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Le prénom et la mention, édition 2019

Parce que la réussite scolaire et le choix des prénoms dépendent, en tendance, de l’origine sociale… les Éléonore et les Ryan n’ont pas obtenu la mention “Très bien” dans les mêmes proportions. Alors certes, il y a des Ryan avec mention Très bien et des Éléonore qui doivent passer l’oral de rattrapage, mais il y a beaucoup plus d’Éléonore avec mention que de Ryan avec mention.
 


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Le prénom en lui-même ne joue pas : les copies sont anonymes. Mais cette année, les résultats sont provisoires, car une partie des correcteurs étaient en grève. À ce que j’ai compris, certains jurys ont attribué des notes, parfois sur la base du contrôle continu. Alors là, oui, le prénom était connu. A-t-il pu jouer un rôle ? Il faudrait avoir une idée précise du nombre de notes qui ont du être attribuées “hors procédure habituelle”.
Globalement, ces résultats temporaires ressemblent très fortement à ceux des années précédentes. Je n’ai presque pas à changer ce que j’écrivais l’année dernière : « Entre l’année dernière et cette année, tous les candidats ou presque ont changé. Mais si les personnes ont changé, ce n’est pas le cas de leurs prénoms. Prenons les Juliette. Les Juliette qui ont passé le bac en 2019 ne sont pas celles qui ont passé le bac en 2018. Et même plus : les Juliette de 2018 n’ont pas les mêmes parents que les Juliette de 2019. Et pourtant leur nombre est presque le même (2100), et leur taux d’accès à la mention Très bien est identique (20%). En tant qu’individu, elles sont toutes différentes. En tant que groupe (du simple fait de partager un prénom) elles sont semblables. Les Juliette de 2019, comme celles de 2018, sont, en tant que groupe, et au regard du taux d’accès à la mention Très bien, identiques aux Juliette de 2017. »

Pour les années précédentes, voir l’édition 2018, 2017, ou en 2016 ou encore en 20152014,2013, 2012 ou 2011. Vous pouvez aussi lire Sociologie des prénoms (édition La Découverte) [sur amazon, dans une librairie indépendante].

Le deuxième prénom et la mention « très bien »

Entre 2012 et 2018, 9,64% des candidates et candidats au bac (général ou techno) ont obtenu la mention “Très bien”. Ce fut le cas de 8,92% des candidats et candidates qui n’avaient qu’un seul prénom, et 10,5% des candidat.e.s avec 2 prénoms ou plus. Un écart de 1,5 points. Ou 17% en plus. Ou un ratio de 1,17..

Bien entendu, ce n’est pas le prénom en lui-même qui joue : les copies sont anonymes. Et le second prénom est le plus souvent invisible : de qui connaissez-vous tous les prénoms ? Mais la probabilité d’avoir plusieurs prénoms n’est pas aléatoirement répartie sur l’espace social. Pour dire bref, les parents du haut de l’échelle sociale donnent plus fréquemment plusieurs prénoms à leurs enfants. 40% des Jessica ont plus d’un prénom, c’est le cas de 59% des Apolline. Et c’est une pratique à laquelle n’ont pas souvent recours les immigrés d’Afrique du nord (ou leurs descendants ?) : Seuls 10% des Yassine ont plus d’un prénom.

Cependant, l’effet associé aux prénoms multiples n’est pas restreint aux classes supérieures, bien au contraire.

Comme le montre le graphique suivant (restreint aux prénoms les plus fréquents), « l’effet » du prénom multiple est plus “fort” pour les prénoms des candidats qui ont peu de mention Très bien… mais c’est aussi parce que passer de 3% à 4% c’est un ratio de 1,33% en plus, alors que passer de 15% à 17%, c’est à peine un ratio de 1,15. [On pourrait regarder la différence : et là, on verrait que « l’effet » est de 0,5 points en plus quand les candidats ont 3% de mention TB et d’environ 1 points quand ils (et elles) ont 10% de mention… pour retomber à 0,5 points autour de 20% de mention TB.

