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L’espace social des modes de suicide

On trouve sur Gallica le Compte général de l’administration de la justice, dans lequel on trouve de grand tableaux présentant les modes de suicide par profession, à partir des années 1840.
comptegeneral1840
Les différentes professions ont des suicides privilégiés. Les militaires préfèrent les armes à feu, les meuniers la pendaison. Les artistes et les clercs l’asphyxie par le charbon, et les étudiant.e.s se tranchent les veines.
Voici deux graphiques issus d’une Analyse en composantes principales.
pcasuicidevar
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pcasuicideindiv
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Le premier axe oppose la pendaison et la noyade aux couteaux et autres rasoirs, mais aussi des professions rurales aux professions urbaines. Le deuxième axe oppose le fusil à l’asphyxie, les professions chargés du maintien de l’ordre aux professions intellectuelles.

J’aurai du produire, dès le départ, une analyse de correspondance. Ca me semble plus parlant :

casuicide1840

Victorine Benoît

En cherchant d’anciennes listes nominatives de bacheliers, je suis tombé sur cet entrefilet, publié dans Le Figaro en 1875 :

victorinebenoit1
lien vers l’article sur Gallica

Le destin de cette bachelière fut-il de servir de “répétiteur” à ses enfants ?
Parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de bachelières en 1875, il est assez aisé de retrouver son identité : il s’agit de Victorine Françoise Henriette Benoît. Elle obtient une bourse, en 1877, pour étudier la médecine. : elle obtient 300 francs, pendant plusieurs années.
« Sans vouloir encourager les femmes dans l’étude du grec et du latin », la commission départementale recommande une bourse annuelle de 1000 francs :
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source : Procès verbaux des séances du conseil général de la Vendée (23/12/1877)

Sur twitter, @hellaime m’indique qu’on retrouve Victorine Benoît en 1883 : elle a soutenu une thèse de médecine à Paris De la paralysie spinale infantile [lien].
Et Le Figaro rend compte de cette soutenance, en saluant la jeune doctoresse “Française, Française et Vendéenne” :
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lien vers l’article sur Gallica

Le Journal des Débats nous précise même que Victorine est d’une “honorable famille vendéenne”.
Une lettre de remerciements a été publiée par le conseil général de Vendée :
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Un journal féministe, La Femme (juin 1884) nous donne, quelques années plus tard, quelques informations sur les sœurs de Victorine, Gabrielle et Adèle, qui obtinrent toutes deux aussi le baccalauréat.

En 1886, le quotidien Gil Blas lui consacre un long portrait : Sous “Mademoiselle X… Docteur-Médecin” se cache de manière évidente Victorine Benoît (aînée de cinq enfant, père décédé, sœurs bachelières, originaire d’une région de l’Ouest, etc…) :
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Vers 1889, elle cherche à obtenir un poste de médecin des écoles primaires de filles, à Paris :

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lien vers l’article sur Gallica

On retrouve, un peu plus tard (en 1896), Victorine Benoît exerçant rue Miromesnil à Paris. Elle fait donc partie des rares doctoresses à exercer la médecine.
Avant cela, on pouvait la voir décrite comme une examinatrice, en 1892 :
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lien vers l’article sur Gallica

ou comme une personne “prodigant des soins intelligents et dévoués aux jeunes filles des écoles”.
Je n’ai pas trouvé aisément d’informations postérieures à 1896, mais selon la Préfecture de police elle exerce toujours, en 1918, rue de Miromesnil (à 71 ans). Les listes indiquent “Mlle” : Victorine Benoît ne s’est pas mariée.

Cinquantes nuances de trop

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Médecine » du mercredi 14 octobre 2015, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?
J’ai choisi cette semaine de mentionner un texte de Kieran Healy, Fuck Nuance (“Au diable les nuances”), communication présentée au dernier congrès de l’association américaine de sociologie. Kieran Healy est sociologue à Duke University. Il est l’auteur de travaux sur la visualisation des données, par exemple sur les décès par arme à feu aux Etats-Unis. Je signale aussi ce billet, “De l’usage des métadonnées pour retrouver Paul Revere”.
Vous trouverez sur son site d’autres informations.

