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Archives de la catégorie : 'prénoms'

Mon homonyme : un autre est je

Un grand nombre d’entre nous a fait l’expérience de découvrir un homonyme. Avec mon prénom relativement rare et mon nom de famille peu fréquent, je sais qu’il existe quand même un autre Baptiste Coulmont (ici). Un autre est je.
Mais peut-on estimer la proportion de personnes qui, en France, ont un homonyme. Est-ce que cela concerne 10% de la population ou 99% ?
Si j’avais accès au Répertoire national d’identification des personnes physiques, de l’INSEE, ça nous donnerait des informations solides. D’ailleurs, si quelqu’un de l’INSEE me lit, peut-elle faire ce calcul ? Faute d’accès privilégié, peut-on estimer cette proportion d’une autre manière ?

Je vais le faire ici à partir des listes électorales de Paris et Marseille, qui, au total, comptent près de 1,8 million d’individus. En combinant ces deux listes, la proportion d’homonymes, à savoir de personnes qui ont le même nom et le même premier prénom, est de 18,93% (soyons précis, car on peut l’être, ici). Les listes électorales ne concernent que les citoyens français majeurs et inscrits, ce qui ne représente pas la population vivant en France. En se restreignant à Paris, la proportion est de 17%, à Marseille, de 11%.

Combinons ces deux listes électorales, et répartissons les individus au hasard dans cette liste (pour éviter la proximité des noms de famille). On sélectionne un groupe de 1000 individus, quelle est la proportion d’homonymes (elle est faible). Et dans un groupe de 2000, 3000… 50 000, 500 000 individus ? La progression est régulière, très très régulière : c’est l’intérêt de travailler avec des “big data”, elles génèrent de la régularité.

homonymes-paris-marseille

Une telle courbe ressemble à quelque chose. Et l’on sait que les noms et les prénoms suivent (grosso-modo) des lois de puissance (ou de Pareto, ou de Zipf). En passant à un graphique log-log (où les échelles des abscisses et des ordonnées sont des échelles logarithmiques), nous devrions voir apparaître une belle droite.

homonymes-paris-marseille-log

Ca ressemble à une droite… mais est-ce vraiment une droite ? Une régression linéaire nous donne une droite, qui, comme on peut le constater, montre que la courbe de fréquence n’est pas une droite. C’est un problème : si c’était une droite, j’aurai pu “prédire” la proportion d’homonymes dans un groupe de 30 millions d’individus, ou dans un groupe de 65 millions.

homonymes-paris-marseille-log-regr-lin

Peut-être que la mauvaise estimation est due aux (relativement) petits effectifs, quand les groupes comptent moins de 500 000 individus. Mais si on fait porter la régression sur la partie de la courbe la plus à droite, cette qui semble être la plus droite… on voit bien que cette courbe n’est pas linéaire. (Même si l’erreur standard résiduelle est très faible et le R^2 de 0,9999…).
Ci dessous, les “diagnostics plots” d’une telle régression :

homonymes-paris-marseille-diagnostic

Mais ça ne pouvait de toute façon pas être une droite : la proportion maximale est bornée à 100% !

Donc c’est plus complexe, et une estimation de la proportion d’homonymes dans un groupe de 30 millions d’individus basée sur une extrapolation à partir de la régression linéaire… se trompera.

Face à ça, que faire… Who you gonna call ?

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J’ai contacté Arthur Charpentier, qui a rapidement vu que ce problème était un analogue — en plus complexe — du paradoxe des anniversaires, dont la modélisation est tout sauf évidente. On sait que si un groupe compte plus de 23 personnes, alors il y a plus de 50% de chance que deux personnes aient leur anniversaire le même jour. Quelle doit être la taille d’un groupe pour qu’il y ait au moins deux homonymes dans ce groupe? Si la population de départ ressemble à celle de Marseille et Paris, alors il faut un groupe d’environ 1750 personnes.
homonymes-paris-marseille-proba
Dans des groupes de 6000 individus tirés au hasard dans la population des électeurs parisiens, il y près de 100% de chance d’avoir au moins un couple d’homonymes.

La suite de la réflexion est chez Arthur Charpentier, sur freakonometrics.