prénoms multiples
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Ce graphique est construit en prenant en abscisse la proportion de mention TB pour les candidats n’ayant qu’un seul prénom, et en ordonnée j’ai représenté le rapport entre cette proportion et la proportion de mention pour les candidats ayant plus d’un prénom. Un exemple : Lina : 9,8% des “Lina tout court” ont une mention TB, mais c’est 15,4% quand elles ont plus d’un prénom. D’autres prénoms ressemblent à Lina : Adam, Yassine, Anissa, Sofiane, Myriam, Sonia… où la présence d’un second prénom multiplie le taux d’accès à la mention “Très bien”. Les « Anissa-avec-un-second-prenom » ne sont pas tout à fait comme les « Anissa-tout-court » (elles préparent un peu plus souvent un bac S, et leur second prénom, assez souvent, n’est pas Aïcha mais Claire ou Aurore) : elles n’ont pas les mêmes parents.

On sait que la proportion de candidat.e.s obtenant la mention “Très bien” diffère suivant les prénoms. Jennifer a moins de mention qu’Adèle. Et une Adèle qui aurait comme second prénom Jennifer ? Ou une Jennifer qui aurait comme second prénom Adèle ? Est-ce que le fait d’avoir un second prénom est toujours associé à un surplus de mention «Très bien»?

Dans le graphique suivant, pour les prénoms les plus fréquents, je différencie les seconds prénoms. Prenons Anissa. Trois cas se présentent : 1- son second prénom est un prénom qui (quand il est en première position) est associé à une proportion plus faible de mention « Très bien » qu’Anissa (1,2 fois moins), 2- son second prénom est un prénom qui est associé à une proportion presque égale, et 3- son second prénom est un prénom qui est associé à une proportion bien plus importante de mention très bien (1,2 fois plus). [Je laisse de côté les seconds prénoms qui ne sont jamais présents en première position.]

prénoms multiples, bac
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On ne voit pas de différence liée au type de second prénom quand la proportion de mentions TB est faible ou élevée. Mais on voit des différences entre 7 et 15% d’accès à la mention. Là, (pour dire bref, et en prenant un exemple fictif) «Camille Cindy», «Camille Chloé» et «Camille Adèle» vont avoir des proportions variées d’accès à la mention : si 10% des “Camille tout court” accèdent à la mention TB, c’est le cas de 9% des “Camille Cindy”, 11% des “Camille Chloé” et 12% des “Camille Adèle”.

Si l’on fait l’hypothèse que les parents, en choisissant un prénom pour leur enfant, cherchent à indiquer quelle place ils occupent dans l’espace social, alors ces mêmes parents se servent aussi du second prénom pour indiquer une position un peu plus précise. Ou alors on peut penser que le choix du prénom est avant tout le résultat d’une lutte entre parents pour imposer un choix individuel : le second prénom alors est le prénom “perdant” : « Il voulait Adèle, mais c’est moche, Adèle. Je préfére Lina. On a mis Adèle en deuxième. ». Mais sans information sur les deux parents, difficile d’aller plus loin.

Quels prénoms les immigrés (et leurs descendants) donnent-ils à leurs enfants ?

Vous arrivez peut-être ici après avoir lu le numéro de Population et Sociétés publié aujourd’hui, et vous souhaitez en savoir plus.
Le format de Population et Sociétés, 4 courtes pages, est parfait pour résumer des recherches, mais laisse parfois sur sa faim. Voici ce que je souhaite ajouter.
 
