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Mourir, une activité comme une autre ?

Mourir, ça semble être une activité sociale comme une autre. Avec les petits problèmes posés par les difficultés à interroger les personnes ayant accompli cette activité.
On ne meurt donc pas tout à fait au même moment suivant l’âge et la période :


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Alors certes, sur le graphique précédent, les demi-savants vont me dire “l’axe des ordonnées ne commence pas à zéro”, et cette visualisation laisse croire à des écarts plus importants qu’en réalité. Mais certaines tendances sont intéressantes : mis à part entre 10 et 39 ans, on meurt moins le week-end qu’en semaine, parce qu’on meurt aujourd’hui “à l’heure de l’hôpital”. On meurt le week-end quand on meurt d’un accident de voiture, mais les politiques visant à réduire l’alcoolisme au volant semblent, depuis les années 1970, avoir une certaine efficacité… au sens où la distribution s’égalise dans la semaine.

Si, au lieu de s’intéresser à la base des décès, on s’intéresse à la base des accidents de la circulation (qui recense les personnes décédées mais aussi les personnes blessées ou non), on peut aussi distinguer des variations suivant l’heure de l’accident.


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L’âge moyen des personnes accidentées varie de 30 ans vers 3 heures du matin (les vieux dorment, à cette heure là) à 46 ans vers 10 heures du matin (les jeunes sont occupés, à l’école ou au travail). Et si l’on distinguait par jour de la semaine, on verrait que l’âge moyen passe nettement sous les 30 ans dans la nuit du vendredi au samedi, et du samedi au dimanche.

Sources : Fichier des personnes décédées (sur data.gouv.fr) et Base de données accidents corporels de la circulation (aussi sur data.gouv.fr). Code R sur Github

Qui épouse qui ?

L’homogamie, ou le fait d’épouser (ou d’être en couple) avec quelqu’un de socialement proche, est fréquente. Un bon nombre d’enseignant.e.s sont en couple avec des enseignant.e.s. Idem avec les ingénieur.e.s, ou les avocat.e.s. Mais parfois, les couples sont formés de personnes occupant des professions proches, mais différentes.
Le graphique suivant considère qu’il y a un lien entre deux professions (dans des couples composés de personnes de sexes différents) quand le couple est bien plus fréquent que ce que l’on observerait si les couples se composaient de personnes sélectionnées au hasard dans l’espace social. Et j’ai différencié les couples non mariés des couples mariés.


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Explorons quelques coins de l’espace ainsi dessiné :


On a ici un monde d’employés de la restauration et de mécanicien.

Et un autre morceau de l’espace, juste en dessous : le monde de l’alimentation, de l’hotellerie et des magasins.

On terminera par un monde de la fonction publique : agents des impots, magistrature… allié au monde médical.

Celles et ceux qui souhaitent explorer peuvent chercher les professions “pivot”, celles qui font le lien entre un monde et un autre.

Le prénom et la mention, édition 2019

Parce que la réussite scolaire et le choix des prénoms dépendent, en tendance, de l’origine sociale… les Éléonore et les Ryan n’ont pas obtenu la mention “Très bien” dans les mêmes proportions. Alors certes, il y a des Ryan avec mention Très bien et des Éléonore qui doivent passer l’oral de rattrapage, mais il y a beaucoup plus d’Éléonore avec mention que de Ryan avec mention.
 


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Le prénom en lui-même ne joue pas : les copies sont anonymes. Mais cette année, les résultats sont provisoires, car une partie des correcteurs étaient en grève. À ce que j’ai compris, certains jurys ont attribué des notes, parfois sur la base du contrôle continu. Alors là, oui, le prénom était connu. A-t-il pu jouer un rôle ? Il faudrait avoir une idée précise du nombre de notes qui ont du être attribuées “hors procédure habituelle”.
Globalement, ces résultats temporaires ressemblent très fortement à ceux des années précédentes. Je n’ai presque pas à changer ce que j’écrivais l’année dernière : « Entre l’année dernière et cette année, tous les candidats ou presque ont changé. Mais si les personnes ont changé, ce n’est pas le cas de leurs prénoms. Prenons les Juliette. Les Juliette qui ont passé le bac en 2019 ne sont pas celles qui ont passé le bac en 2018. Et même plus : les Juliette de 2018 n’ont pas les mêmes parents que les Juliette de 2019. Et pourtant leur nombre est presque le même (2100), et leur taux d’accès à la mention Très bien est identique (20%). En tant qu’individu, elles sont toutes différentes. En tant que groupe (du simple fait de partager un prénom) elles sont semblables. Les Juliette de 2019, comme celles de 2018, sont, en tant que groupe, et au regard du taux d’accès à la mention Très bien, identiques aux Juliette de 2017. »