Le beau linge

Il y a le tissu social. Et il y a le beau linge social [*]. Mais parfois le beau linge est caché dans de vieilles armoires grinçantes. Ouvrons une de ces armoires : les noms à particules (et, parfois, à armoiries). Je vais m’appuyer sur les résultats nominatifs au bac général et technologique, entre 2012 et 2017, soit 2,2 millions d’individus.
Parmi eux, 25 000 ont un nom à particule (la particule ici étant “de”, “du”, “des” ou “d'” : d’Hauterives, de La Tour d’Aigues, des Restifs, Chabault du Fals, etc…), et parmi eux quelques De Souza. 68 000 ont un des 30 noms de famille les plus fréquents en France (Martin, Durand) mais aussi Da Silva. Les autres, qui sont donc 2,1 millions environ, représentent le tout-venant.
Si la particule ne disait rien (mais vraiment rien du tout) de la position sociale, alors les prénoms des bacheliers à particule devraient ressembler très fort aux prénoms des bacheliers sans particule. Si l’on pense que la particule est quand même un signe d’immigration potentiellement lointaine, alors on peut comparer avec les prénoms de celles et ceux qui ont un nom de famille très fréquent en France (un des trente noms de famille les plus fréquents). Les choix de monsieur et madame Dupont ne devraient pas trop différer des choix de Monsieur et Madame du Pont.

Le tableau des prénoms les plus fréquents ne révèle que peu de différences. Les prénoms des “Dupont” (c’est à dire des personnes ayant un des 30 noms de famille les plus fréquents en France) sont, grosso modo, rangés dans le même ordre que les prénoms de l’ensemble de la population des bacheliers. Les prénoms des “du Pont” (c’est à dire des personnes ayant un nom à particule) montrent de légères différences de rang : on y préfère Marie à Camille, on apprécie un peu moins Léa et Manon. On adoooore Louis et Paul.

rang DUPONT TOUS DU PONT
1 Camille Camille Marie
2 Thomas Thomas Antoine
3 Manon Marie Thomas
4 Lea Manon Alexandre
5 Marie Lea Camille
6 Pauline Alexandre Louis
7 Antoine Antoine Paul
8 Mathilde Maxime Guillaume
9 Maxime Nicolas Nicolas
10 Nicolas Pauline Pierre
11 Alexandre Mathilde Lea
12 Marine Chloe Charlotte
13 Julie Marine Marine
14 Chloe Laura Hugo
15 Quentin Julie Mathilde
16 Clement Quentin Manon
17 Julien Clement Maxime
18 Guillaume Pierre Quentin
19 Laura Marion Pauline
20 Valentin Julien Alexis

Sources : Résultats nominatifs au bac

Ainsi, pour ce qui est des choix les plus fréquents, les choix des Dupont et des du Pont se ressemblent. Les prénoms les plus fréquents n’ont qu’un faible pouvoir de distinction.

Le diable est dans les détails. Certains prénoms (des prénoms relativement fréquents, présents chez plus de 500 bacheliers et bachelières) ne sont pas répartis de la même manière entre Dupont et du Pont. Examinons la “sur-représentation” et la “sous-représentation” de ces prénoms fréquents. Pour ce faire, on divise la fréquence du prénom dans la population à particule par la fréquence du prénom dans la population complète. Quand ce rapport est supérieur à 1, cela signifie que les du Pont choisissent un peu plus souvent ce prénom que la population générale. Et l’on fait la même chose pour les Dupont.

Là, les différences apparaissent très visibles. Les parents à particules choisissent Sixtine, Maylis et Stanislas beaucoup plus souvent que le commun des mortels. Les Dupont, eux, ont des choix peu spécifiques : à la fois Teddy et Thibaud, Andy et Léonie : c’est que l’on trouve de tout dans les Dupont, qu’ils ont des choix très peu différents des choix du commun des mortels.

rang (de surreprésentation) DUPONT DU PONT
1 Solenne Sixtine
2 Alexane Maylis
3 Suzanne Stanislas
4 Andy Gaspard
5 Timothe Albane
6 Xavier Hugues
7 Segolene Hortense
8 Cassandra Henri
9 Joffrey Philippine
10 Gwenaelle Marin
11 Gabin Bertrand
12 Teddy Diane
13 Thibaud Victoire
14 Antony Alix
15 Charlene Astrid
16 Corentin Alban
17 Leonie Joseph
18 Coraline Malo
19 Etienne Amaury
20 Leopold Augustin

Sources : Résultats nominatifs au bac

Alors que nous serions bien en peine de distinguer les Dupont sur le tissu social (ce sont, collectivement, des omnivores culturels), les du Pont, eux, s’y distinguent bien, notamment par leurs choix spécifiques : ils sous-utilisent les prénoms les plus fréquents, et ils sur-utilisent un corpus de prénoms rares. Ainsi, alors que rien ne devrait distinguer les Dupont des du Pont, si la particule n’était vraiment rien, certaines de leurs pratiques culturelles les différencient encore, à la marge, du reste de la société. Quand donc arriveront-ils à s’intégrer ?

