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Quelques idées de cadeaux

En 1896 Charles Delbret, dit Claverie, est entendu par un juge, Monsieur Espinas. Claverie, en effet, ne vendait pas que des Bas élastiques pour varices, mais aussi des Appareils spéciaux pour l’usage intime des deux sexes. Et ça, ça pouvait parfois poser quelques petits problèmes, que la justice était chargée de résoudre.
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Et il éditait un catalogue. L’on y trouve quelques idées de cadeaux (pour elle comme pour lui, car, en 1896 déjà, les cadeaux étaient genrés).
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ou encore
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Je comprends qu’il soit difficile, à quelques jours de Noël, de commander par correspondance de tels jouets. Mais le magasin est ouvert ! (Même les dimanches et fêtes, car en 1896, on était socialiste moderne : pas de vacances, pas de congés payés, pas de sécurité sociale…)
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Et n’ayez pas peur, les “clients répondant à un sentiment fort compréhensible désir[a]nt ne pas être vus en rentrant chez nous” ont la possibilité d’utiliser une “entrée particulière”.
Les vitrines du magasin, en effet, suscitaient parfois l’amusement des passants, comme l’indique ce rapport de surveillance policière : « à différentes reprises on a pu constater que des passants s’arrêtaient devant sa porte et se montraient en riant des articles spéciaux en caoutchouc et en baudruche d’un usage trop intime pour être publiquement exhibés. »
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Des articles spéciaux en caoutchouc ? Comme ceux-ci peut-être : des “excitateurs”…
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Décidément, nos arrières-arrières-grands-parents avaient le choix au moment de Noël.
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S’il est compliqué de se déplacer jusqu’en 1896, il est toujours possible, aujourd’hui, de visiter la Maison Claverie, toujours située au 234 Faubourg Saint Martin.
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Source : Archives de Paris, D2U6 110, Delbret. C’est le travail de Maxence Rodemacq (L’industrie de l’obscénité. Commerce pornographique et culture de masse à Paris (1855 – 1930), Univ. Paris 1, dit. Kalifa) qui m’a dirigé vers ce dossier de procédure.

L’eurovision, bonne à penser ?

[un texte, écrit en 2011, inachevé]

L’Eurovision, bonne à penser ? Pour différentes raisons, une quarantaine de chercheurs, en sciences sociales principalement, répondent par l’affirmative. Certains commencent même à s’organiser en « Eurovision research network » (http://www.eurovisionresearch.net/).
Mais bonne à penser quoi ? L’Eurovision n’est, a priori, qu’un concours télévisuel de chansons « inauthentiques » : leur réunion n’est due qu’à un processus bureaucratique, la nécessité depuis 1956 pour l’Union Européenne de Radiodiffusion de promouvoir ses activités principalement techniques. L’Eurovision n’est même pas bonne à penser le succès de la chanson de variété : si des groupes comme ᗅᗺᗷᗅ (lauréat en 1974 pour la Suède) ou des chanteuses comme Céline Dion (Suisse, 1988) y ont connu leurs débuts, elles sont bien rares, sur les quelque 1100 chansons ayant concouru, celles à avoir marqué la culture européenne.

L’intérêt des chercheurs réside plutôt dans ce que produit aussi l’Eurovision : des données statistiques et une réception multiple.

L’architecture du concours produit chaque année une série de données complexes dont la forme est relativement stable d’une année sur l’autre (les changements dans le règlement introduisant quand même régulièrement des modifications dans le système de vote). Ces données, ce sont les votes des pays pour d’autres pays (et leur chanson), c’est-à-dire des manifestations agrégées du goût musical.

Ces données donnent matière à de nombreuses interrogations sur la qualité des produits. Le caractère régulier et formaté de l’épreuve et la relative similitude dans le temps des participants rend possible la manifestation d’un jugement de goût conçu implicitement comme sous-jacent à d’autres éléments.
Le paradoxe est en effet qu’à l’Eurovision, il apparaît qu’on ne vote pas véritablement pour la « meilleure » chanson : il est possible de déceler les biais qui limitent le succès total de la « meilleure » chanson.