Pour les années précédentes, voir l’édition 2018, 2017, ou en 2016 ou encore en 20152014,2013, 2012 ou 2011. Vous pouvez aussi lire Sociologie des prénoms (édition La Découverte) [sur amazon, dans une librairie indépendante].

Sociologue, qu’est-ce que tu fabriques ?

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire ma chronique publiée dans Le Monde, dans le cahier « Science & Médecine » du mercredi 5 décembre 2018, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

Le point de départ de la chronique est l’étrange impression de voir les rayons des librairies et des bibliothèques se couvrir d’ouvrages dont le titre est, en gros, « La fabrique de… ». [Cela m’avait d’ailleurs déjà amusé il y a quelques années]

Ce billet a pour but de donner quelques éléments de comparaisons quantitatives. Et la conclusion (si les données ne sont pas toutes biaisées) est la suivante : après 2005, les chercheurs en sciences sociales se sont mis à « la fabrique » : dans leurs livres, dans leurs articles, dans leurs thèses. Que ce soient des sociologues de l’espace (les “géographes”), les sociologues du politique (les “politistes”), les sociologues du temps passé (les “historiennes”), ou les sociologues, la pression de la mise en fabrique devient visible.

Regardons d’abord dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France. «La fabrique de» est présent dans de nombreux titres, et de plus en plus : on est passé de 0 titres par an avant 1990, à 5 titres par an jusque vers 2000… et il y a eu 45 titres comprenant “la fabrique de” en 2017. Certes le nombre d’ouvrages publiés augmente, mais pas à ce rythme.
 

Et dans le détail, on pourrait voir que “fabrique” était plutôt un verbe en 1970, c’est le nom commun maintenant [graphique non reproduit].

Regardons ensuite dans Google Scholar en cherchant les références ayant, en titre, le mot “fabrique”. La qualité de cette base laisse à désirer, mais la tendance est la même. Avec, cependant, une petite diminution au cours des dernières années.
 

Le problème avec Google Scholar, outre l’augmentation importante du nombre d’articles universitaires produits (qui a pour conséquence de rendre plus probable un article avec “fabrique” en titre), c’est l’absence d’informations précises sur le champ des publications considérées comme suffisamment savantes pour y être indexées.
[Note : j’ai comparé le nombre d’articles portant “fabrique” en titre au nombre d’article portant “maisons” en titre ou “confiance” en titre : la croissance de “fabrique” est bien plus importante après 2005. Mais j’ai conscience qu’il faudrait aller plus loin.]

Il faut alors aller plus loin.
J’ai récupéré des informations sur environ 400 000 thèses (à partir du site theses.fr) pour vérifier que « la fabrique » se diffusait. Ce qui est intéressant dans cette base, c’est qu’il est possible d’établir des proportions de l’usage de “fabrique”.
C’est un terme plus fréquent en Science politique, en géographie, en Sociologie, en Histoire, en InfoCom, en Histoire de l’art, en Littérature française, en science de l’éducation… qu’en “science des matériaux”, qu’en “mécanique”, qu’en Chimie, qu’en Génie des procédés ou Génie électrique… des disciplines où l’on doit pourtant vraiment fabriquer des choses. Signe, peut-être, qu’il ne s’agit pas vraiment de “fabriquer” quelque chose.
Et c’est un terme qui, en effet, est de plus en plus présent dans les titres des thèses des disciplines fabricophiles, comme le montre le graphique suivant :
 

Il ne faut pas vraiment tenir compte du panel “Année d’inscription”, qui est mal renseigné dans la base theses.fr. Je l’ai inclus parce que la variable était disponible…
Les thèses en cours de rédaction semblent avoir une proportion encore plus importante de titres-à-fabrique. Si ces titres ne changent pas d’ici à la soutenance de ces thèses, il faut donc s’attendre à la hausse de la courbe au cours des prochaines années. Pour l’instant, dans les disciplines concernées par le graphique, 14,5 futures thèses sur 1000 ont, en titre, une fabrique.

