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En cas d’absence : la procuration

La Revue française de science politique vient de publier «In absentia. Le vote par procuration, une participation électorale à distance?» un article dans lequel, à partir des données de l’Enquête participation électorale 2017 (Insee), j’étudie le recours inégal à la procuration, lors de l’élection présidentielle et des élections législatives de 2017.

Cette modalité de vote accroît les inégalités de participation. Tout d’abord parce que c’est une modalité complexe, qui demande du temps et une familiarité avec les procédures administratives dérogatoires, et que les individus dont les ressources sociales (temps, niveau de vie, diplôme, profession…) sont limitées y ont peu recours. Mais aussi parce que donner sa voix à un truchement de confiance nécessite un réseau de relation mobilisable (et mobilisable électoralement) : et là, il semble bien que si les personnes les plus dotées en ressources arrivent à mobiliser leur réseau à distance, ce n’est pas le cas des moins dotés. Suite à un déménagement, les cadres multiplient le recours à la procuration, alors que les ouvriers — qui votaient déjà peu par procuration — voient leur recours à la procuration divisé par trois.
J’ai essayé de développer aussi un autre thème dans l’article — c’est le point d’interrogation final. Le vote par procuration est certes une modalité fréquente dans les classes supérieures, mais c’est une forme de délégation. Que se passe-t-il finalement quand l’habitude est prise, jeune, de déléguer son vote — à ses parents ? Est-ce que cela se convertit en vote physique — avec déplacement au bureau de vote — plus tard, ou est-ce une première étape vers un désengagement bourgeois, un vote à distance qui deviendrait, au fil du temps, une distance au vote, une abstention ?
L’article est disponible sur cairn.info, et d’autres informations le sont sur la page du site consacrée à l’article

Les dessous d’une carte

Qu’ai-je du faire pour tracer cette carte, que l’on trouve dans le billet écrit avec Lucie Bargel et intitulé « À la campagne, la victoire est en ville », sur le blog Terrains de campagne

D’abord, que représente-t-elle ? Les zones où il y a plus d’inscrit.e.s sur les listes électorales que de résident.e.s français.es majeur.e.s.

Il faut d’abord récupérer les résultats électoraux à l’échelle des communes. Par exemple, les résultats de la présidentielle de 2012. Ces listes indiquent, pour chaque commune, combien il y a d’inscrits sur les listes, ce qui est essentiel pour pouvoir calculer, par exemple, un taux d’abstention.
Il faut ensuite récupérer les Fichiers détails du recensement 2012 (fichier « individus localisés au canton-ou-ville »), car ces fichiers permettent de sélectionner les Français majeurs (les individus recensés, de nationalité française, et âgés de 18 ans ou plus en 2012). Les résultats du recensement agrégés à l’échelle des communes, que l’on trouve facilement sans avoir de calcul à faire n’indiquent pas si les personnes majeures sont de nationalité française.
Et on rapproche les deux bases : Inscrits et Résidents.
Mais : la géographie du recensement de l’année N est celle de l’année N+2. Par exemple, si la commune de Triffoulli a été fusionnée avec la commune des Oies en 2012 ou 2013, les résultats du recensement sont diffusés pour la nouvelle commune de Triffoulli – Les Oies.
Il faut donc faire passer la base Inscrits de la géographie 2012 à la géographie 2014.
De plus, les résultats du recensement sont diffusés non pas toujours à l’échelle des communes, mais à celle du “Canton-ou-Ville” (à la géographie N+2). Il faut donc associer à chaque commune du fichier des Inscrits le Canton-ou-Ville dans lequel elle se trouve.
Et là, on peut faire la jointure des deux bases et calculer un ratio Inscrits/Résidents-français-majeurs.

Et ça ne suffit pas : il faut aussi transformer le fonds de carte “Geofla communes” (2014) en fusionnant les polygones des communes qui appartiennent aux mêmes “cantons-ou-villes”. Maintenant, on peut associer le ratio calculé précédemment à la carte.

