administration d’immeubles et autres biens immobiliers 2.7
Activités combinées de soutien lié aux bâtiments 2.7
Autre mise à disposition de ressources humaines 2.6
Location et location-bail de camions 2.6
Activités des organisations religieuses 2.6
Organisation de jeux de hasard et d’argent 2.5
Gestion des musées 2.5
Transports maritimes et côtiers de passagers 2.4
Édition de livres 2.4
Action sociale sans hébergement n.c.a. 2.4
Travaux de maçonnerie générale et gros œuvre de bâtiment 2.3
Conseil en relations publiques et communication 2.2

 
Et les secteurs où la proportion d’entrepreneurs à particule est la plus faible :
 

Intitulés de la NAF Particules %
Activités de conditionnement 0.2
Récupération de déchets triés 0.3
Commerce de gros (commerce interentreprises) de déchets et débris 0.3
Sciage et rabotage du bois, hors imprégnation 0.3
Commerce de gros (commerce interentreprises) de composants et d’équipements électroniques et de télécommunication 0.4
Activités liées aux systèmes de sécurité 0.4
Entreposage et stockage non frigorifique 0.4
Fabrication d’articles de papeterie 0.4
Fabrication d’autres ouvrages en béton, en ciment ou en plâtre 0.4
Fabrication de cacao, chocolat et de produits de confiserie 0.4
Autres intermédiations monétaires 0.4
Élevage de porcins 0.4
Commerce de détail d’équipements automobiles 0.4
Installation de structures métalliques, chaudronnées et de tuyauterie 0.4
Fabrication de biscuits, biscottes et pâtisseries de conservation 0.4
Fabrication de bière 0.4
Élevage d’autres bovins et de buffles 0.4
Production de boissons alcooliques distillées 0.4
Élevage de vaches laitières 0.4
Désinfection, désinsectisation, dératisation 0.4

Les prénoms et la mention, édition 2018

Entre l’année dernière et cette année, tous les candidats ou presque ont changé. Mais si les personnes ont changé, ce n’est pas le cas de leurs prénoms. Prenons les Juliette. Les Juliette qui ont passé le bac en 2017 ne sont pas celles qui ont passé le bac en 2018. Et même plus : les Juliette de 2017 n’ont pas les mêmes parents que les Juliette de 2018. Et pourtant leur nombre est presque le même (2200), et leur taux d’accès à la mention Très bien est identique (20%). En tant qu’individu, elles sont toutes différentes. En tant que groupe (du simple fait de partager un prénom) elles sont semblables. Les Juliette de 2018 sont, en tant que groupe, et au regard du taux d’accès à la mention Très bien, identiques aux Juliette de 2017.
Cette année, 25% des Garance (qui ont eu plus que 8 au bac général et technologique et qui ont autorisé la diffusion de leurs résultats) ont obtenu la mention Très bien. C’est le cas de 5% des Océane ou des Anthony. Les prénoms les plus donnés vers 2000 (quand ces bachelier.e.s sont né.e.s), Léa, Thomas et Camille, ont des taux moyens de proportion Très bien. Vous remarquerez aussi assez vite la plus grande excellence scolaire féminine : à la droite du graphique, on ne trouve que des prénoms féminins bourgeois (Garance, Apolline, Diane…). A gauche, ce sont surtout des prénoms masculins et de classes populaires (Steven, Ryan, Christopher, Allan).


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Pour les années précédentes, voir 2017, ou en 2016 ou encore en 20152014,2013, 2012 ou 2011. Vous pouvez aussi lire Sociologie des prénoms (édition La Découverte) [sur amazon, dans une librairie indépendante].

Trente-neuf « Cartes blanches », bilan d’étape.

Depuis quelques années, toutes les six semaines, je rédige une chronique sociologique pour Le Monde. En 2015, j’avais déjà proposé un bilan, que je renouvelle ici.