J’ai aussi regardé sur la base Crossref, qui contient des informations intéressantes (et un package pour le logiciel R, très utile).
 

Vous ne serez pas surpris de voir que, là aussi, de nombreux articles comportent le mot «fabrique» en titre. Près de 70 pour les articles parus en 2017. Il y a probablement des double-comptes, et des articles qui ne sont que des compte-rendus (d’ouvrages qui ont “fabrique” en titre)…

Et on accueille Didier et Nathalie… Les prénoms dans les jeux télévisés.

Dans «Le petit peuple des sociologues», j’ai montré comment les sociologues français avaient cherché à individualiser les personnes auprès desquelles ils enquêtent, en leur donnant des prénoms fictifs.
Les sociologues ne sont pas les seules à donner des prénoms. Les présentateurs et présentatrices de jeux télévisés aussi. Mais aujourd’hui plus qu’avant. Quand on regarde, sur le site de l’INA, les premiers jeux télévisés (comme Gros lot en 1957), on voit que les candidats sont appelés par leur nom de famille. Madame Nanin en 1958 dans Télé match. Mais aujourd’hui, on va nous annoncer “Sébastien, notre champion”. Un prénom, sans nom de famille.
De quand date ce changement ? J’ai, pour répondre à cette question cruciale, examiné la présentation des candidats dans une bonne soixantaine de jeux télévisés depuis 1968, principalement en me fiant à des extraits sur le site de l’INA ou sur Youtube. Voici le résultat :
Le graphique suivant représente chaque jeu télévisé par un point. Ce point est placé en bas (zéro) si le jeu télévisé n’utilise pas le prénom tout seul. Et en haut s’il utilise le prénom seul. La courbe rouge estime la probabilité d’utilisation du prénom seul à partir d’une regression logistique.
 

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Avant 1976, aucun jeu télévisé n’utilise le prénom seul. Les candidats sont “Monsieur Dupont” ou “Jean-Christophe Dupont”. En 1976 (pour la première fois dans mon corpus), Les Jeux de 20h font intervenir des candidats qui n’ont qu’un prénom : “C’est une jolie Florence”, nous dit-on.
Dans les années 1980, et notamment avec les multiples jeux télévisés diffusés sur La Cinq, les prénoms se diffusent: les nouveaux jeux télévisés créés à partir de 1990 ont une probabilité très élevée de présenter les candidates et les candidats uniquement à l’aide de leur prénom. Et Des chiffres et des lettres, créé en 1972, et qui utilisait le nom de famille, s’est enfin mis, très tardivement, à utiliser les prénoms, au cours des années 2000.

Cette étude a ses limites :

  1. Le corpus est limité, et il me manque des jeux entre 1978 et 1983. Justement une période qui semble être une période de basculement
  2. Il faudrait examiner plus en détail les usages des noms et prénoms au cours des jeux eux-mêmes : je me suis limité à l’introduction des candidats, et à ce qui est écrit sur leur badge
  3. Il faudrait examiner la permanence du vouvoiement associé au prénom
  4. Je n’ai pris en compte que des jeux d’adultes (parce que les enfants, on les tutoie et on les appelle par leur prénom), ou se présentent des individus, en excluant les jeux où se présentent des familles (qui, par nécessité, sont référencées par un nom de famille)
  5. Et plein d’autres limites

Trente-neuf « Cartes blanches », bilan d’étape.

Depuis quelques années, toutes les six semaines, je rédige une chronique sociologique pour Le Monde. En 2015, j’avais déjà proposé un bilan, que je renouvelle ici.

