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Côté prénoms : chiens, mode, assimilations et modélisation

Du nouveau, côté “prénoms”. Deux ou trois mots sur quelques articles parus récemment.

D’abord un petit article sur les prénoms des chiens des “punk-à-chiens”. Les prénoms des animaux domestiques servent d’indicateurs du parcours de vie des zonards. Ils disent la survie difficile, la loyauté introuvable, l’enfance perdue mais aussi la transgression. « Les Subut, Kéta, Cock, LSD et Cannabis que nous avons rencontrés durant nos enquêtes de terrain témoignent quant à eux, de façon exemplaire, que les pratiques toxicologiques couvrent un éventail très large. »

Blanchard, Christophe. 2015. « Ce que les noms des chiens des sans-abris révèlent de leurs maîtres », Anthropozoologica, vol. 50, no 2 : 99‑107. En ligne, open access, sur http://sciencepress.mnhn.fr/sites/default/files/articles/pdf/az2015n2a3.pdf

Passons aux Etats-Unis, où un papier s’intéresse aux transgenre, en essayant d’estimer leur nombre à partir des changements de prénoms et des changements de sexe dans le fichier nominatif de la Social Security Administration, qui est quasi-exhaustif. Entre 1936 et 2010, plus de 135 000 individus, ayant changé de prénom ou de sexe sont identifiés comme “transgenres probables”, et près de 90 000 étaient vivant.e.s au moment du recensement de 2010. La méthode permet aussi de repérer la temporalité des transitions : « Of those who change both their names and their sex-coding, most update both concurrently, although just over a quarter change their name first and their sex-coding 5–6 years later. Most are in their mid-thirties when they begin to register these changes with the SSA, although transgender women begin the process somewhat later in life. »

Harris, Benjamin Cerf. 2015. Likely Transgender Individuals in U.S. Federal Administrative Records and the 2010 Census, Washington (DC). Center for Administrative Records Research and Applications U.S. Census Bureau. En ligne https://www.census.gov/srd/carra/15_03_Likely_Transgender_Individuals_in_ARs_and_2010Census.pdf

Passons à la Chine, et plus spécifiquement à Beijing. La Révolution culturelle a-t-elle eu un impact sur les prénoms donnés aux bébés ? Pour les auteurs de l’article, à ce moment là, « la politique a figé la mode ». Il valait mieux alors, pour sa sécurité, ne pas faire preuve d’une trop grande exubérance individuelle. Les parents ont donc eu tendance à faire preuve de conformisme et à faire des choix “sûrs”, choix politiques et choix plutôt neutres (en choisissant un prénom relativement répandu).

Obukhova, Elena, Ezra W. Zuckerman et Jiayin Zhang. 2014. « When Politics Froze Fashion: The Effect of the Cultural Revolution on Naming in Beijing », American Journal of Sociology, vol. 120, no 2 : 555‑583.

Retour aux Etats-Unis, et plus particulièrement à la première moitié du XXe siècle, période de forte migration. Quatre articles récents s’intéressent au choix onomastiques des migrants.

Deux articles s’intéressent au bénéfice de l’américanisation. Biavaschi et ses collègues s’intéressent aux naturalisations vers 1930 : les migrants qui changent de prénoms et prennent un prénom courant aux Etats-Unis voient leur salaire augmenter. L’américanisation du prénom a un impact sur la mobilité ascendante. Goldstein et Stecklov, de leur côté, repèrent que les descendants de migrants qui reçoivent un prénom américain ont, toutes choses égales par ailleurs, un salaire plus élevé que ceux qui ont reçu un prénom typique du pays d’origine de leurs parents. Un des intérêts de leur article est de montrer que cet effet perdure quel que soit le nom de famille de la personne : même quand le nom de famille semble allogène, il existe un avantage au prénom américain. Les résultats sont similaires chez Abramitzky et Boustan : «Men given foreign names earned less than comparable sons of immigrant parents in 1940.» Heureusement ! Car ces deux papiers s’appuient sur des sources semblables, le recensement US numérisé.

Le dernier papier s’intéresse à l’acculturation conservatrice des migrants. Il est souvent apparu que les migrants, quand ils donnent à leurs enfants des prénoms typiques du pays d’accueil, vont avoir tendance à choisir des prénoms un peu démodés. Ils font le choix du classique plutôt que de l’exubérant. Le papier de Zhang et ses collègues porte sur les prénoms de soldats juifs aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale. Ils repèrent bien une forme d’acculturation conservatrice, le choix qu’avait fait leurs parents « was both selective (as it was marked by avoidance of names with strong Christian associations) and conservative (as it was marked by a preference for names that were established in popularity relative to newly-popular names). » Mais ces parents n’ont pas choisi des prénoms alors en déclin : des prénoms établis, mais encore en croissance.

Biavaschi, Costanza, Giulietti Corrado et Zahra Siddique. 2013. The Economic Payoff of Name Americanization, Berlin. Forschunginstitut zur Zukunft der Arbeit (IZA). En ligne : http://ftp.iza.org/dp7725.pdf

Zhang, Jiayin, Ezra W. Zuckerman et Elena Obukhova. 2014. A Lack of Security or of Cultural Capital? Acculturative Conservatism in the Naming Choices of Early 20th-Century U.S. Jews, Rochester, NY. Social Science Research Network en ligne : http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2507677.

