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Un peu en avance

De nombreux travaux ont montré que, s’agissant des prénoms les plus fréquents, les cadres étaient “en avance” sur le reste des professions et catégories socioprofessionnelles. Des parents cadres vont avoir tendance à donner des prénoms un peu avant que des parents “professions intermédiaires” ou “employés” ne donnent les mêmes prénoms.
L’avance sur la mode peut-elle alors être prise comme indicateur indirect de position sociale ?
À partir des listes électorales parisienne, j’ai comparé, pour chaque “premier prénom”, l’année de naissance de l’électeur et l’année pendant laquelle son prénom atteint son rang le plus élevé. Ainsi un électeur prénommé Matthieu, né en 1979, sera considéré comme “en avance” de dix ans sur la mode (le prénom “Matthieu” atteint son meilleur rang national en 1989). On peut faire cela pour le million d’électeurs et d’électrices né-e-s en France et inscrit-e-s à Paris. Les prénoms très rares posent problème, car les données disponibles ne permettent pas de calculer l’année de leur “pic”. C’est le cas pour 8,3% des électeurs/trices.
La carte suivante montre, à l’échelle du bureau de vote, quelle est la proportion d’inscrits dont le prénom est au moins 3 ans “en avance” sur le pic.

avance

On remarquera aisément que les quartiers de Paris les plus “bourgeois” sont aussi ceux où les prénoms sont les plus fréquemment “en avance”. Comme si la mode pouvait naître dans un coin caché du septième arrondissement et essaimer, ensuite, dans le reste du corps social.

Les conditions maritales

Je continue ici l’examen des listes électorales. À Paris en 2014, les électrices sont 666954. Et un peu plus de 235000 sont mariées (au sens où elles disposent d’un nom marital en plus de leur nom de naissance). L’indicateur est imparfait : il est bien probable que le nom de l’époux ne soit pas toujours mentionné sur les listes électorales.
La proportion de femmes “mariées” augmente avec l’âge : les centenaires sont presques toutes mariées.
age-mariee
La géographie maritale parisienne est intéressante (on s’intéresse ici à la proportion de femmes mariées parmi les femmes) :
femmes-mariees
Les arrondissements les plus bourgeois sont ceux où les femmes mariées sont les plus fréquentes : septième, huitième, seizième. En revanche, dans les dixième, onzième et dix-huitième, les femmes n’indiquent pas souvent de nom marital. Est-ce parce qu’elles ne sont pas mariées ? Ou est-ce plutôt parce que c’est surtout dans les espaces bourgeois que l’on indique, — en toute discrétion — avec la bague de fiançailles et l’alliance, le nom de l’époux en toutes circonstances ? Ou est-ce parce qu’il y a des arrondissements de vieux et des arrondissements de jeunes et que le taux de mariage varie avec l’âge ?
L’analyse multivariée attendra, mais l’on remarquera, déjà, des comportements différents entre arrondissements : à tous âges, les femmes des arrondissements bourgeois ont plus fréquemment un nom marital sur leur carte d’électrice.
age-arrondissement-mariee

Bourdieu and dataviz

[Please forgive (or correct) my English skills]
Bourdieu did many experiments with diagrams, what we tend to call “dataviz” today. Techniques of data visualization are not usual in contemporary sociology (according to Kieran Healy and James Moody’s paper) and they were not that usual forty years ago when Bourdieu wrote and drew.

Let’s begin with an image :

hautecouture

This image was published in an article about fashion and “haute couture” (le couturier et sa griffe, written with Yvette Delsaut)

And it dates back to a time when graphics had to be drawn by hands. The journal created by Bourdieu and his team, “Actes de la recherche en sciences sociales“, used the services of a comics creator who is also an academic, Pierre Christin… but I don’t know if Christin drew this particular graph. The source used by Bourdieu is from a trade magazine : “17 couturiers, leurs structures économiques”, Dépèche-Mode, n°683, mars 1974, and it is a great and complex “dataviz”. One could add some embellishments with d3.js but the structure is well-thought.

