Archives de la catégorie : 'prénoms'

Structure sociale et prénoms à la mode

Dans “Les enfants de Michel et Martine Dupont s’appellent Nicolas et Céline”, de Guy Desplanques, (Economie et statistique, 1986, n°184, pp. 63-83) on trouve un fort beau graphique.
En s’appuyant sur l’Enquête Emploi de l’INSEE, Desplanques essaie de comprendre comment les prénoms à la mode circulent dans l’espace social.
Le graphique est reproduit ci-dessous (car une partie de mon travail, c’est aussi de la science froide, la reproduction de résultats déjà solides).

Prenons les 10 prénoms féminins les plus donnés entre 1965 et 1969 et regardons comment les différentes catégories socio-professionnelles les ont utilisés. Ce qui frappe tout d’abord, c’est que toutes les catégories semblent surfer sur la même vague. Mais une lecture en détail montre que les comportement sont légèrement différenciés dans le temps.
Vers 1950, 10% des bébés filles de cadres (la CSP n°3 dans la nomenclature à 6 postes) reçoivent un prénom qui sera à la mode (c’est à dire dans les 10 prénoms les plus fréquents) 15 ans plus tard. Les filles des artisans et professions intermédiaires (CSP n°2 et 4) sont environ 3% à recevoir de tels prénoms. Et ce n’est qu’en 1960 que les filles d’agriculteurs recevront à une telle fréquence (environ 10%) ces prénoms.

Rplot-enqueteemploi

Il arrive un moment, vers 1960, où ces “prénoms presque à la mode” qui étaient auparavant des “prénoms de cadres” deviennent plus fréquents parmi les filles de “professions intermédiaires” et celles des “indépendants” : l’engouement des cadres décélère… Peut-être parce que ces prénoms sont jugés trop peu distinctifs, les cadres commencent à abandonner ces prénoms quelques années avant les autres catégories socio-professionnelles.

Le graphique précédent offre une image instantanée… et peut-être que le comportement des cadres et des professions intermédiaires fut différent à d’autres moments. Peut-être que les prénoms à la mode entre 1965 et 1969 avaient ceci de spécifique qu’ils furent lancés par les cadres à la consommation de l’ensemble du corps social.

Nous sommes rassurés (enfin, je le suis) en regardant le graphique suivant. Nous avons pris ici les 10 prénoms féminins les plus fréquemment donnés entre 1960 et 1964 : les courbes évoluent de la même manière. Les cadres commencent à donner ces prénoms avant les autres catégories socio-professionnelles… et les abandonnent quand les “professions intermédiaires” les utilisent plus fréquemment qu’eux. Les agriculteurs, eux, continuent à donner ces prénoms après que les autres CSP ont commencé à ne plus les utiliser pour leurs filles.

Rplot-enqueteemploi60-64

On peut comparer plus systématiquement, par exemple entre 1900 et 1975. L’animation suivante est construite ainsi : pour chaque année entre 1900 et 1975, j’ai retenu les 20 prénoms les plus donnés aux filles et j’ai construit la courbe de la fréquence d’usage, par catégorie socio-professionnelle. Pour diverses raisons (codage des prénoms composés, effectifs faibles, problèmes liés à l’utilisation des CSP pour le début du XXe siècle…) je n’accorde pas trop de crédit aux courbes d’avant 1945. Mais pour l’après 45… : le phénomène repéré pour les années soixante fonctionne. Les cadres semblent “lancer” la mode.

Get the Flash Player to see this player.

[Note : j'ai réalisé cette animation trop rapidement : l'échelle des abscisses devrait commencer à 1900 et se terminer vers 1975, et une date "mouvante" devrait être présentée.]

Une question au moins se pose après ces graphiques : Entre 1945 et 1975, les décalages entre catégories sociales ne sont que de quelques années. Si l’on prend le seuil de 10% [i.e. la date à laquelle 10% des bébés filles d'une catégorie sociale reçoivent les prénoms à la mode considérés], on s’aperçoit que 10 ans environ séparent les cadres des agriculteurs… mais à peine deux ou trois ans séparent les cadres des professions intermédiaires. Sans information supplémentaire, deux explications sont possibles : 1- les cadres “lancent” une mode qui est ensuite reprise par d’autres catégories sociales… ou 2- la source des prénoms est ailleurs, elle est la même pour toutes les CSP, qui assimilent les prénoms plus ou moins rapidement, mais sans “imitation”. [L'explication n°2 est soutenue par l'américain Stanley Lieberson.]

