Categories

Archives

Le Bingo de l’AFS, édition 2017

Le congrès de l’Association française de sociologie (AFS) a lieu à partir de lundi, à Amiens. J’ai repris une idée de Kieran Healy, parce qu’il faut bien une dizaine d’années pour qu’une innovation traverse l’Atlantique.
Voici donc le premier Bingo de l’AFS :

Cliquez pour télécharger et imprimer

Les règles sont simples, et vous gagnez à tous les coups. Par exemple un autocollant avec un 𝞅 ça compte.

Une synthèse faite de Marx, de Weber et de Durkheim

Est-il possible de procéder à une synthèse rigoureuse de la pensée de sociologues aussi divers que Marx, Weber et Durkheim ?
Pour le savoir, exposons d’abord quelques textes de ces grands auteurs :
Marx/Engels, en premier, privilège chronologique oblige, dans leur correspondance, le 22 juin 1869 :

Les pédérastes commencent à se compter et trouvent qu’ils constituent une puissance dans l’État. Seule manquait l’organisation, mais d’après ce texte, il semble qu’elle existe déjà en secret. (…) ils sont dans tous les vieux partis et même dans les nouveaux des hommes si importants (…) que la victoire ne saurait leur échapper. « Guerre aux cons, paix aux trous-du-cul » [en français dans le texte], dira-t-on maintenant. C’est encore une chance que nous soyons trop vieux pour avoir à redouter, en cas de victoire de ce parti, d’avoir à payer, physiquement, quelque tribut aux vainqueurs. Mais la jeune génération ! Au reste, il n’y a qu’en Allemagne qu’un type de ce genre puisse monter sur scène, ériger en théorie cette saloperie et proclamer : introite [entrez], etc.
Source : Correspondance Marx Engels

Max Weber ensuite, qui va décrire les Polonais de l’Est de l’Allemagne comme une race inférieure :

Der polnische Kleinbauer im Osten ist ein Typus sehr abweichender Art von dem geschäftigen Zwergbauerntum, welches Sie hier in der gesegneten Rheinebene durch Handelsgewächsbau und Gartenkultur sich an die Städte angliedern sehen. Der polnische Kleinbauer gewinnt an Boden, weil er gewissermaßen das Gras vom Boden frißt, nicht trotz, sondern wegen seiner tiefstehenden physischen und geistigen Lebensgewohnheiten. Source : Weber, 1895, Der Nationalstaat und die Volkswirtschaftspolitik.
traduction partielle : Le petit paysan polonais gagne du terrain parce que, dans une certaine mesure, il se nourrit pour ainsi dire de l’herbe du sol, non pas en dépit, mais à cause de son très bas niveau physique et intellectuel. [traduction : Revue du Mauss, 1989]

Et Émile Durkheim enfin, dans Le Suicide, publié en 1897 :

dans tous les pays du monde, la femme se suicide beaucoup moins que l’homme. Or elle est aussi beaucoup moins instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite d’après les croyances établies et n’a pas de grands besoins intellectuels.
[…]
on dit que les facultés affectives de la femme, étant très intenses, trouvent aisément leur emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dévouement nous est indispensable pour nous aider à supporter la vie. En réalité, si elle a ce privilège, c’est que sa sensibilité est plutôt rudimentaire que très développée.
[…]
Avec quelques pratiques de dévotion, quelques animaux à soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidèlement attachée aux traditions re- ligieuses et si, par suite, elle y trouve contre le suicide un utile abri, c’est que ces formes sociales très simples suffisent à toutes ses exigences.
[…]
En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère moins mental, parce que, d’une manière générale, sa vie mentale est moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les exigences de l’organisme, les suivent plus qu’ils ne les devancent et y trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un être plus instinctif que l’homme, pour trouver le calme et la paix, elle n’a qu’à suivre ses instincts.

Pour résumer, avec un peu d’anachronisme donc, il nous faudrait en synthèse une personne pouvant tenir des propos à la fois homophobes, xénophobes et antiféministes. Eric Zemmour ? Alain Finkielkraut ? La liste est longue, en fait, des synthèses wébéro-durkheimo-marxiennes. Mais sont-elles rigoureuses ?

Trève d’ironie : pour l’analyse réelle d’une tentative de synthèse véritablement sérieuse, rigoureuse et critique, vous pouvez lire le dernier ouvrage de Jean-Louis Fabiani : Pierre Bourdieu : Un structuralisme héroïque.