Passons en revue ces « biais ».

L’épreuve proposée, bien qu’assurant formellement une égalité de traitement (chaque chanson est limitée à trois minutes), révèle des entorses faites à l’égalité : le pays organisateur y est souvent favorisé, recevant un peu plus de votes que prévu. La prime à l’organisateur est estimée à trois points supplémentaires par votant.
Bien que le rang de passage de chaque artiste soit sélectionné au hasard, passer en tout premier ou passer à la fin de l’émission permet de recevoir plus de votes et donc de gagner quelques places au classement final. Cet effet a été accentué par une modification intervenue à la fin des années 1990 : l’abandon du vote par panel de spécialistes et le passage au vote du public (par téléphone ou SMS) [Clerides & Stengos, 2006; Haan et al., 2005]. Le public, appelé à voter pendant quelques minutes, semble mieux se souvenir des chansons qu’il vient d’entendre. Au cours des 31 dernières années, en moyenne, le rang final des 2 chansons qui suivent la première est 14, celui des trois dernières est 10, soit un gain de 5 places.

L’existence de votes par affinités est sans doute l’élément le mieux mis en lumière par de nombreux articles, qui s’appuient sur la mise en scène des votes, où des pays votent pour d’autres pays (et non pas des individus pour des chanteurs, ou un panel pour une chanson). « Sweden, twelve points » a pu déclarer le Danemark à plusieurs reprises. L’ensemble des votes (et des non-votes, les fameux « France, zero point », jamais prononcés) se conçoit alors comme l’analogue de déclarations d’amitié « entre pays ». Les nombreux articles publiés sur ce thème s’accordent grosso modo sur l’existence de cliques, ou de relations favorisées entre pays, qui vont évoluer avec le temps. Dans les années 1980 et au début des années 1990, Yair [Yair, 1995; Yair & Maman, 1996] repère des blocs, l’Europe du Nord (Danemark, Suède, Finlande, Norvège…) s’opposant à l’Europe méditerranéenne (comprenant entre autres Israël, la Turquie, la Grèce et l’Italie). Les études plus récentes, effectuées après l’entrée dans l’Eurovision des pays d’Europe centrale issus de la décomposition des démocraties populaires, mettent en évidence d’autres cliques : balkaniques ou autres.

Les votes des trois dernières années du concours (2008, 2009 et 2010) peuvent être représentés de manière synthétique sur les cartes suivantes. Les traits noirs représentent les votes « 10 points » et « 12 points » reçus ou donnés. La couleur des légendes des pays est issue d’un algorithme de recherche de « communautés » . En 2008, quand le concours se tient en Serbie (et que la Russie gagne), tout comme en 2009 (quand la Norvège gagne), l’ancienne Yougoslavie apparaît encore fortement liée.

Figure 1 : en 2008
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Figure 2 : en 2009
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En 2010, l’Allemagne arrive à recueillir suffisamment de votes (principalement de ses voisins) pour remporter le concours.

Figure 3 : en 2010
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Comment comprendre ces « blocs » ? La proximité géographique joue un rôle (des pays qui partagent des frontières semblent préférer leurs chansons aux autres), des langues proches, une communauté de religion aussi. Certains essaient d’identifier le poids du vote des diasporas émigrées, principalement en prenant en compte la taille de la population turque dans différents pays d’Europe.

L’ensemble de ces travaux essaie donc d’identifier des « biais » à l’évaluation de la « qualité » des œuvres chantées. Une fois tous ces biais mesurés, certains [Clerides & Stengos, 2006] proposent un classement « contrefactuel », en neutralisant l’effet des biais. La « qualité » est alors ce qui reste, une fois annulés les effets structurels (du rang) et effacées toutes les attaches sociales entre pays. De ces articles se dégage alors une conception implicite du goût, qui pourrait être une forme nette, et non pas la manifestation d’une forme d’encastrement. Peut-on vraiment « aimer » une forme pure, une chanson qui ne serait que la forme d’une chanson ?