Abramitzky, Ran et Leah Boustan. 2014. « Cultural Assimilation during the Age of Mass Migration », Working paper, en ligne.

Goldstein, Joshua R. et Guy Stecklov. 2016. « From Patrick to John F. Ethnic Names and Occupational Success in the Last Era of Mass Migration », American Sociological Review: 0003122415621910.

Un petit tour vers l’Allemagne maintenant. L’article de Panagiotidis examine les changements de noms et de prénoms des Spä̈taussiedler, c’est à dire des immigrés d’origine allemande vers l’Allemagne après 1945. L’Allemagne considère en effet comme ethniquement allemands les descendants des Allemands s’étant établis, au cours des siècles précédents, en Pologne, Hongrie, Roumanie… Mais ces descendants “co-ethniques” n’avaient pas souvent de prénoms allemands. L’article s’intéresse alors à la germanisation d’Allemands : un processus parfois fortement recommandé par les agents chargés de l’accueil de ces migrants.

Panagiotidis, Jannis. 2015. « Germanizing Germans: Co-ethnic Immigration and Name Change in West Germany, 1953–93 », Journal of Contemporary History: 50(4), 854-874.

Je signale en fin de billet un article dont je suis le co-auteur, avec Romulus Breban et Virginie Supervie. Cet article modélise la diffusion des prénoms, et cette modélisation permet de distinguer la popularité et la mode, en repérant des phénomènes de mode à toutes les échelles (et pas seulement au niveau des prénoms les plus donnés).

Coulmont, Baptiste, Virginie Supervie et Romulus Breban. 2015. « The diffusion dynamics of choice: From durable goods markets to fashion first names », Complexity: n/a ‑ n/a. En ligne (paywalled) http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/cplx.21748/abstract

Charlie marqueur événementiel

La fréquence des prénoms est-elle sensible aux événements ?
En 1915, le général Joffre, perçu comme un héros militaire suite aux premières victoires françaises, inspira des parents. Il naquit quelques Joffrette, que la presse — patriotique en ces temps de guerre — célébra. Des réchauds à gaz et des biscuits furent aussi baptisés Joffrette et Joffrinette : l’imagination des publicitaires est sans limite.

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Balzac, qui tend parfois à expliquer l’origine des prénoms de ses personnages, indique ainsi [Beatrix, C.H., Tome 2, p.651] qu’un certain Calyste, né “le jour même de l’entrée de Louis XVIII à Calais”, reçu alors aussi le prénom de Louis.

Bref : les prénoms sont parfois choisis en hommage. Rien de nouveau. Rien d’étrange alors à que qu’un prénom comme Mazarine ou Barack, [quasi-]inconnus respectivement en France avant 1995 et aux Etats-Unis avant 2007, ne connaissent un petit succès, qui en 1996, qui en 2008-2009.
Et inversement, d’autres événements vont faire chuter certains prénoms. Les parents étatsuniens cessent de donner Hillary en 1992-1993, quand William J. “Bill” Clinton devient président et sa femme, Hillary Rodham, “First Lady”. De même Katrina connaît une chute brutale après le passage de l’ouragan du même nom en 2005-2006.

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Que va-t-il se passer avec le prénom “Charlie” ? Il était, depuis une dizaine d’années, en forte croissance, à la fois comme prénom de garçon et comme prénom de fille. Les parents vont-ils continuer à le donner de plus en plus, ou vont-il cesser de le faire en raison de l’association avec les attentats du 7 janvier : on trouve déjà des “Charly” qui disposent maintenant d’une nouvelle connotation : leur prénom “dit quelque chose” (mais quoi?). Si quelques témoignages ou les premiers éléments permettent de repérer en une dizaine de jours une vingtaine de bébés Charlie dans les “Carnets” de la presse quotidienne, ce n’est peut-être qu’un feu de paille.

Mais dès 1915, les stratégies parentales d’hommages s’accommodent de la multiplicité des prénoms. Un entrefilet dans La Croix le remarque :

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De très nombreux bébés naissent en France avec plusieurs prénoms, des seconds prénoms invisibles dont on a beaucoup de mal à se souvenir (que celles et ceux qui connaissent les seconds prénoms de leurs cousins et cousines lèvent la main). Ces seconds prénoms servent aux hommages familiaux — et ce d’autant plus que l’arrière-grand mère avait un “joli” prénom. Ils servent de réceptacles aux prénoms démodés des parrains — parfois, quand l’enfant est baptisé. Ils servent de tiroir aux prénoms sur lesquels le consensus ne s’est pas fait. Ils servent aussi, dans le cas présent, d’hommage indélébile mais invisible :

Prénom Charlie : pic d’attribution en 2e et 3e choix à Paris [Elodie Moreau] (…)
Si, pour l’heure, on ne note pas d’ « effet Charlie » sur l’ensemble du territoire, la capitale fait exception en la matière. Davantage de jeunes parents parisiens ont en effet choisi Charlie en 2e ou 3e prénom pour leur enfant. « C’est une nouveauté », nous confirme la mairie de Paris. Depuis mercredi dernier, ce prénom a été attribué 11 fois en 2ème ou 3ème position sur près de 670 naissances.