[*] La métaphore n’est pas seulement filée, elle est ici cousue de fil d’or.

Le mystère des garçons en avance

L’avance scolaire des garçons m’étonne, depuis quelques temps déjà (voir les épisodes précédents ici ou encore ). J’ai commencé à explorer les données du “Panel 2007” (qui suit des élèves sur plusieurs années), mais ce n’est pas encore assez abouti.
L’avance scolaire des garçons est bizarre car elle n’est pas entièrement liée à leurs performances scolaires : à notes égales, les garçons sautent plus souvent une classe que les filles. Et cela se vérifie quelque soit la série ou filière du bac et quelque soit l’origine sociale des élèves. Cela peut s’illustrer avec les résultats nominatifs au bac, en prenant les prénoms comme des indicateurs (flous) d’origine sociale.
En abscisse : le pourcentage de mention “Très bien”. En ordonnées : le pourcentage d’élèves en avance. Chaque point représente un groupe d’élèves portant un prénom donné plus de 200 fois. La ligne bleue montre la relation (issue d’une régression linéaire) entre la proportion de garçons obtenant la mention Très bien et la proportion de garçons “en avance”. La ligne rouge montre la même chose pour les filles. Quelque soit l’année (non représentée), quelque soit la série, quelque soit l’origine sociale, les garçons, en moyenne, ont plus souvent sauté une classe que les filles qui ont les mêmes performances scolaires.

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Quand on connaît les primes diverses accordées à la précocité, on ne peut s’empêcher de penser que, décidément, les avantages masculins commencent tôt dans la vie.

Les prénoms et la mention, édition 2017

Le monde social est fait de routine et de familiarité. De surprises parfois, de fascinations, mais d’habitudes aussi. C’est pourquoi, cette année encore, les toutes nouvelles bachelières prénommées Diane ont plus souvent obtenu la mention « Très bien » que leurs camarades prénommées Cindy ou Morgan.
Plus de 20% des Adèle, Diane, Anna, Théophile et Juliette ont obtenu la plus haute mention. C’est le cas de 5% environ des Cassandra, Anissa et Anthony.

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Pour en savoir plus, j’ai écrit un petit texte pour l’INED On ne nomme jamais, on classe.
Et j’ai aussi, au cours des années précédentes, montré l’intérêt de cette étude : en 2016 ou encore en 20152014,2013, 2012 ou 2011. Vous pouvez aussi lire Sociologie des prénoms (édition La Découverte) [sur amazon, dans une librairie indépendante].

 

Enfin un mini-site interactif qui vous permet de consulter les résultats de votre prénom est disponible ici : http://coulmont.com/bac/

The little guys of French sociology. Anonyms and pseudonyms in sociological litterature.

This text is a quick and dirty translation of the main arguments of le petit peuple des sociologues” (published in Genèses, 2017, n.107).

First names are often used to identify characters in books and article written by French sociologists. This is rather new. Why are French sociologists increasingly using first names? Who gets to be called by a first name?

This paper is an analysis of the argumentative styles in sociology. It is also an analysis of the consequences of anonymization. Sociologists write that they anonymize in order to protect the privacy of the people who were interviewed or observed: they use pseudonyms to anonymize. But this ethical framing hinders the analysis of the consequences of anonymization. In the last part of the article, I propose an analysis of the power relations that are intertwined with the uses of a first name. One should note that the use of first names in everyday social relations is different in France and the USA. The use of “tu” instead of “vous” and the use of first names are both a way to mark closeness and a way to mark hierarchy, depending on the reciprocity of these uses.

To explore these themes I have read the 8 main French sociological journals from 1960 to 2015 (every 5 years) and, for each issue, I have counted the number of articles that used first names to refer to the people interviewed, observed or surveyed. There are many ways to refer to someone: the name (Monsieur Dupont), the first name (Pierre), the first letter (P.), a combination of letters (P. D.), some letters or numbers (“A” for the first interviewee, or “Interviewee n.1”), a position (“the head of the bureau”, “the cousin of…”), or even dates (“Interview realized on 1/1/2000”)… but I only focused on the presence or not of a first name.

