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Prénoms d’entrepreneurs : Sébastien le boucher, Mohamed le taxi

La base SIRENE a été mise en ligne sur data.gouv.fr et elle contient notamment les prénoms de près de 4 millions d’entreprises ayant un entrepreneur à prénom.
Au cours des dernières années, le prénom “Marie” est devenu l’un des plus fréquent parmi les chefs et cheffes d’entreprises. En revanche, “André” et “Michel”, eux, ne sont plus répandus parmi les personnes ayant créé leur entreprise récemment.
prenomsirene
On remarque, avec un certain délai, les modes : “Nicolas”, prénom à la mode vers 1980 (c’est un des prénoms les plus donnés) se repère chez les entrepreneurs à partir des années 2000, quand des dizaines de milliers de “Nicolas” entrent sur le marché du travail.

Si l’on s’amuse à regarder quels sont les prénoms fréquents par secteur d’activité, pour les entreprises créées récemment, alors on retrouvera Jean, Marie et Nicolas un peu partout. Mais on repèrera aussi “Mohamed” à la tête des entreprises de “Transports terrestres et transport par conduites” et de “Poste et courrier” (avant ce que l’on a appelé “l’übérisation des banlieues”). On repèrera aussi les activités où les hommes sont majoritaires et ceux où les femmes le sont : activités administratives, activités liées à la santé, “autres services personnels”.

Prénoms les plus fréquents par secteur NAF
NAF 1 2 3
Culture et production animale, chasse et services annexes JEAN MARIE NICOLAS
Sylviculture et exploitation forestière JEAN MARIE MICHEL
Industries alimentaires SEBASTIEN DAVID CHRISTOPHE
Industrie de l’habillement MARIE ISABELLE NATHALIE
Autres industries manufacturières MARIE NATHALIE ISABELLE
Réparation et installation de machines et d’équipements JEAN CHRISTOPHE PHILIPPE
Production et distribution d’électricité, de gaz, de vapeur et d’air conditionné JEAN PHILIPPE MICHEL
Travaux de construction spécialisés JEAN DAVID SEBASTIEN
Commerce et réparation d’automobiles et de motocycles SEBASTIEN DAVID JEAN
Commerce de gros, à l’exception des automobiles et des motocycles JEAN NICOLAS PHILIPPE
Commerce de détail, à l’exception des automobiles et des motocycles MARIE NATHALIE JEAN
Transports terrestres et transport par conduites MOHAMED JEAN CHRISTOPHE
Activités de poste et de courrier MOHAMED THOMAS ALEXANDRE
Hébergement MARIE JEAN CATHERINE
Restauration JEAN CHRISTOPHE MARIE
Production de films cinématographiques, de vidéo et de programmes de télévision ; enregistrement sonore et édition musicale NICOLAS JULIEN GUILLAUME
Programmation, conseil et autres activités informatiques NICOLAS JULIEN SEBASTIEN
Activités auxiliaires de services financiers et d’assurance JEAN NICOLAS CHRISTOPHE
Activités immobilières JEAN PHILIPPE MARIE
Activités juridiques et comptables MARIE ANNE JEAN
Activités des sièges sociaux ; conseil de gestion JEAN PHILIPPE MARIE
Activités d’architecture et d’ingénierie ; activités de contrôle et analyses techniques JEAN NICOLAS PIERRE
Publicité et études de marché JEAN NICOLAS JULIEN
Autres activités spécialisées, scientifiques et techniques NICOLAS JEAN JULIEN
Services relatifs aux bâtiments et aménagement paysager JEAN DAVID SEBASTIEN
Activités administratives et autres activités de soutien aux entreprises MARIE NATHALIE ISABELLE
Enseignement NICOLAS MARIE JEAN
Activités pour la santé humaine MARIE ANNE SOPHIE
Activités créatives, artistiques et de spectacle MARIE JEAN NICOLAS
Activités sportives, récréatives et de loisirs NICOLAS SEBASTIEN JULIEN
Réparation d’ordinateurs et de biens personnels et domestiques JEAN DAVID SEBASTIEN
Autres services personnels MARIE NATHALIE STEPHANIE
Insee, Base Sirène. Création postérieures à 2007

Il y a beaucoup de doubles comptes (un même entrepreneur pouvant avoir, assez souvent, plusieurs entreprises, plusieurs établissements, plusieurs magasins… à son nom).