Références : Guy Desplanques, “Les enfants de Michel et Martine Dupont s’appellent Nicolas et Céline”, (Economie et statistique, 1986, n°184, pp. 63-83)

Terminaisons des prénoms

Comment se terminent les prénoms féminins ? Au début du XXe siècle, pour la quasi-totalité des bébés filles, par “-E” (comme beaucoup de prénoms masculins : de Alphonse à Maurice…). Mais aujourd’hui, les terminaisons sont plus variées : les parents, régulièrement au cours du XXe siècle, ont retenu des prénoms en “-S” (Agnès, Inès…), puis en Y (Kelly, Kimberly), en H (Elizabeth, Sarah, Léah…) en N (Megann)… voire, aujourd’hui, en “-U” (Lilou). Mais ce sont les prénoms en “-A” qui marquent aujourd’hui, et de manière croissante, les prénoms féminins. Il doit, aujourd’hui (en 2009) naître plus de “filles en -A” (Rosa, Lisa…) que de “filles en -E” (Rose, Lise).
 

Le graphique suivant représente, pour chaque lettre terminale (sauf Q), le nombre de naissances féminines annuelles :
terminaisons féminines
On passe bien du “tout -E” à un peu plus de variété.
 

Mais l’étude de la dernière lettre, sincèrement, ne suffit pas. Héloïse et Gabrielle sont deux prénoms en -E, mais l’une se termine en /Z/ et l’autre en /L/. carriere-terminaisons
Ce qu’il me faudrait, c’est une routine (avec “grep” ?) qui transforme pour chaque prénom, le groupe de lettres finales en sonorités : /B/ (Callèbe), /D/ (Elfriede)… jusqu’aux /Z/ de Denise. On verrait apparaître /K/ (Dominique…) absent des lettres finales. Qui sait comment faire ? Je n’ai fait à la main pour “-ETTE”, “-INE”, “-A”…
Mais il faudrait être plus systématique.

Epicène

Epicène, quel joli mot. Voici une occasion de l’utiliser.
Parce que, dans la grande majorité des cas, le prénom indique assez bien le sexe, les prénoms ont été utilisés pour trouver le sexe des pacsés [PDF]. Dans son article pour Infostat Justice, Valérie Carrasco décrit la méthode qu’elle a suivie : elle a notamment considéré qu’un prénom donné à plus de 98% à un sexe était un prénom indiquant ce sexe.
Mais si je vous dit : Camille, Dominique, ou Claude… vous allez me demander “un ou une ?”. Ce sont, en français, des cas classiques de prénom ayant indiqué, à un moment plutôt un sexe, à un autre moment plutôt un autre. Des prénoms épicènes.
Prenons “Camille” : l’évolution au cours du XXe siècle est frappante. Jusque vers 1940, le prénom se masculinise : et plus de deux Camille-hommes naissent pour une Camille-femme. Mais à partir de 1940-1945, Camille se féminise : aujourd’hui plus de 15 Camille-filles naissent pour un Camille-homme (”Camille” est même l’un des dix ou vingt premiers prénoms donnés aux filles au début des années 2000). Les graphiques ci-dessous représentent la même chose (d’une image à l’autre, le rapport est inversé) : du point de vue “masculin” et du point de vue “féminin” pourrait-on dire.
camille-prenom
Il n’y a pas que Camille, Dominique ou Claude. Si je vous dit : Alix, Andrea, Loan, Noa ou Lou, Louison, Sacha (ou Sasha)… Dany ou Yannick… Sandy et Jessy… Morgan ou Lois… Vous y verrez peut-être une fille, peut-être un garçon.
4prenomsepicenes

Prenons deux prénoms assez récents en France, Jessy et Dany, dont l’évolution est retracée juste au dessus : au début de leur carrière, quand moins de 10 Jessy ou 10 Dany naissent chaque année, le rapport (nombre de Dany-filles) / (nombre de Dany-garçons) varie autour de l’unité. Mais il arrive un moment où le genre de Dany et Jessy se fixe. “PAF” ! En quelques années, ces deux prénoms deviennent des prénoms “de garçon”.
On n’observe pas de stabilisation durable autour du rapport 1 pour 1. C’est peut-être cela que repérait Stanley Lieberson dans The Instability of Androgynous Names (que je dois relire plus précisément). Un contre-exemple : “Alix”, au cours du XXe siècle, alterne assez rapidement entre “périodes masculines” et “périodes féminines” [il faudrait pouvoir suivre conjointement les évolutions d'Alice, Alex[andre] et Alix…], mais reste plutôt féminin (il n’y a jamais plus d’1,6 fois plus de garçons) et longtemps proche du rapport unitaire.