Sa communication a suscité plusieurs réactions, à l’extérieur de la sociologie notamment :

  1. http://chronicle.com/article/Is-Nuance-Overrated-/232771/
  2. http://publishingarchaeology.blogspot.fr/2015/09/against-nuance.html
  3. http://www.env-econ.net/2015/09/fuck-nuance.html
  4. http://secondlanguage.blogspot.fr/2015/09/fact-and-nuance-3.html
  5. http://bigthink.com/neurobonkers/the-problem-with-nuance-for-the-sake-of-nuance
  6. http://thesphinxblog.com/2015/09/09/bollocks-to-nero/
  7. http://dailynous.com/2015/09/02/a-bias-against-simplicity/
  8. https://redflag.org.au/article/nuance-hell-drug
  9. http://taylorholmes.com/2015/09/09/our-extreme-nuancing-trend/

et en français sur Slate par Aude Lorriaux : http://www.slate.fr/story/106247/fuck-nuances-sciences-humaines-surplace

Miracles à l’affiche

Dans le cahier “Culture et Idées” du Monde (daté du 20 juin 2015) se trouve un article, “Miracles à l’affiche“, qui reprend certaines des conclusions de mes travaux sur les églises noires de la banlieue parisienne :

201506-miraclesaffiches

Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez consulter :

Et plus largement, je recommande Une ethnographie des pentecôtismes africains en France de Damien Mottier, qui me semble être à la fois la meilleure introduction et l’ouvrage le plus fouillé sur ce monde protestant issu des diasporas africaines.

Les âges et les saisons des tentatives de suicide

On connaît assez bien la saisonnalité des suicides : leur maximum est au printemps, et leur minimum en décembre-janvier. On sait aussi que le taux de suicide augmente avec l’âge (même s’il a tendance à s’égaliser). Qu’en est-il des tentatives de suicide.
Un travail très intéressant a été réalisé par l’INVS (Christine Chan Chee et Delphine Jezewski-Serra (dir). Hospitalisations et recours aux urgences pour tentative de suicide en France métropolitaine à partir du PMSI-MCO 2004-2011 et d’Oscour® 2007-2011.) dans lequel on trouve des informations sur les hospitalisations suite à des tentatives de suicide.
Il ne s’agit donc pas d’informations sur les quelques 200 000 tentatives de suicide réalisées en France chaque année, ni même d’informations sur les tentatives connues par des médecins, ni même de celles qui parviennent aux urgences, mais d’environ 40% de ces tentatives, celles qui ont donné lieu à des hospitalisations.

Le graphique suivant représente l’écart mensuel à la moyenne. Certains mois comptent plus de tentatives qu’attendu, et d’autres moins. S’il y a environ 7000 hospitalisations par mois, certains mois sont à 8000, d’autres à 6000.
L’interprétation des variations est compliquée. Comment comprendre la diminution en août ? Dans une perspective durkheimienne classique il s’agirait des conséquences du repos social : la société est moins “effervescente” en août : «il se produit durant la belle saison un véritable exode des principaux agents de la vie publique, qui, par suite, manifeste une légère tendance au ralentissement» (p.106).
saisonnalite-tentatives-suicides
Saisonnalité des tentatives de suicide [voir note méthodologique plus bas]

Ce ralentissement pourrait se percevoir aussi en décembre et avril, au moment des congés scolaires. Mais ne peut-on pas, dans une autre perspective, voir dans cette saisonnalité le reflet de l’activité hospitalière ? La baisse des hospitalisations en août peut-elle être liée à un nombre moins élevé de lits disponibles en raison des congés? Comment, dans ce cas, expliquer le grand nombre de tentatives en juin? Les examens ? Il faudrait pouvoir disposer d’indications quantifiées sur la saisonnalité de l’ensemble des tentatives de suicide (mais elles échappent en partie à tout enregistrement).