Astérix chez les économistes

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Médecine » du mercredi 17 décembre 2014, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?
Ma “Carte blanche” dans Le Monde porte aujourd’hui sur une étude très intéressante de Fourcade, Ollion et Algan, sur l’arrogance des économistes américains : “The Superiority of Economists”. Cette étude relie le sentiment de supériorité des économistes à leur organisation professionnelle — qui encourage cette arrogance.
Il est amusant de voir que, la même semaine, aux Etats-Unis, deux économistes se sont révélés très arrogants : J. Gruber, qui a déclaré que la loi sur la protection sociale d’Obama devait son salut à “la stupidité des électeurs”, et B. Edelman, qui a menacé d’un procès un restaurant chinois dont la livraison était supérieure de 4$ au prix mentionné sur le site internet.
Anecdotes, certes, mais anecdotes amusantes.
Plus sérieusement, si j’ai choisi d’évoquer cette étude, c’est qu’elle utilise de nombreux indicateurs (citations, origine des directeurs des associations professionnelles, salaires…) pour objectiver une forme évanescente d’identité professionnelle.
Le plus souvent, quand des sociologues étudient le travail scientifique, c’est dans une optique plus structurelle. Il existe ainsi des travaux sur les économistes (Lebaron, ou Fourcade ou encore Le Gall) et des travaux sur les biologistes (Latour et Woolgar)… Mais à ma connaissance ces travaux ne cherchent pas à rendre compte d’une réputation collective.

Les combinaisons du cœur

Le style télégraphique des annonces matrimoniales publiées par le Chasseur français à la fin des années quarante ouvre la porte d’un monde perdu.

François de Singly, dans un texte célèbre Les manœuvres de séduction (RFS, 1983), avait analysé un corpus de 645 annonces (datant de la fin des années 1970).
Un autre article, que je ne connais pas “Images de la femme et du mari, les annonces de mariage du Chasseur français (RHMC, 1980).

Et sur internet : ilovebanco (avec quelques pages scannées); ici aussi; des annonces de 1924

Les cordons de la bourse : le petit financement

La recherche en sciences sociales est faite de “petites” dépenses liées, par exemple, à la reproduction de la thèse, aux déplacements pour participer à un colloque ou rendre visite à des archives conservées hors de portée du métro.
Et il m’apparaît que tous les laboratoires ne fonctionnent pas comme le mien (l’équipe “CSU” du “CRESPPA”, une “UMR” Paris8-CNRS). Dans mon labo, donc, existe un “comité trésorerie” composé de plusieurs personnes, dont une représentante des doctorantes. Ce comité se réunit environ une fois toutes les six semaines et les demandes sont examinées. Un compte-rendu précisant quelles demandes ont été acceptées / refusées est ensuite envoyé aux membres du labo. C’est très utile pour savoir comment les maigres financements récurrents (c’est à dire non sur projet) sont dépensés.
Je sais bien qu’il n’en va pas de même partout. Joël Gombin écrit sur twitter que « dans mon labo, c’est examiné en conseils de labo ouverts à tous (et de droit jusqu’à 300 € par an) ». Son labo, c’est le CURAPP, à Amiens. Il répondait à une doctorante à qui son labo refuse ces “petits” défraiements, sous diverses excuses, du type : “il faut demander à l’école doctorale”, “le directeur va examiner votre demande”, “il faut demander à votre directrice”, “on ne finance pas la participation aux colloques, mais seulement les terrains”, “on ne finance pas les terrains, mais la participation aux colloques”, “c’est fini pour cette année, il n’y a plus de sous”… Mais, quand l’évaluation quadriennale ou quinquennale de l’AERES arrivera, ce labo inscrira dans son rapport d’activité les participations aux colloques et les éventuels articles de cette doctorante, qui aura travaillé gratuitement.
C’est l’occasion, tout d’abord de rappeler l’existence de ce site, antidoctorat (dont l’unique conseil est “ne faites pas de thèse”, et dont le second est : si vous en faites une, voici les coulisses). Et ensuite de demander aux collègues : chez vous, dans votre labo/équipe/UMR… comment ça se passe ?