Cette tentative pour détacher les chansons des ancrages sociaux n’est pas seulement réalisée par des chercheurs. C’est aussi une stratégie suivie par les producteurs eux-mêmes. La stratégie est double :
1- Elle consiste d’un côté à choisir des formes perçues comme générales : l’anglais, ainsi, devient la langue de chant indépendamment de la langue vernaculaire des pays (19 des 24 finalistes chantaient en anglais en 2010). Ce choix avait été précédé par l’usage, peu fréquent mais mémorable, de langues fictives, pour la totalité de la chanson (comme deux chansons belges Sanomi et O Julissi et une chanson néerlandaise Amambanda dans les années 2000) ou pour les refrains : La, la, la, Diggi-Loo Diggi Ley, Boom Bang-a-Bang, Ding-A-Dong ou A-Ba-Ni-Bi.
2- Elle consiste aussi, à l’inverse, à utiliser des formes identitaires nationales formelles (costumes régionaux, patois ou dialectes) héritées des constructions nationales du XIXe siècle. Ces formes sont détachées des contraintes quotidiennes (personne ne porte de costume national sauf en situation de représentation), mais inscrivent les candidats dans l’espace de la « world music ». Que des candidats français chantent en des langues minoritaires, breton en 1996, corse en 2011, participe de ce mouvement de détachement.

Un spectacle « kitsch » ?

Ces pratiques de détachement soutiennent les accusations de kitsch portées à l’encontre de l’Eurovision : ce spectacle n’a rien d’authentique et ne pourrait être apprécié qu’au second degré. Dans le champ des cultural studies, cette accusation a été placée au centre de plusieurs articles [Allatson, 2007; Baker, 2008; Coleman, 2008; Georgiou, 2008] qui examinent l’attitude ironique des consommateurs d’Eurovision. C’est que la musique de variété n’a pas, contrairement à d’autres styles musicaux, connu de processus de légitimation et qu’il semble difficile (aux personnes interrogées par ces chercheurs) d’en parler autrement qu’ironiquement.

En sociologue, et s’intéressant moins aux discours qu’aux pratiques, Philippe Le Guern [Le Guern, 2007] s’intéresse à la « faute de goût » en se penchant sur une association française de fans de l’Eurovision. En passant de l’autre côté de la barrière, il nous fait comprendre comment les associations de fans contribuent à produire l’événement lui-même. Ainsi l’Union Européenne de Radiodiffusion, l’organisateur de l’événement, sous-traite auprès d’associations nationales de fans la diffusion des billets permettant d’accéder à la salle de spectacle. Une partie du temps de travail des organisateurs du concours est consacrée à la gestion des contacts avec les fans.
« En résumé, l’attention accordée aux fans par l’équipe organisatrice peut s’expliquer par le sens des intérêts bien compris : d’une part, le Concours souffre d’un déficit de légitimité au sein de l’UER même si sa visibilité médiatique est incontestable ; il est considéré selon l’expression de l’un de ses responsables comme « un mal nécessaire ». Or, les fans constituent un public particulièrement actif et leur seule présence confère un statut particulier à la manifestation (…) Leur implication donne du sens au Concours. D’autre part, leur érudition en matière de chansons et d’Eurovision les désigne tout naturellement comme des experts auxquels l’UER et les chaînes de télévision peuvent faire appel : certains préparent les fiches des commentateurs » [Le Guern, 2007, p.244]
Pour certains fans, donc, l’activité est très sérieuse.

Le spectacle n’est pas kitsch pour tout le monde. Raykoff [Raykoff & Tobin, 2007] souligne ainsi que le degré d’engouement national pour l’Eurovision varie en raison inverse de l’ancienneté de présence dans le concours, les « anciens » (qui sont aussi ceux qui participèrent au Traité de Rome mettant en place l’Europe politique) étant moins enthousiastes que les « nouveaux » issus des élargissements progressifs ou du passage des démocraties populaires aux démocraties libérales. « Countries that joined the EU in the 1980s (Greece, Spain, and Portugal) and 1990s (Austria, Sweden, and Finland) still show a fair amount of enthusiasm for the ESC, but they are often outdone by East European countries emerging from a half-century of political, economic, and social isolation. »
Prendre au sérieux l’Eurovision, c’est, si l’on suit le raisonnement jusqu’à ses limites, affirmer sa place citoyenne dans l’Europe contemporaine.