How to read the image :

  • – Haute Couture firms are placed according to their foundation date
  • – the thin-line circle is proportionnal to the number of employees
  • – the bold-line circle is proportionnal to the sales [revenue, sales turnover] : sales usually grow with the age of the firm
  • – the arrows represent the moves of specific individuals from one “haute couture house” toward another (you can see Yves Saint-Laurent leaving Dior to create Saint-Laurent) : « les nouveaux entrants sont pour la plupart des tranfuges des maisons établies » : “the “new” couturiers are very often turncoats [defectors?] from established Houses”
  • – the words at the bottom are words associated in 1974 with the Haute couture firms founded between 1880 and 1970 : Lanvin is “luxurious” and “exclusive”… Lapidus is “moderne” and rigorous”… Scherrer is “kitsh” and “ultra-chic”

It seems that this article “le couturier et sa griffe” (the fashion designer and his signature) has not yet been translated in English.

Let’s now give some background on this image :

  1. Bourdieu discusses on several occasions the uses of graphics (maps, plans, calendars, genealogical trees…) in his books. It is in “Le sens pratique” (1980), in which Bourdieu discusses his relationships with structural anthropology, that you will find the most thorough analysis of the use of diagrams :

    [My translation :] One should not see more than a theoretical artefact in the schema that put together as a sharper and synoptical form the information gathered by a recollection work(…)
    [in French] p.335 Il faut se garder de voir autre chose qu’un artefact theorique dans le schéma qui rassemble sous une forme resserrée et synoptique l’information accumulée par un travail de recollection (…)

    p.335 [schemas and explanations] are useful in two ways. First they offer an economical way to give the reader an information reduced to the relevant outlines [relevant features] and ordered according to an ordering principle both familiar and immediately visible. Second they enable us to show some of the difficulties that are created by the effort to gather and linearise the available informations (…)

    [schéma et explication] sont utiles à deux titres différents: premièrement ils offrent un moyen économique de donner au lecteur une information réduite aux traits pertinents et ordonné selon un principe d’ordre à la fois familier et immédiatement visible; deuxièmement, ils permettent de faire voir certaine des difficultés que fait surgir l’effort pour cumuler et linéariser les informations disponibles (…)

    Bourdieu wanted his diagrams to be read quite easily, but he did not want his diagrams to be only simple, they ought also be able to show that the translation from the observed reality to the graphical space is difficult. To show the work involved in creating these diagrams. They need to show many data points.

  2. The article “Le couturier et sa griffe” was published in the very first issue of “Actes de la recherche en sciences sociales“. An award-wining comics artist and illustrator, Jean-Claude Mézières, played a role in the graphical layout of this journal (which did not look like an academic journal). [to be clear : Mezières worked with Christin, who was married to the editorial staff of Actes, Rosine Christin : small world]

    Luc Boltanski (who was at the time a follower of Bourdieu) wrote recently about the creation of Actes de la recherche en sciences sociales. In this text we understand that diagrams were not only “post-structural” devices. They were also “post-comics” devices.

    [Rendre la réalité inacceptable, Paris, Demopolis, 2008]
    p.19 I collected fanzines bought in specialized bookstores. What we called fanzines at the time were small magazines by comics “fans”, often published by amateurs, without many funds (…) One of these fanzines seemed especially effective [beautiful ? successful?] : it was called Schtroumpfs (the title was an hommage to the little blue Smurfs [called Schtroumpf, in French]). One day, when I was discussing the
    thorny “journal-that-we-don’t-have” question with the boss, I pulled one issue of Schtroumpf from my bag and I said to him “We will make a sociological fanzine”…

    je collectionnais les fanzines achetés dans les librairies spécialisées. Ce que l’on appelait alors des fanzines étaient des petites revues de “fan” de BD, souvent publiées par des amateurs, avec très peu de moyens (…) L’un de ces fanzines me semblait particulièrement réussi: il s’appelait Schtroumpf (en hommage aux petits lutins du même nom). Un beau jour, au cours d’une conversation avec le patron sur cette fameuse question de la revue dont nous manquions, je sortis un exemplaire de Schtroumpf de mon sac et je lui dis: “on va faire un fanzine de sociologie”…