J’ai écrit 39 textes en cinq ans. Ces textes portent sur des articles publiés récemment, ou une question liée à l’actualité. J’y expose le travail d’une sociologue ou de son équipe. J’ai cherché à diversifier les thèmes et les méthodes. La moitié des “Cartes blanches” exposent des travaux reposant sur des méthodes dites “qualitatives” (entretiens, observations), l’autre moitié sur des méthodes “quantitatives”. Le thème le plus fréquent est lié à la description du travail sociologique, suivi des questions de stratification, politique et de genre/sexualité.
J’y ai cité le nom de 88 sociologues et assimilés (on y trouve quelques économistes, par exemple). Les sociologues les plus fréquemment cités sont Émile Durkheim (à trois reprises), Max Weber (à deux reprises) et Etienne Ollion (à deux reprises). 60 de ces sociologues sont français ou publient en France, 25 sont étatsuniens (au sens où ils travaillent dans une université nord-américaine). Et Weber est allemand. Je suis limité ici par mes connaissances linguistiques: il n’y a qu’en français et en anglais que je suis capable de bien lire. Mon allemand est rustique, et mon roumain presque oublié.
25 femmes ont été citées, et 62 hommes l’ont été, ce qui est loin de respecter la parité (dès qu’on l’oublie, elle disparait). Mais ces 25 femmes sont souvent les auteures centrales de la chronique, celles dont les travaux sont exposés (alors que de nombreux hommes, Mauss, Tarde, Weber, Sorokin, Krugman… ne sont cités qu’en appui au texte). Quand on pondère les citations par le nombre d’auteurs cités dans la chronique, alors il y a “13” femmes pour “26” hommes.
Quelques unes des dernières “Cartes blanches” :
En Algérie, les plages de la discorde, autour des travaux de Jennifer Bidet
Les odeurs ont un sens, et une classe sociale, autour des travaux de Karen Cerulo
Le charme discret du contournement de l’ISF, autour des travaux de Camille Herlin-Giret
L’art de l’insulte chez les jeunes filles, autour des travaux d’Isabelle Clair
Les pourboires, drôles d’espèces, autour des travaux d’Amélie Beaumont

Le petit peuple

Si vous avez lu de la sociologie, vous avez pu tomber, par exemple au milieu d’un article sur le ressentiment, sur un paragraphe construit ainsi :

 

« Des minus… je veux dire… des moins que rien… des envieux. J’ai une œuvre, moi. » (Didier, 58 ans, ancien journaliste)

Les propos de Didier [*] témoignent de l’angoisse produite par le déplacement social qu’il a connu récemment. […]
* Note 1 : Dans cet article, les prénoms ont été anonymisés pour protéger la vie privée de nos enquêtés.

 

Point n’est besoin de multiplier les exemples. Vous aurez reconnu l’habitude d’indexer « ses » enquêtés par un prénom. C’est cet usage que j’explore (en multipliant les exemples) dans un article paru aujourd’hui dans la revue Genèses : « Le petit peuple des sociologues. Anonymes et pseudonymes dans la sociologie française » (Genèses, n°107, juin 2017)
Quand j’ai commencé à écrire de la sociologie, vers 1996, dans le cadre d’un mémoire de maîtrise, je faisais déjà ça : mes enquêtées, des talas, s’appellent Marie-Adélaïde ou Juliette. En licence de sociologie, à Paris 5, on faisait ça (je me souviens d’un travail rendu dans le cadre du cours de François de Singly). À Paris 8, dans les séminaires de master, on faisait ça. À l’Ecole normale supérieure, où se déroulait une partie de ma formation, on faisait ça. Mais si vous lisez des articles de sociologie publiés avant 1995 (que ce soit dans la Revue française de sociologie, dans Sociétés contemporaines, dans les Actes de la recherche en sciences sociales, dans les Cahiers internationaux de sociologie ou dans L’Année sociologique…) vous ne trouverez qu’une poignée d’articles proposant des enquêtés résumés à un prénom. Il y eu un moment où on ne faisait pas ça, donner un prénom aux enquêtés.

Je le sais, parce que (après avoir repéré cette habitude) j’ai lu environ 1450 articles, publiés entre 1960 et 2015, pour repérer l’arrivée de l’utilisation des prénoms dans la sociologie française. Le résultat : un article qui retrace les incitations à l’individualisation du monde social, à la décomposition des collectifs réifiés, à la prise en compte de la dignité de la personne, à la “narrativisation”.