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Photo visiticeland@hotmail.com, licence Creative Commons

Un raisonnement similaire est parfois utilisé pour rendre compte de l’engouement manifeste de certains homosexuels pour l’Eurovision. Les groupes, les chanteurs et les chanteuses ont depuis une trentaine d’années multiplié les allusions à l’homosexualité (de manière explicite récemment), mais ce n’est pas uniquement cet aspect qui intéresse les chercheurs. Robert Deam Tobin [Raykoff & Tobin, 2007] écrit ainsi que la popularité de l’Eurovision au sein des « communautés queer » (lesbiennes, gays, bisexuelles ou trans) a quelque chose à voir avec le « sentiment de citoyenneté alternative » offert par ce spectacle, qui est soutenu par une organisation européenne transnationale, l’UER.
« While gays, lesbians, bisexuals, and transsexuals may have earned the right to distrust the nation state, they have increasingly found an ally in the new supranational structures of Europe. Various pan-European political institutions have been a driving force in whatever progress has been made in this situation of queer people in Europe. »
Le soutien des revendications des minorités sexuelles est devenu une partie de l’identité européenne et permettrait de comprendre l’affinité entre homosexualité et Eurovision, qui n’est pas qu’une affinité culturelle.

Sur cette photo prise lors de la « Amsterdam Pride », la chanteuse photographiée est arrivée 15e au concours de l’Eurovision en 1966.

Selon Dafna Lemish [Lemish, 2004], il est possible d’y voir l’équivalent homosexuel de la coupe du monde de football : « the ESC is to gay men what sport events are to heterosexual men, as several interviewees stated », l’occasion d’une soirée amicale devant la télévision, voire, en cas de succès national, de fête publique. Mais l’engouement homosexuel (s’il existe) semble se réaliser sous une forme qualifiée de « camp », terme anglais pouvant être défini comme un engagement avec la marginalité culturelle réalisé avec une intensité plus importante qu’habituellement requise, un choix conscient mais quelque peu distancié pour le mauvais goût (un « rapport savant » aux « cultures populaires »). La légitimité n’est jamais entièrement du côté de la consommation d’Eurovision. Ainsi les fans étudiés par Philippe Le Guern, s’ils sont presque tous homosexuels, sont aussi très souvent issus des fractions populaires des classes moyennes, la posture camp révèlerait ici autant la position des agents que celle des produits culturels dans l’espace social et dans l’espace des produits culturels :

« On ne peut (…) pas totalement comprendre la passion qu’éprouvent certains fans si on ne la
met pas en relation avec l’appartenance de classe ou la trajectoire culturelle : on le voit bien, lorsqu’ils se situent socialement et lorsqu’ils situent leurs goûts, c’est autant par rapport à l’ensemble de la société qu’en se référant à un espace déterminé par l’appartenance homosexuelle ; or, ils décrivent cet espace à la fois comme une communauté de destin mais aussi comme un espace où (…) le rapport à la culture n’est pas nécessairement plus égalitaire ou moins hiérarchisé. » [Le Guern, 2007, p.259-260]

Conclusion

Le caractère récurrent et régulier du concours télévisuel, diffusé depuis 1956, la stabilité de ses formes, en font un objet aisément utilisable par les sciences sociales. Un objet aux facettes multiples qui n’a, pour l’instant, pas été constitué comme « phénomène social total » malgré ses évidentes dimensions juridiques, culturelles, sociales ou économiques. D’un côté inscrit dans la culture populaire comme un spectacle un peu démodé, il fait l’objet d’une réception interprétative immédiate, celle des fans, des spectateurs, des journalistes, fonds de commerce des cultural studies. Une autre facette, moins connue sauf par les travaux de Le Guern, concerne l’organisation matérielle de ce spectacle à la fois éphémère et récurrent. Enfin la « quantophrénie » a trouvé dans le grand nombre de chansons, aux caractéristiques comparables (pas plus de 3 chanteurs, pas plus de 3 minutes, strictement rattachées à un pays), et les données quantitatives produites chaque année (la matrice des votes de chaque pays envers les finalistes), son petit bonheur.