L’addition

« Je t’invite. »
Autour de ces trois petits mots se joue un drame social bien plus grand. C’est en tout cas ce que montre un joli mémoire de master que vient de soutenir Anaïs Marchaut et qui m’a inspiré les lignes suivantes.
Si la place que l’argent joue dans le couple et la famille commence à être connue, son rôle dans la séduction, et les tout-débuts de la séduction l’est moins. Ce qui était étudié dans ce mémoire, c’était le premier rendez-vous (ou le premier paiement-cadeau).
Dans ce contexte, l’argent est invisibilisé : la micro-négociation se passe très vite, dans l’espace laissé par une virgule, un souffle, entre le « si, si, j’insiste » et le « merci ».
Mais il n’y a, en même temps, rien de plus visible. L’argent est matériel. Et c’est autour de la matérialité que se joue la négociation. Pour les acteurs en effet, l’argent devient le marqueur de leur relation, un indicateur du lien. Avec le problème que ce marqueur est impur.
Entrons dans les détails. Les entretiens réalisés par Anaïs Marchaut — avec toutes les difficultés associées à des entretiens sur une toute petite pratique sociale — montrent que l’argent est associé à trois domaines que les acteurs souhaiteraient séparer mais qu’ils ne peuvent concrètement séparer.

  1. L’argent est d’abord décrit comme pouvant devenir un signe : inviter, c’est dire “j’aimerai vous revoir” ; accepter l’invitation, c’est dire “pourquoi pas”. Ce domaine, c’est celui de la stratégie, du calcul.
  2. L’argent est aussi décrit comme un vecteur de domination : partager l’addition est alors une forme de mise à égalité des deux partenaires. Car le sens caché de l’invitation, ne serait-ce pas l’achat ?
  3. L’argent est enfin inscrit dans des habitudes relationnelles : ici, c’est le domaine du rituel. Les enquêtés, garçons comme filles, soulignent combien il est attendu que l’invitation soit masculine.

La superposition de ces trois domaines sur deux billets et trois pièces rend les choses complexes, sinon dans la vie réelle, du moins dans les entretiens. Les discours sont en effet souvent contradictoires : les mêmes personnes qui tentent de faire comprendre pourquoi inviter, c’est important, disent aussi que partager l’addition fait sens. A la différence d’autres usages de l’argent, fortement encadrés par toute une série de décisions juridiques [que Viviana Zelizer excelle à étudier] l’impureté du marqueur est ici renforcée par l’absence de formalisation. La menace du passage d’un domaine à l’autre est donc permanente.

En cherchant des choses sur ce sujet, j’avais trouvé ceci dans “La Revue de Paris“, juillet 1964, p.171. Un article de Robert Poulet intitulé “Moeurs : « Sortir avec » “, p.170-172, qui étudie (et dénonce, surtout) de nouvelles pratiques de séduction.

p.171 Un reste de l’ancienne galanterie française, que bat en brèche la tendance à l’égalité des sexes, veut encore que ce soit l’élément mâle qui règle l’addition du restaurant et paie les places du cinéma et du théâtre. En retour, que donne l’élément femelle? Sa gracieuse présence, son aimable conversation, plus les menus suffrages… Aux Etats-Unis, paraît-il, la balance des comptes est strictement réglée par une loi non écrite; le “boy” qui “sort” une “girl” doit lui envoyer d’abord une orchidée, que la belle épingle à son corsage; le boy doit prendre à sa charge les dépenses de la soirée; en retour il est autorisé à courir sa chance par faits et gestes, au cours des trajets en voiture; et, en tout cas, il a droit, sur la pas de la porte, à un baiser fort tendre, mais sans conséquence ni engagement.
Cette forme de prostitution, honnête et limitée, a-t-elle gagné l’Europe (…) ?

Et dans le paragraphe suivant, l’auteur résume l’expression “sortir avec” : c’est du “donnant-donnant” écrit-il, c’est l’abandon de la galanterie gratuite (mais où l’homme est le personnage dominant) au profit d’une sorte d’échange égalitaire de bons procédés (mais où l’homme, toujours galant, paye).

Donc, du point de vue d’un commentateur (et c’est ainsi que se placent le plus facilement les enquêtés, en entretien) l’invitation peut poser problème. Il est plus difficile de passer “sous” le point de vue du commentateur pour essayer de saisir les hésitations pratiques autour de l’invitation. Je tenterais deux propositions :

  1. Ce moment, le paiement de l’addition peut être compris comme un moment d’incertitude concernant l’entrée en relation. L’entrée en relation elle-même est compliquée.
  2. Et ce moment inaugure toute une série d’actes cumulatifs, que Jean-Claude Kaufmann étudie depuis une vingtaine d’année. Ce sociologue, cependant, s’est intéressé à l’espace domestique beaucoup plus qu’à la séduction. S’il a cherché à comprendre où et quand naissait l’espace domestique (pour lui, c’est le “premier matin“), il s’est éloigné de ce qui se passe hors-domestique.