ou encore :

«Charlie» se glisse dans les berceaux des maternités [Aline Gérard]
« On s’en est aperçu lors de la déclaration de naissance d’un petit garçon né le 10 janvier. Ses parents lui avaient donné comme troisième prénom Charlie. D’habitude, les couples choisissent comme deuxième ou troisième prénom celui d’un ascendant ou d’un parrain. Mais là, il n’y avait aucun Charlie ni dans la généalogie, ni dans l’entourage », raconte un agent des services de l’état civil de la mairie du XIIIe arrondissement de Paris.
« Ces parents placent Charlie généralement en troisième ou quatrième position », précise-t-on à la mairie du XVe où, là aussi, on a repéré le phénomène. « En quelques jours, on a vu passer une petite dizaine de déclarations de ce type, qu’il s’agisse de garçons ou de filles », constate, de son côté, la mairie du XIIe arrondissement.

L’hommage onomastique passera donc peut-être, en janvier-février 2015, par la multiplication des “Charlie” en deuxième position : un marquage conjugal / familial du moment de la naissance, marquage invisible aux yeux de presque tous, mais marquage permanent. Le prénom inscrit aujourd’hui les personnes dans des générations, des classes d’âge. Il peut aussi marquer le moment, l’événement (la conjonction de l’événement parental et de l’événement politique).

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Ou alors ils sont Charlie. Leur naissance a eu lieu après le 7 janvier. On trouve leur trace dans les “Carnets du jour” publiés par la presse quotidienne.

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Rappelons, à tout hasard, qu’avant même les attentats, Charlie était un prénom mixte en forte croissance :
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Que faire avec ses Saints ?

Les Saints disparaissent de la scène publique. De moins en moins de bébés reçoivent, à la naissance, un prénom inscrit dans le calendrier liturgique français.
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Mais les Saints se maintiennent à un niveau supérieur à 30% des naissances jusqu’au début des années 2000. Le Saint pourrait donc être un indicateur intéressant : il capture de l’âge, de l’origine nationale, et peut-être des orientations culturelles (il me semble clair que la liste des Saints catholiques n’est pas une liste à l’attrait universel).
La proportion d’électeurs (et d’électrices) avec un prénom de Saint (ou de Sainte) dessine donc un espace parisien bien connu. Les Saints s’exhibent dans le septième arrondissement, dans toute leur gloire. Ils sont plus discrets dans le dix-neuvième.
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Les Saints n’ont pas perdu toute leur efficacité : ils font encore de l’effet. Le jour de la Saint-N (quel que soit le prénom de Saint), il va naître en moyenne 1,7 fois plus de bébés portant ce prénom (avant 1970) que lors du reste de l’année. On passe à 1,35 fois plus pour les bébés nés après 1970. Les Saints perdent quand même en efficacité.

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[Note : l’effet est massif, mais concentré sur une journée. Prenons le prénom “Zyxtof” : il va naître, chaque jour de l’année, en moyenne 0,27% des Zyxtof de l’année. Le jour de la Saint-Zyxtof, il naîtra 0,37% des Zyxtof de l’année. Ce qui fait que les Zyxtof ont quand meme 99,6% de chance de naître ailleurs que le jour de la Saint-Zyxtof.]
Signe de sécularisation ? de dissociation du catholicisme et de la nomination ? La conférence des évêques semble être consciente d’un retournement de civilisation : si l’on ne montre plus ses Saints, il faut amener les Saints en face des demandeurs. Sur le site “nominis.cef.fr“, il est ainsi possible d’entrer un prénom (Kaicy ? Stanley ? Jennifer ?) et de trouver le Saint associé. L’Eglise rattrape ainsi l’exubérance parentale, en proposant [principalement aux grands-parents, me dit-on] l’association à une lignée croyante a posteriori. N’ayez pas peur : vous avez tous des Saints !

Sur ce, puisque nous sommes le 13 mai, bonne fête à toutes les Fatima !

Jeux d’identité

La promotion du Nouvel an de la Légion d’honneur contient une liste nominative intéressante.
Les seconds et troisièmes prénoms — prénoms invisibles — y sont révélés dans toute leur splendeur. L’historien Christophe Prochasson, chevalier, s’appelle aussi René et Eugène : « M. Prochasson (Christophe, René, Eugène), recteur de l’académie de Caen ; 31 ans de services. »
D’autres choix parentaux apparaissent aussi : « Mme Ferroud, née Biju-Duval (Clotilde, Marie, Jeanne-d’Arc), directrice de la recherche au Conservatoire national des arts et métiers ; 27 ans de services. » Jeanne-d’Arc, un beau prénom ? Plus facile à porter que le 3e prénom de Mme la secrétaire de chef de poste, « Mme Renoux, née Lala Harisoa (Fidèle, Marie, Hermine de Jésus) ». En l’honneur de qui a été prénommée « Mme Sabatier, née Terme (Marie-Louise, Thérèse, Napolie) » ? Probablement en l’honneur de Zaza Napoli… ou plus probablement en l’honneur de Napoléon (qui épousa Marie-Louise [i.e. Maria Ludovica Leopoldina Francisca Theresa Josepha Lucia…]).
La liste nominative montre aussi la fluidité onomastique : de nombreux légionnaires utilisent comme façade publique un nom ou un prénom qui peut ne pas se trouver sur l’acte de naissance (l’invisible étant souvent, ici, l’identité civile). Les alias apparaissent aussi splendides que les seconds prénoms. Voici une sélection :