bibliographie

Allatson, P. [2007], ‘Antes cursi que sencilla’: Eurovision Song Contests and the Kitsch-Drive to Euro-Unity. Culture, Theory and Critique, 48[1], p.87.
Baker, C. [2008], Wild Dances and Dying Wolves: Simulation, Essentialization, and National Identity at the Eurovision Song Contest. Popular Communication: The International Journal of Media and Culture, 6[3], p.173.
Clerides, S. & Stengos, T. [2006], Love thy Neighbor, Love thy Kin : Voting Biases in the Eurovision Song Contest.
Coleman, S. [2008], Why is the Eurovision Song Contest Ridiculous? Exploring a Spectacle of Embarrassment, Irony and Identity. Popular Communication: The International Journal of Media and Culture, 6[3], p.127.
Georgiou, M. [2008], « In the End, Germany will Always Resort to Hot Pants »: Watching Europe Singing, Constructing the Stereotype. Popular Communication: The International Journal of Media and Culture, 6[3], p.141.
Haan, M.A., Dijkstra, S.G. & Dijkstra, P.T. [2005], Expert Judgment Versus Public Opinion ? Evidence from the Eurovision Song Contest. Journal of Cultural Economics, 29[1], p.59-78.
Le Guern, P. [2007], Aimer l’eurovision, une faute de goût ? Réseaux, 141-142, p.231-265.
Lemish, D. [2004], « My Kind of Campfire »: The Eurovision Song Contest and Israeli Gay Men. Popular Communication: The International Journal of Media and Culture, 2[1], p.41.
Raykoff, I. & Tobin, R.D. éd. [2007], A Song for Europe. Popular Music and Politics in the Eurovision Song Contest, Hampshire (Royaume-Uni): Ashgate.
Yair, G. [1995], [`]Unite Unite Europe’ The political and cultural structures of Europe as reflected in the Eurovision Song Contest. Social Networks, 17[2], p.147-161.
Yair, G. & Maman, D. [1996], The Persistent Structure of Hegemony in the Eurovision Song Contest. Acta Sociologica, 39[3], p.309-325.

Les conditions maritales

Je continue ici l’examen des listes électorales. À Paris en 2014, les électrices sont 666954. Et un peu plus de 235000 sont mariées (au sens où elles disposent d’un nom marital en plus de leur nom de naissance). L’indicateur est imparfait : il est bien probable que le nom de l’époux ne soit pas toujours mentionné sur les listes électorales.
La proportion de femmes “mariées” augmente avec l’âge : les centenaires sont presques toutes mariées.
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La géographie maritale parisienne est intéressante (on s’intéresse ici à la proportion de femmes mariées parmi les femmes) :
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Les arrondissements les plus bourgeois sont ceux où les femmes mariées sont les plus fréquentes : septième, huitième, seizième. En revanche, dans les dixième, onzième et dix-huitième, les femmes n’indiquent pas souvent de nom marital. Est-ce parce qu’elles ne sont pas mariées ? Ou est-ce plutôt parce que c’est surtout dans les espaces bourgeois que l’on indique, — en toute discrétion — avec la bague de fiançailles et l’alliance, le nom de l’époux en toutes circonstances ? Ou est-ce parce qu’il y a des arrondissements de vieux et des arrondissements de jeunes et que le taux de mariage varie avec l’âge ?
L’analyse multivariée attendra, mais l’on remarquera, déjà, des comportements différents entre arrondissements : à tous âges, les femmes des arrondissements bourgeois ont plus fréquemment un nom marital sur leur carte d’électrice.
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From tags to niches : big “data porn”

The first issue of Porn Studies has now been published, and it contains the article written with Mazières, Trachman, Cointet and Prieur, “Deep Tags“. In it, we describe a huge dataset of titles and tags. One interesting part is where we try to define what could be a “niche”, as arising from shared tags rather than from a particular or specific desire.
You can find more information about this article and the dataset on sexualitics.org.
Deep tags: toward a quantitative analysis of online pornography (open access)

L’image christique et l’objet phallique

La jurisprudence est aussi une mise en récit. Voici une petite histoire, en provenance d’une Cour d’appel (à peine réécrite).

