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Versatile « Marie »

À la fin du XIXe siècle, Marie était dans le “top 20″ des prénoms les plus donnés aux garçons. Souvenons-nous, par exemple de Marie Koenig, connu sous le prénom de Pierre. Ou de Marie Revillon, connu sous le nom de Michel Tony-Revillon.
Mais ce prénom cesse rapidement d’être donnés aux bébés de sexe masculin. Du moins en première position. Car « Marie » est versatile. On trouve des Louis-Marie et Jean-Marie, des Hubert-Marie et autres Pierre-Marie. Mais l’on trouve aussi des “Louis, Marie, Octave” ou des “Charles, Marie, Geoffroy”.
Et Wikipedia nous dit vaguement que « dans certaines familles catholiques, le prénom Marie sera systématiquement choisi pour premier ou deuxième prénom, même pour un garçon, en hommage à la Vierge Marie. »
Choisir « Marie » en 2e, en 3e ou en 7e prénom permettrait de signifier (en quasi-cachette, mais administrativement) une forme de catholicité. Possible, mais cela reste à creuser.
Il est possible, dès maintenant, de cartographier des « Marie-hommes », à partir des listes électorales à Paris :

homme-marie

Les arrondissements dans lesquels on trouve le plus de Marie-hommes (Marie étant ici utilisé sans “tiret” et après le premier prénom) sont les 7e et les alentours du Parc Monceau (8e et 17e). 16e, 15e, 6e suivent. Les arrondissements plus populaires, 18e, 19e, qui comptent aussi peu d’électeurs à particule, comptent peu de Marie-homme.
Difficile en l’état de valider totalement l’hypothèse de Marie comme signal catholique. Mais comme signal bourgeois, peut-être un peu plus.

Note méthodologique : la carte compare entre eux uniquement les hommes ayant plusieurs prénoms (car la probabilité d’avoir “Marie” en second prénom est nulle quand on n’a qu’un seul prénom). Une comparaison entre les porteurs du prénom Marie et tous les hommes (quel que soit le nombre de prénom) ne change pas la distribution.

Mise à jour : une version précédente de la carte était basée sur des données inexactes.

« Tenir le haut de l’affiche » en accès libre

La Revue française de sociologie a placé mon article, « Tenir le haut de l’affiche. Analyse structurale des prétentions au charisme » en accès libre. Il est disponible ici en PDF : http://www.rfs-revue.com/sites/rfs/IMG/pdf/RFS-2013-3-B-_Coulmont.pdf.
L’article revisite la sociologie wébérienne du charisme en insistant non pas sur la reconnaissance par une population dominée charismatiquement, mais sur la reconnaissance entre porteurs de charismes.
Je ne peux que vous encourager à le lire, à le discuter, à le partager… Je rappelle que les données initiales (200 affiches pour des événements évangéliques) sont elles aussi disponibles sur flickr.

Redonner de la chair

Dans « Tenir le haut de l’affiche » (article publié récemment dans la Revue française de sociologie), j’ai pris le contrepied des études ethnographiques sur les églises chrétiennes issues des immigrations africaines. Je me suis limité à des matériaux frustes mais nombreux, des affiches pour des événements religieux (200 affiches). Ce pas de côté devrait pouvoir être compris comme un contrepoint, l’ajout d’une nouvelle perspective de recherche à la douce mélodie de la “thick description“.
Bernard Boutter, dans un billet récent, revient sur mon article en explicitant certaines des raisons possibles de l’association entre deux pasteurs : l’un passant de Rennes à Paris, l’autre de Paris à Toulouse. Il souligne aussi le rôle joué par deux “nœuds” : le rassemblement autour d’un site internet et une fédération internationale d’églises. En faisant cela il redonne de la chair à des acteurs que j’avais consciemment dépersonnalisés.

“Tenir le haut de l’affiche…”, premières lectures

Quelques réactions à “Tenir le haut de l’affiche” [j'ai des "tirés à part électroniques" que je peux envoyer à la quinzaine de personnes qui souhaiteraient lire l'article]

Tenir le haut de l’affiche : les données

La Revue française de sociologie vient de publier mon article « Tenir le haut de l’affiche: analyse structurale des prétentions au charisme ».
L’article repose sur l’analyse statistique de 200 affiches pour des événements religieux organisés par des églises évangéliques liées aux migrations africaines (églises noires, ou “d’expression africaine”, ou “africaines”), en banlieue parisienne. [résumé de l'article]

Je mets à disposition des personnes intéressées les documents sur lesquels je me suis appuyé (et même un peu plus) dans cette collection d’environ 220 affiches dont celle-ci :
Untitled
Par ailleurs l’article avait été préparé par des réflexions intermédiaires, publiées sur ce blog, où j’indique comment savoir quand s’arrêter, et où je parle des acteurs importants, des réseaux aléatoires, de la statistique, des jeux d’échelles, des cartes, et une description des affiches (et une description des dispositifs anti-affichage).
L’on trouve aussi sur hal-shs une version un peu ancienne de mes réflexions : Capitals and networks : a sociology of Paris’ black churches (en anglais plein de fautes).