Le deuxième graphique met formidablement bien en lumière les différences entre hommes et femmes. Les tentatives de suicides sont surtout des tentatives féminines, quel que soit l’âge (il n’y a égalité que vers 30 ans, et après 80 ans).
Il met aussi en évidence la fréquence importante des hospitalisations des jeunes femmes, entre 15 et 19 ans. Est-ce parce que leur mal-être est plus médicalisé que celui des jeunes hommes ? Est-ce alors un effet du diagnostic médical aux urgences ? Est-ce parce qu’elles font réellement plus de tentatives de suicide (les jeunes hommes pouvant faire des accidents de scooter, de mobylette, de voiture…)? Peut-on y voir le caractère morbidifère du lycée, de ses rythmes, de ses examens, de ses classements, pour une population — les jeunes femmes — plus scolaires que les jeunes hommes ?
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Taux d’hospitalisation pour tentative de suicide, pour 10 000 habitants.

Disposer des données individuelles, avec l’âge, le sexe et la date de l’hospitalisation, permettrait d’en savoir plus. La saisonnalité des tentatives des jeunes femmes diffère-t-elle de celles des femmes plus âgées, et de celles des hommes ? Est-elle liée aux rythmes scolaires (dates du bac, date des congés)?

 
Pour une mise en contexte plus large sur ce thème, vous pouvez consulter : Sociologie du Suicide (pdf).
 

Note méthodologique : C. Chan Chee de l’INVS, avec qui j’ai eu un échange par mail, m’indique ceci concernant la saisonnalité des hospitalisations : «pour des raisons de confidentialité, nous n’avons accès qu’aux mois et année de sortie ainsi qu’à la durée de séjour. La date de sortie a donc été estimée au 15 du mois, et la durée de séjour a été soustraite, pour obtenir une date approximative d’entrée. A priori, je pense que le biais n’est pas trop grand car la durée de séjour est moins d’une semaine pour 90 % des patients.»

Les particules électorales

Les fichiers nominatifs des candidatures aux élections locales, en France, permettent de repérer des candidates et des candidats portant des “noms à particule”, que j’appelle des “nobles” (même si, je sais…).
J’avais exploré, il y a quelques années, les noms des candidates à la députation. Est-ce que le gradient politique repéré alors (plus de nobles à droite qu’à gauche) est aussi visible lors des départementales ?

Le tableau suivant synthétise les données. Je n’ai enlevé que les “Autres Extrême Droite” qui n’étaient pas nombreux. Là encore, “Monsieur de Puypeu” et “Madame de Horan” sont plus présents à droite qu’à gauche. Le MoDem, présidé par un admirateur d’Henri IV, le FN, qui possède une branche royaliste maurassienne et “Debout la France” (qui n’est pas le groupuscule présidé par Philippe de Villiers, mais qui est un autre groupe à la droite de la droite présidé par Nicolas Dupont-Aignan). Mes nobles de gauche sont, assez souvent, des De Almeida ou des De Souza dont je n’ai pas trouvé la trace dans le Bottin Mondain.

Départementales 2015 Nb Manants NB Particule % Nobles
PartiGauche 176 0 0
Régionalistes 185 0 0
DVG 1736 3 0,17
FrontGauche 1029 5 0,48
SOC 2423 13 0,53
RadicalGauche 172 1 0,58
PCF 1502 9 0,6
DIV 465 4 0,85
EELV 1064 11 1,02
ExtremeGauche 81 1 1,22
UDI 790 12 1,5
DVD 2174 37 1,67
UMP 1821 32 1,73
DeboutLaFrance 283 6 2,08
FN 3727 96 2,51
MoDEM 224 6 2,61
Ecologistes(Autres) 68 2 2,86