Le 19 janvier 2010, des agents de la police municipale, alertés par des locataires d’une maison de retraite, se rendirent dans un passage près de l’avenue… Il constatèrent que sur le bord intérieur d’une fenêtre étaient apposées des feuilles A4, visibles de l’extérieur, sur lesquelles était représenté un Christ en érection avec une main faisant un doigt d’honneur. Ils constatèrent aussi ce qui paraissait être une sculpture de sexe d’homme.
Les policiers sonnèrent à la porte, et le locataire, qui comprit rapidement la situation, déclara : “Je retire mes images de suite. Sachez que j’en ai envoyé au Président de la République et que c’est une atteinte à ma liberté d’expression”.

Le 4 mars 2010, les policiers se rendirent à nouveau à cette adresse (car le locataire n’avait pas répondu aux convocations)… et ils constatèrent que l’affiche représentant le Christ (en érection et faisant un doigt d’honneur) était toujours à la fenêtre.

Le 8 mars le locataire déclare aux policiers que petit un les objets inscriminés ne sont pas à la vue des passant “dès lors qu’ils ne regardent pas à ma fenêtre, et que moi, quand je marche, je regarde droit devant moi”. Et que petit deux il a retiré l’objet mais qu’il a “entièrement le droit de mettre un tableau, quelle que soit la représentation de l’œuvre. je ne vois pas où est le mal et la raison profonde pour laquelle je suis convoqué, je n’en vois pas l’intérêt.”

Le 7 septembre, c’est devant le procureur qu’il doit s’expliquer. Il nie avoir diffusé un message à caractère pornographique. Il a même soutenu que “ce que je crée, c’est de l’art et j’ai le droit de faire ce que je veux chez moi”. Le procureur demande une expertise psychiatrique, mais le locataire refuse de se rendre au rendez-vous de l’expert “lui adressant un long courrier pour expliquer son refus”. Un peu plus tard, réentendu par les policiers, il leur remet un texte destiné “à tous les parasites de la République, donc tous les politiciens, et à l’armée et leurs esclaves”.

En novembre 2012, le Tribunal correctionnel condamne le locataire.

En mars 2013, la Cour d’appel relaxe en partie le locataire. Je vais citer l’arrêt

“Le dessin représentant un Christ en érection que Monsieur a désigné aux enquêteurs comme un tableau, avait manifestement pour objectif de provoquer ses éventuels contemplateurs, notamment dans leurs conviction religieuses ou sociales, mais il n’était pas de nature à provoquer chez le plus grand nombre une excitation sexuelle ce qui est le but principal de la pornographie qui ne peut se confondre avec la vulgarité ou la laideur. Par ailleurs ce même dessin qui en représente pas une image dégradée de l’homme, mais détourne et dévalorise un symbole religieux fort, porte atteinte aux convictions morales et religieuses des spectateurs mais pas à la dignité humaine.
Quant à la représentation d’un sexe d’homme en plastique, que l’on peut appeler godemiché ou olisbos, qui se trouvait posée à côté du dessin lors des premières constatations, [le locataire] a implicitement reconnu qu’elle présentait un caractère pornographique, ce qui est incontestable puisque cet objet a pour seule fonction de provoquer et de satisfaire le désir sexuel, et l’a retirée à la première demande. [Le locataire] fait observer devant la cour que de tels objets ou de semblables, sont visibles en bien d’autres endroits que sur sa fenêtre, notamment dans des catalogues de vente par correspondance généralement accessibles aux mineurs. Cependant l’affichage en vitrine d’un tel objet, à la vue de l’ensemble du public, est prohibé en raison justement de son caractère pornographique.
En conséquence de ce qui précède, il y a lieu de réformer le jugement et de relaxer [le locataire] des fins de la poursuite en ce qui concerne le dessin représentant un Christ, en maintenant en revanche la déclaration de culpabilité pou la reproduction de sexe d’homme en plastique.”