La carte que l’on ferait pour l’année 2012 révèlerait une géographie intéressante. La sur-inscription est fréquente dans les petites villes de plateau et de montagne, et dans une série de villages du littoral. Mais… les enquêtes annuelles de recensement ont lieu tous les cinq ans, avec une méthode particulière pour les petites villes. Est-ce que la carte ne serait pas une illusion ?
C’est pour cela que j’ai souhaité m’assurer de la stabilité de cette géographie sur plusieurs années, plusieurs recensements, des élections différentes. La distribution géographique est stable. Il reste à l’analyser.

Pour aller plus loin : « À la campagne, la victoire est en ville », sur le blog Terrains de campagne

Drôles de couples : l’écart d’âge dans la procuration électorale

Pour faire une procuration, il faut deux personnes. Une mandante, la personne qui ne peut se déplacer le jour du scrutin dans son bureau de vote, et une mandataire, la personne qui se déplacera pour voter au nom de sa mandante. Comme dans tous les couples, il existe un écart d’âge. Regardons cet écart en 2017, au moment des scrutins présidentiels et législatifs.

Par exemple, dans les huitième et seizième arrondissement de Paris (du moins dans deux bureaux de vote de ces arrondissements), ce sont plutôt des jeunes électrices et électeurs qui donnent leur voix à des vieux. Le graphique suivant illustre cela : la zone vert-jaune est la zone de plus forte densité des couples mandant-mandataire (l’année de naissance du mandant est en abscisses, l’année de naissance de la mandataire en ordonnées). Il s’agit de jeunes électeurs (nés dans les années 1990) qui sont absents le jour du scrutin. Ils ont donné procuration à des personnes (nées dans la deuxième moitié des années 1950). C’est probablement à leurs parents qu’ils ont donné leur voix. Les zones blanches sont des zones où les couples mandant-mandataire sont rares. Les zones de même couleur représentent des zones de densité moyenne égale (le tout se lit un peu comme des lignes de niveau sur une carte géographique).

Comme le graphique le montre, le cas inverse, où des vieux donnent à des jeunes, est plus rare. Il existe : certains parents du 16e arrondissement donnent procuration à leurs enfants, mais c’est moins fréquent.
Enfin on voit une zone diagonale, où les procurations s’effectuent entre personnes qui ont à peu près le même âge. Entre amis du même âge. Entre frère et sœur, entre conjoints.

Dans les 10e, 5e et 18e arrondissements, la structure des couples est un peu différente. Il y a relativement peu de transferts de voix entre jeunes et leurs parents (la zone est mauve). Il y a en revanche une concentration très forte de transferts entre personnes du même âge, et surtout entre jeunes du même âge. Enfin… jeunes… la zone la plus dense est constituée de personnes nées dans les années 1980 (qui ont donc une bonne trentaine d’années en 2017).

Pourquoi donc ne donnent-ils pas à leurs parents, ces jeunes ? Pourquoi ne font-ils pas comme dans le 16e arrondissement ?
Les données dont je dispose ne permettent pas de donner des réponses satisfaisantes. Il me semble qu’il faut faire intervenir le lieu de résidence habituelle des électeurs : les jeunes du 16e arrondissement qui donnent procuration à leur parent n’habitent peut-être plus dans le 16e (ils sont étudiants, stagiaires, expatriés…). Et les résidents “vingtenaires” du 18e, au contraire, n’y votent pas (ils continuent à voter “chez leurs parents”, en province ou en banlieue… ou dans le 16e arrondissement). Les jeunes trentenaires du 18e arrondissement, eux, y résident et y votent, mais leurs parents ne s’y trouvent pas : ils ne peuvent leur donner procuration… alors même qu’il s’agit d’un groupe très mobile, qui préfère passer ses longs week-end de mai (avec les ponts) en dehors de Paris.