Il y a 33 ans, jour pour jour, à Paris 8

L’un des événements marquant de l’Université dans laquelle je travaille, Paris 8, est l’anniversaire de la « Lettre du 25 mars ». Des réunions publiques, des colloques, des minutes de silences sont organisés un peu partout pour se souvenir, se recueillir et apprécier.
Nous venons de fêter cette année le 33e anniversaire de la Lettre, en visitant les lieux mentionnés. Rien n’a changé: Paris 8 est toujours fidèle à l’esprit de Vincennes.
Ci-dessous, la Lettre :
1982-toilettes-1

1982-toilettes-2

La Lettre du 25 mars (1982), en PDF

Que faire avec ses Saints ?

Les Saints disparaissent de la scène publique. De moins en moins de bébés reçoivent, à la naissance, un prénom inscrit dans le calendrier liturgique français.
saints-chute
Mais les Saints se maintiennent à un niveau supérieur à 30% des naissances jusqu’au début des années 2000. Le Saint pourrait donc être un indicateur intéressant : il capture de l’âge, de l’origine nationale, et peut-être des orientations culturelles (il me semble clair que la liste des Saints catholiques n’est pas une liste à l’attrait universel).
La proportion d’électeurs (et d’électrices) avec un prénom de Saint (ou de Sainte) dessine donc un espace parisien bien connu. Les Saints s’exhibent dans le septième arrondissement, dans toute leur gloire. Ils sont plus discrets dans le dix-neuvième.
prenomssaints
Les Saints n’ont pas perdu toute leur efficacité : ils font encore de l’effet. Le jour de la Saint-N (quel que soit le prénom de Saint), il va naître en moyenne 1,7 fois plus de bébés portant ce prénom (avant 1970) que lors du reste de l’année. On passe à 1,35 fois plus pour les bébés nés après 1970. Les Saints perdent quand même en efficacité.

saint69

saints70
[Note : l’effet est massif, mais concentré sur une journée. Prenons le prénom “Zyxtof” : il va naître, chaque jour de l’année, en moyenne 0,27% des Zyxtof de l’année. Le jour de la Saint-Zyxtof, il naîtra 0,37% des Zyxtof de l’année. Ce qui fait que les Zyxtof ont quand meme 99,6% de chance de naître ailleurs que le jour de la Saint-Zyxtof.]
Signe de sécularisation ? de dissociation du catholicisme et de la nomination ? La conférence des évêques semble être consciente d’un retournement de civilisation : si l’on ne montre plus ses Saints, il faut amener les Saints en face des demandeurs. Sur le site “nominis.cef.fr“, il est ainsi possible d’entrer un prénom (Kaicy ? Stanley ? Jennifer ?) et de trouver le Saint associé. L’Eglise rattrape ainsi l’exubérance parentale, en proposant [principalement aux grands-parents, me dit-on] l’association à une lignée croyante a posteriori. N’ayez pas peur : vous avez tous des Saints !

Sur ce, puisque nous sommes le 13 mai, bonne fête à toutes les Fatima !

Indochines

indochines
Que demander à la lune ? Indochine pour tous.
[Métro “Jaurès”, 3 janvier 2014]

Homologie structurale

La collection Que Sais-je? ressemble parfois aux couvertures du Point, ou à celle de l’Express

original.4466797821305819499782130581956

978213058196397821305716819782130594963

978213058917497821305886659782130581970

La phénoménologie queere de la plongée sous-marine

Entre deux demandes des héritiers de Mobutu, qui ont placé des millions dans une banque du Nigéria, je reçois des mails variés :

  1. Reçu par mail. À lire à voix haute sans reprendre son souffle (et en passant de l’accentuation française à l’accentuation anglaise sans rupture de rythme). C’est ça, l’excellence.
    «L’Institut de recherche sur l’entreprise et la croissance (CERIS CNR) et l’Institut Francilien Recherche Innovation Société (IFRIS), au nom du Forum européen pour les études des politiques de recherche et d’Innovation (EU-SPRI Forum), et en collaboration avec l’association European Network of Indicators Designers (ENID), organisent à Rome, du 10 au 14 juin 2013, l’école d’été de l’association EU-SPRI Forum sur le thème Patterns of Transnational research in Europe and Beyond: Policies, Actors and Indicators.»
  2. Reçu par mailing-liste, aussi. Une annonce pour un numéro spécial queer studies d’une revue académique, le European Journal of Ecopsychology. On y trouve, notamment, un article dont le titre est “From queer spaces to queerer ecologies: Recasting Gregory Bateson’s Steps to an ecology of mind to further mobilise & anticipate historically marginal stakeholders in environmental planning for community development“.
    En conclusion d’un échange sur cette “mailing-liste”, une abonnée, heureuse de pouvoir acheter cette revue, écrit : ” Ive ordered it, thanks Jamie! Im doing research on the queer phenonmenology of scuba diving”. Je ne sais pas si c’est à considérer comme une blague, mais je pense quand même que oui… du moins j’espère.
  3. La réflexivité est une qualité importante en sciences sociales, où la connaissance est souvent “située”. Mais parfois, l’autodéfinition peut devenir amusante. Ainsi cette personne, qui envoie un mail sur une mailing-liste, et qui commence par se définir comme “cis-homme blanc non-putophobe” (je ne traduirai pas). Visiblement, il répond à la question “D’où tu parles ?” en disant : “De ma place, qui est à l’intersection de tellement de catégories problématiques…”.
    Par ailleurs, il y a ça sur la question cisgenre [PDF, HAL-SHS]
  4. Je reçois aussi ça, par mail :
    Bonjour je suis etudian a l’université. je voudrai pouvoir m’inscrir au cour de **h a ** le ***.Parce que mes horaire de travaill ne me permet pas de m’inscrir au autre créneaux a moi

