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Toujours pas de chrysanthèmes

Je suis heureux de voir la publication d’un article écrit avec Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, dans la Revue française de sciences politiques : « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale ».
Cet article s’appuie sur les données de l’Enquête Participation Électorale 2017 de l’INSEE. Avec les coordinatrices de cette enquête, à l’INSEE, Jean-Yves, Céline et moi avons constitué un petit groupe scientifique, qui s’est réuni en 2016 et 2017, et qui avait quelques buts. Améliorer la prise en compte du comportement électoral des électeurs qui ne sont pas inscrits là où ils habitent, car les enquêtes précédentes, en enlevant un peu trop de toutes petites communes à l’échantillon, avait éliminé un peu trop de personnes inscrites-ailleurs. Et repérer les votes par procuration (à partir des informations contenues dans les listes d’émargement).
L’article publié aujourd’hui s’intéresse plus précisément à l’accentuation des écarts de participation entre le bas et le haut de l’échelle sociale, entre les deux tours de la présidentielle et les élections législatives. L’abstention a augmenté, mais sans que les écarts de participation entre catégories sociales se réduisent.
Le résumé :

En prenant appui sur l’Enquête participation électorale 2017 de l’Insee, donc sur des données d’une particulière solidité qui échappent au biais de sélection, d’auto-sélection et de déclaration, les auteurs montrent que la hausse de l’abstention enregistrée au cours de la séquence électorale 2017 – réelle mais contenue à la présidentielle, spectaculaire pour les législatives – n’est pas porteuse d’un processus d’égalisation des citoyens devant le vote. Au contraire, les inégalités socio-démographiques de participation n’ont fait que s’accroître au cours de la dernière décennie. Elles sont en premier lieu la conséquence des inégalités de scolarisation. La pertinence du modèle sociologique d’explication de la participation s’en trouve largement confirmée.

Les politistes l’auront remarqué, le titre de notre article fait référence à un article classique de Nonna Mayer :
Nonna Mayer, « Pas de chrysanthème pour les variables sociologiques », in Élisabeth Dupoirier et Gérard Grunberg (dir.), Mars 1986 : la drôle de défaite de la gauche, Paris, PUF « Recherches politiques », 1986, p. 149-165

J’en profite pour signaler aussi un autre travail lié à l’étude de la présidentielle de 2017 : la comparaison de l’échantillon d’un sondage “sortie des urnes” avec les informations que donnent les listes d’émargement et les résultats des bureaux de vote dans lesquels les questionnaires ont été passés : Le cens trouvé : examen d’un questionnaire sortie des urnes sur le blog de l’ANR ALCOV.

Anamorphoses cartographiques

Les bureaux de vote parisiens regroupent un nombre presque identique d’électeurs sur une surface approximativement de même taille. Mais le nombre d’inscrits varie de 1 à 2 et la surface varie aussi beaucoup.
La carte suivante, qui illustre où le vote Fillon fut fréquent à Paris, est donc trompeuse (comme toutes les cartes).

Trompeuse, parce qu’une bonne partie des bureaux où Fillon fait un score élevé sont des bureaux de grande surface et où relativement peu d’électeurs sont inscrits.
Il est possible de transformer la surface de chaque bureau afin que cette surface soit proportionnelle au nombre d’électeurs inscrits. La carte suivante illustre cette transformation par anamorphose :

Le huitième arrondissement disparaît presque entièrement, et le dix-huitième voit sa surface augmenter.

Pour celles que cela intéresserait, j’ai mis le code sur github.

Les différences entre les deux formes de cartes sont bien plus apparentes si l’on s’intéresse aux communes d’Île de France, car certaines (comme le 15e arrondissement) sont très peuplées alors que d’autres (en Seine et Marne par exemple) sont presque vides.

Une petite prime à la difficulté

Il y a peu de femmes députées, mais depuis la loi sur la parité, il y a presque autant de candidats que de candidates. Certes. Mais les femmes sont investies, en tendance, dans des circonscriptions plus difficiles à gagner.
On peut mettre cela en évidence en prenant les candidatures aux élections législatives de 2012.
On commence par s’intéresser à l’élection présidentielle et on calcule le score de chaque candidat au premier tour, dans chacune des circoncriptions. Hollande fait tant dans telle circonscription, etc… Puis on s’intéresse aux élections législatives, et on affecte les candidats-députés à chaque candidat-président en fonction de son “étiquette” : les candidats-députés socialistes sont affectées à Hollande, les candidats-députés “UMP” à Sarkozy, etc…
On peut alors regarder si les candidates-députées socialistes, par exemple, sont investies dans des circonscriptions où Hollande a fait un bon score ou un mauvais score, et faire la même chose pour les candidats-députés.
On sépare les candidats “sortants” (celles et ceux qui étaient déjà députés, et qui, très souvent, ont été élus dans des circonscriptions où leur “candidat-président” a fait un bon score) des candidats “nouveaux”.