Et dans tous les cas, il y a peu de vieux qui donnent à des jeunes. Pour des raisons structurelles : la génération des enfants ne réside plus là où habitent les parents. Mais peut-être aussi pour des raisons liées au contrôle de son vote : on ne donne pas tout pouvoir à plus jeune que soit. Peut-être enfin parce que l’on donne à plus mobilisé (politiquement) que soi, et que les plus âgés (jusqu’à un certain âge) sont, en moyenne, plus participationnistes que les plus jeunes.

 

Notes :

  1. J’ai aussi “contrôlé” par la structure par âge des différents bureaux de vote, en comparant les procurations observées avec la matrice d’indépendance des procurations qui auraient eu lieu si ces procurations étaient réalisées au hasard. La sous-représentation des couples “vieux–>jeunes” n’est pas due à la structure par âge des bureaux.
  2. Les données utilisées ici proviennent pour partie de mes propres recherches (sans financement), pour partie de données collectées dans le cadre de l’ANR Alcov, et pour partie d’une recherche financée par l’Université Paris-Lumière.

Gauche parisienne

Dans le graphique suivant, j’ai calculé la proportion des suffrages exprimés qui se sont portés sur des listes ou des candidats de gauche (extrême-gauche exclue), à Paris, entre 2001 et 2017, lors des premiers tours des élections.


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On repère, dans tous les arrondissements, des effets de période : en 2007, le vote de gauche est particulièrement faible au premier tour de la présidentielle. Et quelque chose d’identique arrive en 2017 (où, quand même, il n’était pas possible de classer le candidat Emmanuel Macron parmi les candidats de gauche).
On repère aussi assez bien les grandes différences entre arrondissements. À peine 20% des voix (les bonnes années) se portent sur des candidats ou des listes de gauche dans le 16e arrondissement. C’est souvent plus de 60% des voix dans le 20e arrondissement.
Et la tendance, globalement, est à la baisse : Paris vote, année après année, un peu plus à droite. Mais il n’est probablement pas judicieux de faire commencer la série en 2001, l’année de la victoire de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris.

Il est possible, assez simplement, de “neutraliser” les effets de période en regardant, pour chaque arrondissement, l’écart à la moyenne parisienne. Dans certains arrondissements, l’on vote deux fois moins pour la gauche que la moyenne parisienne (par exemple 20% quand la moyenne est à 40%). Dans d’autres, on vote autant ou plus. Cette comparaison à la moyenne donne le graphique suivant :


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La comparaison avec la moyenne linéarise presque totalement les scores : le 12e arrondissement vote tout le temps comme la moyenne parisienne.

On voit alors émerger une tendance intéressante. Un accroissement des écarts : dans les 6e, 7e, 8e, 16e, la tendance à la diminution des votes de gauche est plus forte que la tendance parisienne moyenne. Et au contraire, les 18e, 19e, 20e, tout en voyant faiblement diminuer ou se maintenir la part des votes de gauche, voient une chute plus faible que la moyenne. Ils apparaissent d’autant plus à gauche que le reste des Parisiens y apportent moins leurs suffrages.

Toujours pas de chrysanthèmes

Je suis heureux de voir la publication d’un article écrit avec Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, dans la Revue française de sciences politiques : « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale ».
Cet article s’appuie sur les données de l’Enquête Participation Électorale 2017 de l’INSEE. Avec les coordinatrices de cette enquête, à l’INSEE, Jean-Yves, Céline et moi avons constitué un petit groupe scientifique, qui s’est réuni en 2016 et 2017, et qui avait quelques buts. Améliorer la prise en compte du comportement électoral des électeurs qui ne sont pas inscrits là où ils habitent, car les enquêtes précédentes, en enlevant un peu trop de toutes petites communes à l’échantillon, avait éliminé un peu trop de personnes inscrites-ailleurs. Et repérer les votes par procuration (à partir des informations contenues dans les listes d’émargement).
L’article publié aujourd’hui s’intéresse plus précisément à l’accentuation des écarts de participation entre le bas et le haut de l’échelle sociale, entre les deux tours de la présidentielle et les élections législatives. L’abstention a augmenté, mais sans que les écarts de participation entre catégories sociales se réduisent.
Le résumé :