J’ai écrit 39 textes en cinq ans. Ces textes portent sur des articles publiés récemment, ou une question liée à l’actualité. J’y expose le travail d’une sociologue ou de son équipe. J’ai cherché à diversifier les thèmes et les méthodes. La moitié des “Cartes blanches” exposent des travaux reposant sur des méthodes dites “qualitatives” (entretiens, observations), l’autre moitié sur des méthodes “quantitatives”. Le thème le plus fréquent est lié à la description du travail sociologique, suivi des questions de stratification, politique et de genre/sexualité.
J’y ai cité le nom de 88 sociologues et assimilés (on y trouve quelques économistes, par exemple). Les sociologues les plus fréquemment cités sont Émile Durkheim (à trois reprises), Max Weber (à deux reprises) et Etienne Ollion (à deux reprises). 60 de ces sociologues sont français ou publient en France, 25 sont étatsuniens (au sens où ils travaillent dans une université nord-américaine). Et Weber est allemand. Je suis limité ici par mes connaissances linguistiques: il n’y a qu’en français et en anglais que je suis capable de bien lire. Mon allemand est rustique, et mon roumain presque oublié.
25 femmes ont été citées, et 62 hommes l’ont été, ce qui est loin de respecter la parité (dès qu’on l’oublie, elle disparait). Mais ces 25 femmes sont souvent les auteures centrales de la chronique, celles dont les travaux sont exposés (alors que de nombreux hommes, Mauss, Tarde, Weber, Sorokin, Krugman… ne sont cités qu’en appui au texte). Quand on pondère les citations par le nombre d’auteurs cités dans la chronique, alors il y a “13” femmes pour “26” hommes.
Quelques unes des dernières “Cartes blanches” :
En Algérie, les plages de la discorde, autour des travaux de Jennifer Bidet
Les odeurs ont un sens, et une classe sociale, autour des travaux de Karen Cerulo
Le charme discret du contournement de l’ISF, autour des travaux de Camille Herlin-Giret
L’art de l’insulte chez les jeunes filles, autour des travaux d’Isabelle Clair
Les pourboires, drôles d’espèces, autour des travaux d’Amélie Beaumont

Ma grande modestie me perdra

Pendant plus de six mois, sur le portail “cairn.info“, j’ai pu voir ceci :

En sociologie, en histoire, en science politique, mon article « le petit peuple des sociologues » était l’article le plus lu, ou le 3e le plus lu. Je savais qu’il avait été très lu au moment de sa publication en juin 2017 (tout est relatif, et le « très lu » est à estimer au regard de ce que l’on sait du nombre limité de lecteurs sociologues).
Je disposais même d’un indicateur, un mail de “cairn.info” de janvier 2018 indiquant que « le petit peuple des sociologues » était le 6e article le plus lu sur cairn en 2017 (voir sur l’image ci-contre). Au début, ça ne m’a pas dérangé, d’être le sociologue le plus lu en France. D’être Top numéro 1. Une semaine. Deux semaines. Un mois. Deux mois… Six mois… Mais je trouvais très bizarre que l’article “Impact des troubles maternels borderline” reste numéro 1 dans le palmarès des articles les plus lus en sociologie. Très bizarre. Et que le palmarès reste figé aussi. L’article d’Amélie Beaumont, Le pourboire et la classe restait 10e. Sans bouger d’un poil depuis novembre 2017. Il me semblait bizarre, par exemple, qu’un article aussi lu que —— au hasard —— « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale n’apparaisse jamais dans le top 10 des articles les plus lus en science politique.
Mais aujourd’hui, les choses ont changé : ce fut ma surprise ce matin du 12 juin 2018. Le palmarès entièrement rénové. En sociologie et dans les autres disciplines. J’y suis un peu pour quelque chose :

J’ai contacté Cairn (à quelques reprises depuis quelques mois)… et il y avait bien un bug dans leur classement. Hélas, ce bug n’a pas eu pour effet de dé-classer “Impact des troubles maternels borderline” et de placer « le petit peuple des sociologues » au sommet du classement. On ne peut pas tout avoir.
Plus sérieusement : si la stabilité de ce palmarès m’énervait, c’est que je m’en sers comme outil de veille pour lire des articles qui peuvent faire l’objet de ma chronique pour Le Monde, que je dois écrire toutes les six semaines. Celle de cette semaine, d’ailleurs, porte sur Blédards et immigrés sur les plages algériennes de Jennifer Bidet (lisez-le, cet article, et placez-le Top n°1 sur cairn, il le mérite !)