Yael prenom epiceneLe prénom “Yael” illustre peut-être mieux l’instabilité de l’épicénité : ce “prénom de fille” se masculinise régulièrement entre 1970 et 2000. Mais il ne reste pas androgyne plus de deux ou trois ans : en un clin d’oeil, il devient un prénom deux fois plus donné à des garçons qu’à des filles. Pour ce prénom l’on trouverait des explications ad hoc : l’usage féminin ferait plutôt référence à une héroïne biblique, l’usage masculin s’inscrirait plutôt dans les inventions de prénoms celtiques. Une telle explication incite à ne pas seulement utiliser les rapports mais aussi à utiliser les valeurs absolues : est-ce que l’usage féminin diminue (ou n’est-ce pas plutôt une explosion des usages masculins de Yael sans que ne diminue le nombre de bébé-filles Yaël naissant chaque année?)…

Après tous ces exemples, ne peut-on pas être un chouïa synthétique ?
naissances-epicenesLe graphique représente ici le nombre annuel de naissances “presque épicènes” : je n’ai retenu que les prénoms donnés aux deux sexes, et donnés moins de 4 fois plus à un sexe qu’à un autre [c'est à dire les prénoms où les garçons représentent entre 20 et 80% du total].
L’ «Effet Dominique» domine le graphique : autour des années soixante, Dominique est à la fois un prénom épicène et l’un des grands succès. Il faudrait le refaire en enlevant ce prénom…
Mais la fin du graphique est intéressante : L’augmentation du nombre d’enfants recevant un prénom épicène depuis 1995 n’est pas attachée à un seul prénom, mais bien à la multiplication de prénoms rares utilisés à la fois pour des garçons et pour des filles.

Total sur 5 ans : 2000-2004
Nom Nbr filles Nbr garçons Proportion
CAMERONE 33 22 0,40
SADIO 104 70 0,40
LILO 42 30 0,42
NOUHA 35 25 0,42
WISSAME 15 12 0,44
TAYLOR 89 74 0,45
NEHEMIE 53 45 0,46
JANYS 14 12 0,46
AELIG 30 26 0,46
LENAICK 40 35 0,47
MORGANN 108 96 0,47
SASHA 648 582 0,47
ANAEL 277 250 0,47
ISA 38 35 0,48
ANH 16 15 0,48
KERANE 16 15 0,48
JOANY 18 17 0,49
EOLE 24 23 0,49
ELISEE 52 51 0,50
JAEL 34 35 0,51
LYSSANDRE 25 26 0,51
KELIANE 46 49 0,52
MANOE 26 28 0,52
KRISTEN 63 69 0,52
ILYANE 16 18 0,53
ALAA 23 26 0,53
NOLANE 57 66 0,54
ANGY 49 58 0,54
OUISSAM 10 12 0,55
LOUISON 609 761 0,56
NIMA 20 25 0,56
LEAN 11 14 0,56
KINSLEY 17 22 0,56
MAHE 230 298 0,56
TAYSSIR 10 14 0,58
JANIS 86 123 0,59
LOAN 1031 1511 0,59
GAYA 17 25 0,60
MADY 59 87 0,60
NATHY 10 15 0,60

Au cours des dix à quinze dernières années l’on assiste à l’augmentation du nombre de prénoms identiques utilisés pour des filles ou des garçons : il y a un plus grand nombre de prénoms “mixtes” qu’avant. Des prénoms auparavant “masculins” mais se terminant en “-a” sont donnés à des filles (la terminaison en -a devenant l’un des marqueurs du genre, comme -ette ou -ine il y a quelques années).

Mais, comme on peut le constater sur le tableau ci-contre, ce sont surtout des prénoms assez rares qui sont donnés à la fois à des garçons et à des filles, dans des quantités similaires. La libéralisation du choix du prénom — depuis 1993 les Françaises sont libres de donner ce qu’elles souhaitent à leurs enfants — a poussé à la dispersion. Avec la conséquence suivante : Est-ce que Kérane, Eole, Lyssandre, Manoë ou Aelig sont plus “fille” ou plus “garçon”… personne ne sait (à part les parents, qui choisissent une fois sur deux pour l’un des camps). Les références culturelles habituelles ne peuvent ici servir de guide. Mais dans dix ans, il est bien possible que, si tel prénom est encore donné, le choix sera fait, le prénom sera genré, en faveur de l’un des sexes.

Notes : Les statistiques utilisées ici proviennent du “fichier des prénoms” de l’INSEE, version de 2005, obtenu à des fins de recherches par le Centre Quêtelet (Centre Maurice Halbwachs). Ces données ont été travaillées avec le logiciel R (GNU-R). Pour que certaines évolutions temporelles soient plus claires, j’ai lissé les courbes (elles sont en rouge ici).