Mais seule une partie du monde social enquêté reçoit des prénoms : les « petits ». Faites une enquête dans les cabinets ministériels, et vos enquêtés ne seront pas Emmanuel, Pierre et Jean-Claude, il seront indexés autrement, souvent par la fonction (“directeur”), le titre, la profession, une place dans la structure. Faites une enquête auprès d’intermittents du spectacle, de femmes sans papier, et vous trouverez Camille et Fatou. Cela a pour conséquence une théorie implicite de la domination : la domination ne s’exerce pas directement, dans le corps à corps, mais de fonction à individu : c’est « Le manager » qui sanctionne « Josiane ». C’est « le responsable de la maraude » qui incite « Dylan » à se soigner.

Ainsi, au détour d’un article sur les réseaux de l’aristocratie parisienne, vous pourriez lire ce qui ressemblerait à ceci :

 

Après les déboires causés par la nationalisation de la banque familiale, en 1981, le maintien du statut de la lignée passa par des formes d’expatriation coloniale dont les enquêtés s’avèrent fort capables de retracer a posteriori la rationalité :

« Mon frère a choisi la Nouvelle-Calédonie et mon oncle le Mali, tous les deux dans l’import-export. Pas glorieux, mais ça rapportait beaucoup, à l’époque. Moi j’ai fait consultant en philo, j’ai monté ma boîte. » (Geoffroy-Marie [*], 35 ans, cadet de la branche cadette, héritier de l’appartement parisien)

* Note 1 : Les prénoms ont été modifiés pour protéger l’anonymat.

 

Mais dans un autre article, portant sur la même personne, vous pourriez lire ceci :

 

La densité des contacts, facilités par l’entregent familial et la sociabilité professionnelle — G. est l’auteur d’essais à prétention philosophique qui lui ont fait connaître les réseaux de la diplomatie culturelle — rend compte de la bifurcation :

« C’est D. qui m’a fait connaître E., qui était à l’époque Ambassadeur à Varsovie. C’est sur sa recommandation que j’ai pu entrer [dans le corps diplomatique]. » (G., directeur des services culturels)

 

Comme le montre l’exemple précédent, fictif mais pas tant que ça, utiliser un prénom place l’enquêté.e en situation de minorité.

Ainsi même les collectifs les moins susceptibles de sombrer dans la promotion des inégalités peuvent différencier les « grandes » (philosophes, cheffes d’orchestres, théoriciennes) des « petites » (paysannes, migrantes, caissières). Les grandes ont nom et prénoms, les petites, au mieux, l’initiale de leur nom de famille — quand bien même le but serait de donner la parole aux petites :

Il serait possible, avec un peu d’ironie, de proposer une version “égalitaire”, en privant les grandes du nom qui fait leur renom. Nancy “philosophe rebelle”, Claire “cheffe”, et “Judith B.”.

Dans une séquence hiérarchique, le prénom, selon qu’il est seul ou non, ou associé ou non au nom, à l’initiale, à la fonction… est confié aux plus petits d’entre nous.

Ce n’est pas la même chose d’indiquer « Baptiste Coulmont, professeur (classe exceptionnelle) au Collège de France et secrétaire général de l’Académie des sciences morales et politiques » ou « Baptiste, sociologue » : le personnage n’est pas le même [de fait, l’un est fictif, je vous laisse deviner lequel].
À cela on me répond : « oui mais c’est ainsi que j’interpellais mes enquêtés sur le terrain ». Devant la récurrence des usages différenciés, permettez-moi d’en douter. Et pourquoi un terme d’interpellation (dans l’interaction) devrait-il devenir, sans traduction aucune, un terme de référence (dans un article) ? L’usage du prénom, en assignant une place implicite aux enquêtés, permet à la sociologue de se mettre en scène au sein du monde décrit : à distance des dominants (réduits à une fonction lointaine), à proximité des petits (dont on a su capter la confiance, avec qui nous sommes à tu et à toi, comment en douter ?).
Je présenterai cet article au congrès de l’Association française de sociologie, et en attendant, vous pouvez lire l’article : « le petit peuple des sociologues ».

Pour l’anonymisation, voir Coulmont ?

Il y a quelques années, j’ai mis en ligne un outil permettant l’anonymisation des enquêtés : à partir des résultats nominatifs au bac, j’ai regroupé les prénoms qui obtenaient le même profil de résultats.
Après quelques années, cet outil commence à être utilisé [j’en avais parlé en 2012]. Et parfois, celles et ceux qui l’utilisent font le plaisir de le citer. Comme je suis un peu bête, j’ai oublié d’indiquer une manière unique de citer cet outil : voilà qui ne facilite pas la citation. Un petit bilan quantitatif s’impose donc.