À la rentrée

Couverture manuel courants contemporains montageEn 2008, Céline Béraud et moi avions écrit un manuel d’introduction, à destination des licences de sociologie, Les courants contemporains de la sociologie (Presses universitaires de France). Après dix ans dans les librairies, la première édition n’est actuellement plus disponible. Mais à la rentrée, c’est une nouvelle édition remaniée qui sera mise en vente, toujours aux Presses universitaires de France, mais dans la collection Quadrige – Manuels. Nous venons de rendre le manuscrit.
Pour en savoir plus sur ce manuel, vous pouvez consulter la page consacrée à la première édition.

L’honneur et le mérite

En France, si vous observez des groupes inégalement prestigieux, ou placés à des degrés différents dans une hiérarchie, vous observerez aussi que les membres de ces groupes n’ont pas la même probabilité d’avoir un nom à particule. Comme les noms à particule sont très rares en France (moins de 0,8% des personnes nées en France en sont dotés), il faut avoir des groupes de grande taille pour trouver des gens à particule. Ou alors il faut avoir des groupes que l’on peut rattacher aux classes dominantes, et l’on verra qu’au sein de ces groupes, les gens à particule constitue une sorte d’aristocratie, de paranoblesse.
Ici, je vais explorer la liste des personnes ayant reçu la Légion d’honneur ou l’Ordre national du mérite entre 1990 et aujourd’hui. Soit environ 222 340 individus (une partie cumule les titres, et on les retrouve dans les deux listes). L’Ordre national du mérite est un ordre bâtard, de création récente (1963). La Légion d’honneur, elle, est doté du prestige de l’ancienneté. La proportion de gens à particule varie : 2,5% des «méritants» ont une particule, et c’est le cas de 3,6% des «légionnaires». Un rapport de 1 à 1.44 entre ces deux ordres, et surtout, une surreprésentation importante quand on la compare avec la population de la France. Il y a au minimum 4,5 fois plus de gens à particule chez les légionnaires que dans la population.
Ces différences entre ordres ne sont pas dues au hasard. Elles se répêtent chaque année, de manière systématique, comme le montre ce graphique:


Année après année, il y a toujours plus de récipiendaires à particule dans les listes de légionnaires que dans les listes de méritants. Encore aujourd’hui, dans la France contemporaine. (Et ce n’est pas du aux militaires recevant la Légion d’honneur, j’ai vérifié.)

La proportion de personnes à particule varie, au sein de ces ordres, de deux façons. Tout d’abord, plus on grimpe dans la hiérarchie locale, plus la proportion de gens à particule augmente.


11% des Grand’croix de la Légion d’honneur ont un nom à particule, ce n’est le cas que de 3,5% des simples “Chevaliers” (qui, contrairement à leur titre, ne sont que que de la piétaille). L’augmentation de la proportion de gens à particule avec les titres se repère aussi dans le cas de l’Ordre du mérite.

Pour devenir Grand’Croix, il faut d’abord être Grand Officier, et pour être Grand Officier il faut être Commandeur, etc… et il faut attendre un moment avant de pouvoir monter l’échelle. Les plus titrés sont donc les plus âgés, et les plus âgés dans l’Ordre. Entrer jeune a des effets sur la fin de carrière. C’est pourquoi il est fascinant de voir que, encore aujourd’hui dans la France contemporaine, la proportion de récipiendaire à particule est beaucoup plus élevée quand ces récipiendaires ont un faible nombre d’«années de service» :

Ce graphique ne concerne que les “Chevaliers” : 6% de celles et ceux qui sont nommés après juste 20 ans de service ont un nom à particule. La prime à la jeunesse est aussi clairement visible dans le cadre des entrées dans l’Ordre national du mérite. Voilà pourquoi il est fort probable que, dans quelques décennies encore, les Grand’Croix et Grand.e.s Officier.e.s auront toujours plus de noms à tiroir que les Chevaliers.