Comme vous pourrez le constater donc, cet article est le fruit d’une slow science. J’ai mis un peu plus de trois ans à rassembler le matériel qui a servi de base à l’article, patiemment, semaine après semaine : aucun corpus n’existait, il a fallu le constituer. Et ensuite il a fallu passer des heures à coder les affiches pour les faire “entrer” dans une base de données. Ah comme je jalouse les sociologues-en-chambre, qui n’ont comme seul corpus que leurs états d’âme (ce qui leur permet parfois de “produire”, bon an, mal an, un livre régulièrement).
L’article lui-même a mis deux ans à émerger : il fallait, pour le rédiger, me familiariser avec les outils de la sociologie des réseaux et avec l’ethnographie du pentecôtisme des migrants africains, deux choses que je ne connaissais pas. Et ici je jalouse les belles plumes de certains sociologues-en-chambre…
Le tout a donc pris cinq ans, c’est dire combien je suis heureux de cette publication.
Cette recherche fut, pendant ces cinq années, mon “travail à côté” : mes recherches principales étaient consacrées à la socio-histoire de la pornographie d’un côté et à la sociologie des prénoms (et aux changements de prénoms) de l’autre. J’ai apprécié l’absence d’intersection entre ces trois thèmes, qui rend difficile l’importation paresseuse de schèmes explicatifs (car il faut alors travailler à l’importation). J’ai apprécié la liberté qu’offrait le caractère marginal et non financé de cette recherche, y compris dans l’emploi de mon temps : recherche non financée, qui ne faisait l’objet d’aucune obligation institutionnelle, son rythme n’était dicté que par les possibilités de découverte. S’il n’y avait rien eu à découvrir, je n’aurai rien écrit.

Négocier les termes de l’Alliance

Un problème se pose à Pâque, si vous êtes juif assez orthodoxe, pas seulement l’interdiction de manger du pain levé, l’interdiction de tout levain chez soi. Une interdiction mentionnée à plusieurs reprises :
Exode 12:15 “dès le premier jour vous ôterez le levain de vos maisons”
Exode 12:19 “Pendant sept jours, il ne se trouvera point de levain dans vos maisons”
Deutéronome 16:4 “On ne verra point chez toi de levain, dans tout ton territoire, pendant sept jours” (“Durant ces sept jours, on ne devra trouver chez vous aucune trace de levain dans toute l’étendue de votre territoire” ou encore “On ne verra point chez toi de levain, dans toute l’étendue de ton pays, pendant sept jours”)
Cette interdiction est apparemment assez simple à respecter (il s’agit d’une interdiction matérielle, et non pas d’une interdiction morale), mais elle s’avère complexe : qu’est-ce qu’un “levain” ? jusqu’où s’étendent “maisons”, “territoire”, “pays” ? le levain contamine-t-il les objets ayant touché du levain ? Comment être certain de la disparition complète du levain ?
Ces questions ont des réponses. Il est possible de les trouver à partir d’une recherche sur le terme “hametz” (ou hamets, chametz… חָמֵץ / חמץ). Il semble ainsi qu’il faille considérer comme “levain” tout produit issu de la combinaison d’eau et d’une céréale, laissée à température ambiante plus de 18 minutes. Mais peu importe.
C’est en passant devant une supérette cachère que ma curiosité a été suscitée :
hametz
« Notre hametz a été vendu auprès du Rav Rottenberg » était-il écrit sur une affichette, à l’entrée du magasin. On remarquera que le hametz n’a pas été vendu “au” Rav, mais “auprès du” Rav.
Il s’avère, après quelques recherches, qu’il est possible de vendre son hametz (et tout ce qui a pu être contaminé) à un non-juif, pendant sept jours, et de le racheter ensuite. Mais il s’avère surtout qu’ont été mises en place des procédures d’intermédiation de cette vente : un rabbin peut être délégué pour vendre, à un non-juif, un fagot de hametz domestiques.
Ainsi, l’on trouvera, sur le site loubavitch français par exemple (mais d’autres groupes proposent des procédures similaires), un formulaire en ligne permettant à tout un chacun de déclarer, auprès d’un rabbin loubavitch, son hametz.
loubavitch-delegation-hametz
Ce rabbin vendra, pour sept jours, à un goy, les hametz dont il a obtenu délégation. Il faut bien enfermer son hametz dans un placard ou une pièce. Et “inutile de ranger”, est-il précisé à destination des ménagères ou des ménagers. Le hametz restera, physiquement, dans son placard, mais il sera considéré comme ayant disparu (du moins pendant sept jours).
Deux commentaires très rapides à cette procédure :