Nicolas Jounin le mentionne dans Voyage de classes.

Et on en trouve l’usage dans une poignée de thèses soutenues récemment :


Thèse de Géraldine Comoretto

 


Thèse de Maud Gelly

 


Thèse de François Reyssat

 


Thèse de Marjorie Gerbier-Aublanc

 

Youpi ! N=5 ! [Si vous l’avez utilisé dans votre thèse, n’hésitez pas à me le signaler]

 
Mises à jour :

Thèse d’Arthur Vuattoux :

Et :

Thèse de Melina Landa :

Et aussi :

Thèse de Guillaume Petit :

et :
Thèse d’Anne-Valérie Housseau :

Continuons la mise à jour.

Thèse de Morgane Maridet :

Livre de Nathalie Lapeyre (Le nouvel âge des femmes au travail) :

Rapport de recherche de Aragona, Baudot et Robelet :

Thèse de Romain Gallart :

Thèse de Cécile Thomé :

Thèse de Tristan Haute :

Line ? un prénom de coiffeuse !

J’avais apprécié la lexicologie commerciale de Mathieu Garnier (@matamix). J’ai donc téléchargé les données disponibles sur infogreffe (greffes des tribunaux de commerce). Et j’ai exploré la fréquences des prénoms dans les intitulés des entreprises (dans les données de 2013). Pour des raisons d’efficacité (il y a plus d’un million d’entreprises et plus de 25 000 prénoms en usage en France) j’ai restreint la recherche aux prénoms donnés à plus de 1000 bébés en France depuis 1930. Y a-t-il beaucoup de « Maxime Coiffure » et de « Les Pâtisseries de Marie » ? Beaucoup de « Alain Bernard Consultant » ?

Le premier tableau montre que la fréquence d’apparition des prénoms dans les intitulés varie beaucoup. Les entreprises de “Conseil en systèmes et logiciels informatiques” n’utilisent pas les prénoms (à peine 3%). Alors que les salons de coiffure, oui, beaucoup. Et ce n’est pas juste à cause des franchises “Jean-Louis David”. L’opposition est visible entre d’un côté les sociétés de consulting, de gestion, d’informatique. Et de l’autre les sociétés de maçonnerie et du soin (habillement, coiffure).

Secteur d’activité Pourcentage de prénoms Nombre d’entreprises
Conseil en systèmes et logiciels informatiques 3 12181
Ingénierie études techniques 4 19260
Conseil pour les affaires et autres conseils de gestion 6 39605
Activités des sociétés holding 6 41272
Activités des marchands de biens immobiliers 7 12729
Agences immobilières 8 21148
Location de terrains et d autres biens immobiliers 9 17901
Restauration de type rapide 9 16462
Hôtels et hébergement similaire 9 15151
Commerce de voitures et de véhicules automobiles légers 9 12167
Restauration traditionnelle 10 45400
Activités comptables 10 10221
Entretien et réparation de véhicules automobiles légers 11 19570
Travaux d installation électrique dans tous locaux 12 18526
Boulangerie et boulangerie-pâtisserie 15 10775
Commerce de détail d habillement en magasin spécialisé 15 15023
Travaux de maçonnerie générale et gros oeuvre de bâtiment 16 24676
Travaux de peinture et vitrerie 16 11826
Travaux de menuiserie bois et pvc 16 14647
Coiffure 20 17434
Travaux d installation d eau et de gaz en tous locaux 21 12159
Données Infogreffes 2013, Réalisation B. Coulmont

Si l’on se penche sur les prénoms eux-même alors on trouvera Jean, Pierre, Michel, Philippe et Bernard dans les intitulés de plus de 1500 entreprises chacun. Les premiers prénoms féminins sont Marie (15e position) et Marine (20e position)… Mais Marine n’est pas toujours un prénom, c’est aussi un adjectif… Ces 40 prénoms les plus fréquents dans les intitulés commerciaux sont donc très, très, très masculins.