The first result is the increasing use of first names:

 

year

Number of Articles

Number of articles
with first names

Proportion (%)

1960

55

0

0

1965

76

0

0

1970

66

1

2

1975

98

2

2

1980

82

4

5

1985

111

3

3

1990

142

6

4

1995

165

9

5

2000

177

12

7

2005

155

15

10

2010

182

37

20

2015

132

44

33

Table 1: The increasing use of first names in French sociological articles

 

In 2010, 182 articles were published in the main journals. 37 articles anonymized the surveyed people with a first name: 20% of the corpus.

Why do French sociologist use first names?

  • (1) Recent sociology textbooks and manuals [I have read 53 methodology textbooks published between 1945 and 2016] recommend first names to anonymize (whereas there was no recommendation for anonymization in older sociology textbooks) but sociologist never write in their article why they chose to use first names instead of another anonymization technic. It has become a routine.
  • (2) First names are increasingly used in French society: beginning in the 1970s first names are increasingly used in professional settings and in various social settings.
  • (3) First names are useful in a narrative context, and the “narrative turn” in French sociology may have increased this use. They establish recurring characters: “Sophie” is more memorable than “interviewee n.37”. First names are also useful as a narrative technic, to differenciate characters within a sociological text : whereas “Baptiste Coulmont” or “Coulmont” would be another sociologist [such as “as Coulmont (2011) shows…”] , “Baptiste” (without a last name) would be an interviewee [“at some time during our conversation, Baptiste stated that…”], and the main author refers to herself/himself as “the sociologist”.
  • (4) Using a first name is a generational marker : “young” sociologists use first names as a routine (that is, sociologists who were “young” in the 1990 and that, increasingly, get involved in the editorial board of these journal) – to establish this, I looked at the journals : the newer the journal is (some were created in the 1950, some in the 1960, some in the 1970…), the larger is the frequency of first names. I also looked at the “prize for the young author” (prix du jeune auteur, best graduate paper): articles written by “young” sociologists use first names at a much higher frequency than articles written by other sociologists.

Who gets a first name?

Because first names are used as marker of familiarity and as marker of hierarchy, it is crucial to understand who gets a first name in the sociological literature. I looked closely at 123 articles published in 2010. 58 articles do not use any pseudonyms (purely quantitative article, purely theoretical articles, or article about historical individuals: Mao Zedong, Charles de Gaulle…). 65 articles refer to individual actors, and among those articles, 33 are using first names.

  1. Surveyed people (interviewees, people met during fieldwork…) getting first names are: “genitally mutilated migrant women”, “farm workers”, “supermarket cashier”, “students”, “women”, “homeless people”, “pupils”, “migrants”, “civil servants”, “young women”, “musicians”, “campaigner / political canvasser”. Very often, those people have very little power.
  2. Surveyed people without a first name are: “high class bourgeois”, “writers”, “supervisors”, “wine-grower”, “high ranking official in the European commission”, “head of service”, “veterinarian”, “engineer”, “manager”, “senior citizen”, “activist”… Mostly, those are people in a power position, often presented as male (or in the French grammatical male formulation: “les ingénieurs”).

In 15 articles, the authors used first names for some surveyed people, and another reference for the other surveyed people. The more power someone has, the less likely he [rarely she] is to get a first name. On the same page, the blue collar workers is assigned a first name, the manager gets “the manager”; children have a first name (“Léa”) parents get a name (“Madame Dupont, la mère de Léa” : “Mrs Dupont, mother of Léa”)

Sociologists (almost) never write that they used first names to refer to people with whom they used first names during their fieldwork. Naming is a “a staging of the methodological self” (une mise en scène de soi): the use of first names to refer to the little guys shows “whose side we are on” (we are close to the little guys, whom we refer to by a first name, we exhibit a distance with the upper class, whom we refer to by a title). But as a consequence domination always appears disembodied: domination is always performed by “managers”, “head of services”, never embodied in a “Jean-Luc”.