En prenant appui sur l’Enquête participation électorale 2017 de l’Insee, donc sur des données d’une particulière solidité qui échappent au biais de sélection, d’auto-sélection et de déclaration, les auteurs montrent que la hausse de l’abstention enregistrée au cours de la séquence électorale 2017 – réelle mais contenue à la présidentielle, spectaculaire pour les législatives – n’est pas porteuse d’un processus d’égalisation des citoyens devant le vote. Au contraire, les inégalités socio-démographiques de participation n’ont fait que s’accroître au cours de la dernière décennie. Elles sont en premier lieu la conséquence des inégalités de scolarisation. La pertinence du modèle sociologique d’explication de la participation s’en trouve largement confirmée.

Les politistes l’auront remarqué, le titre de notre article fait référence à un article classique de Nonna Mayer :
Nonna Mayer, « Pas de chrysanthème pour les variables sociologiques », in Élisabeth Dupoirier et Gérard Grunberg (dir.), Mars 1986 : la drôle de défaite de la gauche, Paris, PUF « Recherches politiques », 1986, p. 149-165

J’en profite pour signaler aussi un autre travail lié à l’étude de la présidentielle de 2017 : la comparaison de l’échantillon d’un sondage “sortie des urnes” avec les informations que donnent les listes d’émargement et les résultats des bureaux de vote dans lesquels les questionnaires ont été passés : Le cens trouvé : examen d’un questionnaire sortie des urnes sur le blog de l’ANR ALCOV.

Anamorphoses cartographiques

Les bureaux de vote parisiens regroupent un nombre presque identique d’électeurs sur une surface approximativement de même taille. Mais le nombre d’inscrits varie de 1 à 2 et la surface varie aussi beaucoup.
La carte suivante, qui illustre où le vote Fillon fut fréquent à Paris, est donc trompeuse (comme toutes les cartes).

Trompeuse, parce qu’une bonne partie des bureaux où Fillon fait un score élevé sont des bureaux de grande surface et où relativement peu d’électeurs sont inscrits.
Il est possible de transformer la surface de chaque bureau afin que cette surface soit proportionnelle au nombre d’électeurs inscrits. La carte suivante illustre cette transformation par anamorphose :

Le huitième arrondissement disparaît presque entièrement, et le dix-huitième voit sa surface augmenter.

Pour celles que cela intéresserait, j’ai mis le code sur github.

Les différences entre les deux formes de cartes sont bien plus apparentes si l’on s’intéresse aux communes d’Île de France, car certaines (comme le 15e arrondissement) sont très peuplées alors que d’autres (en Seine et Marne par exemple) sont presque vides.

Une petite prime à la difficulté

Il y a peu de femmes députées, mais depuis la loi sur la parité, il y a presque autant de candidats que de candidates. Certes. Mais les femmes sont investies, en tendance, dans des circonscriptions plus difficiles à gagner.
On peut mettre cela en évidence en prenant les candidatures aux élections législatives de 2012.
On commence par s’intéresser à l’élection présidentielle et on calcule le score de chaque candidat au premier tour, dans chacune des circoncriptions. Hollande fait tant dans telle circonscription, etc… Puis on s’intéresse aux élections législatives, et on affecte les candidats-députés à chaque candidat-président en fonction de son “étiquette” : les candidats-députés socialistes sont affectées à Hollande, les candidats-députés “UMP” à Sarkozy, etc…
On peut alors regarder si les candidates-députées socialistes, par exemple, sont investies dans des circonscriptions où Hollande a fait un bon score ou un mauvais score, et faire la même chose pour les candidats-députés.
On sépare les candidats “sortants” (celles et ceux qui étaient déjà députés, et qui, très souvent, ont été élus dans des circonscriptions où leur “candidat-président” a fait un bon score) des candidats “nouveaux”.