De l’utilisation des prénoms par la réclame

Les prénoms sont un indicateur synthétique du sens commun : ils indiquent, immédiatement, un sexe, un âge (plus ou moins “vieux”), une classe sociale (”prénom de bourge”), une “ethnicité” (”celtique”, “basque”, “africain”…). Les romanciers s’en servent pour camper, d’un mot, un personnage. Mais ils ont, ensuite, 500 pages pour préciser la position sociale.
Les publicitaires, eux, ne disposent que du regard distrait des lecteurs, des utilisateurs du métro ou de celles qui dînent en écoutant RTL. Leurs personnages sont parfois réduits à des prénoms.
pub-prenoms

Les prénoms choisis par la publicité pour Carrouf’ (Pierrette, Patrick et Pauline) ont pour but d’indiquer des âges différents : “Pierrette” semble avoir presque 60 ans, “Patrick” 35 et “Pauline” en gros 23. Mais collent-ils à la réalité ? La comparaison avec les statistiques du “Fichier des prénoms” de l’INSEE nous indique qu’une “Pierrette” a toutes les chances d’être plus âgée qu’un “Patrick”, lui même plus âgé qu’une “Pauline”. Le graphique suivant représente le nombre annuel de bébés nommés Pierrette, Patrick ou Pauline entre 1900 et 2005 (avec une échelle logarithmique).

carrouf-prenoms
C’est au début des années 30 que le prénom “Pierrette” connaît son plus grand succès. Vers 1955 pour “Patrick” et vers 1990 pour “Pauline”.
Les auteurs de l’affiche ont bien ordonné les prénoms. Pierrette pour la vieille, Patrick pour le jeune plus trop jeune, Pauline pour “l’adulescente”. Mais l’âge donné aux personnages est moins en accord avec les statistiques. Un “Patrick” d’une trentaine d’années est beaucoup plus rare, aujourd’hui, qu’un “Patrick” âgé de 55 ans.
Mais leur but est-il de produire, dans des cas d’espèce, un concentré statistiquement possible, ou simplement de produire du crédible ? Ils étaient de plus contraints ici par le “P”.

Les publicitaires, quand ils tiennent des discours sur leur pratique, présentent les usages des prénoms comme une manière de “rendre proche des gens” les personnages des publicités : parce qu’on appelle nos proches par leur prénom, le prénom aurait par miracle la capacité de rendre proche. Ceci expliquerait pourquoi les publicités utilisant les prénoms se multiplient.
Des sociologues sont parfois critiques et remarquent au contraire que ces prénoms “ne reflètent pas la France” : en gros, que les personnages ne sont pas proches, mais très éloignés (d’une réalité dont les sociologues sont l’interprête). Dans l’exemple précédent, l’universitaire fait état des prénoms dont il a connaissance pour invalider la série des prénoms proposés par une publicité.

Dans les deux cas, c’est — pour parler grossièrement — la place du prénom dans la société française contemporaine que ces personnes pointent. Elles affirment et réaffirment que le prénom peut être lu comme le support de l’identité personnelle (voire même que le prénom suffise, a priori, comme résumé identitaire) et d’une identité collective plus large (la “France”).
Mais cet indicateur, malheureusement, est complexe : un même prénom n’indiquera pas la même chose à deux personnes différentes par l’âge ou le milieu social. (On le voit avec le texte du collègue.) L’image que le prénom a pour une personne est un indicateur de la position sociale de cette dernière. Certains trouveront le prénom “Gaspard” prétentieux, d’autres agréable : il serait même possible d’estimer, à partir d’un questionnaire portant sur un groupe de prénom, la position sociale des répondants (exemple de traitement statistique et pédagogique de cette question). Pour représenter un garçon de moins de dix ans, les publicitaires travaillant pour Carrouf’ ont choisi “Pablo” : un prénom peu répandu, mais en forte croissance, le seul de la série à ne pas être sur le déclin, choix qui indique peut-être que, pour ces publicitaires, “Pablo” peut encore être donné à un garçon… ou a pu l’être il y a dix ans.

Tout discours sur les prénoms expose donc la personne qui parle à en dire un peu sur elle, probablement inconsciemment.