Le score de distance :
Tout d’abord, avec Patrick Simon, nous étudions les choix des prénoms de deux manières. Une première (centrale dans l’article) consiste à classer les prénoms en grandes zones nationales/culturelles/religieuses en fonction de leur structure syllabique. Une deuxième manière (moins utilisée dans l’article) consiste à calculer, pour chaque prénom, un score, variant entre zéro et 100, en fonction de la proportion relative des prénoms dans deux groupes : celui des enfants dont les deux parents sont nés en France, et celui des enfants dont un des parents au moins est né hors de France. Ce score, utilisé assez souvent depuis une quinzaine d’années, permet de repérer les prénoms que portent les enfants de natifs et les prénoms que portent les autres enfants. Un score de 75 indique que le prénom est trois fois plus fréquent dans le groupe des enfants de natifs que dans le deuxième groupe. Un score proche de zéro indique que ce prénom n’est presque jamais choisi par deux parents nés en France pour leur enfant.
Prenons les Sabrina. 0,2% des Sabrina sont enfant de couples nés en France, mais 1% des Sabrina sont enfant de couples dont un des membres est né à l’étranger. Le score du prénom Sabrina sera 100 * 0,2 / (1+0,2), soit 17.
Dans le cas des Océane, les chiffres sont 0,8% (couples nés en France), et 0,1% (couples dont un des membres est né à l’étranger). Son score est donc 100*0,8/(0,8+0,1), soit 89.

Voici le score moyen des prénoms portés par les immigrés, les descendants d’immigrés, les enfants de descendants d’immigrés et la “population majoritaire” (et ses descendants) :

Ce score est intéressant en lui-même, mais aussi en comparaison avec la classification “syllabique” des prénoms. Avec la classification des prénoms, on peut constater par exemple (c’est le graphique 1 dans le Population et Sociétés), que les Français sans origine migratoire directe (la “population majoritaire”) donne de moins en moins souvent des prénoms français à ses enfants : Erwan, Kilian, Clara, Enzo… ont remplacé les prénoms des Saints, ou les prénoms fréquents au XIXe siècle, ou les prénoms “qui sonnent français”. Quel que soit l’indice retenu, on constatera l’abandon, par les Français sans origine migratoire directe, du registre des prénoms français. Cela se fait au profit du registre “latin”, du registre “anglo”, “celtique”, etc…
Le score numérique nous apporte une autre information : comme vous pouvez le constater ci-dessous, il reste stable. Les Français sans origine migratoire directe piochent dans des registres non-français… sans que le score moyen des prénoms choisis ne se rapproche de celui des immigrés ou de leurs descendants ? Pour une raison simple : les Français (sans origine etc…) ne piochent pas dans le stock des prénoms porté par les immigrés. Ils continuent à maintenir une distance culturelle : Enzo devient possible quand les immigrés ne s’appellent plus Enzo.
 
La course à l’assimilation :
Imaginons l’assimilation (la disparition des différences saillantes entre deux populations) comme une course de 100 mètres, sur plusieurs générations. La vitesse de course peut se calculer, par exemple, à partir de l’abandon des prénoms du pays d’origine (le passage de 90% à 50% puis à 20%, par exemple). Ou se calculer à partir du score moyen des prénoms des immigrés, des descendants, et des enfants des descendants…
Ce que l’on verra, si l’on calcule la vitesse à laquelle courent les groupes d’immigrés et leurs descendants (par exemple les originaires d’Afrique du Nord par comparaison avec les originaires d’Europe du sud), c’est que, sur deux générations, des immigrés à leurs petits enfants, la vitesse est grosso-modo la même, la distance parcourue sur deux génération est comparable. L’assimilation est un processus social collectif auquel il est difficile d’échapper.
Mais si les immigrés courent tous au même rythme, ils ne participent pas à la même course. Les immigrés d’Europe du Sud (et leurs descendants) arrivent avec des prénoms plus proches des prénoms portés en France : il arrivent avec 10 à 20 mètres d’avance sur les immigrés d’Afrique du Nord. Et l’adoption, par les Français sans origine migratoire directe, de prénoms “latin” fait que, pour le dire vite, les immigrés d’Europe du Sud n’ont pas besoin de courir pour voir la distance se raccourcir.
J’ai essayé de montrer ceci avec un Gif Animé, mais je ne suis pas graphiste :

Le petit peuple

Si vous avez lu de la sociologie, vous avez pu tomber, par exemple au milieu d’un article sur le ressentiment, sur un paragraphe construit ainsi :

 

« Des minus… je veux dire… des moins que rien… des envieux. J’ai une œuvre, moi. » (Didier, 58 ans, ancien journaliste)

Les propos de Didier [*] témoignent de l’angoisse produite par le déplacement social qu’il a connu récemment. […]
* Note 1 : Dans cet article, les prénoms ont été anonymisés pour protéger la vie privée de nos enquêtés.