Le petit peuple

Si vous avez lu de la sociologie, vous avez pu tomber, par exemple au milieu d’un article sur le ressentiment, sur un paragraphe construit ainsi :

 

« Des minus… je veux dire… des moins que rien… des envieux. J’ai une œuvre, moi. » (Didier, 58 ans, ancien journaliste)

Les propos de Didier [*] témoignent de l’angoisse produite par le déplacement social qu’il a connu récemment. […]
* Note 1 : Dans cet article, les prénoms ont été anonymisés pour protéger la vie privée de nos enquêtés.

 

Point n’est besoin de multiplier les exemples. Vous aurez reconnu l’habitude d’indexer « ses » enquêtés par un prénom. C’est cet usage que j’explore (en multipliant les exemples) dans un article paru aujourd’hui dans la revue Genèses : « Le petit peuple des sociologues. Anonymes et pseudonymes dans la sociologie française » (Genèses, n°107, juin 2017)
Quand j’ai commencé à écrire de la sociologie, vers 1996, dans le cadre d’un mémoire de maîtrise, je faisais déjà ça : mes enquêtées, des talas, s’appellent Marie-Adélaïde ou Juliette. En licence de sociologie, à Paris 5, on faisait ça (je me souviens d’un travail rendu dans le cadre du cours de François de Singly). À Paris 8, dans les séminaires de master, on faisait ça. À l’Ecole normale supérieure, où se déroulait une partie de ma formation, on faisait ça. Mais si vous lisez des articles de sociologie publiés avant 1995 (que ce soit dans la Revue française de sociologie, dans Sociétés contemporaines, dans les Actes de la recherche en sciences sociales, dans les Cahiers internationaux de sociologie ou dans L’Année sociologique…) vous ne trouverez qu’une poignée d’articles proposant des enquêtés résumés à un prénom. Il y eu un moment où on ne faisait pas ça, donner un prénom aux enquêtés.

Je le sais, parce que (après avoir repéré cette habitude) j’ai lu environ 1450 articles, publiés entre 1960 et 2015, pour repérer l’arrivée de l’utilisation des prénoms dans la sociologie française. Le résultat : un article qui retrace les incitations à l’individualisation du monde social, à la décomposition des collectifs réifiés, à la prise en compte de la dignité de la personne, à la “narrativisation”.

Mais seule une partie du monde social enquêté reçoit des prénoms : les « petits ». Faites une enquête dans les cabinets ministériels, et vos enquêtés ne seront pas Emmanuel, Pierre et Jean-Claude, il seront indexés autrement, souvent par la fonction (“directeur”), le titre, la profession, une place dans la structure. Faites une enquête auprès d’intermittents du spectacle, de femmes sans papier, et vous trouverez Camille et Fatou. Cela a pour conséquence une théorie implicite de la domination : la domination ne s’exerce pas directement, dans le corps à corps, mais de fonction à individu : c’est « Le manager » qui sanctionne « Josiane ». C’est « le responsable de la maraude » qui incite « Dylan » à se soigner.

Ainsi, au détour d’un article sur les réseaux de l’aristocratie parisienne, vous pourriez lire ce qui ressemblerait à ceci :

 

Après les déboires causés par la nationalisation de la banque familiale, en 1981, le maintien du statut de la lignée passa par des formes d’expatriation coloniale dont les enquêtés s’avèrent fort capables de retracer a posteriori la rationalité :

« Mon frère a choisi la Nouvelle-Calédonie et mon oncle le Mali, tous les deux dans l’import-export. Pas glorieux, mais ça rapportait beaucoup, à l’époque. Moi j’ai fait consultant en philo, j’ai monté ma boîte. » (Geoffroy-Marie [*], 35 ans, cadet de la branche cadette, héritier de l’appartement parisien)

* Note 1 : Les prénoms ont été modifiés pour protéger l’anonymat.

 

Mais dans un autre article, portant sur la même personne, vous pourriez lire ceci :

 

La densité des contacts, facilités par l’entregent familial et la sociabilité professionnelle — G. est l’auteur d’essais à prétention philosophique qui lui ont fait connaître les réseaux de la diplomatie culturelle — rend compte de la bifurcation :

« C’est D. qui m’a fait connaître E., qui était à l’époque Ambassadeur à Varsovie. C’est sur sa recommandation que j’ai pu entrer [dans le corps diplomatique]. » (G., directeur des services culturels)

 

Comme le montre l’exemple précédent, fictif mais pas tant que ça, utiliser un prénom place l’enquêté.e en situation de minorité.