Comme quoi, s’il n’y avait pas le mail, il aurait fallu l’inventer. On aurait même pu lui donner un autre nom, comme courriel.

Où sont les nobles ?

nobles-deputes-2012Dans “L’interdiction” de Balzac (une des nouvelles de la Comédie humaine), le narrateur se demande si, “pour commander”, il faudrait “ne point avoir connu d’égaux”. Et le narrateur de regretter l’évolution récente des lois et des mœurs, qui modifient les vocations naturelles des nobles.

Ne faut-il pas enfin que l’éducation inculque les idées que la nature inspire aux grands hommes à qui elle a mis une couronne au front avant que leur mère n’y puisse mettre un baiser ?
Ces idées et cette éducation ne sont plus possibles en France, où depuis quarante ans le hasard s’est arrogé le droit de faire des nobles en les trempant dans le sang des batailles, en les dorant de gloire, en les couronnant de l’auréole du génie ; où l’abolition des substitutions et des majorats, en émiettant les héritages, force le noble à s’occuper de ses affaires au lieu de s’occuper des affaires de l’État, et où la grandeur personnelle ne peut plus être qu’une grandeur acquise après de longs et patients travaux : ère toute nouvelle.

Cette retraite vers “les affaires personnelles”, près de deux cents ans après l’écriture de ces lignes, semble réalisée. Mais les Révolutionnaires auraient, s’ils vivaient encore, “des rires pleins de larmes”… Les Pinçon-Pinçon-Charlot ont bien montré que cette retraite n’est pas totale.
Aujourd’hui, pour “s’occuper des affaires de l’État”, il faut passer, le plus souvent, par l’élection (d’autres voies sont possibles, certes, mais elles sont moins centrales, et consistent plutôt à être “au service” de l’État). Et entre l’élection de droit naturel, dont souffrent les nobles, et l’élection au suffrage universel, une différence existe, cruciale : le succès électoral n’est qu’un “plaisir provisoire”. Les travaux des historiens ont montré, cependant, la rapide adaptation des nobles (d’Empire ou d’Ancien régime), au système parlementaire. René Rémond a même fait d’une homologie (ou isomorphisme?) entre prétentions nobles et partis de droite la base d’un ouvrage célèbre. L’on aurait, à droite, en France, une faction “légitimiste” (i.e. nostalgique de l’Ancien régime), une faction “orléaniste” (i.e. acceptant certains acquis révolutionnaires) et une faction “bonapartiste”.

Mais concrètement, y a-t-il encore, aujourd’hui, une attirance spécifique des “nobles” pour certains partis politiques ?

Je me suis amusé avec la liste nominative des quelques 6600 candidats à la députation [que j’avais déjà utilisée ici]. J’ai imaginé que les porteurs d’un nom en “de Quelque Chose” (de Rohan…) étaient nobles (tout en relevant que les “de Oliveira” et les “de Souza” ne le sont probablement pas). Où sont-ils ? Quels partis hantent-ils ? Le Noble est-il, “avec ses gestes plein de chaaâarme”, le véritable candidat de la diversité ?
La liste suivante donne, pour chaque “nuance politique”, le nombre de candidats manants et le nombre de candidats nobles, la proportion de nobles parmi les candidats, et enfin une classification “Droite/Gauche” de la “Nuance”.