Les usages sociaux des prénoms

baronnestaffeNous autres sociologues connaissons mieux les prénoms tels qu’ils sont objectivés par l’état civil que les prénoms tels qu’ils sont utilisés quotidiennement.
Pour me faire une idée du paysage normatif, je collectionne, pour le moment, ce que les manuels de bonnes manières, les guides des bons usages et les recueils du bon ton proposent.
La Baronne Staffe, à la fin du XIXe siècle, décrit finement les différents usages possibles des prénoms ; si finement que cela semble parfois constituer une véritable obsession :

Un homme, qui n’est pas son parent, ne doit pas désigner une femme par son prénom, hors de sa présence ni en sa présence, à moins d’une très grande intimité. Encore fait-il bien d’employer le moins possible et même de ne pas employer du tout ce prénom, lorsqu’ils se trouvent tous deux avec des étrangers ou des gens qui ne les connaissent pas beaucoup. On tourne la difficulté en ne se donnant pas son nom. La femme agit de même à l’égard de l’homme.
source : Baronne Staffe [Blanche Soyer] Usages du monde, Paris, 1891, p.132, Librairie V. Havard.
permalien gallica

Le cas des “domestiques étrangers” mérite lui aussi une précision importante :

On n’a pas du tout le droit de donner leur prénom tout court aux domestiques étrangers, c’est-à-dire à ceux qui ne font pas partie de nos gens.
On dit très bien Mademoiselle Colette à la femme de chambre d’une personne de connaissance; mais, alors, si cette personne n’est pas mariée, on se garde de lui donner son prénom; en parlant d’elle à sa femme de chambre, à ses domestiques, on ne la désignera pas mademoiselle Louise, mais on lui donnera son nom de famille : mademoiselle Durand
source : Baronne Staffe [Blanche Soyer], Usages du monde, Paris, 1891, p.215, Librairie V. Havard.
permalien gallica

On trouve, un peu plus tôt dans le siècle, d’autres précisions. De Champgar (prénom inconnu) nous donne quelques indications sur les usages mondains, dans la famille :

Toutefois un homme bien élevé ne tutoiera jamais sa cousine, et il ne l’appellera par son prénom tout court que s’il existe une assez grande intimité entre eux; encore vis-à-vis des étrangers cette façon de parler est-elle peu convenable.
source : Champgar, Du ton et des manières actuels dans le monde, Hivert, Paris, 1854 (6e ed.), p.27-28
lien GoogleBooks

Ces propositions normatives étaient-elles suivies ? Etaient-elles mêmes partagées (ou n’existaient-elles que dans l’esprit de leurs promoteurs) ?
Au delà, un autre problème se pose. Les manuels de bonnes manières proposant des usages normatifs du prénom semblent peu nombreux. Or c’est dans la série que des tendances émergent. Pour étayer la thèse qui voudrait que le prénom a, au cours des derniers siècles, pris une importance qu’il n’avait pas, j’en suis pour l’instant réduit à une mauvaise comparaison avec Le nouveau savoir-vivre, convenances et bonnes manières de Berthe Bernage et Geneviève de Corbie (Paris, Gautier-Languereau, 1974), qui écrivent, page 143 :

On emploie de moins en moins d’appellation « bébé ». Tout petit, l’enfant est appelé et désigné par son prénom qu’il apprend ainsi à connaître et c’est beaucoup mieux.

De la circulation des prénoms

L’étude de “la mode dans les noms de baptême” a intéressé divers érudits (et curieux) au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle. On trouve une discussion intermittente et de plusieurs années dans L’intermédiaire des chercheurs et des curieux, entre 1901 et 1908. Dans ce trimensuel composé de questions et de réponses envoyées par courrier, tout commence le 30 octobre 1901 :

Ne serait-il pas intéressant de dresser ici la statistique des prénoms usités aux siècles derniers et de nos jours, en notant ceux qui étaient d’un usage plus fréquent aux diverses époques ?

… demande un certain Coton.
Mais assez rapidement, la discussion s’oriente vers certains prénoms qui apparaissent, aux lecteurs de l’époque, étranges et de mauvais goût. Des rumeurs circulent. Une féministe, Hubertine Auclert, aurait appelé son fil “Lucifer”… Elle se voit obligé de répondre :

Madame Hubertine Auclert nous demande l’insertion de la lettre suivante :

Paris, 2 décembre 1901.
Monsieur le Directeur

Je lis avec stupéfaction dans l’article sous ce titre : La mode dans les noms de baptême, signé Duclos des Erables et publié par l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux du 30 novembre :
Que je me suis vu refuser la permission de donner à mon fils des prénoms burlesques et ridicules.
Or, non seulement je n’ai pas de fils, mais je n’ai même jamais eu d’enfants…
Je vous prie, monsieur le directeur, de bien vouloir faire rectifier l’erreur de votre rédacteur ; car vous comprendrez que ce n’est pas parce que je réclame lesdroits politiques pour mon sexe, que je puis me laisser attribuer les opinions et les actes ridicules de toutes les femmes ; et que si les anti-féministes trouvent habile de me calomnier, je dois, dans l’intérêt de la cause que je m’efforce de servir, rectifier leurs fausses allégations.
Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
Hubertine Auclert.