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Ce que l’on peut voir, c’est que les candidates sont investies dans des circonscriptions où leur “candidat-président” a fait un mauvais score (un score plus bas que sa moyenne). Les candidats, eux, non. De ce fait, il est plus difficile d’être élue députée que d’être élu député.

Des recours différents à la procuration

Le graphique suivant est complexe, mais le résultat est intéressant : la procuration des « beaux quartiers » n’est pas celle des autres quartiers parisiens.

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Examinons-le pas à pas.
Tout d’abord, j’ai calculé, pour chacun des 896 bureaux de vote parisiens, la composition par âge (18-25 ans, 26-35 ans… jusqu’aux 65 ans et plus). L’idée est de regarder si la procuration est plus fréquente, par exemple quand les jeunes électeurs sont en forte proportion, ou au contraire si c’est quand les électeurs âgés sont bien représentés. On voit alors qu’il n’y a pas de corrélation entre fréquence d’une classe d’âge et fréquence de la procuration, sauf concernant les 55-65 ans : plus cette classe d’âge est importante, moins il y a de procurations.

Ensuite j’ai décomposé ces quartiers suivant l’importance du vote pour François Fillon. La géographie sociale parisienne fait que ce sont dans les “beaux quartiers” de l’Ouest (7e, 8e, 16e, nord du 15e, sud du 17e…) que les votes pour Fillon étaient nombreux. J’aurai pu prendre la proportion d’électeurs à particule, ou la proportion d’électeurs ayant plus de deux prénoms, ou un autre découpage géographique… et les résultats auraient été proches.

Dans les “beaux quartiers” (ici les points bleus, la ligne bleue est une droite de régression) le recours à la procuration est généralement indépendant de la proportion de telle ou telle classe d’âge. Sauf pour les quartiers qui comptent une proportion importante de jeunes électeurs : dans les beaux quartiers, plus il y a de jeunes, plus le recours à la procuration est important. Et la relation s’inverse pour les quartiers populaires (ceux qui n’ont pas voté Fillon, en rouge ici) : plus il y a de jeunes électeurs, moins il y a de procuration. Une hypothèse : dans les quartiers de l’Ouest parisien, un “jeune électeur” est en vacances, en stage, ou étudiant… loin de Paris. Il donne procuration à ses parents. Dans les quartiers populaires, c’est moins souvent le cas.

Ces relations s’inversent quand les trentenaires et les quadragénaires sont nombreux. Dans les beaux quartiers, leur part n’est pas corrélée au recours à la procuration. Mais dans les quartiers où le score de F. Fillon est faible, alors la part de ces trentenaires et quadra est positivement liée à la fréquence de la procuration. Et c’est encore plus vrai dans les quartiers où le score du candidat de l’UMP était très faible. Ces classes d’âges sont-elles plus mobiles en dehors des “beaux quartiers” ? Ou alors, si l’on réfléchit en ayant en tête les comportements des mandataires, il est possible de penser que ces classes d’âge recueillent plus fréquemment les procurations des plus jeunes et des plus âgés, qu’elles servent de “pivot” permettant aux plus jeunes et aux plus âgés de voter tout en étant absents.

Sans avoir accès aux informations sur les procurations individuelles (il faut pour cela aller recueillir les listes d’émargement, ce que j’ai commencé à faire), il est difficile d’aller plus loin dans le raisonnement et la mise à l’épreuve des hypothèses.

Procuration et type de vote

À Paris, tout le monde ne vote pas par procuration. Par définition, les abstentionnistes ne votent pas par procuration. Et plus il y a d’abstentionnistes dans un bureau de vote [techniquement, à l’extérieur du bureau de vote, bien entendu], moins il y a de procurations : c’est dans les quartiers où l’on participe beaucoup que l’on vote par procuration. De la même manière, là où le vote est fréquemment blanc ou nul, il y a peu de procurations.
Là où les « petits candidats » font leur meilleur score, c’est là où il y a peu de votes par procuration. Mais cette relation se vérifie aussi pour de nombreux candidats : en 2017 à Paris, la fréquence de la procuration est inversement reliée au score local des candidats Le Pen, Hamon, Mélenchon, Arthaud et Poutou… On voit ainsi que la droite de régression (et une régression locale) est orientée vers le bas : dans les zones où il y a eu beaucoup de procurations, il y a eu relativement peu de votes pour Jean-Luc Mélenchon.