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Ce que l’on peut voir, c’est que les candidates sont investies dans des circonscriptions où leur “candidat-président” a fait un mauvais score (un score plus bas que sa moyenne). Les candidats, eux, non. De ce fait, il est plus difficile d’être élue députée que d’être élu député.

Des recours différents à la procuration

Le graphique suivant est complexe, mais le résultat est intéressant : la procuration des « beaux quartiers » n’est pas celle des autres quartiers parisiens.

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Examinons-le pas à pas.
Tout d’abord, j’ai calculé, pour chacun des 896 bureaux de vote parisiens, la composition par âge (18-25 ans, 26-35 ans… jusqu’aux 65 ans et plus). L’idée est de regarder si la procuration est plus fréquente, par exemple quand les jeunes électeurs sont en forte proportion, ou au contraire si c’est quand les électeurs âgés sont bien représentés. On voit alors qu’il n’y a pas de corrélation entre fréquence d’une classe d’âge et fréquence de la procuration, sauf concernant les 55-65 ans : plus cette classe d’âge est importante, moins il y a de procurations.

Ensuite j’ai décomposé ces quartiers suivant l’importance du vote pour François Fillon. La géographie sociale parisienne fait que ce sont dans les “beaux quartiers” de l’Ouest (7e, 8e, 16e, nord du 15e, sud du 17e…) que les votes pour Fillon étaient nombreux. J’aurai pu prendre la proportion d’électeurs à particule, ou la proportion d’électeurs ayant plus de deux prénoms, ou un autre découpage géographique… et les résultats auraient été proches.

Dans les “beaux quartiers” (ici les points bleus, la ligne bleue est une droite de régression) le recours à la procuration est généralement indépendant de la proportion de telle ou telle classe d’âge. Sauf pour les quartiers qui comptent une proportion importante de jeunes électeurs : dans les beaux quartiers, plus il y a de jeunes, plus le recours à la procuration est important. Et la relation s’inverse pour les quartiers populaires (ceux qui n’ont pas voté Fillon, en rouge ici) : plus il y a de jeunes électeurs, moins il y a de procuration. Une hypothèse : dans les quartiers de l’Ouest parisien, un “jeune électeur” est en vacances, en stage, ou étudiant… loin de Paris. Il donne procuration à ses parents. Dans les quartiers populaires, c’est moins souvent le cas.

Ces relations s’inversent quand les trentenaires et les quadragénaires sont nombreux. Dans les beaux quartiers, leur part n’est pas corrélée au recours à la procuration. Mais dans les quartiers où le score de F. Fillon est faible, alors la part de ces trentenaires et quadra est positivement liée à la fréquence de la procuration. Et c’est encore plus vrai dans les quartiers où le score du candidat de l’UMP était très faible. Ces classes d’âges sont-elles plus mobiles en dehors des “beaux quartiers” ? Ou alors, si l’on réfléchit en ayant en tête les comportements des mandataires, il est possible de penser que ces classes d’âge recueillent plus fréquemment les procurations des plus jeunes et des plus âgés, qu’elles servent de “pivot” permettant aux plus jeunes et aux plus âgés de voter tout en étant absents.

Sans avoir accès aux informations sur les procurations individuelles (il faut pour cela aller recueillir les listes d’émargement, ce que j’ai commencé à faire), il est difficile d’aller plus loin dans le raisonnement et la mise à l’épreuve des hypothèses.

Procuration et type de vote

À Paris, tout le monde ne vote pas par procuration. Par définition, les abstentionnistes ne votent pas par procuration. Et plus il y a d’abstentionnistes dans un bureau de vote [techniquement, à l’extérieur du bureau de vote, bien entendu], moins il y a de procurations : c’est dans les quartiers où l’on participe beaucoup que l’on vote par procuration. De la même manière, là où le vote est fréquemment blanc ou nul, il y a peu de procurations.
Là où les « petits candidats » font leur meilleur score, c’est là où il y a peu de votes par procuration. Mais cette relation se vérifie aussi pour de nombreux candidats : en 2017 à Paris, la fréquence de la procuration est inversement reliée au score local des candidats Le Pen, Hamon, Mélenchon, Arthaud et Poutou… On voit ainsi que la droite de régression (et une régression locale) est orientée vers le bas : dans les zones où il y a eu beaucoup de procurations, il y a eu relativement peu de votes pour Jean-Luc Mélenchon.