Après de longs échanges de lettres sur les orthographes de Clothilde et Clovis, un rappel à l’ordre :

De trop savantes dissertations nous écartent de l’objet principal de la question. Ce qui serait intéressant à montrer ; c’est la cause qui a fait adopter, (…) de nos jours, généralement tels noms plutôt que tels autres. Pourquoi Jean est-il si aristocratiquement porté quand il était, hier, laissé au paysan ou à l’ouvrier ? Pourquoi, la mode est-elle, en ce moment, aux Madeleine et aux Germaine qui menacent de détrôner le succès de Marie et de Louise. Il y a là une influence. D’où vient-elle? On a vu le nom d’Alphonse, si bien porte jadis, subitement subir une éclipse après la pièce de Dumas fils.
C’est de ce côté qu’utilement nous pourrions orienter cette enquête. Elle comporte une statistique des noms de baptême les plus répandus pour une époque, et la recherche de l’abandon de certains noms ou de leur vogue.
Y.
L’intermédiaire des chercheurs et des curieux, vol.49, 1904, col.596-597

En 1907 encore (tome 56), le sujet revient :

Dans une lettre datée du 17 fructidor an VI, Bernardin de Saint-Pierre s’exprime ainsi :
Je ne saurais aller dans les promenades que je n’entende de tous côtés : « Ne courez pas. Virginie ! Allons un peu plus vite, Virginie! Attends, attends, Virginie ! » Il me semble que la génération future, du moins pour les filles, sera ma famille. Les Paul ne sont pas, si communs.
Ton ami,
De Saint-Pierre.

Voilà donc l’origine de la popularité de ce nom, qui a fait couler bien des pleurs!

On en revient donc à l’influence supposée de la littérature sur les pratiques de nomination. Mais quand un auteur, lui-même, s’interroge, la réflexion devient circulaire, et le cercle, vicieux. Alexandre Dumas fils écrit ainsi ces lignes suivantes, au sujet de sa pièce “Monsieur Alphonse” :

Pourquoi les noms de Joseph, de Jean, de Victor, d’Antoine, de François évoquent-ils plus l’image d’un domestique que les noms de Guy, de Raoul, de Marc et de Gontran ? Nous demandons son nom à un paysan, il nous répond Jean, Thomas, Nicaise. Ce nom paraît tout simple. Supposez qu’il nous réponde Valère, Agénor, Gaston ou Raphaël : nous voilà étonné et comme frappé d’une dissonance et d’une aberration.
Alexandre Dumas, fils, Théâtre complet, vol. 8, p.365, Paris, Calmann-Lévy, 1898, disponible sur Gallica

Parfois même, ô vice encerclé, l’auteur du roman se place comme narrateur — à moins que ce ne soit l’inverse. Victor Hugo, dans Les Misérables (tome 1, Livre 4, fin du chp.2) écrit ainsi :

la Thénardier ne fut plus qu’une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil, de ne s’appeler qu’Azelma.

Au reste, pour le dire en passant, tout n’est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion, et qu’on pourrait appeler l’anarchie des noms de baptême. À côté de l’élément romanesque, que nous venons d’indiquer, il y a le symptôme social. Il n’est pas rare aujourd’hui que le garçon bouvier se nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte—s’il y a encore des vicomtes—se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l’aristocrate n’est autre chose qu’un remous d’égalité. L’irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente, il y a une chose grande et profonde: la révolution française.

La Révolution et un “remous d’égalité” viendrait donc mettre des prénoms plébéiens sur l’aristocrate.

N’ayons pas peur de l’anachronisme ni de décourager les lecteurs et jetons-nous un siècle après Dumas fils, près de deux siècles après l’époque des Misérables afin de repérer certains des usages pratiques des prénoms littéraires.
Sur un forum internet, en 2007, la jeune mère de Arwën (f) et Eowyn (m) écrit : Besoin d’aide prénom Seigneur des Anneaux

Alors bon, moi j’étais sure que mon zom voulais Galadriel, mais finalement ça le botte pas trop.

J’ai fait ma petite recherche (que sur le pavé S des A, on vas chercher sur le Simarillion quand notre amie nous l’aura rendue), et ça donne :

Déorwine
Elbereth
Fréawine
Fria
Galadriel
Eléowine
Goldwine
Winfola
Woses
Celeborn

Autant vous dire que à part Galadriel (que j’adore) je vois pas du tout, rien ne nous plaît.
(…)
Donc là y a Estel qui nous plaît (sachant qu’Arwën devais s’appeler Estel mais on a craquer sur Arwën entre temps !), ou Lobélia qui reste plus dans l’originalité que l’on recherche… Mais c’est le nom d’une femme de Hobbit, ce qui plaît moins à zom.