M. le Prof. Scheid (Jean, Nicolas, Léon dit John)
Mme Weygand, née Didier (Nicole, Jeanne, Marie dite Zina)
Mme Chrétien, née Manfredi (Lowely dite Lovely)
Mme Puybonnieux, née Boussarie (Alice, Renée dite Renée)
Mme Schmid (Lucile-Marie, Caroline, Michèle dite Lucile)
Mme Vernant, née Naïman (Danielle dite Dinah)
M. Chalhoub (Antoine dit Anthony)
M. Obadia (Amram dit Victor)
Mme Shan (Xiao-Yang dite Michelle)
Mme Rastoin (Nathalie, Catherine, Marthe dite Natalie)
Mme Errécart (Marie-Thérèse, Marcelle dite Maïté)

mise à jour : 622 légionnés et plus de 1450 prénoms. Les prénoms les plus répandus cette année sont :

Prénom Nombre
Marie 84
Jean 39
Pierre 38
Jacques 28
Michel 28
François 25
Henri 24
Louis 23
Philippe 21
Claude 18
Jeanne 18
Alain 17
Bernard 17
Françoise 17
Dominique 15
Anne 13
Gérard 13
Jacqueline 13
Marcel 13
René 13
Yves 13
André 12
Christine 12
Geneviève 12
Hélène 12
Joseph 12
Marguerite 12
Michèle 12
Paul 12
Robert 12
Jean-Pierre 11
Christian 10
Isabelle 10
Patrick 10

Appel à communication : Noms et prénoms

Virginie Descoutures et moi-même organisons, le 11 décembre à l’INED, un colloque d’une journée, autour des contraintes que l’on se donne en matière de nom et de prénom, maintenant que la loi permet presque tout… Voilà qui est résumé très très rapidement : l’appel à communication est ici, et n’hésitez pas à le diffuser largement.

Identifier les chiens (3)

Sgt Sniff a lot  par http://www.flickr.com/photos/nalbertini/6224914311/À partir de la fin du XIXe siècle, il apparaît à certaines personnes très important de pouvoir identifier individuellement les chiens, d’être certain qu’Azor est bel et bien l’Azor auquel on pense, et pas un autre. Les raisons sont multiples. Il s’agit, dans le cadre de l’engouement pour les “races pures” de chiens, de s’assurer de la pureté des reproducteurs (lices et étalons). Il s’agit aussi, pour les propriétaires, de pouvoir retrouver un chien qui aurait “divagué” et se serait retrouvé à la Fourrière, en instance d’exécution. Il s’agit enfin — j’arrêterai ici la liste — pour les assurances, de savoir quel chien est assuré, afin d’éviter les contestations.
Des techniques diverses ont été employées, qui avaient toutes pour objectif d’externaliser le crédit ou la confiance dans un dispositif. Photographies, descriptions fouillées, marquage au fer rouge… devaient permettre de transposer les caractéristiques individuelles des chiens dans des papiers ou d’associer une marque spécifique à un chien individuel.
Je vais m’intéresser ici à une technique d’identification qui a échoué, et qui avait pourtant tout pour plaire : l’empreinte nasale.
Comme l’écrit Etienne Létard (vétérinaire) en 1924 dans la Revue des abattoirs :

on a tenté de découvrir un procédé vraiment scientifique et certain de l’identification.
En 1922, Petersen, directeur du service de l’identité judiciaire de l’Etat de Minnesota, inaugurait une méthode que M. André Leroy a fait connaître en France, et très analogue au bertillonnage, ou prise d’empreinte des doigts, utilisée chez l’homme (…)
Létard, Etienne. “Les livres généalogiques”, Revue des abattoirs, 1924, p.192

Comme on le voit, cette méthode est un transfert direct d’une méthode d’identification policière des humains (l’empreinte digitale) vers les animaux, transfert opéré par un certain “Petersen” qui dirigeait le service chargé de l’identification des récidivistes. Ce procédé est repris par des vétérinaires, qui l’appliquent d’abord aux bovins, et, rapidement, aux chiens.
On trouve alors en France plusieurs vétérinaires qui, entre les années vingt et les années soixante, promeuvent cette méthode. Létard, comme on vient de le voir, mais aussi Dechambre, Leroy, Aubry…
Aubry est le plus prolifique de ces vétérinaires. Dès 1923, dans L’Eleveur, il se demande si “le procédé des empreintes digitales adopté par la police judiciaire à la suite des travaux du docteur Bertillon ne pourrait (…) pas être étudié et mise au point, pour l’identification des chiens”. Et on le retrouve écrire sur le même sujet dans Le Chasseur français en 1948 (“L’empreinte nasale du chien, précision nécessaire de son état civil”), et en 1949 encore dans le même magazine.
Les réflexions autour de cette méthode culmine à la fin des années 1930, quand Louis-Arthur David soutient une thèse de doctorat vétérinaire (à l’école d’Alfort). Thèse dans laquelle il tente de rationaliser cette technique.