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La relation est inversée pour Macron et Fillon : là où il y a eu beaucoup de procurations, c’est là où ces candidats ont fait leurs meilleurs scores. En 2012, les choses étaient un peu différentes. Il y avait eu plus de procurations au premier tour à Paris, et seul le candidat Sarkozy était associé à une corrélation positive.

Un enthousiasme débordant

« Par procuration, mais pas par défaut » : quelques pages qui décryptent le vote par procuration, à partir des données de l’Enquête électorale française du CEVIPOF (ENEF). Il apparaît bien comme une modalité préférentiellement choisie par des jeunes, des cadres, des diplômés du supérieur…
Mais ce que j’ai trouvé de plus intéressant, c’est le niveau d’intérêt des mandataires, celles et ceux qui reçoivent une procuration : ce sont des enthousiastes. J’imaginais, peut-être un peu naïvement, que les mandants (celles et ceux qui ne peuvent voter et qui font une procuration) étaient les plus enthousiastes (les plus intéressés par la politique en général, les plus décidés à voter, les plus intéressés par l’élection en particulier), notamment parce qu’ils doivent faire la queue, remplir un formulaire, etc… Mais non.
Mais alors pourquoi un tel enthousiasme ?

  • Voter est coûteux (en temps, en déplacement…) pour un rendement faible : que vaut sa toute petite voix individuelle ? Mais le rendement double pour les mandataires : ils sont porteurs de deux voix, la leur et celle de leur mandant. Doublement du rendement. Doublement de l’utilité de son déplacement. Création d’enthousiasme ! C’est la version pour économiste.
  • La confiance accordée par le mandant ou la mandante apporte de la satisfaction. « Vote pour Fillon. Je te fais confiance. » L’échange du secret (celui du vote) a un effet psychologique qui se traduit par une forme d’enthousiasme à l’idée de satisfaire la confiance qui nous a été faite. La version pour psychologue.
  • Le pouvoir détenu sur celle qui nous a donné sa voix pourrait aussi être une des pistes à suivre. « J’ai tout pouvoir sur cette voix. » La version libidinale.
  • C’est un effet de sélection. Face à divers choix possibles, les mandants ont sélectionné celui ou celle qui apparaît la mieux disposée à voter. « Théo BOF ? Non. Léa MOUAIS ? Non. Cléo WAOUH ? Ah oui. » On ne donne qu’aux plus enthousiastes du lot. La version à ne pas oublier.
  • L’enthousiasme préexiste, et il est même à l’origine de la procuration. « Quoi, tu n’es pas là dimanche ? Voter c’est important. En plus Mélenchon il a le meilleur programme ! Sérieusement. C’est facile de faire une procu. Ca te prendra même pas 15 minutes. Tu vois, tu télécharges et hop. T’as plus qu’à aller au commissariat. Non, c’est facile. Je t’y emmène. Là oui, tout de suite ! » La version dispositionaliste.
  • Ce n’est qu’un effet de la composition socio-démographique du groupe des mandataires : un peu plus âgés, plus “cadres sup”, plus diplômés, avec un peu plus d’enfants… que la moyenne. Si l’on compare à composition égale, il n’y a plus de débordement d’enthousiasme. L’enthousiasme n’est ici qu’un mirage. C’est la version toute-chose-égale-par-ailleuriste.

Tant d’hypothèses à tester ! N’est-ce pas formidable ?
Vous pouvez lire l’étude (sans la mise à l’épreuve des hypothèses) sur https://www.enef.fr/les-notes/

Procuration, mobilisation

Au premier tour des régionales de 2015, 10578 Parisiennes et Parisiens ont votés par procuration (ils ont du trouver environ 10500 électeurs pour voter à leur place). Au second tour, ce sont 18104 personnes qui ont voté par procuration à Paris. Presque le double. Et comme il faut un nombre équivalent de personnes mandatées pour mettre le bulletin dans l’urne, ce sont environ 36 000 votes qui sont concernés par la procuration.
Cette augmentation des votes par procuration entre les deux tours ne sont pas réparties aléatoirement sur l’espace parisien. C’est surtout dans les bureaux de votes qui avaient déjà vu un grand nombre de procurations au premier tour que l’augmentation est la plus forte, mais on repère aussi que dans les arrondissement de l’Ouest (8e, 17e, 16e) le recours à la procuration avait été faible au premier tour, il est fort au second tour.
procurationsparisdiffreg2015