Notes : j’ai trouvé certaines des références (mais pas celle du hobbit) dans Baudelle, Yves, « Les connotations sociales des prénoms dans l’univers romanesque », Roman, histoire, société, U. Lille 3, 2006.

Des “Baby Barack”

Le New York Times est sur la brèche : Like the Dwights and Lyndons of Old, Baby Baracks All Over : “Barack a hot name for babies”…
Les secousses nationales, en effet, se répercutent légèrement sur le choix des prénoms. Ce sont rarement des répercussions pérennes, plutôt des “bumps”, des emportements éphémères qui ne concernent qu’une petite partie de la population.
Je laisserai ici de côté les “prénoms révolutionnaires” ou “républicains” que l’on trouve un peu partout en France au début de la décennie 1790.
Je me concentrerai juste sur Joffre, Joffrette et Joffrine, qui connaissent un petit engouement populaire entre 1914 et 1918. Le graphique suivant montre le nombre de Joffre, Joffrette et Joffrine nés chaque année depuis 1914 (ces prénoms n’existent pas avant).

*


source : INSEE, fichier des prénoms
*

Plus largement, le choix des prénoms était, en 1914, fortement encadré par les officiers de l’état civil : l’on trouve donc plusieurs articles de journaux de l’époque qui essaient d’expliquer que ce n’est que parce que le personnage est entré dans l’Histoire qu’il est possible de nommer son fils Joffre. Il semble aussi que Joffre ait souvent été donné comme second prénom, comme prénom invisible. Le 14 novembre 1915, on trouve cet entrefilet dans Le Petit Parisien, page 2 :

A Troy, un brave ouvrier de ferme vient, en témoignage de l’admiration qu’il professe pour notre généralissime, de donner les prénoms de Joffre et Joffrette à deux jumeaux…

Cet engouement donnera à la sociologie Joffre Dumazedier (né en 1915).

Prénoms, moqueries, injustice

En 2003, dans le cadre de l’enquête “Histoire de vie”, l’INSEE a demandé à un peu plus de 8000 personnes :
« Est-il déjà arrivé que l’on se moque de vous, que l’on vous mette à l’écart, que l’on vous traite de façon injuste ou que l’on vous refuse un droit à cause de votre nom ou votre prénom ? »

Les réponses positives varient fortement avec l’âge : les plus jeunes des personnes interrogées répondent plus fréquemment que l’on s’est moqué d’eux ou qu’on les a mis à l’écart, ou traité de façon injuste, ou refusé un droit.

L’interprétation reste ardue. A-t-on affaire à un “effet d’âge” : les souvenirs des petites moqueries ne disparaissent-ils pas avec l’âge ? Ou à un effet de génération : se moque-t-on aujourd’hui plus du prénom et du nom (par exemple dans le milieu professionnel ou étudiant) qu’auparavant ? Les plus jeunes sont peut-être plus sensibles aux discriminations en raison du nom et du prénom (vous souvenez-vous des discussions liées au “CV anonyme” ?).

Creusons-donc ce sentiment de discrimination en fonction de l’étrangeté des personnes interrogées. Si l’on prend les personnes de nationalité française, nées françaises et de parents de nationalité française, ils sont 6,1% à avoir répondu “oui” à la question introductive.
Certains étrangers ou anciens étrangers désormais de nationalité française déclarent beaucoup moins de moqueries ou de discriminations en raison du prénom/nom : 2,6% des “Italiens”, moins de 4,3% pour les “Espagnols” et “Portugais”.
Les immigrants plus récents (qu’ils soient étrangers ou désormais Français) ont d’autres opinions : 11,7% des personnes de l’Europe non U.E. (ou des Français anciens ressortissants de ces pays) déclarent moqueries, mises à l’écart ou injustices à cause du prénom ou du nom. 10,7% des “Africains” (hors Maghreb) font de même.
Enfin, les ressortissants et anciens ressortissants du Maghreb n’ont pas la même expérience de la discrimination ou des moqueries. La fréquence des réponses positives varie : 1,1% des “Tunisiens”, 4% des “Marocains” et 8,1% des “Algériens”. Grandes variations, donc. Probablement dues à des décolonisations différentes et à des émigrations elles aussi différentes.