 

Point n’est besoin de multiplier les exemples. Vous aurez reconnu l’habitude d’indexer « ses » enquêtés par un prénom. C’est cet usage que j’explore (en multipliant les exemples) dans un article paru aujourd’hui dans la revue Genèses : « Le petit peuple des sociologues. Anonymes et pseudonymes dans la sociologie française » (Genèses, n°107, juin 2017)
Quand j’ai commencé à écrire de la sociologie, vers 1996, dans le cadre d’un mémoire de maîtrise, je faisais déjà ça : mes enquêtées, des talas, s’appellent Marie-Adélaïde ou Juliette. En licence de sociologie, à Paris 5, on faisait ça (je me souviens d’un travail rendu dans le cadre du cours de François de Singly). À Paris 8, dans les séminaires de master, on faisait ça. À l’Ecole normale supérieure, où se déroulait une partie de ma formation, on faisait ça. Mais si vous lisez des articles de sociologie publiés avant 1995 (que ce soit dans la Revue française de sociologie, dans Sociétés contemporaines, dans les Actes de la recherche en sciences sociales, dans les Cahiers internationaux de sociologie ou dans L’Année sociologique…) vous ne trouverez qu’une poignée d’articles proposant des enquêtés résumés à un prénom. Il y eu un moment où on ne faisait pas ça, donner un prénom aux enquêtés.

Je le sais, parce que (après avoir repéré cette habitude) j’ai lu environ 1450 articles, publiés entre 1960 et 2015, pour repérer l’arrivée de l’utilisation des prénoms dans la sociologie française. Le résultat : un article qui retrace les incitations à l’individualisation du monde social, à la décomposition des collectifs réifiés, à la prise en compte de la dignité de la personne, à la “narrativisation”.

Mais seule une partie du monde social enquêté reçoit des prénoms : les « petits ». Faites une enquête dans les cabinets ministériels, et vos enquêtés ne seront pas Emmanuel, Pierre et Jean-Claude, il seront indexés autrement, souvent par la fonction (“directeur”), le titre, la profession, une place dans la structure. Faites une enquête auprès d’intermittents du spectacle, de femmes sans papier, et vous trouverez Camille et Fatou. Cela a pour conséquence une théorie implicite de la domination : la domination ne s’exerce pas directement, dans le corps à corps, mais de fonction à individu : c’est « Le manager » qui sanctionne « Josiane ». C’est « le responsable de la maraude » qui incite « Dylan » à se soigner.

Ainsi, au détour d’un article sur les réseaux de l’aristocratie parisienne, vous pourriez lire ce qui ressemblerait à ceci :

 

Après les déboires causés par la nationalisation de la banque familiale, en 1981, le maintien du statut de la lignée passa par des formes d’expatriation coloniale dont les enquêtés s’avèrent fort capables de retracer a posteriori la rationalité :

« Mon frère a choisi la Nouvelle-Calédonie et mon oncle le Mali, tous les deux dans l’import-export. Pas glorieux, mais ça rapportait beaucoup, à l’époque. Moi j’ai fait consultant en philo, j’ai monté ma boîte. » (Geoffroy-Marie [*], 35 ans, cadet de la branche cadette, héritier de l’appartement parisien)

* Note 1 : Les prénoms ont été modifiés pour protéger l’anonymat.