Pour conclure : ce qui m’a fortement intéressé dans ce sujet, l’addition au premier rendez-vous, c’est la possibilité d’étudier à la fois une forme matérielle investie par des acteurs et une pratique sociale difficile à objectiver, la drague ou la séduction. Prendre une “chose” pour étudier des “faits sociaux”.

Un sex-shop contre l’administration fiscale

Les sex-shops, pour le moment, sont non seulement interdits d’installation à proximité des établissements scolaires, mais ils sont aussi surtaxés [plus de précisions].
Je vais donc parler ici de droit des impôts. Mais ne partez pas tout de suite, ça peut vous intéresser quand même.

*

Cette surtaxe, donc, consiste en “un prélèvement spécial de 33 % (…) sur la fraction des bénéfices industriels et commerciaux imposables à l’impôt sur les sociétés ou à l’impôt sur le revenu”. Les établissement déclarés licencieux “soit en application de l’ordonnance n° 59-28 du 5 janvier 1959 (…), soit en vertu des pouvoirs de police que le maire et le représentant de l’Etat dans le département” tiennent de certains articles du Code des collectivités territoriales.

C’est un impôt étrange, qui est déclenché quand un préfet (ou un maire) déclare certains magasins licencieux ou interdits aux mineurs. Comme il n’y a ni “Ordre des patrons de sex-shops”, ni nécessité d’obtention d’une licence préalable à l’installation, ni obligation de déclaration… des magasins s’ouvrent et se ferment sans que les autorités soient au courant. Parfois, un préfet ou un maire se réveille, déclare tel magasin interdit aux mineurs… ce qui peut conduire à cette surtaxe. Les autres magasins, s’ils connaissent les arcanes du Code des impôts, vivent dans l’insécurité juridique (et financière) : ils peuvent très bien être ouverts depuis longtemps sans être soumis au “prélèvement spécial”. [Il me semble que c’est le cas des grandes surfaces sexy/porno ouvertes en zones commerciales, qui, éloignées des centres-villes, sont aussi éloignées du regard du “représentant de l’Etat”.]
Devant une telle insécurité, allez-vous me dire, les sex-shops se sont unis pour agir… C’est sans compter sur l’individualisme de ce monde : parce qu’ils sont nombreux à percevoir dans leurs concurrents des personnes de peu de foi, les patrons et propriétaires de sex-shops n’ont jamais réussi à constituer de syndicat professionnel. Il y eu deux tentatives : une en 1973-1974, et une autre vers 1986.
Pendant longtemps, donc, il n’y eu aucune protestation publique ou action en justice. Cela a changé. Le 21 juin 2010, le Tribunal administratif de Paris a rendu une ordonnance (dans l’affaire n°0701697). Cette ordonnance transmet au Conseil d’Etat une “Question prioritaire de constitutionnalité”. D’ici quelques mois, le Conseil d’Etat se prononcera et transmettra (ou non) la question au Conseil Constitutionnel.
C’est une première victoire pour un sex-shop, qui a réussi à intéresser les juges du T.A. (la question “n’est pas dépourvue de sérieux” écrit la vice-présidente). Il est possible que le texte de l’article 235 ter MB du Code général des impôts ne soit pas conforme à la Constitution : la taxe n’est pas prélevée de manière uniforme sur le territoire national ; la perception [au sens du Trésor public, collecter] d’un impôt national dépend donc de la perception [au sens de la connaissance] de la pornographie qu’ont les maires et des préfets.
Citons un peu l’ordonnance du T.A. qui résume un “mémoire” déposé par l’avocat du sex-shop : “en l’absence d’arrêté d’interdiction, des établissements vendant des articles similaires sont traités différemment, un arrêté d’interdiction n’est pas obligatoire eu égard aux circonstances locales et aux différences d’interprétations auxquelles elles peuvent donner lieu, et la taxation fiscale dissuasive auxquels sont soumis les seuls établissement interdits aux mineurs favorise la diffusion de la pornographie dans un secteur non protégé et contrevient ainsi aux impératifs de la protection de l’enfance“.
Si le Conseil constitutionnel juge fondée la Question prioritaire de constitutionnalité, l’article du CGI sera abrogé. Les sex-shops qui avaient dû payer cette taxe pourraient demander son remboursement. C’est probablement financièrement intéressant — s’ils ne laissent pas passer les délais de recours.