Le gradient politique est maintenu.
Si l’on examine maintenant les 933 000 candidatures aux élections municipales de 2014, nous voilà confrontés à un petit problème. Nombreuses, très nombreuses sont les listes sans affiliation politique. Impossible de produire aussi rapidement la même analyse.
Mais il est possible de repérer l’inégale répartition, sur le territoire métropolitain, des descendants du Second Ordre. Il y a une géographie locale de la noblesse et il est aussi possible de repérer que le Diocèse de Paris compte un bon nombre de prêtres à particule. De la même manière, Paris attire la noblesse. 2,7% des candidats, à Paris, portent une particule, et ce n’est le cas que de 0,3% des candidats du Bas Rhin (j’avoue ne pas avoir considéré les von Kälkechoz comme des nobles). À Versailles même, les candidats à particule représentent plus de 11% de l’ensemble des candidats aux municipales.
noblescandidats-municipales-carte

Voici le TOP 14 des communes de plus de 50 000 habitants ayant la proportion la plus importante de candidats à particule :

Versailles 11,6
Paris 7eme secteur 11,1
Neuilly-sur-Seine 5,6
Paris 16eme secteur 4,8
Paris 5eme secteur 4,5
Paris 15eme secteur 3,9
Vannes 3,8
Colombes 3,3
Asnières-sur-Seine 3,2
Annecy 3,1
Sartrouville 3,0
Saint-Maur-des-Fossés 2,6
Nantes 2,6
Boulogne-Billancourt 2,5

Il serait sans doute plus utile de travailler à partir de la liste des quelques 3000 noms de famille que l’on trouve dans les annuaires de la “véritable” noblesse, et de distinguer ainsi, parmi les particules, les prétendues et les autres.

Municipales 2014 NbManants NbNobles %Nobles
Communistes 4657 21 0,449
PartiGauche 1817 9 0,493
ExtremeGauche 12743 66 0,515
DiversGauche 107871 634 0,584
PartiSocialiste 29122 182 0,621
FrontGauche 13648 91 0,662
MoDem 2829 19 0,667
UnionGauche 30156 212 0,698
UDI 13308 109 0,812
SansEtiq 403005 3339 0,822
Divers 85958 717 0,827
Verts 5288 46 0,862
DiversDroite 147551 1465 0,983
UMP 22784 262 1,137
UnionCentre 2346 31 1,304
FrontNational 19906 285 1,412
UnionDroite 20839 304 1,438
ExtremeDroite 760 15 1,935

Un dernier graphique : dans les communes où l’on trouve peu de nobles sur les listes de candidats tout comme dans les communes dans lesquelles on trouve beaucoup de nobles sur les listes, le gradient politique est maintenu. Les partis situés à gauche rechignent à la particule.
nobles-listes-municipales

Si l’on s’intéresse aux professions des élus, on retrouvera un gradient social. 4% des élus municipaux qui sont “magistrats” sont nobles. Ce n’est le cas que de 0,2% des élus qui sont “agents subalternes des entreprises publiques”.

Professions % Nobles
Magistrat 4,07
Propriétaire 3,48
Conseiller juridique 3,28
Administrateur de sociétés 3,06
Avocat 2,95
Grands corps de l’état 2,77
Notaire 2,11
Homme de lettres et Artiste 1,90
Agent d’assurances 1,81
Journaliste et autre média 1,76
Marin (patron) 1,72
Agent immobilier 1,69
Industriel-Chef entreprise 1,68
Cadre supérieur (secteur privé) 1,63
Vétérinaire 1,58
Ingénieur conseil 1,44
…[coupure]… …///…
Salarié agricole 0,50
Employé (autres entrep. publiques) 0,50
Retraité de l’enseignement 0,49
Ouvrier (secteur privé) 0,48
Fonctionnaire de catégorie C 0,45
Retraité des entreprises publiques 0,42
Agent subalterne (entr.publiques) 0,20
Source : Fichier des élus municipaux. Calculs B. Coulmont
Licence ODbL © IdeesLibres.org 04/2014, Ministère de l’Intérieur 03/2014
Est « Noble » tout porteur de nom à particule

D’autres documents s’avèrent intéressants : par exemple la liste des parrainages aux présidentielles. Les particules, là encore, sont inégalement réparties entre les candidats. 13% des parrains de Christine Boutin — située à la droite de la droite catholique — portent une particule. Ce n’est le cas que de 0,2% des parrains de Robert Hue, qui se présentait sous l’étiquette du Parti Communiste.