Deux ou trois choses que l’on sait sur les candidates aux Régionales

Environ 21 000 candidats et candidates se présentent aux élections régionales qui se tiennent en décembre 2015. La liste nominative est disponible ici.
On peut s’amuser à estimer la proportion de “nobles” (au sens de candidat.e.s dont le nom de famille comporte une ou plusieurs particules) :
nobles-regionales-2015
Les aristocrates d’apparence sont plus nombreux à l’extrême droite qu’ailleurs, et encore plus nombreux à l’extrême droite “non-FN” qu’au FN et à l’ex-UMP. Ils sont très peu nombreux à l’extrême gauche, où l’on va avoir tendance à cacher la particule, si jamais elle existe. Les effectifs ne sont pas nombreux, mais les proportions sont très stables au fil des scrutins (législatives, européennes, municipales, cantonales, départementales…). D’ailleurs on peut remarquer de manière anecdotique que Pompidou est le seul président de droite de la cinquième république à ne pas avoir de particule ou à ne pas être marié à une particule (de Gaulle, Giscard d’Estaing, Chirac Chodron de Courcel, Sarkozy de Nagy-Bocsa).
On peut aussi jouer à repérer les proximités et les oppositions entre nuances politiques et professions des candidates et candidats.
ca-regionales2015
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Ce graphique est issu d’une analyse de correspondance. L’axe 1 oppose les partis d’extrême-gauche, qui ont plus de candidats ouvriers que les autres, aux partis de droite, qui recrutent des notaires, des chirurgiens et des vétérinaires. L’axe 2 oppose les partis de gauche dont les candidats sont fonctionnaires aux partis d’extrême droite qui recrutent relativement plus d’indépendants et artisans, voire des petits patrons à la retraite.

Lissage

Confronté à une carte de la France à l’échelon communal, on peut avoir parfois envie de calculer une moyenne prenant en compte plusieurs communes. En effet, il y a énormément de communes très petites, pour lesquelles un individu de plus ou de moins peut conduire à des taux différents. On peut passer de suite à l’échelle départementale (comme je le fais ici), mais on perd en finesse.

Par exemple, si je dresse la carte du ratio “Inscrits/résidents”, je me retrouve avec une carte qui semble stochastique. Il peut être intéressant de calculer non plus ce ratio pour une commune, mais pour le groupe des N communes les plus proches. Le GIF-animé, ci dessous, montre ce qu’il advient de cette carte quand on augmente le nombre de voisins (ici entre 1 et 32).
lissage-bargel
On voit apparaître plus clairement des zones où les inscrits sont plus nombreux que les résidents majeurs et des zones où, au contraire, les inscrits sont beaucoup moins nombreux que les résidents (à la fois parce que celles et ceux qui y résident sont inscrits ailleurs ou parce que ces résident.e.s n’ont pas le droit de vote en France).

Avec le logiciel R, voici les instructions qui permettent, à partir du fichier GEOFLA des communes (ici “france”), de déterminer les k plus proches communes voisines.

library(spdep) # package à charger : spdep
france.cntr<-cbind(france$X_CENTROID,france$Y_CENTROID) # on extrait les centroides des communes
k <- 8 # nombre de voisins à extraire
nn <- knearneigh(france.cntr, k, longlat=FALSE)
france.neighbors.knn <- knn2nb(nn)
df<-do.call(rbind.data.frame, france.neighbors.knn) # df est le data.frame contenant, pour chaque colonne i, l'indice des voisins d'ordre i 

 
Pour aller plus loin et mieux comprendre l’Effet Bargel .

« Je vote ailleurs »

Vous avez sans doute déjà entendu une connaissance, un ami, une collègue vous dire « Je vote ailleurs ». De nombreuses personnes, en effet, ne sont pas inscrites là où elles résident. Ce découplage entre inscription et résidence se perçoit assez bien à l’échelle des communes ou des départements. Dans un département sur six, en France, un tiers des communes comptent plus d’inscrits que de résidents majeurs (c’est à dire où le nombre d’inscrits est au moins 10% supérieur au nombre de résidents).

effet-bargel-departement

Cela a sans doute des implications au niveau local : élections municipales tout d’abord, mais aussi élections législatives, voire régionales… Si vous êtes candidat.e, vous devez aussi capter les votes « de l’extérieur », capter celles et ceux qui « votent à distance ».

Pour mettre en évidence ce découplage, j’ai comparé le nombre d’inscrits par commune en 2012 (disponible sur data.gouv.fr) et le nombre de résidents majeurs par commune en 2012 (disponible sur le site de l’INSEE).
Les résultats sont similaires pour les années qui précèdent 2012.
france070910dep
Pour aller plus loin : une exploration de l’effet Bargel