Parce que la question des mobilisations collectives est sociologiquement intéressante, que la “mobilisation par le droit” l’est tout autant, il s’ensuit que l’inverse, la mobilisation individuelle devrait être intéressante (il faudrait que je lise L’arme du droit de Liora Israël). Car pour l’instant seul un magasin s’est lancé dans cette aventure judiciaire. Si d’autres se joignaient au litige, cela donnerait, presque mécaniquement, plus de poids à la Question de constitutionnalité. Il me semble, en effet, qu’une action en justice est d’autant plus grande qu’il y a de personnes mobilisées.
Quel pourrait être l’intérêt de ces magasins à sortir de la routine ?

  • Pour les magasins “sexy”, qui vendent des culottes fendues, des caches-tétons et des godemichets, l’intérêt pourrait être de régler l’insécurité fiscale : ces magasins, qui disent ne pas vendre de pornographie, se conçoivent comme des “non-sex-shops”, comme des “love-stores”. Mais ils ne sont pas à l’abri d’un-e maire qui décide d’interdire l’entrée des mineurs. Surtout quand ces magasins, d’eux-mêmes, restreignent l’entrée aux “adultes consentants”.
  • Pour les sex-shops “classiques”, l’intérêt de se joindre au litige avant que le Conseil constitutionnel prenne sa décision est financier, le remboursement des impôts qui seraient jugés anticonstitutionnels. Comme me le précise un informateur, “les réclamations qui seront déposées après la décision du Conseil se heurteront aux délais de recours contentieux” (il sera alors trop tard pour le remboursement des impôts payés il y a plus de quelques années).

Ces magasins se découvriront-ils un intérêt commun ?

*

Parce que l’affaire m’intéresse, j’essaierai d’assister aux éventuelles audiences publiques du Conseil d’Etat (comme je l’avais fait pour l’Affaire Poppers il y a deux ans). Si le Conseil constitutionnel devait se prononcer, j’espère qu’il y aura aussi des audiences publiques.
Note conclusive : si j’ai commis d’honteuses erreurs juridiques, confondant “décision” et “jugement”, “litige” et “contentieux”, merci de me le signaler, gentiment, en commentaire.

Cabines de sex-shops et impôts

Un petit article paru dans la Voix du Nord a attiré mon attention : il parlait de masturbation payante et de nettoyage de cabines. Je me permets de le reproduire en grande partie.

La patronne de sex-shop, les impôts et la pompe à fric
samedi 16.01.2010, 05:05 – La Voix du Nord
(…)
Chacun connaît l’une des méthodes employées pour contrôler un restaurant. On compte le nombre de dosettes individuelles de sucre. Cela offre une idée de la masse de cafés consommés dans l’établissement et donc de repas servis. Et pour un sex-shop, quel mètre étalon ? (…)

Dans la ligne de mire de la direction des services fiscaux du Nord, une dame de 46 ans, patronne, entre autres, d’une société gérant un sex-shop à Rouen et un autre dans le centre de Lille… Le fisc s’interroge sur des déclarations allant du 1er décembre 2003 au 31 décembre 2005. Les contrôleurs finiront par faire preuve – comment dire ? – d’une certaine dextérité.

Preuve par l’essuie-tout

À Lille, la maison propose le confort de seize cabines et salon consacrés au visionnage de films X. Rouen ? Douze cabines et un salon… Rigoureux, les polyvalents se penchent… sur les chiffres présentés. Une comptabilité trop raide à leurs yeux. Selon les observations des agents du fisc, les cahiers présentés laissent figurer une fréquentation d’un client par jour et par cabine. Or, d’après des repérages – un testing ? – réalisés par les fonctionnaires, les lieux sont régulièrement pleins. « On fait même la queue », précise, presque sans sourire, un fin connaisseur du dossier. Qui, ici, jouera le rôle du sucre ? L’idée jaillira très vite. L’essuie-tout fourni au client, pardi ! Résultat : au regard des sommes présentées par la patronne, la consommation par client égale… neuf mètres de papier tendre.