Candidat %Nobles
Christine Boutin 13,2
Philippe de Villiers 6,7
Jean-Marie Le Pen 5,1
Edouard Balladur 4,2
Alain Madelin 2,8
Nicolas Sarkozy 2,4
Jacques Chirac 1,9
Jacques Cheminade 1,8
François Bayrou 1,7
Frédéric Nihous 1,6
Jean Saint-Josse 1,6
Brunot Mégret 1,4
Lionel Jospin 1,2
Ségolène Royal 1,2
Corinne Lepage 1
Daniel Gluckstein 1
Arlette Laguiller 0,6
José Bové 0,6
Olivier Besancenot 0,5
Christiane Taubira 0,4
Marie-George Buffet 0,4
Dominique Voynet 0,2
Gérard Schivardi 0,2
Noël Mamère 0,2
Robert Hue 0,2
Jean-Pierre Chevènement 0

L’Autolib’, révélatrice de la sociologie postmoderne

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Médecine » du mercredi 11 mars 2015, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

Une des revues dirigées par Michel Maffesoli, Sociétés (publiée par De Boeck) a publié sans le savoir un canular rédigé par deux sociologues, Arnaud Saint-Martin et Manuel Quinon, sous le titre « Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris ». Article potache et sans queue ni tête, mais qui a été évalué comme un véritable article de sociologie par la revue en question.
Sur le Carnet Zilsel, ASM et MQ racontent le processus ayant mené à la rédaction de ce pastiche.
Pour aller plus loin :

  1. Petite liste des pastiches des prétentions scientifiques
  2. A few words in English on Crooked Timber
  3. Michel Maffesoli visé par un canular par Sylvestre Huet
  4. Chronique d’Yves Gingras sur Radio Canada(mp3)
  5. “Billet” de Guillaume Erner sur France Inter (mp4 audio)


20150309-autolibcassee

Mise à jour (suite de la revue de presse) :

  1. La revue Sociétés piégée par deux sociologues
  2. Édition scientifique : Maffesoli piégé par un faux article sur educpro
  3. Des universitaires trollent le magazine de sociologie “Sociétés” avec une étude complètement bidonnée sur les inrocks.com
  4. Interview des auteurs dans La Tête au carré sur France Inter
  5. De science certaine, par Yves Surel
  6. Un canular jette le trouble, dans le journal suisse Le Temps
  7. Le canular des automobilités par P. Dubois
  8. Les grilles de l’évaluation en sciences sociales sur le gril, par Genevieve Koubi
  9. L’Autolib: un canular sociologique (Agence Science Presse)
  10. Série d’articles sur le Polit’Bistro : 1-L’entre-soi éditorial des revues de sociologie et 2- Quelques mesures de la concentration éditoriale en sociologie et 3- Un “stress test” des revues de sociologie connectées par leurs auteurs
  11. L’imposture, c’est… par Pierre Mercklé
  12. So-kalled research… sur Retraction Watch
  13. Comment confondre les imposteurs: les vertus critiques du canular par Bernard Lahire
  14. La “science poubelle” révélée au grand jour sur le site de la Libre Belgique
  15. Blog Rédaction Médicale : “devant cette double erreur, c’est peut-être la revue entière qui devrait être rétractée”
  16. Canular intellectuel: deux chercheurs piègent une revue de sociologie, sur Philosophie Magazine
  17. Interview de Michel Maffesoli dans Le Monde (18/03/2015)
  18. Le sociologue, le marteau et la fausse monnaie, par Michel Dubois sur le Carnet Zilsel (21/03/2015)
  19. Réinventer la sociologie, seul contre tous, article de Sarah Diffalah sur le NouvelObs (21/03/2015)
  20. Just kidding? The latest academic ‘hoax’ and its consequences for cultural studies, par Clémentine Beauvais
  21. Michel Maffesoli, « expert » sociologique de pacotille (27/3/2015), par Blaise Magnin sur acrimed
  22. L’hystérie…, interview de M.M. sur atlantico (29/3/2015)
  23. L’Affaire Maffesoli, interview de William Genyies sur atlantico (29/3/2015)
  24. Monsieur Maffesoli, la sociologie est bien une science ! par A. Saint-Martin et M. Quinon, sur Le Monde (1/4/2015)
  25. La meilleure blague de l’histoire de la sociologie, interview de ASM et MQ, sur vice.com (2/4/2015)
  26. Science poubelle : Un canular fait couler beaucoup d’encre, sur Radio Canada (3/4/2015)
  27. Quelques réflexions au sujet de la nouvelle affaire Maffesoli, sur anthropiques (1/4/2015)
  28. Un canular sociologique, et après?, par Arnaud Saint-Martin et Manuel Quinon, dans Le Monde (29/4/2015)