Selon David,

l’empreinte nasale chez les canidés est non seulement un moyen d’identification, mais jusqu’à maintenant le seul vraiment efficace. Il est le seul à posséder les trois qualités requises pour une bonne identification. L’empreinte est en effet permanente, elle est individuelle, et indépendante d’une intervention manuelle quelconque

Ainsi, Médor n’est pas Azor… à vue de nez.

Cette méthode d’identification par les empreintes nasales est alors adoptée par la Société centrale canine, qui demande, pour l’établissement des pedigrees, plusieurs empreintes de truffe.
Mais au moment même où cette méthode, de technique virtuelle, devient technique actuelle, des critiques se font entendre. Dès 1948, dans L’Eleveur, J. Brégi (vétérinaire?) remarque ce qui fera échouer ce dispositif :

Il reste pour les empreintes de truffe à trouver le technicien de l’identité judiciaire qui codifiera leur classement en famille, avec nomenclature de quelques coïncidences bien choisies pour obtenir d’un coup d’oeil la vérification et la certitude (…) La chose n’est certainement pas plus compliquée que ce qui a été fait pour les empreintes digitales des quelques centaines de mille fichers du ‘Casier central’ de la Préfecture de Police

Et c’est même la diffusion de la technique qui causera sa chute : la Société centrale canine détenant des empreintes de truffe, elle devrait pouvoir certifier, en cas de doute, l’identité d’un chien. Mais elle en est incapable : à la fin des années soixante, les dénonciations se multiplient. “Le procédé n’est pas aussi merveilleux qu’on nous l’a dit” écrit Pierre Alaux, qui s’estime floué, dans La vie canine (avril 1970). Un vétérinaire, Théret dans un magazine de chiens (Field Trials) écrit en 1969 : “nous n’attachons personnellement qu’une bien faible valeur à la prise de l’empreinte de la truffe”. Un autre vétérinaire, Meynard, dans le Journal du chasseur écrit que “cette méthode ne semble avoir fourni dans la pratique que des résultats des plus inconstants”. Quéinnec, “président du club du levrier de course du midi de la France” et professeur de zootechnie à l’école vétérinaire de Toulouse écrit lui aussi dans La vie canine qu’il a “constaté depuis très longtemps l’inanité absolue des empreintes nasales”.
Ces prises de parole ne sont pas isolées. Une thèse soutenue en 1971 à l’école d’Alfort vient réviser la thèse de 1938 soutenu dans le même lieu.

Dans cette thèse, Françoise Hervé-Breau vient apporter sa caution au tatouage… technique d’identification qui avait déjà été, de toute manière, mis en place pour l’identification des chiens par un arrêté du ministère de l’Agriculture (16 février 1971).
L’empreinte nasale échoue pour de nombreuses raisons, mais en grande partie parce qu’il n’existe pas de corps de fonctionnaires formé à la prise uniforme de ces empreintes, ni de corps chargé de l’appariement entre empreintes à fin de reconnaissance et d’identification. L’état-civil n’est pas qu’une forme juridique, c’est un enchaînement d’actions et c’est le produit du travail d’agents “neutres, objectifs, bref détachés du corps social” écrit Gérard Noiriel en 1993.
[Les volets précédent de cette exploration des techniques d’identification des chiens sont ici : 1- le collier, 2- l’impôt, et l’identification contemporaine.]

Bibliographie indicative :

About, Ilsen, et Vincent Denis. 2010. Histoire de l’identification des personnes. Paris: Editions La Découverte.

Guillo, Dominique. 2008. « Bertillon, l’anthropologie criminelle et l’histoire naturelle : des réponses au brouillage des identités ». Crime, Histoire & Sociétés / Crime, History & Societies 12 (1): 97-117.

Noiriel, Gérard. 1993. « L’identification des citoyens. Naissance de l’état civil républicain ». Genèses 13: 3-28. doi:10.3406/genes.1993.1196.

Photo : Sgt. Sniff-a-lot par nicola.albertini sur flickr

Changer de prénom à New York

En France, les changements de noms de famille et de prénoms font l’objet de deux procédures distinctes. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis. Et ce n’est pas la seule différence. Alors qu’en France il n’y a aucune publicité faite au changement de prénom, aux États-Unis, souvent, le changement de nom ou de prénom fait l’objet d’une “notice légale” publiée dans un journal local. Notice qui indique les références de l’ordonnance (consultable elle aussi), mais qui n’est pas publiée dans un “journal officiel” ni dans un organe administratif ou judiciaire, mais sur un support privé (au sens de non étatique), et souvent de circulation restreinte.
Cet élément seulement nous laisse entrevoir les différences de conception de ce qui relève de la “vie privée” ici et ce qui relève de la “privacy” là-bas. Différences de conceptions qui résultent de l’empilement historique de petites décisions solidifiées par un corpus juridique.