 
Notes : les données proviennent de Légifrance, par l’intermédiaire de Nathann Cohen

Anamorphoses cartographiques

Les bureaux de vote parisiens regroupent un nombre presque identique d’électeurs sur une surface approximativement de même taille. Mais le nombre d’inscrits varie de 1 à 2 et la surface varie aussi beaucoup.
La carte suivante, qui illustre où le vote Fillon fut fréquent à Paris, est donc trompeuse (comme toutes les cartes).

Trompeuse, parce qu’une bonne partie des bureaux où Fillon fait un score élevé sont des bureaux de grande surface et où relativement peu d’électeurs sont inscrits.
Il est possible de transformer la surface de chaque bureau afin que cette surface soit proportionnelle au nombre d’électeurs inscrits. La carte suivante illustre cette transformation par anamorphose :

Le huitième arrondissement disparaît presque entièrement, et le dix-huitième voit sa surface augmenter.

Pour celles que cela intéresserait, j’ai mis le code sur github.

Les différences entre les deux formes de cartes sont bien plus apparentes si l’on s’intéresse aux communes d’Île de France, car certaines (comme le 15e arrondissement) sont très peuplées alors que d’autres (en Seine et Marne par exemple) sont presque vides.

Le beau linge

Il y a le tissu social. Et il y a le beau linge social [*]. Mais parfois le beau linge est caché dans de vieilles armoires grinçantes. Ouvrons une de ces armoires : les noms à particules (et, parfois, à armoiries). Je vais m’appuyer sur les résultats nominatifs au bac général et technologique, entre 2012 et 2017, soit 2,2 millions d’individus.
Parmi eux, 25 000 ont un nom à particule (la particule ici étant “de”, “du”, “des” ou “d'” : d’Hauterives, de La Tour d’Aigues, des Restifs, Chabault du Fals, etc…), et parmi eux quelques De Souza. 68 000 ont un des 30 noms de famille les plus fréquents en France (Martin, Durand) mais aussi Da Silva. Les autres, qui sont donc 2,1 millions environ, représentent le tout-venant.
Si la particule ne disait rien (mais vraiment rien du tout) de la position sociale, alors les prénoms des bacheliers à particule devraient ressembler très fort aux prénoms des bacheliers sans particule. Si l’on pense que la particule est quand même un signe d’immigration potentiellement lointaine, alors on peut comparer avec les prénoms de celles et ceux qui ont un nom de famille très fréquent en France (un des trente noms de famille les plus fréquents). Les choix de monsieur et madame Dupont ne devraient pas trop différer des choix de Monsieur et Madame du Pont.

Le tableau des prénoms les plus fréquents ne révèle que peu de différences. Les prénoms des “Dupont” (c’est à dire des personnes ayant un des 30 noms de famille les plus fréquents en France) sont, grosso modo, rangés dans le même ordre que les prénoms de l’ensemble de la population des bacheliers. Les prénoms des “du Pont” (c’est à dire des personnes ayant un nom à particule) montrent de légères différences de rang : on y préfère Marie à Camille, on apprécie un peu moins Léa et Manon. On adoooore Louis et Paul.

rang DUPONT TOUS DU PONT
1 Camille Camille Marie
2 Thomas Thomas Antoine
3 Manon Marie Thomas
4 Lea Manon Alexandre
5 Marie Lea Camille
6 Pauline Alexandre Louis
7 Antoine Antoine Paul
8 Mathilde Maxime Guillaume
9 Maxime Nicolas Nicolas
10 Nicolas Pauline Pierre
11 Alexandre Mathilde Lea
12 Marine Chloe Charlotte
13 Julie Marine Marine
14 Chloe Laura Hugo
15 Quentin Julie Mathilde
16 Clement Quentin Manon
17 Julien Clement Maxime
18 Guillaume Pierre Quentin
19 Laura Marion Pauline
20 Valentin Julien Alexis