 

Mais dans un autre article, portant sur la même personne, vous pourriez lire ceci :

 

La densité des contacts, facilités par l’entregent familial et la sociabilité professionnelle — G. est l’auteur d’essais à prétention philosophique qui lui ont fait connaître les réseaux de la diplomatie culturelle — rend compte de la bifurcation :

« C’est D. qui m’a fait connaître E., qui était à l’époque Ambassadeur à Varsovie. C’est sur sa recommandation que j’ai pu entrer [dans le corps diplomatique]. » (G., directeur des services culturels)

 

Comme le montre l’exemple précédent, fictif mais pas tant que ça, utiliser un prénom place l’enquêté.e en situation de minorité.

Ainsi même les collectifs les moins susceptibles de sombrer dans la promotion des inégalités peuvent différencier les « grandes » (philosophes, cheffes d’orchestres, théoriciennes) des « petites » (paysannes, migrantes, caissières). Les grandes ont nom et prénoms, les petites, au mieux, l’initiale de leur nom de famille — quand bien même le but serait de donner la parole aux petites :

Il serait possible, avec un peu d’ironie, de proposer une version “égalitaire”, en privant les grandes du nom qui fait leur renom. Nancy “philosophe rebelle”, Claire “cheffe”, et “Judith B.”.

Dans une séquence hiérarchique, le prénom, selon qu’il est seul ou non, ou associé ou non au nom, à l’initiale, à la fonction… est confié aux plus petits d’entre nous.

Ce n’est pas la même chose d’indiquer « Baptiste Coulmont, professeur (classe exceptionnelle) au Collège de France et secrétaire général de l’Académie des sciences morales et politiques » ou « Baptiste, sociologue » : le personnage n’est pas le même [de fait, l’un est fictif, je vous laisse deviner lequel].
À cela on me répond : « oui mais c’est ainsi que j’interpellais mes enquêtés sur le terrain ». Devant la récurrence des usages différenciés, permettez-moi d’en douter. Et pourquoi un terme d’interpellation (dans l’interaction) devrait-il devenir, sans traduction aucune, un terme de référence (dans un article) ? L’usage du prénom, en assignant une place implicite aux enquêtés, permet à la sociologue de se mettre en scène au sein du monde décrit : à distance des dominants (réduits à une fonction lointaine), à proximité des petits (dont on a su capter la confiance, avec qui nous sommes à tu et à toi, comment en douter ?).
Je présenterai cet article au congrès de l’Association française de sociologie, et en attendant, vous pouvez lire l’article : « le petit peuple des sociologues ».

Pour l’anonymisation, voir Coulmont ?

Il y a quelques années, j’ai mis en ligne un outil permettant l’anonymisation des enquêtés : à partir des résultats nominatifs au bac, j’ai regroupé les prénoms qui obtenaient le même profil de résultats.
Après quelques années, cet outil commence à être utilisé [j’en avais parlé en 2012]. Et parfois, celles et ceux qui l’utilisent font le plaisir de le citer. Comme je suis un peu bête, j’ai oublié d’indiquer une manière unique de citer cet outil : voilà qui ne facilite pas la citation. Un petit bilan quantitatif s’impose donc.

Nicolas Jounin le mentionne dans Voyage de classes.

Et on en trouve l’usage dans une poignée de thèses soutenues récemment :


Thèse de Géraldine Comoretto

 


Thèse de Maud Gelly

 


Thèse de François Reyssat

 


Thèse de Marjorie Gerbier-Aublanc

 

Youpi ! N=5 ! [Si vous l’avez utilisé dans votre thèse, n’hésitez pas à me le signaler]

 
Mises à jour :

Thèse d’Arthur Vuattoux :

Et :

Thèse de Melina Landa :

Et aussi :

Thèse de Guillaume Petit :

et :
Thèse d’Anne-Valérie Housseau :

Prénoms d’entrepreneurs : Sébastien le boucher, Mohamed le taxi

La base SIRENE a été mise en ligne sur data.gouv.fr et elle contient notamment les prénoms de près de 4 millions d’entreprises ayant un entrepreneur à prénom.
Au cours des dernières années, le prénom “Marie” est devenu l’un des plus fréquent parmi les chefs et cheffes d’entreprises. En revanche, “André” et “Michel”, eux, ne sont plus répandus parmi les personnes ayant créé leur entreprise récemment.
prenomsirene
On remarque, avec un certain délai, les modes : “Nicolas”, prénom à la mode vers 1980 (c’est un des prénoms les plus donnés) se repère chez les entrepreneurs à partir des années 2000, quand des dizaines de milliers de “Nicolas” entrent sur le marché du travail.