Pour redresser la commerçante, défendue par Gérard Frézal, du barreau de Rouen, le fisc, représenté par l’avocat parisien Jean-Marie Bouquet, se placera, lui, sur une base de deux mètres par client et réclamera plus de 120 000 € d’arriérés. Deux mètres par client ? Les impôts ne sont pas les seuls experts en redressement… Décision le 29 janvier. •

LAKHDAR BELAÏD

L’autre quotidien du Nord, Nord-Eclair a quelques autres informations :

Quand le fisc s’intéresse au sexe, Publié le samedi 16 janvier 2010 à 06h00

Aurélia C., 47 ans, s’occupe, comme le dit le président Jean-Marc Défossez, d’un « commerce de détail d’articles spécialisés dans le sexe ». L’établissement, vaste et bien connu des juristes puisqu’il jouxte une célèbre salle de ventes aux enchères, est établi rue des Jardins à Lille.
Un autre établissement similaire est établi à Rouen et une succursale existait, au moment des faits, à Tourcoing. Mais elle a fermé : « Dans cette ville, un sex-shop, ça ne marche pas » souligne Aurélia C.

Curieuses recettes des cabines

Bref, la société « Carré Blanc », gérée par Aurélia C., son mari et son fils, se retrouve dans le collimateur de l’administration des impôts. Ce ne sont pas tellement les objets revendus qui posent problème mais plutôt une TVA trafiquée – c’est du moins la thèse de l’accusation – et les recettes curieuses des cabines où l’on peut visionner des films pornos.
À Lille, par exemple, il existe 12 cabines pour les spectateurs isolés et un salon où l’on peut regarder les films de façon plus conviviale avec une amie.
« L’administration, en divisant les recettes officielles par le nombre de jours ouvrables, a eu l’impression qu’on ne visionnait qu’un ou deux films par jour » résume le président Défossez. Comme le dit l’administration des impôts : « Le service a évalué les prestations d’après les quantités d’essuie-tout achetées et consommées ». Et là, la comptabilité des sex-shops de Lille et Rouen capote : 21 262 mètres d’essuie-tout ont été consommés en 2007, 28 350 en 2006, 21 262 en 2005.
Bref, même à raison de 2 m d’essuie-tout par visionnage de film, base très large retenue par l’administration, on arrive à des totaux de films visionnés et payés bien plus importants que le nombre officiel. « Le vérificateur des impôts estime à 18 mètres la longueur d’essuie-tout utilisée en moyenne chaque jour » souligne le président. « Il faut tout de même prendre en compte les besoins du personnel qui utilise aussi ces torchons en papier » objecte la prévenue.
Il n’empêche que la société est redressée singulièrement. La face cachée de la comptabilité est estimée à 67 000 euros et à 47 000 euros. Ce sont en tout cas les sommes exigées par Me Bouquet pour le fisc. Les magistrats ajoutent que, déjà en 2002, la même société a fait l’objet de récriminations similaires.
Le procureur Didier Cocquio n’y va pas de main morte en réclamant 10 mois de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende. Me Frézal, du barreau de Rouen, conteste les prétentions de l’administration. Prononcé du jugement dans quelques semaines.
DIDIER SPECQ

Les services des impôts ont donc mesuré la longueur totale des essuie-tout achetés par le sex-shop et estimé ensuite un nombre de clients annuels. Des sociologues verraient dans ces rouleaux de sopalin un “indicateur” — l’objectivation n’est pas leur monopole.
Une chose n’est pas précisée dans les articles nordistes : à quoi servent ces feuilles d’essuie-tout ? Les cabines, dans lesquelles sont diffusées des films pornographiques, sont des lieux de masturbation et doivent être nettoyées régulièrement. Comme le disait une employée de sex-shop interrogée par Irene Roca Ortiz, “les hommes des fois, ben, ils sont maladroits, et ils visent pas là où ils devraient viser“.

Mais ces cabines sont aussi des lieux honteux : personne ne protestera en ne recevant pas de ticket ou de reçu, ce qui permet assez facilement aux sex-shops de sous-estimer les recettes engendrées par ces dispositifs. Divers procès ont rappelé que la délivrance d’un ticket était obligatoire ou fortement souhaitée (voir aussi ce procès ou encore celui-ci)… et que, sans cette trace, il fallait pouvoir estimer le nombre de clients :

pour reconstituer le chiffre d’affaires et le montant du bénéfice réalisé par la société MARATHON à raison de son activité de projection de films à caractère pornographique, le vérificateur s’est fondé sur la consommation électrique de l’établissement ; qu’il a déduit la consommation électrique liée à l’éclairage, au chauffage et aux travaux réalisés dans les locaux ; que le montant des recettes a été obtenu en déterminant, en fonction de la consommation électrique horaire de chaque cabine et du prix moyen horaire d’une projection, le nombre total annuel de projections

source

Mais je n’avais jamais entendu parler de l’objectivation par l’essuie-tout.