  1. Le contrat — une alliance entre hommes — permet de négocier les termes de l’Alliance — celle qu’a passé YHVH avec son peuple. Il me semble que les concepts mis en place par Viviana Zelizer : “circuit”, “marquage”… pourraient s’avérer intéressants à manipuler, pour mieux saisir ce qui se passe.
  2. Ce contrat, nominatif, permet aux différents groupes juifs orthodoxes, d’objectiver, année après année, leur étendue. À Pessah, chaque année, se complète une liste nominative (avec adresse), celle de ceux qui ont un placard à hametz.

Une certaine actualité

L’ouverture prochaine du mariage aux couples du même sexe a redonné une petite actualité [exemple 1, exemple 2] aux articles issus de ma thèse, voire à ma thèse elle-même, qui portait sur les controverses, au sein d’églises américaines, autour du mariage des couples de deux hommes ou de deux femmes .
J’ai donc mis en ligne (ou vérifié leur disponibilité) la quasi-totalité des textes que j’ai rédigés et publiés sur ce sujet (des articles un peu anciens, rédigés vers 2005-2007, publiés avant 2009).

Coulmont B. (2003), « Églises chrétiennes et homosexualités aux États-Unis, éléments de compréhension ». Revue française d’études américaines, [95], p.73–86.
Coulmont B. (2003), « Géographie de l’union civile au Vermont ». Mappemonde, [71], p.13–18.
Coulmont B. (2004), « Devant Dieu et face au droit ? ». Critique internationale, [25], p.43–52.
Coulmont B. (2004), « Les Églises américaines et les nouvelles formes de mariages ». Matériaux pour l’histoire de notre temps, [75], p.5–16.
Coulmont B. (2005), « Do the Rite Thing: Religious Civil Unions in Vermont ». Social Compass, 52[2], p.225–239.

Coulmont B. (2005), « Entre droit, norme et politique : un procès ecclésiastique contemporain ». Droit et société, [59], p.139–148.
Coulmont B. (2006), « Jeux d’interdits ? Religion et homosexualité ». Archives de sciences sociales des religions, [136], p.103–114.
Coulmont B. (2006), « Entre le débat et le banal, le mariage religieux des couples du même sexe aux États-Unis ». In A. Cadoret et al. eds. Homoparentalités : approches scientifiques et politiques. Paris, Presses Universitaires de France, pp. 87–94.
Coulmont B. (2007), « Bons à marier ? Rite d’institution et institution d’un rite ». In B. Perreau ed. Le choix de l’homosexualité. Paris, EPEL, pp. 173–195.
Coulmont B. (2008), « États-Unis. Le mariage religieux des couples de même sexe ». In É. Fassin et al. eds. Mariages et homosexualités dans le monde. L’arrangement des normes familiales. Paris, Autrement, pp. 73–82.
Coulmont B. (2008), « Mariage homosexuel, religion et État aux États-Unis ». In F. Rochefort ed. Le Pouvoir du genre. Laïcités et religions 1905-2005. Toulouse, Presses universitaires du Mirail, pp. 217–228.
Coulmont B. (2010), « Un dessin vaut mieux que mille mots ». In Dossiers d’études. Les transformations de la conjugalité : Configurations et parcours. Paris, Université Paris Descartes, Caisse nationale des allocations familiales, pp. 48–54.