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La relation est inversée pour Macron et Fillon : là où il y a eu beaucoup de procurations, c’est là où ces candidats ont fait leurs meilleurs scores. En 2012, les choses étaient un peu différentes. Il y avait eu plus de procurations au premier tour à Paris, et seul le candidat Sarkozy était associé à une corrélation positive.

Un enthousiasme débordant

« Par procuration, mais pas par défaut » : quelques pages qui décryptent le vote par procuration, à partir des données de l’Enquête électorale française du CEVIPOF (ENEF). Il apparaît bien comme une modalité préférentiellement choisie par des jeunes, des cadres, des diplômés du supérieur…
Mais ce que j’ai trouvé de plus intéressant, c’est le niveau d’intérêt des mandataires, celles et ceux qui reçoivent une procuration : ce sont des enthousiastes. J’imaginais, peut-être un peu naïvement, que les mandants (celles et ceux qui ne peuvent voter et qui font une procuration) étaient les plus enthousiastes (les plus intéressés par la politique en général, les plus décidés à voter, les plus intéressés par l’élection en particulier), notamment parce qu’ils doivent faire la queue, remplir un formulaire, etc… Mais non.
Mais alors pourquoi un tel enthousiasme ?

  • Voter est coûteux (en temps, en déplacement…) pour un rendement faible : que vaut sa toute petite voix individuelle ? Mais le rendement double pour les mandataires : ils sont porteurs de deux voix, la leur et celle de leur mandant. Doublement du rendement. Doublement de l’utilité de son déplacement. Création d’enthousiasme ! C’est la version pour économiste.
  • La confiance accordée par le mandant ou la mandante apporte de la satisfaction. « Vote pour Fillon. Je te fais confiance. » L’échange du secret (celui du vote) a un effet psychologique qui se traduit par une forme d’enthousiasme à l’idée de satisfaire la confiance qui nous a été faite. La version pour psychologue.
  • Le pouvoir détenu sur celle qui nous a donné sa voix pourrait aussi être une des pistes à suivre. « J’ai tout pouvoir sur cette voix. » La version libidinale.
  • C’est un effet de sélection. Face à divers choix possibles, les mandants ont sélectionné celui ou celle qui apparaît la mieux disposée à voter. « Théo BOF ? Non. Léa MOUAIS ? Non. Cléo WAOUH ? Ah oui. » On ne donne qu’aux plus enthousiastes du lot. La version à ne pas oublier.
  • L’enthousiasme préexiste, et il est même à l’origine de la procuration. « Quoi, tu n’es pas là dimanche ? Voter c’est important. En plus Mélenchon il a le meilleur programme ! Sérieusement. C’est facile de faire une procu. Ca te prendra même pas 15 minutes. Tu vois, tu télécharges et hop. T’as plus qu’à aller au commissariat. Non, c’est facile. Je t’y emmène. Là oui, tout de suite ! » La version dispositionaliste.
  • Ce n’est qu’un effet de la composition socio-démographique du groupe des mandataires : un peu plus âgés, plus “cadres sup”, plus diplômés, avec un peu plus d’enfants… que la moyenne. Si l’on compare à composition égale, il n’y a plus de débordement d’enthousiasme. L’enthousiasme n’est ici qu’un mirage. C’est la version toute-chose-égale-par-ailleuriste.

Tant d’hypothèses à tester ! N’est-ce pas formidable ?
Vous pouvez lire l’étude (sans la mise à l’épreuve des hypothèses) sur https://www.enef.fr/les-notes/