[Cour d’appel, Angers, Chambre correctionnelle, 28 Mars 2013, texte de l’arrêt sur droitdesreligions.net]

L’image (christique) ne semble donc pas avoir le même statut que l’objet (phallique).

Cet arrêt a été remarqué dans La semaine juridique (13/01/2014, “Les sanctions pénales et civiles de la diffusion d’un message à caractère pornographique”, Jean-Yves Maréchal, p.46), notamment parce qu’il y a eu aussi des conséquences civiles. Dans une décision du 29 octobre 2013, la Chambre civile de la Cour d’appel d’Angers rend un arrêt dont je cite un extrait :

En effet, s’il soutient n’être pas l’auteur des graffitis dégradant l’immeuble, alors qu’il a adressé au maire de la commune des courriers de même teneur, [le locataire] ne peut contester l’apposition d’affiches représentant un Christ en érection, avec commentaires, collées, de l’intérieur de son logement, contre les vitres des fenêtres et les volets, et la pose d’un sexe d’homme sur le rebord de sa fenêtre ainsi qu’il l’a été constaté par les policiers municipaux, et qu’il l’a reconnu, le 19 janvier 2010 (pièce n°10), ‘Je retire mes images de suite. Sachez que j’en ai envoyé au président de la république et que c’est une atteinte à ma liberté d’expression‘. Un tel comportement dans un immeuble collectif de 3 étages, divisé en 4 appartements (pièce appelant n°4), dont il occupe le rez de chaussée, constitue bien un manquement à l’obligation d’user paisiblement des lieux loués, visée à l’article 7 b) de la loi du 6 juillet 1989 , suffisamment grave, à lui seul, pour justifier la résiliation du bail en application de l’ article 1729 du code civil . La décision qui a prononcé la résiliation du bail et ordonné l’expulsion sera confirmée de ce chef.

Tous des menteurs ?

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Médecine » du mercredi 5 mars 2014, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

Parfois les enquêtés mentent… Les questionnaires des enquêtes quantitatives demandent alors aux enquêteurs (qui posent les questions) d’estimer la “bonne volonté” des enquêtés, comme ici à la fin du questionnaire de l’enquête TeO :

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Le cœur de la chronique vise à souligner que, si les enquêtés mentent parfois, ils tendent quand même à être honnête quand on leur demande s’ils ont répondu honnêtement. Le problème des sociologues n’est donc pas que “tous les Crétois sont menteurs”, mais d’arriver à faire quelque chose avec les réponses des 5% de Crétois menteurs (qui disent, quand on leur demande, qu’ils sont peut-être menteurs).
J’avais déjà abordé ce thème dans un vieux billet sur les réticences à répondre : A. Béjin expliquait, dans un article, les procédures de contrôle des réponses. L’article qui m’a donné l’occasion de la chronique de cette semaine m’a semblé intéressant dans la mesure où, au lieu de reposer sur une procédure externe, le contrôle de la parole des enquêtés repose sur eux-mêmes. Une injonction disciplinaire qui, en plaçant les individus en position de sujets, les incite à dire une vérité… Foucault, sort de ce questionnaire !

Sexualitics : une collaboration

sexualitics-logo-150x150Antoine Mazières a mis en ligne Sexualitics, une collaboration pluridisciplinaire autour de “big data” issues de sites vidéo pornographiques. Les données (concernant 2 millions de clips) sont là http://sexualitics.github.io.
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À partir de ces données, Antoine, avec Christophe Prieur, Mathieu Trachman, Jean-Philippe Cointet et moi-même avons proposé un article à la revue Porn studies, le “working paper” est disponible sur HAL.
Une autre exploration de ces données est proposée sur http://porngram.sexualitics.org où des graphiques représentent la proportion de titres comportant tel ou tel mot. La simplicité apparente de l’outil, et la possibilité de passer plusieurs minutes à tester tel ou tel mot, a intéressé plusieurs journalistes :