Les réseaux du CAC 40

Comment s’organise le capitalisme français ? Si l’on prend la composition des conseils d’administration des entreprises du CAC 40, trouverait-on… trouverait-on quoi ?
Comme je n’ai pas trouvé facilement de belle image sur internet, j’ai cherché la composition de ces conseils, je suis tombé sur des données datant de 2005 [Mise à jour : les données proviennent de l’Opesc, j’aurais du l’écrire tout de suite. Voir aussi la mise à jour en bas], et après nettoyage, mon vaillant R (et son mignon, le “package sna”) ont fait le reste. Voici ce que cela donne.
Chaque rond rouge est une personne (Bébéar, Fourtou…) et chaque losange bleu une compagnie du CAC 40 (Axa, Accor…). Un trait noir qui relie un point rouge à un losange bleu signifie que le point rouge est membre du CA (ou du CS) de cette compagnie.
C’est un petit monde…
cac40
téléchargez le graphe au format PDF

Un petit zoom :
cac40zoom
Si quelqu’un me trouve des données plus récentes, 2008 ou 2009, ça m’intéresse [j’ai bien peur d’avoir attrapé la grippe réticulaire et de vouloir tout transformer en réseau].
Note : Je n’ai pas eu le temps de faire les recherches bibliographiques, mais je sais que l’étude des liens croisés qui unissent les boards sont assez nombreuses. N’hésitez pas à les indiquer en commentaire…

Mise à jour : En visitant le site de l’Opesc je découvre aujourd’hui qu’un grand nombre de graphiques sont disponibles, dont le réseau des patrons en 2007. [Lors de ma précédente visite, je n’avais consulté que les annuaires.]

Argent politique : le medium et son message

L’argent n’est pas seulement un “moyen universel d’échange”. Il circule, et sa capacité à circuler rapidement, sa “liquidité”, est probablement un élément essentiel. Certains ont pris appui dessus pour faire circuler autre chose avec l’argent.

Dans un article de 1994, Messages sur billets de banque. La monnaie comme mode d’échange et de communication, l’ethnologue italien Fabio Mugnaini passait ainsi en revue les usages des billets de 1000 lires (50 centimes d’euro) :

C’est une expérience courante, pour qui vit en Italie, de trouver des billets qui portent des écrits, des dessins, des messages disparates (…) La présence de textes renvoyant à des formes métriques et à des genres narratifs de la tradition orale, l’existence de messages impliquant des croyances populaires de nature magico-religieuse m’ont conduit à explorer, en ethnologue, ce chapitre de culture populaire qui circule de main en main et à faire l’hypothèse qu’il s’agit là d’un nouvel objet ethnographique à traiter comme une forme contemporaine de création culturelle.

Les billets ont donc plusieurs qualités qui aident leur transformation en posttites, en tracts, en dazibaos (dazibaii ? dazibaa)… : ils ont longtemps servi aux États à diffuser certains messages (slogans, symboles, souveraineté…), ils sont en papier (avec un espace blanc pour les filigranes), peuvent être de faible valeur (n’échappant donc pas à la souillure) et surtout, au contraire de la feuille blanche, ont quand même trop de valeur pour être jetés si souillés.

On trouve donc d’autres pays que l’Italie pré-Euro où les messages sont fréquents. Au Brésil, sur les coupures de 2 reais.

Aux Etats-Unis, moins fréquemment, sur les billets de 1 dollar [exemples : 1 2 3 4…]

Mais un correspondant, Ben, après avoir lu un billet récent (sur les marquages de la monnaie), attire mon attention vers deux exemples intéressants. En Chine et en Iran, les messages sur les billets servent à contourner la censure politique :

Adeline Cassier sur son blog, chinopsis, récemment, écrivait, qu’en Chine, suite à son interdiction, le Falun Gong diffusait sa propagande ainsi : “messages spirituels et slogans anti-Parti sont écrits, et même imprimés, sur des billets de banque, et ainsi garantis de ne pas finir à la poubelle comme de simples tracts” — car ces billets ont une valeur…
billet banque falun gong
Extrait : “Dieu ne veut plus du Parti Communiste, quitter le Parti, c’est conserver la vie”
[Voir aussi ce billet ]
Il semble que cette pratique ait été théorisée par le mouvement : S’il faut en croire un site internet : « Le 25 février 2006, Li Hongzhi a déclaré à ses adeptes : “Ecrire sur les billets de banque ‘Vive le grand le falungong’, ‘Quitter le Parti communiste chinois’ constitue, selon moi, une excellente méthode de diffusion de nos idées dans la mesure où les billets ne peuvent être ni jetés, ni détruits.“. »