Quelques relations

J’ai participé, pour voir, au Open-Data-Camp Elections organisé lundi dernier. De nombreux projets émergeaient en relation avec la libération des données des élections.
Mais comme un représentant de l’INA (Gautier Poupeau, @lespetitescases) proposait de travailler sur des données “semi-ouvertes”, sur les méta-données politiques des journaux télévisés, j’ai regardé s’il était possible de repérer des proximités entre individus à partir des co-participations aux reportages, interviews, etc…
J’ai retenu comme lien significatif les liens qui apparaissent au moins trois fois plus fréquemment que ce qui serait attendu si les individus étaient répartis au hasard dans l’espace médiatique :
reseau-ina-1
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Les couleurs sont liées à des “communautés” repérées à l’aide de l’algorithme WalktrapCommunity.
Rien de surprenant, mais c’est assez illustratif, et assez simple à faire.

Cols blancs et cols bleus se marient-ils vraiment ?

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Médecine » du mercredi 4 février 2015, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

J’ai choisi de parler cette semaine du livre de Jessi Streib (Duke University), The Power of the Past : Understanding Cross-Class Marriages (lien amazon, kindle). La thèse dont est issue le livre est en accès libre : The Power of the Past : Class, Marriage and Intimate Experiences with Inequality (pdf) (University of Michigan, 2013).
Je cite aussi en passant un article récent de Milan Bouchet-Valat, qui n’est pas en accès libre mais un travail plus ancien l’est.
Le livre de Streib s’intéresse à l’envers de l’homogamie, aux couples mariés composés d’une personne issue des classes supérieures et d’une personne issue des classes populaires, aux Etats-Unis. Elle parle donc de “blue collars” et de “white collars”. Elle montre avec finesse ce qu’elle nomme les différences de “sensibilités” face au monde :

Those from different classes shared their lives but not their ideas of how to live them, their resources but not their ideas of how to use them, and their children but not their ideas of how to raise them. This book locates these and other differences in sensibilities — default ways of thinking about everyday events, such as how to use resources, divide labor, and raise children. This focus moves away from the more common connection that sociologists make between class and culture—that of a focus on tastes.
(Streib, Power…, kindle-190)

Elle justifie l’étude des “sensibilités” en soulignant plusieurs aspects : les sensibilités sont moins circonscrites (“containable”) à un seul domaine que les goûts, et elles sont liées à l’acquisition de ressources :

Sensibilities may be linked to resource acquisition as institutions implicitly reward different types of sensibilities. Generally, institutions such as workplaces and schools reward sensibilities that are most associated with the middle class.
(kindle-207)

Charlie marqueur événementiel

La fréquence des prénoms est-elle sensible aux événements ?
En 1915, le général Joffre, perçu comme un héros militaire suite aux premières victoires françaises, inspira des parents. Il naquit quelques Joffrette, que la presse — patriotique en ces temps de guerre — célébra. Des réchauds à gaz et des biscuits furent aussi baptisés Joffrette et Joffrinette : l’imagination des publicitaires est sans limite.

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Balzac, qui tend parfois à expliquer l’origine des prénoms de ses personnages, indique ainsi [Beatrix, C.H., Tome 2, p.651] qu’un certain Calyste, né “le jour même de l’entrée de Louis XVIII à Calais”, reçu alors aussi le prénom de Louis.