Ainsi même les collectifs les moins susceptibles de sombrer dans la promotion des inégalités peuvent différencier les « grandes » (philosophes, cheffes d’orchestres, théoriciennes) des « petites » (paysannes, migrantes, caissières). Les grandes ont nom et prénoms, les petites, au mieux, l’initiale de leur nom de famille — quand bien même le but serait de donner la parole aux petites :

Il serait possible, avec un peu d’ironie, de proposer une version “égalitaire”, en privant les grandes du nom qui fait leur renom. Nancy “philosophe rebelle”, Claire “cheffe”, et “Judith B.”.

Dans une séquence hiérarchique, le prénom, selon qu’il est seul ou non, ou associé ou non au nom, à l’initiale, à la fonction… est confié aux plus petits d’entre nous.

Ce n’est pas la même chose d’indiquer « Baptiste Coulmont, professeur (classe exceptionnelle) au Collège de France et secrétaire général de l’Académie des sciences morales et politiques » ou « Baptiste, sociologue » : le personnage n’est pas le même [de fait, l’un est fictif, je vous laisse deviner lequel].
À cela on me répond : « oui mais c’est ainsi que j’interpellais mes enquêtés sur le terrain ». Devant la récurrence des usages différenciés, permettez-moi d’en douter. Et pourquoi un terme d’interpellation (dans l’interaction) devrait-il devenir, sans traduction aucune, un terme de référence (dans un article) ? L’usage du prénom, en assignant une place implicite aux enquêtés, permet à la sociologue de se mettre en scène au sein du monde décrit : à distance des dominants (réduits à une fonction lointaine), à proximité des petits (dont on a su capter la confiance, avec qui nous sommes à tu et à toi, comment en douter ?).
Je présenterai cet article au congrès de l’Association française de sociologie, et en attendant, vous pouvez lire l’article : « le petit peuple des sociologues ».

Pour l’anonymisation, voir Coulmont ?

Il y a quelques années, j’ai mis en ligne un outil permettant l’anonymisation des enquêtés : à partir des résultats nominatifs au bac, j’ai regroupé les prénoms qui obtenaient le même profil de résultats.
Après quelques années, cet outil commence à être utilisé [j’en avais parlé en 2012]. Et parfois, celles et ceux qui l’utilisent font le plaisir de le citer. Comme je suis un peu bête, j’ai oublié d’indiquer une manière unique de citer cet outil : voilà qui ne facilite pas la citation. Un petit bilan quantitatif s’impose donc.

Nicolas Jounin le mentionne dans Voyage de classes.

Et on en trouve l’usage dans une poignée de thèses soutenues récemment :


Thèse de Géraldine Comoretto

 


Thèse de Maud Gelly

 


Thèse de François Reyssat

 


Thèse de Marjorie Gerbier-Aublanc

 

Youpi ! N=5 ! [Si vous l’avez utilisé dans votre thèse, n’hésitez pas à me le signaler]

Prénoms d’entrepreneurs : Sébastien le boucher, Mohamed le taxi

La base SIRENE a été mise en ligne sur data.gouv.fr et elle contient notamment les prénoms de près de 4 millions d’entreprises ayant un entrepreneur à prénom.
Au cours des dernières années, le prénom “Marie” est devenu l’un des plus fréquent parmi les chefs et cheffes d’entreprises. En revanche, “André” et “Michel”, eux, ne sont plus répandus parmi les personnes ayant créé leur entreprise récemment.
prenomsirene
On remarque, avec un certain délai, les modes : “Nicolas”, prénom à la mode vers 1980 (c’est un des prénoms les plus donnés) se repère chez les entrepreneurs à partir des années 2000, quand des dizaines de milliers de “Nicolas” entrent sur le marché du travail.

Si l’on s’amuse à regarder quels sont les prénoms fréquents par secteur d’activité, pour les entreprises créées récemment, alors on retrouvera Jean, Marie et Nicolas un peu partout. Mais on repèrera aussi “Mohamed” à la tête des entreprises de “Transports terrestres et transport par conduites” et de “Poste et courrier” (avant ce que l’on a appelé “l’übérisation des banlieues”). On repèrera aussi les activités où les hommes sont majoritaires et ceux où les femmes le sont : activités administratives, activités liées à la santé, “autres services personnels”.