Le Monde mentionnait, en passant, un usage similaire en Iran :

La coupure était couverte d’une écriture verte. “C’est notre nouveau mode de communication, a-t-elle dit en riant. Comme on nous a coupé les SMS, les portables et censuré les sites Web, on écrit des messages sur les billets de banque.” Voilà ce que disait celui-ci, en l’occurrence un poème: “Cette poussière, c’est toi [M.Ahmadinejad a traité dimanche ses adversaires de poussière], La passion, c’est moi, L’amant désespéré, c’est moi, La cruauté, c’est toi, L’aveuglement, c’est toi, Je suis téméraire et je suis impétueux, L’Iran est à moi.
source

Je n’ai pas réussi à trouver des usages semblables en URSS, dans l’Allemagne nazie ou en France occupée… et pourtant, je suis persuadé que des collectionneurs ont de tels billets “à message”… Mais peut-être que les billets, à ces époques et dans ces pays, n’étaient que des “grosses coupures”, qui ne circulaient pas aussi facilement que les toutes petites coupures supports de messages.

En gros : je cherche à remplir ce graphique :
argent-message

(Merci Ben !)
Mise à jour : sur flickr : funny money, money graffiti et the defaced presidents… mais ces messages sont ironiques (et ne semblent pas être liés à une forme de résistance)

Paramonnaies

Il y a environ deux mois, ce reportage du journal télévisé de NBC, sur une monnaie locale, a suscité en moi un petit intérêt.

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D’autres monnaies d’usage local nous entourent. A l’école (du moins il y a une trentaine d’année) les billes pouvaient jouer parfois un petit rôle monétaire. Les “bons points” pas vraiment : du moins, je ne me souviens pas d’échanges autre que Instituteur Elève. Mais un peu plus tard les tickets de cantine (ou tickets de Pot à Ulm), les cartes “monéo”, les tickets restaurant… pouvaient constituer des monnaies d’échange.
Un économiste, Jérôme Blanc, a consacré sa thèse aux monnaies parallèles. Je vais ici le citer :

[un groupe] se compose d’instruments créés par des organisations de type commercial (entreprises, banques, etc.) ou administratif (prisons, armée).
Il peut s’agir de monnaies de nécessité, de monnaies dites «!privées!» dans le cadre d’une organisation officielle de la concurrence des émetteurs monétaires, mais aussi de systèmes de points d’achat mis en place par des commerces afin de fidéliser leur clientèle, des unités de compte créées ad hoc pour assurer un fonctionnement comptable détaché de l’inflation d’un pays ou des vicissitudes des taux de change, etc.
Il peut s’agir aussi voire surtout de bons d’achat à validité limitée, c’est-à-dire d’instruments permettant d’acquérir des biens ou d’accéder à des services selon des modalités que la loi a restreintes. Ces contraintes limitent la validité de l’instrument dans le temps, dans l’espace, dans le choix des biens et services, ainsi que dans les personnalités morales et physiques qui l’emploient et dans celles qui l’acceptent. Les titres de services comme par exemple les titres restaurants émis par des entreprises privées sont des bons d’achat à validité limitée.

Ce qui m’intéresse en ce moment, sans que je puisse y consacrer plus de temps, est le point suivant :

Par ailleurs, l’existence des paramonnaies n’est généralement pas perçue comme perturbante par les autorités monétaires nationales, tout simplement car les paramonnaies ne sont pas perçues par elles comme quelque chose de monétaire, à la différence des monnaies étrangères ou des monnaies locales par exemple. C’est ainsi que les pouvoirs publics avalisent et encouragent, en France notamment, la création de bons d’achat à validité limitée tels que des chèques culture, les titres restaurant, les chèques Lire, etc. Ces bons d’achat à validité limitée sont destinés à orienter une consommation de biens ou de services en ciblant les personnes susceptibles de les employer et les structures susceptibles de les recevoir. Les monnaies de cercles, quant à elles, ne sont pas perçues comme dangereuses tant qu’elles restent confinées dans un cercle restreint de personnes ou de structures.