Sources : Résultats nominatifs au bac

Ainsi, pour ce qui est des choix les plus fréquents, les choix des Dupont et des du Pont se ressemblent. Les prénoms les plus fréquents n’ont qu’un faible pouvoir de distinction.

Le diable est dans les détails. Certains prénoms (des prénoms relativement fréquents, présents chez plus de 500 bacheliers et bachelières) ne sont pas répartis de la même manière entre Dupont et du Pont. Examinons la “sur-représentation” et la “sous-représentation” de ces prénoms fréquents. Pour ce faire, on divise la fréquence du prénom dans la population à particule par la fréquence du prénom dans la population complète. Quand ce rapport est supérieur à 1, cela signifie que les du Pont choisissent un peu plus souvent ce prénom que la population générale. Et l’on fait la même chose pour les Dupont.

Là, les différences apparaissent très visibles. Les parents à particules choisissent Sixtine, Maylis et Stanislas beaucoup plus souvent que le commun des mortels. Les Dupont, eux, ont des choix peu spécifiques : à la fois Teddy et Thibaud, Andy et Léonie : c’est que l’on trouve de tout dans les Dupont, qu’ils ont des choix très peu différents des choix du commun des mortels.

rang (de surreprésentation) DUPONT DU PONT
1 Solenne Sixtine
2 Alexane Maylis
3 Suzanne Stanislas
4 Andy Gaspard
5 Timothe Albane
6 Xavier Hugues
7 Segolene Hortense
8 Cassandra Henri
9 Joffrey Philippine
10 Gwenaelle Marin
11 Gabin Bertrand
12 Teddy Diane
13 Thibaud Victoire
14 Antony Alix
15 Charlene Astrid
16 Corentin Alban
17 Leonie Joseph
18 Coraline Malo
19 Etienne Amaury
20 Leopold Augustin

Sources : Résultats nominatifs au bac

Alors que nous serions bien en peine de distinguer les Dupont sur le tissu social (ce sont, collectivement, des omnivores culturels), les du Pont, eux, s’y distinguent bien, notamment par leurs choix spécifiques : ils sous-utilisent les prénoms les plus fréquents, et ils sur-utilisent un corpus de prénoms rares. Ainsi, alors que rien ne devrait distinguer les Dupont des du Pont, si la particule n’était vraiment rien, certaines de leurs pratiques culturelles les différencient encore, à la marge, du reste de la société. Quand donc arriveront-ils à s’intégrer ?

[*] La métaphore n’est pas seulement filée, elle est ici cousue de fil d’or.

Les prénoms et la mention, édition 2017

Le monde social est fait de routine et de familiarité. De surprises parfois, de fascinations, mais d’habitudes aussi. C’est pourquoi, cette année encore, les toutes nouvelles bachelières prénommées Diane ont plus souvent obtenu la mention « Très bien » que leurs camarades prénommées Cindy ou Morgan.
Plus de 20% des Adèle, Diane, Anna, Théophile et Juliette ont obtenu la plus haute mention. C’est le cas de 5% environ des Cassandra, Anissa et Anthony.

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Pour en savoir plus, j’ai écrit un petit texte pour l’INED On ne nomme jamais, on classe.
Et j’ai aussi, au cours des années précédentes, montré l’intérêt de cette étude : en 2016 ou encore en 20152014,2013, 2012 ou 2011. Vous pouvez aussi lire Sociologie des prénoms (édition La Découverte) [sur amazon, dans une librairie indépendante].

 

Enfin un mini-site interactif qui vous permet de consulter les résultats de votre prénom est disponible ici : http://coulmont.com/bac/