*

L’on pourrait continuer… par exemple, les ingénieurs et les cadres, les étudiants, sont beaucoup plus sensibles à la question que les manoeuvres, les OS et les retraités. L’on pourrait préciser que 87% des réponses positives à la question introductive concernent des “moqueries”.
Mais je vais m’arrêter là, par une conclusion temporaire. Les résultats de l’enquête “Histoire de vie” nous apprennent, ou nous rappellent, qu’il existe des expériences socialement différenciées du nom et du prénom. Variables d’état civil, ils sont aussi supports de l’identité personnelle.

Inspirations :
1- Olivier Galland, “Jeunes: les stigmatisations de l’apparence”, Economie et statistique, n°393-394, 2006, p.151-183 (duquel ma collègue Laure Blévis et moi-même avions extrait quelques documents pour un sujet d’oral à l’ENS, en juin dernier)
2- Le blog Quanti.
3- L’INSEE, qui met gratuitement à disposition de tous les données de l’enquête “Histoire de vie”.

Géographie des prénoms

Où les lecteurs apprendront comment repérer des ressemblances.

Je continue mon exploration des données du “Fichier des prénoms” de l’INSEE, et je me plonge dans des outils statistiques que je ne maîtrise plus. Aujourd’hui, il s’agissait de combiner la “cluster analysis” et la cartographie.
L’analyse de clusters consiste, en gros, à demander à un ordinateur de trouver, tout seul, des groupes de ressemblances dans un tas de données. Prenons un prénom. Au hasard, « Faustine ». Quels sont les prénoms qui, récemment, évoluent comme Faustine ? Apparemment, Maylis, et Oriane connaissent des variations proches celles de Faustine… plus proche, en tout cas, que les prénoms Constance et Fiona, qui connaissent des évolutions proches de celles de Gabrielle ou Florine.
La chose est intéressante : il existe plusieurs dizaines de milliers de prénoms en usage, et il est impossible de repérer à l’oeil nu des proximités entre prénoms — sauf à se restreindre aux dix ou vingt premiers.
La chose est intéressante, mais que fait-on une fois qu’on a trouvé ces groupes de ressemblance. Rarement, l’interprétation vient d’elle-même : des prénoms démodés de l’immigration maghrébine apparaissent parfois ensemble… Il faut le plus souvent essayer de construire des typologies…

*

Disposant de données départementales, et cherchant à trouver des spécificités régionales, j’ai essayé de combiner analyse de clusters et géographie. Les résultats sont fascinants, mais difficiles à interpréter. On voit bien apparaître des départements, ou des groupes de départements “collés” ensemble, mais qu’en tire-t-on ? C’est là qu’un-e géographe versé en statistiques me serait utile…

Pour réaliser l’image précédente, j’ai sélectionné les prénoms masculins qui, en 1970, sont donnés dans tous les départements français au moins 3 fois, et j’ai demandé à Monsieur l’Ordinateur (à l’aide du logiciel “R“) de grouper en 4 ensembles les régions. Mon problème est le suivant : la répartition des ensembles n’est visiblement pas aléatoire, mais qu’en tirer ? Sont-ce des homogénéités culturelles basées sur des différences (le “pool” de prénoms donnés au moins 3 fois dans l’ensemble des départements n’est pas très grand)… Ce n’est pas vraiment “les zones les moins intégrées” versus “les zones les plus intégrées”. Bref, ça demande du travail !
D’autant plus que la même commande, mais pour les prénoms féminins, donne un “truc” différent, mais où les quatre “coins” de l’Hexagone (Nord, Bretagne, Landes-basques, Corse et Alsace) apparaissent avec une espèce de distinction.

Les deux images précédentes en PDF :
cluster-region-1970-prenoms-feminins
cluster-region-1970-prenoms-masculins

Prénoms et “Google Insights”

Google Insights permet d’analyser les termes utilisés sur google.
Il propose des cartes montrant l’origine des recherches… Il semble y avoir une correspondance entre le lieu d’où partent les recherches pour le prénom “Z” et le lieu où naissent des petits “Z”. En tout cas, cela fonctionne avec les prénoms les plus “typiques”.

Ainsi Ainhoa (la carte du dessus), prénom typique du Sud Ouest de la France, est surtout “googlisé” par des résidents du sud-ouest. Même chose avec Klervi, Gurvan ou Katell (par des Bretons pour nommer des petits Bretons). Avec Marius pour les Marseillais, avec Guilhem pour leurs voisins… Et Zélie pour le Nord Pas de Calais.

Note, avec Google Insight, l’ego-googling devient encore plus amusant. Le lien suivant compare les recherches sur “coulmont” (c’est moi), “godechot” et “louis chauvel” : Google Insight : coulmont godechot chauvel.