À New York, c’est le Irish Echo qui publie, en ce moment, la majorité des changements de prénom ayant fait l’objet d’une décision de justice. Comme on le constate ci-contre, de nombreux éléments sont rendus publics : outre les noms/prénoms de départ, on y trouve la date de naissance et l’adresse, que je ne me suis pas résolu à publier ici.
Ces “notices” mentionnent donc divers éléments de ce que l’on considère en France comme participant de l’état civil des personnes (date de naissance, nom, prénom, adresse, élément permettant l’identification individuelle). Mais le sexe n’y est pas. Ou plutôt, comme nous allons le voir, il y est indirectement.

On constatera d’abord que, comme en France, changer de prénom peut servir à se donner un nom/prénom plus en accord avec les formes majoritaires. Ici, Xiaojan devient Lily.
Mais on voit aussi d’autres choses, qui peuvent étonner. Leslie devient Tangerine, mais elle indique sur sa notice ses “aliases” : AKA, “also known as”, “connue aussi sous les noms de”. Car il existe, en plus des procédures judiciaires (dites “statutory“), la possibilité reconnue par la common law de changer de nom simplement en usant d’un autre nom, cet usage donnant droit à considérer comme légal le nouveau nom. La mention des noms d’usage dans la notice permet de relier ensemble les différentes identités, pour signaler que c’est bien elle, et elle-même, qui sont à considérer sous ce nom.

Les questions d’identité se posent parfois de manière très étrange lors de ces changements de prénoms. Ainsi, sur quelques 250 notices publiées récemment dans le Irish Echo, l’on trouve ces trois notices, par lesquelles des femmes, dont le prénom est “Female”, prennent un autre prénom.

On les comprend. Avoir comme prénom la mention directe de son sexe, c’est quand même autre chose que d’avoir un prénom genré qui n’est qu’indirectement mention d’un sexe. Je n’ai pas trouvé d’équivalent chez les mâles, mais mon échantillon est réduit.
A quoi est du ce prénom étrange ? Erreur de déclaration à la naissance, peut-être. Interversion malencontreuse de champs à remplir (mais le sexe est probablement une case à cocher). Ou alors remplissage automatique du prénom par le sexe quand les parents n’ont pas choisi de prénom (certains États fédérés n’obligent pas à déclarer de prénom à la naissance). Cela reste à creuser.
Les prénoms ont un genre, et cela se perçoit dans plusieurs notices, dans lesquelles apparaissent des personnes abandonnant un prénom fortement associé à un sexe — “Michael” — pour prendre un prénom probablement associé à l’autre — “Charisma”.

Cette manière de faire d’un nouveau prénom un prénom légal a toute une histoire : c’est à partir de la fin du XIXe siècle qu’en plus de la “common law” s’est mise en place la possibilité de faire appel à la justice pour changer de prénom. Car à ce moment-là déjà les “vêtements de papier” dont nous sommes tous affublés étaient de plus en plus tissés et cousus par l’État. Et déjà, il devenait difficile de faire plier des administrations à sa volonté de changer de prénom sans “preuve” que l’on était bien soi-même, même en cas de petite modification du soi.
Mais l’État n’a pas conquis, dans le cas étatsunien, l’entier monopole, confiant à des journaux locaux l’importante tâche de publicisation de l’identité privée. Mais le processus ne s’arrête pas là : comme on le constate sur le document suivant, une fois la notice publiée, le “clerk” du journal doit, devant un “notary public” dire sous serment que la notice a été publiée.

La copie notariée de la notice est ensuite “filed” et annexée à l’ordonnance.
En France, l’ensemble des papiers d’identité a une base, l’acte de naissance, source des autres papiers. Le changement de prénom fait l’objet d’une “mention marginale” dans l’acte. Aux Etats-Unis, l’acte de naissance n’a pas, apparemment, le même poids. Héritage, peut-être, du “Common law”, la réputation joue un rôle. D’où la publication, routinisée, des notices, dans des petits journaux… mais des journaux locaux, des journaux publiés dans le “County”, qui peuvent être lus par les voisins. Mais c’est alors un “Common law” encadré par le droit des tribunaux : la notice est un formulaire, la notice doit être ensuite notariée.

Une morale d’état civil

Une “pensée” de Michel Foucault est souvent citée : «Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers.» [L’archéologie du Savoir, Gallimard, Paris, 1969, p.28]
Il n’en dit pas plus, mais, comme nous allons le voir, c’est une pensée qui diffère de l’anarchisme revendiquant l’anonymat :

Foucault, né Paul-Michel, mais utilisant le prénom de Michel, devait bien saisir les difficultés d’échapper à cet état civil, qui nous dit de rester le même, et à la morale d’état civil, portée non seulement par les agents de l’Etat, mais par tout un chacun. La vérité des individus ne se situe peut-être pas tant dans leur sexualité que dans leur acte de naissance.
J’en veux pour illustration cette demande, faite par des parents il y a quelques années, à un tribunal de l’Est. Je vais citer — en l’anonymisant — quelques passage de la “requête” écrite par l’avocat des parents (qui cite lui-même une lettre rédigée par la mère) :