Des erreurs dommageables

Il n’y a rien de pire que d’écrire pour personne. C’est pourquoi j’ai découvert avec un certain plaisir qu’un de mes articles [celui-ci] n’était pas “exempt[] d’erreurs dommageables”. Plaisir, car, au minimum, cela signifie qu’il avait été lu.
Dans une thèse de 2006 [Le Religieux dans la ville du premier vingtième siècle — La paroisse Notre-Dame Saint-Alban d’une guerre à l’autre] portant sur une paroisse lyonnaise, Natalie Malabre étudie l’action de l’abbé Remillieux, que j’avais analysé en tant que promoteur des fiançailles catholiques. A la différence de Natalie [sans h] Malabre, je ne m’étais pas appuyé sur des archives, mais sur de la littérature secondaire : j’ai donc raté une bonne partie du sens que les fiançailles avaient pour Remillieux, et le rôle qu’elle jouaient pour les « Compagnes de Saint-François ».
D’où l’intérêt, toujours, de s’appuyer sur des sources primaires.
[Note : je constate avec amusement que l'auteure, en citant mon article, se trompe d'année, en l'indiquant publié en 2003. Il y aurait donc pire que de ne pas être lu... être mal cité ?]

À Amiens aussi, on a nos prophètes

Joël Gombin m’indique aujourd’hui sur twitter que les églises évangéliques “africaines” se trouvent aussi à Amiens. Il en veut pour preuve l’affiche suivante :

Affiche qui ne dépareillerait pas à Paris : on y retrouve les mêmes ingrédients (hommes en costumes, micro, “conférence”, mention d’une divinité…).
Mais que vont-ils faire à Amiens, ces pasteurs ? La population de cette ville de 130 000 habitants est-elle suffisante pour faire vivre une église à la fois protestante et en lien avec les migrations congolaises ou ivoiriennes ?
L’affiche qu’a trouvée Joël n’est pas isolée. Des tentatives d’installation ont même lieu dans des villes beaucoup plus petites. Noyon, 14 000 habitants, a vu l’arrivée de l’Eglise évangélique “Jésus-Christ le Rédempteur” l’année dernière.

Si les églises “africaines” sont surtout concentrées en banlieue nord de Paris (comme on peut le constater en lisant la thèse de Frédéric Dejean ou sur mon blog), l’expansion vers le Nord est rapide. Peut-être parce que l’immigration africaine, elle aussi, s’est déployée vers le Nord et que l’offre suit la demande. Peut-être aussi parce que la concurrence entre pasteurs-prophètes est tellement forte en région parisienne que le salut, pour un entrepreneur, se trouve là où elle est moins forte, voire inexistante : l’offre précède la demande. Peut-être enfin que s’installer entre Paris et Bruxelles (deux pôles importants pour ces églises) est associé à quelques avantages “transnationaux” (s’associer, par exemple, comme dans l’affiche d’Amiens, à des pasteurs parisiens d’un côté, bruxellois de l’autre).

Quand s’arrêter ?

Il est conseillé d’arrêter l’enquête ethnographique quand est atteinte une certaine “saturation”.

Lorsqu’une hypothèse, par rectifications successives, atteint un degré de pertinence, vient un moment où les données empiriques diverses lui apportent une confirmation régulière. Cette régularité, est-il besoin de le dire, n’a jamais rien d’une «loi» de la nature, mais renvoie simplement à la notion approximative de «bonne résistance» dans des situations empiriques variées. Alors on peut estimer que cette hypothèse est «saturée», c’est-à-dire qu’elle se comporte suffisamment bien au cours de nombreuses mises à l’épreuve pour pouvoir être considérée comme fiable.
(p. 286 de la postface au Hobo de Nels Anderson, le fameux texte sur “l’empirisme irréductible”)

La petite recherche que je mène actuellement sur les affichage des assemblées pentecôtistes africaines en région parisienne n’est pas vraiment ethnographique… Je constitue un corpus. Mais quand saurais-je que j’ai atteint un moment de saturation. Pas de saturation des hypothèses, mais de saturation des données ?
Je me dis actuellement que c’est quand j’aurai une vision assez complète des personnes présentes sur les affiches. On peut représenter cela par des points noirs (les personnes) sur des affiches (des carrés gris). Quand une personne se trouve sur une affiche, alors un point noir relie un carré gris.
Le dessin suivant montre six mois d’observation.

Ce graphe comporte une grosse vingtaine de “composantes connexes” (de groupes non reliés entre eux). Comme le montre le graphique suivant, le nombre de composantes ne cesse d’augmenter : pour l’instant, après trois ans de recueil, je vois toujours arriver des affiches qui ne comportent aucun individu qui était déjà présent dans mon corpus. [Vous pouvez voir ce phénomène dans l'animation du réseau proposée ici].

Mais depuis début 2009, il arrive que des nouvelles affiches fassent chuter le nombre de composantes, en reliant entre elles des composantes qui n’avaient aucun lien avant.
Peut-être que la saturation sera atteinte quand une nouvelle affiche ne pourra plus que faire diminuer le nombre de composantes.