Si l’on s’amuse à regarder quels sont les prénoms fréquents par secteur d’activité, pour les entreprises créées récemment, alors on retrouvera Jean, Marie et Nicolas un peu partout. Mais on repèrera aussi “Mohamed” à la tête des entreprises de “Transports terrestres et transport par conduites” et de “Poste et courrier” (avant ce que l’on a appelé “l’übérisation des banlieues”). On repèrera aussi les activités où les hommes sont majoritaires et ceux où les femmes le sont : activités administratives, activités liées à la santé, “autres services personnels”.

Prénoms les plus fréquents par secteur NAF
NAF 1 2 3
Culture et production animale, chasse et services annexes JEAN MARIE NICOLAS
Sylviculture et exploitation forestière JEAN MARIE MICHEL
Industries alimentaires SEBASTIEN DAVID CHRISTOPHE
Industrie de l’habillement MARIE ISABELLE NATHALIE
Autres industries manufacturières MARIE NATHALIE ISABELLE
Réparation et installation de machines et d’équipements JEAN CHRISTOPHE PHILIPPE
Production et distribution d’électricité, de gaz, de vapeur et d’air conditionné JEAN PHILIPPE MICHEL
Travaux de construction spécialisés JEAN DAVID SEBASTIEN
Commerce et réparation d’automobiles et de motocycles SEBASTIEN DAVID JEAN
Commerce de gros, à l’exception des automobiles et des motocycles JEAN NICOLAS PHILIPPE
Commerce de détail, à l’exception des automobiles et des motocycles MARIE NATHALIE JEAN
Transports terrestres et transport par conduites MOHAMED JEAN CHRISTOPHE
Activités de poste et de courrier MOHAMED THOMAS ALEXANDRE
Hébergement MARIE JEAN CATHERINE
Restauration JEAN CHRISTOPHE MARIE
Production de films cinématographiques, de vidéo et de programmes de télévision ; enregistrement sonore et édition musicale NICOLAS JULIEN GUILLAUME
Programmation, conseil et autres activités informatiques NICOLAS JULIEN SEBASTIEN
Activités auxiliaires de services financiers et d’assurance JEAN NICOLAS CHRISTOPHE
Activités immobilières JEAN PHILIPPE MARIE
Activités juridiques et comptables MARIE ANNE JEAN
Activités des sièges sociaux ; conseil de gestion JEAN PHILIPPE MARIE
Activités d’architecture et d’ingénierie ; activités de contrôle et analyses techniques JEAN NICOLAS PIERRE
Publicité et études de marché JEAN NICOLAS JULIEN
Autres activités spécialisées, scientifiques et techniques NICOLAS JEAN JULIEN
Services relatifs aux bâtiments et aménagement paysager JEAN DAVID SEBASTIEN
Activités administratives et autres activités de soutien aux entreprises MARIE NATHALIE ISABELLE
Enseignement NICOLAS MARIE JEAN
Activités pour la santé humaine MARIE ANNE SOPHIE
Activités créatives, artistiques et de spectacle MARIE JEAN NICOLAS
Activités sportives, récréatives et de loisirs NICOLAS SEBASTIEN JULIEN
Réparation d’ordinateurs et de biens personnels et domestiques JEAN DAVID SEBASTIEN
Autres services personnels MARIE NATHALIE STEPHANIE
Insee, Base Sirène. Création postérieures à 2007

Il y a beaucoup de doubles comptes (un même entrepreneur pouvant avoir, assez souvent, plusieurs entreprises, plusieurs établissements, plusieurs magasins… à son nom).

Quels prénoms ?