Dans leur lettre du 08/12/2005, mademoiselle B* et monsieur C* justifiaient leur demande (qui a été refusée par le Procureur de la République monsieur X, selon décision du 15/01/2006)
“Nous faisons appel à vous à notre fils Fédor C* est né le … 2005 à l’hôpital … mais lors de la déclaration de naissance au service d’état civil de la Mairie de Y* par son père Roberto C*, celui-ci n’a pas mentionné le deuxième et troisième prénom de notre fils. Cela m’a beaucoup affectée, car depuis le début de ma grossesse, nous avions décidé que le deuxième prénom serait celui de mon père: Johnny, qui est décédé en 2004 et que j’aime de tout mon coeur, puis troisième prénom celui de son grand-père paternel, Toussaint. Malheureusement on a certifié à mon concubin qu’il avait jusqu’à vendredi pour faire la déclaration de naissance, mais à la mairie l’officier d’état civil lui a dit que c’était trop tard, ce qui l’a perturbé, d’où cet oubli. D’autre part il n’a pas précisé l’accent sur la lettre “e” de Fédor et n’a pas précisé aussi ma profession “vaissellière”. Pour l’ensemble de ces raisons nous vous demandons la possibilité d’effectuer ces modifications sur l’état civil de notre fils.”

(… L’avocat poursuit ainsi …)

L’acte de naisance de l’enfant est également entaché d’une erreur matérielle en ce que la profession de la mère a été indiquée comme “sans profession” alors que cette dernière exerce la profession de “vaissellière”
Monsieur Roberto C* aurait du, sur ce point, préciser que la mère de l’enfant exerce la profession de vaissellière mais lorsque la question lui a été posée, il a indiqué qu’elle ne travaillait pas, alors qu’en fait mademoiselle B* était en congé de maternité (ce qui n’est pas la même chose que la mention “sans profession”). Là encore les mentions faites à l’état civil étant déclaratives, les erreurs ou omissions peuvent être rectifiées à la demande des parents, si ces demandes ne sont pas contraires à l’ordre public ou l’intérêt de l’enfant.
Tout acte à portée juridique peut être rectifié si la demande est légitime.
En l’espèce les parents de l’enfant Fédor souhaitent que leur fils porte les prénoms qu’ils ont choisis pour lui, avec le bon orthographe (sic).
Mademoiselle B* souhaite quant à elle que sont fils sache, à la lecture de l’acte de naissance, qu’elle travaillait aussi au moment de sa naissance, même si de fait elle était en arrêt lors de la déclaration aux services de l’état civil.

Il y a plusieurs choses dans cette demande. Il y a une demande que je trouve désormais “classique”, après en avoir vu plusieurs dizaines, d’adjonction des prénoms des ascendants, oubliés lors de la déclaration. Il y a une demande plus pointilleuse d’accentuation de la lettre “e” [en 2001, la cour d’appel de Montpellier précisait à des parents que le “i-accent-aigu” n’était pas possible en Français].
Et il y a enfin une demande qui révèle l’investissement émotionnel que des parents peuvent mettre, maintenant, dans des papiers, chargés de dire — malgré eux — l’histoire de la famille. L’acte de naissance n’est pas perçu comme un instrument, pour l’Etat, d’identification des personnes et des citoyens, il est vu comme un support narratif. Les juristes l’ont remarqué depuis une vingtaine d’années, car ils étaient peut-être les premiers surpris par ce qui leur apparaît parfois comme une aberration : “les caractères de la personnalité juridique jouent un rôle important dans la constitution du sentiment d’identité” [Gutman, Le sentiment d’identité. Étude de droit des personnes et de la famille, LGDJ, 2000, p.12]. L’identification (en tant que travail étatique) est utilisée pour construire un discours sur soi. D’autres juristes sont surpris par ces usages : elles s’aperçoivent que, pour beaucoup de non-juristes « l’état civil ne fait que raconter leur histoire personnelle » et n’est pas perçu comme la “preuve authentique de la situation juridique du sujet de droit” [Neirinck, C., 2008. L’État civil dans tous ses états., Paris: L.G.D.J., p.16]. Agnès Fine, anthropologue, l’indique aussi : « les juristes s’accordent à observer qu’il existe aujourd’hui une véritable mutation des fonctions de l’état civil. Alors que celui-ci n’était naguère envisagé que comme moyen de preuve de l’identité civile, il occupe désormais un rôle reconnu dans la constitution de l’identité psychologique » [Fine, A. 2008. États civils en questions. Papiers, identités, sentiment de soi., Paris: Éditions du CTHS, p.16].
La “morale d’état-civil” place la vérité de l’individu dans son état civil (et il doit donc lui correspondre), mais considère en même temps cet état civil comme adaptable à l’histoire (et à la vérité) des individus : il doit être assez souple pour être modifié, car « notre vie intime, notre intériorité profonde [n’échappe pas] au monde extérieur des actes officiels et des papiers » [Fine, op cit, p.42].

Nota :
Les règles concernant la mention de la profession sont explicitées dans “L’instruction générale relative à l’état civil”. On y voit comment certains groupes (les “officiers de réserve”, par exemple) ont réussi à faire plier l’état civil à leurs demandes.