Prénom Nombre d’entreprises Prénom Nombre d’entreprises
1 JEAN 4534 DANIEL 917
2 PIERRE 2914 PAUL 913
3 MICHEL 2326 LOUIS 908
4 PHILIPPE 1761 MARC 886
5 BERNARD 1491 ANDRE 885
6 ALAIN 1379 CHRISTIAN 879
7 LAURENT 1344 NICOLAS 854
8 MARTIN 1193 BRUNO 820
9 PASCAL 1119 DIDIER 795
10 PATRICK 1067 VINCENT 779
11 ERIC 1067 DENIS 723
12 OLIVIER 1065 ROBERT 708
13 CHRISTOPHE 1054 GERARD 703
14 FRANCOIS 1053 STEPHANE 688
15 MARIE 1035 FRANCK 650
16 DAVID 1026 DOMINIQUE 630
17 JACQUES 1024 RICHARD 628
18 CLAUDE 978 FREDERIC 619
19 THIERRY 963 GILLES 602
20 MARINE 957 GEORGES 590
Données Infogreffe

On peut aussi mettre en rapport le nombre de bébés nés avec tel prénom et le nombre d’entreprises qui portent un tel prénom dans leur intitulé. Il devrait y avoir un rapport : plus la population d’Enzo augmente, plus le nombre de « Enzo Coiffure » ou « Enzo Consulting » devrait augmenter. C’est en effet le cas : il y a beaucoup de Michel en France, et beaucoup de « Michel Michel Maçonnerie ».

Mais certains prénoms sont sous-représentés : Il y a en France très peu de « Mohamed et Associés », de « Biscuiterie Rolande » et de « Les beaux dessous de chez Ginette ». En revanche, les prénoms Lambert, Loup, Alma, Alizé, Ben, Gaia, Neo… sont moins des prénoms que des intitulés d’entreprise. L’exemple parfait est probablement “Fleur” : qui n’est pas « Fleur Dupont, Fleuriste », mais « A Fleur de Peau, épilation ». Idem avec Franco et Urbain…

Prénoms peu utilisés pour les intitulés d’entreprise   Prénoms très utilisés pour les intitulés d’entreprise
Prénom Nombre de naissances
depuis 1930
Nombre d’entreprises Rapport   Prénom Nombre de naissances
depuis 1930
Nombre d’entreprises Rapport
1 MOHAMED 69464 2 34732   LAMBERT 1542 275 6
2 JEANNINE 144328 6 24055   LOUP 1260 171 7
3 ROLANDE 20660 1 20660   ALMA 1167 150 8
4 MAURICETTE 37708 2 18854   ALIZE 1787 191 9
5 LILIANE 99379 6 16563   BEN 1759 175 10
6 JANINE 49451 3 16484   GAIA 1196 120 10
7 TITOUAN 16050 1 16050   NEO 1664 174 10
8 CHRISTIANE 219952 16 13747   HARMONIE 2058 212 10
9 JOSIANE 118708 10 11871   FRANC 1014 94 11
10 RAYMONDE 57134 5 11427   FRANCO 2160 174 12
11 JOCELYNE 102799 9 11422   ROCH 1643 139 12
12 MICHELINE 77311 7 11044   URBAIN 1288 106 12
13 GINETTE 87742 8 10968   FLEUR 4195 314 13
14 CLAUDETTE 43114 4 10778   CRYSTAL 1033 75 14
15 JOSETTE 128881 12 10740   OLLIVIER 1053 71 15
Données Infogreffes, Réalisation B. Coulmont

Il resterait à repérer dans quel secteur d’activité les prénoms “sous-représentés” (Mohamed, Rolande…) sont fréquents. Ce que je n’ai pas encore fait.

Terminons avec les prénoms les plus fréquents par secteur d’activité. C’est souvent “Jean”. Et “Pierre” dans les métiers de l’immobilier ou ceux de la pierre (eh oui). Les Line coiffeuses ne sont pas les “Info-Line” des sociétés d’informatique. La restauration rapide fait preuve de l’exubérance la plus grande : Lou, Sam, Rose & Ben… « Lou Kebab » ? Et les coiffeuses, en effet, s’appellent Line.