Prénoms les plus fréquents par secteur NAF
NAF 1 2 3
Culture et production animale, chasse et services annexes JEAN MARIE NICOLAS
Sylviculture et exploitation forestière JEAN MARIE MICHEL
Industries alimentaires SEBASTIEN DAVID CHRISTOPHE
Industrie de l’habillement MARIE ISABELLE NATHALIE
Autres industries manufacturières MARIE NATHALIE ISABELLE
Réparation et installation de machines et d’équipements JEAN CHRISTOPHE PHILIPPE
Production et distribution d’électricité, de gaz, de vapeur et d’air conditionné JEAN PHILIPPE MICHEL
Travaux de construction spécialisés JEAN DAVID SEBASTIEN
Commerce et réparation d’automobiles et de motocycles SEBASTIEN DAVID JEAN
Commerce de gros, à l’exception des automobiles et des motocycles JEAN NICOLAS PHILIPPE
Commerce de détail, à l’exception des automobiles et des motocycles MARIE NATHALIE JEAN
Transports terrestres et transport par conduites MOHAMED JEAN CHRISTOPHE
Activités de poste et de courrier MOHAMED THOMAS ALEXANDRE
Hébergement MARIE JEAN CATHERINE
Restauration JEAN CHRISTOPHE MARIE
Production de films cinématographiques, de vidéo et de programmes de télévision ; enregistrement sonore et édition musicale NICOLAS JULIEN GUILLAUME
Programmation, conseil et autres activités informatiques NICOLAS JULIEN SEBASTIEN
Activités auxiliaires de services financiers et d’assurance JEAN NICOLAS CHRISTOPHE
Activités immobilières JEAN PHILIPPE MARIE
Activités juridiques et comptables MARIE ANNE JEAN
Activités des sièges sociaux ; conseil de gestion JEAN PHILIPPE MARIE
Activités d’architecture et d’ingénierie ; activités de contrôle et analyses techniques JEAN NICOLAS PIERRE
Publicité et études de marché JEAN NICOLAS JULIEN
Autres activités spécialisées, scientifiques et techniques NICOLAS JEAN JULIEN
Services relatifs aux bâtiments et aménagement paysager JEAN DAVID SEBASTIEN
Activités administratives et autres activités de soutien aux entreprises MARIE NATHALIE ISABELLE
Enseignement NICOLAS MARIE JEAN
Activités pour la santé humaine MARIE ANNE SOPHIE
Activités créatives, artistiques et de spectacle MARIE JEAN NICOLAS
Activités sportives, récréatives et de loisirs NICOLAS SEBASTIEN JULIEN
Réparation d’ordinateurs et de biens personnels et domestiques JEAN DAVID SEBASTIEN
Autres services personnels MARIE NATHALIE STEPHANIE
Insee, Base Sirène. Création postérieures à 2007

Il y a beaucoup de doubles comptes (un même entrepreneur pouvant avoir, assez souvent, plusieurs entreprises, plusieurs établissements, plusieurs magasins… à son nom).

Elle a du chien !

didierIl n’y a pas que les prénoms des bacheliers à étudier. Il y a aussi les prénoms des chiens. Certes ils révèlent, à première vue, moins de choses sur la structure sociale de notre monde. Mais ils sont loin d’être sans intérêt.

La revue Annales de démographie historique vient de publier un numéro thématique consacré à la nomination, et j’y figure avec un article, « Des prénoms qui ont du chien » que vous pourrez trouver sur le portail cairn.info ou en me contactant. Les autres articles du numéro valent la lecture : Cyril Grange y analyse l’évolution des choix des prénoms dans la bourgeoisie juive parisienne, Elie Haddad les stratégies des nobles en matières de noms de famille, Vincent Cousseau les noms donnés aux esclaves dans la Caraïbe.

Voici le résumé de l’article : À partir d’informations individuelles concernant un peu plus de 10 millions de chiens nés entre 1970 et 2012, cet article explore la nomination canine. En France, les « prénoms » donnés aux chiens sont à première vue bien différents de ceux qui sont donnés aux humains et semblent suivre des règles propres. Mais, dans de très nombreux cas, les prénoms donnés aux chiens et aux humains sont similaires, et quand les chiens reçoivent des prénoms humains, ils sont à la mode chez les chiens avant de l’être chez les humains : si frontières symboliques et frontières sociales il y a entre espèces, la « zone frontalière » n’est pas un « no man’s land », mais plutôt un « “dog-and-man’s” land ».