  3. One can find a few texts that reflects on Bourdieu’s use of diagrams, photographs, graphs and typographic variations. For example in Michel Gollac’s text : La rigueur et la rigolade (in : Rencontres avec Pierre Bourdieu, sous la direction de Gérard Mauger, Éditions du Croquant, 2005). The title translates as “Rigor and fun”, and this text reflects on Bourdieu’s oral advice that sociology should be “fun”. [I would say that his idea of “fun” was a peculiar scholastic fun. Bourdieu was not very well known for being funny]. Gollac’s idea in this text is that Bourdieu’s diagrams (which were not always based on hard statistical evidence) were supposed to be a “fun time” during the reading. A fun pause, a “free trip” into social space. But these graphs required a “strenuous effort” to be drawn… Rigor and fun…

    A central part of his text is :

    « Whether handmade diagrams or true correspondance analysis graphs, what’s essential is that they offer a novel possibility (unthinkable with tables or regression analysis results) : to wander freely in a social space. This virtual trip is a fun time, in the strongest sense of the word : offering in a single gaze the whole possible lifestyles (which is not possible with a variable-by-variable classical analysis) . it [the trip] condenses in a short amount of time the pleasure to “live all the lives”, to use one ofBourdieu’s expression.
    This condensation of the whole possible shows [makes it to appear, in French] that each practice is situated and takes its meaning only in relation to the other practices, and this is showed through a
    conscious and laborious effort, but also through the pleasure of the sensible evidence and visual esthetics. »

    « Qu’il s’agisse de diagrammes faits à la main ou de véritables graphiques d’analyses de correspondances, l’essentiel est qu’ils offrent une possibilité inédite, impensable à l’aide de tableaux ou de résultats de régressions : se promener librement dans un espace social. Cette promenade virtuelle est un moment fun, au sens le plus fort : offrant, en un seul regard, l’ensemble des styles de vie possibles (ce que ne permet nullement un traitement classique, variable par variable), elle concentre en un court instant le plaisir de « vivre toutes les vies », pour reprendre l’expression de Bourdieu.
    Cette concentration de l’ensemble des possibles fait aussi apparaître, non seulement à travers un effort conscient et pénible, donc à peu près impossible à soutenir tout au long d’une recherche, mais aussi à
    travers le plaisir de l’évidence sensible et de l’esthétique visuelle, que chaque pratique se situe et ne prend sens que par rapport aux autres. »

  4. From all these elements, it follows that diagrams are not simple images of statistical relations between variables. The relationship between statistics and images is far from being univocal :

    bourdieu-disctintion-g5

    In the French edition of La Distinction, the “Graphique 5 / Graphique 6” “Espace des positions sociales / Espace des styles de vie” is famous. Bourdieu writes in a note that “it is not a correspondance analysis graph”, but a summary of many partial graphs that takes the form of a correspondance analysis graph. In short he says : I don’t have the data to back this graph, but I have many smaller datasets that hints at this graph… so… let’s do it.
    There are other “fake” graphs : « L’espace des consommations alimentaires » (graphique 9), « L’espace politique » (graphique 21) : « This diagram is a theoretical outline [schéma] that was constructed on the basis of a thorough reading of available statistics (and of various correspondance analyses) » [French text : Ce diagramme est un schéma théorique qui a été construit sur la base d’une lecture approfondie des statistiques disponibles (et de différentes analyses des correspondances).]

    Some see Bourdieu as a “faussaire statistique génial” : a brilliant statistical counterfeiter. But let’s be charitable and let’s speak of “a genial compositor” (creator of composite graphs).

Qui codirige avec qui ?

Voici une petite visualisation interactive du réseau des co-directions en sciences sociales, en France, à partir du fichier du site theses.fr :
http://coulmont.com/varia/2014/codirections/

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Cela commence par mettre Stéphane Beaud au centre, mais si vous cliquez sur un co-directeur, vous verrez apparaître son réseau égocentré.
Bonne balade.

De quels prénoms le vôtre est proche ?