Prénoms les plus fréquents dans les intitulés d’entreprise par secteur d’activité
Secteur 1 2 3 4 5
1 Boulangerie et boulangerie-pâtisserie JEAN MARIE PIERRE OLIVIER PHILIPPE
2 Commerce de détail d habillement en magasin spécialisé JEAN MARIE ROSE MARINE PIERRE
3 Entretien et réparation de véhicules automobiles légers JEAN MICHEL ALAIN BERNARD CHRISTOPHE
4 Travaux d installation électrique dans tous locaux JEAN MICHEL PHILIPPE PIERRE PASCAL
5 Travaux de menuiserie bois et pvc JEAN MICHEL PHILIPPE PASCAL PIERRE
6 Commerce de voitures et de véhicules automobiles légers JEAN MICHEL PIERRE CHRISTOPHE LAURENT
7 Ingénierie études techniques JEAN MICHEL PIERRE ALAIN BERNARD
8 Activités comptables JEAN PHILIPPE MICHEL PIERRE BERNARD
9 Travaux d installation d eau et de gaz en tous locaux JEAN PHILIPPE MICHEL DAVID ALAIN
10 Hôtels et hébergement similaire JEAN PIERRE MARIE JACQUES MARINE
11 Conseil pour les affaires et autres conseils de gestion JEAN PIERRE MICHEL PHILIPPE ALAIN
12 Travaux de maçonnerie générale et gros oeuvre de bâtiment JEAN PIERRE MICHEL PHILIPPE BERNARD
13 Travaux de peinture et vitrerie JEAN PIERRE PHILIPPE MICHEL LAURENT
14 Conseil en systèmes et logiciels informatiques LINE JEAN OLIVIER MICHEL ERIC
15 Restauration de type rapide LOU SAM ROSE JEAN BEN
16 Coiffure MARIE JEAN LINE NATHALIE SOPHIE
17 Activités des marchands de biens immobiliers PIERRE JEAN LAURENT ANDRE MARCEAU
18 Restauration traditionnelle PIERRE JEAN LOU MARIE LOUIS
19 Activités des sociétés holding PIERRE JEAN MICHEL PHILIPPE BERNARD
20 Agences immobilières PIERRE JEAN MICHEL LOUIS MARTIN
21 Location de terrains et d autres biens immobiliers PIERRE JEAN MICHEL MARTIN FRANCOIS
Données Infogreffe. Réalisation B. Coulmont

Quinze Cartes Blanches — Bilan d’étape

bilancartesblanchesDepuis près de deux ans, j’écris, toutes les six semaines, pour le cahier “Sciences” du journal Le Monde une “Carte blanche”. J’y ai pris la succession de Pierre Mercklé. 3500 caractères sur un thème sociologique. Le temps est venu d’un mini-bilan.
J’ai écrit 15 textes en deux ans. Ces textes portent sur des articles publiés récemment, ou une question liée à l’actualité. J’y expose le travail d’un sociologue ou de son équipe. J’ai cherché à diversifier les thèmes et les méthodes. Une petite moitié des “Cartes blanches” exposent des travaux reposant sur des méthodes dites “qualitatives” (entretiens, observations), le reste sur des méthodes “quantitatives”. Le thème le plus fréquent est lié à la description du travail sociologique, suivi des questions de famille et de sexualité.
J’y ai cité le nom de 49 sociologues et assimilés (on y trouve quelques économistes, par exemple). Les sociologues les plus fréquemment cités sont Emile Durkheim (à deux reprises), Max Weber (à deux reprises) et Etienne Ollion (à deux reprises). 19 de ces sociologues sont étatsuniens (au sens où ils travaillent dans une université nord-américaine). 29 sont français (même principe de classication). Et Weber est allemand. Je suis limité ici par mes connaissances linguistiques: il n’y a qu’en français et en anglais que je suis capable de bien lire. Mon allemand est rustique, et mon roumain presque oublié.
12 femmes ont été citées, et 37 hommes l’ont été, ce qui est loin de respecter la parité (dès qu’on l’oublie, elle disparait). Mais ces 12 femmes sont souvent les auteures centrales de la chronique, celles dont les travaux sont exposés (alors que de nombreux hommes, Tarde, Weber, Sorokin, Krugman… ne sont cités qu’en appui au texte).
Si les “Cartes Blanches” reprennent à la rentrée, il va falloir que je diversifie un peu plus mes connaissances et mes centres d’intérêt.