Nuance manant noble Prop Droite ou Gauche ?
   PRV    193     5 2.52 "Valoisiens"
   DVD   1535    39 2.47 droite
   NCE    211     5 2.31 droite
    FN   1117    25 2.18 droite
  ALLI     98     2 2.00 droite
   EXD    148     2 1.33 droite
   UMP    991    13 1.29 droite
   CEN    683     7 1.01 centre
   AUT   1004    10 0.98 autres
   VEC    918     6 0.64 ecolo
   ECO   1234     8 0.64 ecolo
   DVG    493     3 0.60 gauche
    FG   1109     5 0.45 gauche
   EXG   2111     5 0.23 gauche
   SOC    943     1 0.10 gauche
   RDG    144     0 0.00 gauche
   REG    154     0 0.00 "régionalistes"

Comme on le voit, les nobles n’ont pas “perdu leur flamme / Flamme, flamme, flamme, flamme”, mais ils sont loin d’être majoritaires. Ce sont surtout les “DVD” (divers-droite ← attention, ce lien contient un point Godwin) qui portent des noms à particule (une quarantaine sur 1500 candidats et suppléants). Les candidats du FN ne sont pas loin (2% portent des noms à particule). Ils “préfèrent les motos aux oiseaux”: on en trouve peu chez les écolos. Ils sont très peu nombreux à l’extrême gauche ou au parti socialiste. Et on retrouve, étrangement (ou pas), une division droite/gauche assez nette, les nobles évitant autant que faire se peut la mésalliance démocratique. « Dis-moi si tes candidats sont nobles, je te dirai si ton parti est à gauche. » L’ironie de l’étude est, bien évidemment, que le Parti radical valoisien attire plus que sa part de nobles, alors qu’il ne défend pas — ouvertement — la prise de pouvoir par un des descendants des Valois.

Note méthodologique :

  1. Peut-on vraiment imputer noblesse aux porteurs d’une particule ? Transformer ainsi un nom en indicateur, c’est une manière de faire qui a “Quelque chose d’un robot / Qui étonne même les miroirs”. Le repérage onomastique des “Juifs”, par l’extrême droite, fonctionnait ainsi, par le soupçon sur l’identité. Et les de Rohan nous diraient qu’il se porte fausse noblesse comme fausse fourrure; que la particule est un bien faible indicateur; que de fameuses familles, dont la noblesse remonte à Saint Louis ou Guillaume le Conquérant, portent nom de terre sans particule; que, comme minorité opprimée dans une république génocidaire, certains cachent leur particule… Il n’en resterait pas moins qu’entre partis de droite et partis de gauche, la mise en avant de la particule diffère.
  2. Il faudrait voir si la monstration particulaire est corrélée à plus de votes à droite, moins de votes à gauche…
  3. Dans le même ordre d’idée — et c’est ce que je défends ici — le “nom”, dans l’espace public, n’est pas cette chose fixe, inchangeable, permanente, c’est une ressource stratégique, malléable. Que l’on pense à Laurent Wauquiez, qui commence sa vie publique sous le nom de Wauquiez-Motte (les Motte, du nom de sa femme, étant une “Grande famille” du Nord, il pouvait être intéressant de s’y rattacher). Mais la modernité du nom composé cède vite la place au nom tout court et on l’imagine sans mal revendiquer, après “l’héritage chrétien”, la particule. Pensons aussi à (Marie-)Ségolène, à Marion-Anne “Marine”, à de Nagy-Bocsa, à Harlem, Chaban, Dassault… L’image publique se construit sur la manipulation du nom.
  4. La référence détournée à la chanson de Jouvet est à comprendre comme un rappel implicite des critiques “patriotes” ou républicaines de la période révolutionnaire, qui, pour délégitimer la domination aristocrate, décrivaient les nobles comme efféminés, poudrés, porteurs de talons hauts : le genre est bien une catégorie utile pour l’Histoire… Mais elle est surtout à comprendre comme variation autour de la grande question des usages de la parité aux Législatives.

La lutte des graffs

Depuis quelques temps, un artiste multiplie ces dessins :

(voir aussi ici)
et il décline ces dessins en pendentifs et t-shirt (le « street-art » n’est pas directement rentable, mais il est rentabilisable).
Ces dessins sont devenus l’objet d’une lutte, non pas des services de nettoyage de la ville de Paris — qui, j’imagine, n’apprécient pas trop les graffitis — mais d’un groupe de riposte féministe :

[cette] imagerie […] nous semble dangereuse car sacralisant l’image du fœtus. Son dessin confond très clairement fœtus et bébé («areuuh», vraiment ?) et le discours qui accompagne son œuvre semble présenter le fœtus comme symbole qui dépasserait la question du choix des femmes

Ce groupe utilise donc les foetus-de-trottoir comme support matériel de leurs revendications :

Une cartographie des foetus est disponible, qui vous permet de trouver votre foetus à graffiter (c’est le côté “open-data” du féminisme 2.0)
J’appelle ça la lutte des graffs.

Prendre une veste

Si je continue à passer à la télé, il va falloir acheter une autre veste :

(Penser aussi à élargir la palette de couleur des chemises)