Le mini-site coulmont.com/bac/ a été mis à jour, avec les données de 2012 et de 2013. Il comporte deux parties pour l’instant distinctes :

  1. un formulaire qui permet de dresser la liste des prénoms qui ont le même profil de résultats au bac : la base comporte 1186 prénoms différents
  2. un “nuage des prénoms” construit avec la proportion de mentions “très bien” en abscisses, les effectifs en ordonnées. Il est possible de sélectionner le nuage correspondant au bac 2013 ou le nuage correspondant au bac 2012

Les deux parties permettent de repérer des proximités entre prénoms, soit par un parcours dans le nuage, soit au moyen d’un formulaire… Allez vérifier sur coulmont.com/bac/.

Ce “mini site” est une “soupe” de techniques différentes : du simple css+html (Bootstrap), du php, du javascript (d3.js et “google charts”). J’ai l’impression que cela peut exploser à n’importe quel moment… et j’ai atteint ici mes limites de programmeur.

Relations mondaines, massages modernes, vues féériques

Dans un vieux numéro de “Paris Plaisirs“, de 1924 :
Une publicité pour une crème dépilatoire :
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Des photos dénudées :
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Et une page de publicités allusives :
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Et les trois douzaines d’adresses mentionnées dans ces publicités dressent la carte d’un Paris des bordels (de classe supérieure? : “Paris plaisirs” coûtait 2,5F en 1924… l’équivalent de quoi ?) :

View Paris Plaisirs in a larger map

Homologie structurale

La collection Que Sais-je? ressemble parfois aux couvertures du Point, ou à celle de l’Express

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La lutte des graffs

Depuis quelques temps, un artiste multiplie ces dessins :

(voir aussi ici)
et il décline ces dessins en pendentifs et t-shirt (le « street-art » n’est pas directement rentable, mais il est rentabilisable).
Ces dessins sont devenus l’objet d’une lutte, non pas des services de nettoyage de la ville de Paris — qui, j’imagine, n’apprécient pas trop les graffitis — mais d’un groupe de riposte féministe :

[cette] imagerie […] nous semble dangereuse car sacralisant l’image du fœtus. Son dessin confond très clairement fœtus et bébé («areuuh», vraiment ?) et le discours qui accompagne son œuvre semble présenter le fœtus comme symbole qui dépasserait la question du choix des femmes

Ce groupe utilise donc les foetus-de-trottoir comme support matériel de leurs revendications :

Une cartographie des foetus est disponible, qui vous permet de trouver votre foetus à graffiter (c’est le côté “open-data” du féminisme 2.0)
J’appelle ça la lutte des graffs.

Les combinaisons du cœur

Le style télégraphique des annonces matrimoniales publiées par le Chasseur français à la fin des années quarante ouvre la porte d’un monde perdu.

François de Singly, dans un texte célèbre Les manœuvres de séduction (RFS, 1983), avait analysé un corpus de 645 annonces (datant de la fin des années 1970).
Un autre article, que je ne connais pas “Images de la femme et du mari, les annonces de mariage du Chasseur français (RHMC, 1980).

Et sur internet : ilovebanco (avec quelques pages scannées); ici aussi; des annonces de 1924

Dis-moi ton prénom…

J’ai reçu, suite au billet sur les prénoms et les mentions au bac, un grand nombre de demandes. “Je m’appelle Axelle, c’est quoi mes statistiques ?” ou “Je n’arrive pas à voir où se trouve Simon sur le graphique”… etc…
Voici donc une réponse collective à toutes ces demandes, le Projet mentions :

Cet outil, disponible sur http://coulmont.com/bac/, vous permet de trouver quelle fut, en 2012, la répartition des notes des candidats portant un prénom donné. Il vous donne une liste de prénoms ayant le même profil de notes, et il compare graphiquement la répartition des notes de ce prénom à la répartition moyenne. Il vous suffit d’entrer un prénom dans le formulaire [sans accent, sans cédille, sans apostrophe].
[Aides diverses apportées par Etienne O*, phnk/Fr., Cyrille Rossant…]