Namyboo… et recommander des prénoms

Pour aider les futurs parents à choisir un prénom, maintenant qu’ils peuvent choisir n’importe lequel des prénoms qu’ils aiment, il existe des livres, les conseils des grands-parents, des forums… etc. Et un site (namyboo.com) qui aide dans le processus lui-même, en permettant aux parents de dresser une liste ordonnée de prénoms sur lesquels ils s’accordent.

Si j’aime ça, j’aimerai ça

http://namyboo.com est un nouveau site permettant aux parents angoissés de trouver un prénom qu’ils aiment. Plusieurs dizaines de milliers d’individus y ont déja cherché un prénom. Le principe est simple : après avoir sélectionné des listes thématiques de prénoms, il suffit de cliquer “j’aime / je n’aime pas”, puis de classer les prénoms entre eux. Le créateur du site m’a donné accès à un extrait, entièrement anonymisé, des choix réalisés par quelques dizaines de milliers d’internautes.

On peut considérer que deux prénoms sont liés entre eux quand plusieurs personnes les ont appréciés tous les deux. C’est ainsi que “Margaux” et “Margot”, logiquement, se trouvent reliés. Mais quels autres prénoms sont appréciés des Margophiles ? et des Marceauphiles ?

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Le graphique précédent – qui ne représente qu’une petite partie du réseau de relations entre prénoms – colorie de la même couleur des prénoms qui sont proches, souvent appréciés ensemble ou appréciés par des personnes qui apprécient un prénom proche (j’ai comparé avec la matrice d’indépendance pour faire ressortir les liens forts). Mathis, Dorian et Julian se trouvent dans le même groupe. Augustin, Octave et Charles dans un autre. C’est Quentin qui les relie. On voit aussi ici que Margot est plus proche de Jeanne que de Margaux.

La structure principale reste l’opposition entre prénoms de garçons et prénoms de filles : la recherche d’un prénom est avant tout la recherche d’un prénom “pour un garçon” ou d’un prénom “pour une fille”.

Un amour conditionnel

Un autre calcul est possible : regarder, pour chaque prénom, les prénoms appréciés par au moins un tiers des individus qui apprécient ce prénom. Dans le tableau suivant, on voit que plus d’un tiers de ceux qui apprécient Augustin apprécient Arthur, Jules et Louis. Mais que les fans d’Arthur préfèrent Louis et Jules à Augustin. Les appréciations ne sont pas symétriques : on peut “prédire” qu’un Augustinophile moyen aura Arthur en second choix, et aussi prédire qu’un Arthurophile n’aura pas Augustin en second choix.

prénom apprécié autres prénoms aussi appréciés
Arthur Louis; Jules; Gabriel
Adam Gabriel
Augustine Joséphine; Léonie; Célestine
Alan Liam; Maël; Léo
Milan Eden
Augustin Arthur; Jules; Louis
Guillemette Aliénor; Blanche; Suzanne
Milane Eden; Lila; Mila
Quitterie Éléonore; Alix; Domitille
Doriane Oriane; Romane; Roxane
Addison Emery; Camélia; Jamie
Adama Kobe; Ada; Enu

On peut alors dessiner le réseau des voisins de tel ou tel prénom (ici, je retiens jusqu’aux voisins d’ordre deux, les voisins des voisins). Les flèches vont du prénom initial vers le prénom aussi apprécié. Les futurs parents qui apprécient Loana n’apprécient pas tout à fait les mêmes prénoms que les parents qui sont fans de Quitterie, Amicie ou Guillemette.

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Mais comme on peut le constater, un groupe de prénoms, Louise, Alice, Rose… sont des prénoms souvent “appréciés aussi”, quel que soit le prénom de départ. Ils constituent des attracteurs de choix qu’un bon système de recommandation ne devrait pas proposer – ils sont déjà dans la tête des parents.

Chez les garçons, Gabriel, mais aussi Arthur et Adam forment un tel attracteur.

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http://namyboo.com présente les prénoms dans des “silos” : par genre et par thème. Le site ne proposera pas des prénoms turcs, par exemple, si l’internaute n’a pas présélectionné ce groupe de prénoms, sauf si, par hasard, quelques prénoms “turcs” se trouvent dans un autre groupe (par exemple le groupe des prénoms donnés à Paris). Il est évident que cela structure l’expression des préférences des internautes-futurs-parents (et donc les réseaux ici présentés, qui reflètent en partie ces silos).