Bref : les prénoms sont parfois choisis en hommage. Rien de nouveau. Rien d’étrange alors à que qu’un prénom comme Mazarine ou Barack, [quasi-]inconnus respectivement en France avant 1995 et aux Etats-Unis avant 2007, ne connaissent un petit succès, qui en 1996, qui en 2008-2009.
Et inversement, d’autres événements vont faire chuter certains prénoms. Les parents étatsuniens cessent de donner Hillary en 1992-1993, quand William J. “Bill” Clinton devient président et sa femme, Hillary Rodham, “First Lady”. De même Katrina connaît une chute brutale après le passage de l’ouragan du même nom en 2005-2006.

prenom-evenements

Que va-t-il se passer avec le prénom “Charlie” ? Il était, depuis une dizaine d’années, en forte croissance, à la fois comme prénom de garçon et comme prénom de fille. Les parents vont-ils continuer à le donner de plus en plus, ou vont-il cesser de le faire en raison de l’association avec les attentats du 7 janvier : on trouve déjà des “Charly” qui disposent maintenant d’une nouvelle connotation : leur prénom “dit quelque chose” (mais quoi?). Si quelques témoignages ou les premiers éléments permettent de repérer en une dizaine de jours une vingtaine de bébés Charlie dans les “Carnets” de la presse quotidienne, ce n’est peut-être qu’un feu de paille.

Mais dès 1915, les stratégies parentales d’hommages s’accommodent de la multiplicité des prénoms. Un entrefilet dans La Croix le remarque :

joffrette-lacroix-1915-web

De très nombreux bébés naissent en France avec plusieurs prénoms, des seconds prénoms invisibles dont on a beaucoup de mal à se souvenir (que celles et ceux qui connaissent les seconds prénoms de leurs cousins et cousines lèvent la main). Ces seconds prénoms servent aux hommages familiaux — et ce d’autant plus que l’arrière-grand mère avait un “joli” prénom. Ils servent de réceptacles aux prénoms démodés des parrains — parfois, quand l’enfant est baptisé. Ils servent de tiroir aux prénoms sur lesquels le consensus ne s’est pas fait. Ils servent aussi, dans le cas présent, d’hommage indélébile mais invisible :

Prénom Charlie : pic d’attribution en 2e et 3e choix à Paris [Elodie Moreau] (…)
Si, pour l’heure, on ne note pas d’ « effet Charlie » sur l’ensemble du territoire, la capitale fait exception en la matière. Davantage de jeunes parents parisiens ont en effet choisi Charlie en 2e ou 3e prénom pour leur enfant. « C’est une nouveauté », nous confirme la mairie de Paris. Depuis mercredi dernier, ce prénom a été attribué 11 fois en 2ème ou 3ème position sur près de 670 naissances.

ou encore :

«Charlie» se glisse dans les berceaux des maternités [Aline Gérard]
« On s’en est aperçu lors de la déclaration de naissance d’un petit garçon né le 10 janvier. Ses parents lui avaient donné comme troisième prénom Charlie. D’habitude, les couples choisissent comme deuxième ou troisième prénom celui d’un ascendant ou d’un parrain. Mais là, il n’y avait aucun Charlie ni dans la généalogie, ni dans l’entourage », raconte un agent des services de l’état civil de la mairie du XIIIe arrondissement de Paris.
« Ces parents placent Charlie généralement en troisième ou quatrième position », précise-t-on à la mairie du XVe où, là aussi, on a repéré le phénomène. « En quelques jours, on a vu passer une petite dizaine de déclarations de ce type, qu’il s’agisse de garçons ou de filles », constate, de son côté, la mairie du XIIe arrondissement.

L’hommage onomastique passera donc peut-être, en janvier-février 2015, par la multiplication des “Charlie” en deuxième position : un marquage conjugal / familial du moment de la naissance, marquage invisible aux yeux de presque tous, mais marquage permanent. Le prénom inscrit aujourd’hui les personnes dans des générations, des classes d’âge. Il peut aussi marquer le moment, l’événement (la conjonction de l’événement parental et de l’événement politique).