Le titre et le grade ne doivent être indiqués que lorsqu’ils sont nécessaires pour désigner la profession effectivement exercée (ex. : docteur en médecine) ou pour la préciser (ex. : conseiller à la Cour de cassation). Toutefois, en vertu de l’article 14 de la loi du 1er décembre 1956, les officiers de réserve ont le droit de faire indiquer leur qualité dans les actes de l’état civil les concernant. Les intéressés doivent, lorsqu’ils demandent le bénéfice de ces dispositions, justifier de leur qualité par un document officiel.
La profession qui doit être indiquée s’entend non seulement de celle actuellement exercée par les intéressés, mais également de celle qu’ils exerçaient en dernier lieu avant de cesser leur activité professionnelle. Il convient, dans cette hypothèse, de préciser « ancien », « en retraite », ou « honoraire », ou en cas de chômage, de préciser « sans emploi ».
Lorsqu’une personne n’a jamais exercé une profession, il convient d’indiquer « sans profession ».

Filiations. Le sang, le nom, le quotidien

Kim Jong Il est mort, vive Kim Il Sung (président éternel), et vive Kim Jong Un. Ici, nous savons que l’un est le fils de l’autre, et que le troisième est le fils du premier. Ils partagent “le sang”, base, pour beaucoup d’entre nous, de la famille.
Mais les Kim ne sont pas présentés ainsi par la propagande nord-coréenne. Ne parlant pas coréen, mon accès à la propagande est limité aux articles de kcna, la Korean Central News Agency, qui publie chaque jour, dans un anglais exotique, les communiqués de presse de l’Elysée local.
Kim Jong Il est présenté comme le Great Father of people. Quand sa naissance est décrite, elle l’est ainsi : He was born in Mt. Paektu, the sacred mountain of the revolution, as the son of guerrillas and grew up to be a great revolutionary., sans que soit mentionné son “père” (Kim Il Sung), juste le fait que les parents (de sang) de Kim Jong Il étaient des maquisards.
Comment donc la filiation est indiquée, si ce n’est par le “sang”. Elle l’est par deux autres éléments, à savoir “le nom” et “le quotidien”, pour reprendre des termes wébériens (florencewébériens, pas maxwébériens) maintenant classiques.

Ici, être fils de, c’est continuer à faire vivre le nom :

source :
Kim Jong Il, supreme incarnation of the revolutionary moral obligation, set a great example in perpetuating the memory of President Kim Il Sung unknown in human political history, thus making sure that the august name of the President, his undying revolutionary career and exploits always shine along with the eternal history of Juche Korea

Mais faire vivre le nom ne suffit pas à justifier l’héritage (les autres frères Kim pourraient fort bien le faire). La troisième dimension est donc celle du “quotidien”, ce que Weber (toujours Florence) appelle “le quotidien”, ou la parenté quotidienne, celle qui est faite de soins, les liens créés par le partage de la vie quotidienne, dans ses dimensions matérielles.

Le “quotidien” justifiant la filiation (idéologique) se trouve par exemple mentionné ici :

source
Kim Jong Il pushed forward the revolution and construction in line with the idea and intention of the President as the dearest comrade and the most loyal comrade-in-arms of the President.

La filiation semble donc indiquée, indirectement, par “le nom” et “le quotidien”. Du moins entre Kim Il Sung et Kim Jong Il. Entre ce dernier et Kim Jong Un, les choses sont un peu différentes. Il est fait mention d’identité.

source
the Korean people are vowing to be faithful to the idea and cause of General Kim Jong Un, who is identical to Kim Jong Il.
&nbsp,
source
The Korean people […] have Kim Jong Un, great successor to the revolutionary cause of Juche and prominent leader of the party and the army and people of the DPRK who is standing in the van of the Korean revolution. He is another great person produced by Korea who is identical to Kim Jong Il.

L’expression “the van of the Korean revolution” est un peu étrange, en rapprochant deux images, celle du combi volkswagen (conduite par un petit coréen en survêtement marron) suivi par une armée de révolutionnaires en armes. Mais passons. Je n’ai pas encore trouvé sur kcna de mention du “quotidien” partagé par Kim Jong Un et son “père” Kim Jong Il.

Un dernier point. La propagande mentionne aussi un terme qui, en anglais, est multiforme. Les “générations”. Par exemple ici :

source
Standing in the van of the Korean revolution at present is Kim Jong Un, great successor to the revolutionary cause of Juche and outstanding leader of our party, army and people.
Kim Jong Un’s leadership provides a sure guarantee for creditably carrying to completion the revolutionary cause of Juche through generations, the cause started by Kim Il Sung and led by Kim Jong Il to victory.

Je ne sais pas si les “générations”, ici, se réfèrent à la succession des générations biologiques, ou à l’idée que le régime nord-coréen durera “pendant des générations” (c’est à dire longtemps, même si l’auteur ce ce billet espère que ce sera le moins longtemps possible).

Quelques petits commentaires pour finir. Premier commentaire, maxwébérien cette fois : quand le porteur de charisme meurt, le charisme est parfois transféré au sein de la famille, le nouveau porteur étant le fils (ou un frère). On remarque ici que cette forme de transmission du charisme, si elle est objectivement familiale, prend des formes extérieures un peu différentes (quand la légitimation ne passe pas explicitement par le partage du sang). Deuxième commentaire : puis-je me permettre, sérieusement, ce discours sur la propagande coréenne, sans parler coréen ?

 
Références :
Weber, Florence, 2005. Le sang, le nom, le quotidien. Une sociologie de la parenté pratique, Montreuil: Aux lieux d’être.