  1. wired.co.uk : Porngram: a Google Trends for niche sexual interests powered by ‘sexualitics’
  2. the atlantic : SFW: When Big Data Meets Porn
  3. fastCompany : Porn, Big Data, And What We Search For When No One’s Looking
  4. The Economist : “Worth Reading”
  5. L’Express : Porngram: plongée dans les fantasmes des amateurs de porno
  6. Le Tag Parfait [NSFW] : Porngram : le big data du porn

Sexualitics (et la grande majorité des titres et des tags des vidéos) est en anglais, et cela permet sans doute d’être diffusé, dans d’autres langues, par des anglophones. Ci-dessous, un extrait de reprises sur twitter, en allemand, en turc, néerlandais, japonais, suédois (?), espagnol, russe (ou bulgare ?)…
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Relations mondaines, massages modernes, vues féériques

Dans un vieux numéro de “Paris Plaisirs“, de 1924 :
Une publicité pour une crème dépilatoire :
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Des photos dénudées :
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Et une page de publicités allusives :
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Et les trois douzaines d’adresses mentionnées dans ces publicités dressent la carte d’un Paris des bordels (de classe supérieure? : “Paris plaisirs” coûtait 2,5F en 1924… l’équivalent de quoi ?) :

View Paris Plaisirs in a larger map

La marche de nuit

Dans le répertoire des formes de mobilisations féministes, il y a la “marche de nuit non mixte”. L’origine est sans doute les opérations “Take back the night”, à la fin des années soixante-dix, aux Etats-Unis [importées en France vers 1978 ?]. Il serait possible d’en faire un beau sujet de master de sociologie des mouvements sociaux.
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2-iletaitunefois
3-bordeaux
4-rennes
5-suisse
6-toulouse

La phénoménologie queere de la plongée sous-marine

Entre deux demandes des héritiers de Mobutu, qui ont placé des millions dans une banque du Nigéria, je reçois des mails variés :

  1. Reçu par mail. À lire à voix haute sans reprendre son souffle (et en passant de l’accentuation française à l’accentuation anglaise sans rupture de rythme). C’est ça, l’excellence.
    «L’Institut de recherche sur l’entreprise et la croissance (CERIS CNR) et l’Institut Francilien Recherche Innovation Société (IFRIS), au nom du Forum européen pour les études des politiques de recherche et d’Innovation (EU-SPRI Forum), et en collaboration avec l’association European Network of Indicators Designers (ENID), organisent à Rome, du 10 au 14 juin 2013, l’école d’été de l’association EU-SPRI Forum sur le thème Patterns of Transnational research in Europe and Beyond: Policies, Actors and Indicators.»
  2. Reçu par mailing-liste, aussi. Une annonce pour un numéro spécial queer studies d’une revue académique, le European Journal of Ecopsychology. On y trouve, notamment, un article dont le titre est “From queer spaces to queerer ecologies: Recasting Gregory Bateson’s Steps to an ecology of mind to further mobilise & anticipate historically marginal stakeholders in environmental planning for community development“.
    En conclusion d’un échange sur cette “mailing-liste”, une abonnée, heureuse de pouvoir acheter cette revue, écrit : ” Ive ordered it, thanks Jamie! Im doing research on the queer phenonmenology of scuba diving”. Je ne sais pas si c’est à considérer comme une blague, mais je pense quand même que oui… du moins j’espère.
  3. La réflexivité est une qualité importante en sciences sociales, où la connaissance est souvent “située”. Mais parfois, l’autodéfinition peut devenir amusante. Ainsi cette personne, qui envoie un mail sur une mailing-liste, et qui commence par se définir comme “cis-homme blanc non-putophobe” (je ne traduirai pas). Visiblement, il répond à la question “D’où tu parles ?” en disant : “De ma place, qui est à l’intersection de tellement de catégories problématiques…”.
    Par ailleurs, il y a ça sur la question cisgenre [PDF, HAL-SHS]
  4. Je reçois aussi ça, par mail :
    Bonjour je suis etudian a l’université. je voudrai pouvoir m’inscrir au cour de **h a ** le ***.Parce que mes horaire de travaill ne me permet pas de m’inscrir au autre créneaux a moi

Comme quoi, s’il n’y avait pas le mail, il aurait fallu l’inventer. On aurait même pu lui donner un autre nom, comme courriel.