Depuis le 1er septembre, et pour un an — jusque fin août 2017 donc —, je suis en délégation pour recherches à l’INED. Mon travail va porter sur les prénoms que les immigrés (et les descendants d’immigrés) donnent à leurs enfants, à partir de l’enquête TeO. C’est une étude que j’avais commencée il y a quelques années déjà, mais que je n’avais pu terminer (en raison de la rédaction d’un ouvrage sur les changements de prénoms, d’une habilitation à diriger des recherches et de responsabilités administratives variées, au sein du département de sociologie de Paris 8).
Dans un contexte juridique entièrement libéral, quels prénoms les parents choisissent-ils ? A quelles caractéristiques individuelles (niveau de diplôme, ancienneté de résidence en France…) et contextuelles (lieu de résidence, environnement familial, amical et de travail…) sont associés certains choix ? Garçons et filles reçoivent-ils des prénoms du même registre ? Y a-t-il un lien entre l’expérience du racisme (en raison du nom ou du prénom) et le choix de tel ou tel prénom ?
Il existe une poignées d’articles sur les prénoms que reçoivent les enfants des immigrés, et même des travaux récents, qui montrent une tendance à l'”acculturation conservatrice” (le choix de prénoms “qui ont fait leur preuve” plutôt que de prénoms neufs). Mais ces enquêtes ne portaient pas sur la France. Essayons donc d’en savoir un peu plus.

Toute personne peut demander à l’officier de l’état civil à changer de prénom

changer-prenom-couv-petitIl y a quelques semaines sortait Changer de prénom (PUL, 2016), le fruit d’une enquête sur la procédure en changement de prénom. Je décris, dans ce livre, une tendance ancienne à la libéralisation qui soutient ce qui peut se comprendre comme un droit à devenir soi-même. Ainsi, la quasi totalité des demandes adressées aux juges aux affaires familiales étaient acceptées, mais après un examen pouvant prendre plusieurs mois, et, très souvent, une audience devant juge, procureur et greffière.
Le gouvernement a proposé une modification de l’article 60 du code civil venant conclure cette tendance à la libéralisation : “Toute personne peut demander à l’officier de l’état civil à changer de prénom.” Et cette demande est acceptée, sauf si l’officier pense que la demande ne revêt pas un intérêt légitime : il saisit alors le procureur de la République, qui se penche à son tour sur la question, et qui peut s’opposer au changement.
Au cours de mon enquête, les oppositions des procureurs étaient rares. Ils émettent parfois des avis réservés, rarement des oppositions totales.
Interventions télévisées sur ce sujet :

Quelques prénoms bien corrélés

Dans un monde idéal, je disposerais d’informations nominatives individuelles comportant une indication sur la profession des parents. Dans le monde réel, je dispose d’éditions récentes du Fichier des prénoms, qui nous donne, pour chaque département, le nombre de bébés nés chaque année et portant tel ou tel prénom.
D’autre part les données des recensements nous indiquent la proportion de cadres, d’ouvriers, d’employés… dans la population active des 25-54 ans.
L’idée était de trouver des prénoms “bien corrélés” à certaines PCS. Voici quelques graphiques pour l’année 2012 (bébés nés entre 2010 et 2012, recensement 2012).
Ces corrélations écologiques risquent toujours de nous tromper. Dans les départements où il y a beaucoup de cadres, les prénoms Vadim et Brune sont plus fréquents que dans les départements où les cadres sont peu nombreux… Mais sont-ce les cadres qui appellent leurs enfants ainsi. C’est possible, c’est probable, mais ce n’est pas certain.
prenomscorreles2012

Jacobus, by any other name would smell as sweet

carlosmarxKarl Marx, né Carl Marx, est aussi connu en espagnol sous le nom de Carlos Marx : il est « conocido también en castellano como Carlos Marx » nous dit wikipedia. Il faut dire que ce celui qui est William ici, devient, au delà des Pyrénées, Guillermo, duque de Cambridge (fils de Carlos, époux de Catalina, père de Jorge et de Carlota).
En France, nous avons cessé de traduire ainsi les noms au début du XIXe siècle. L’on parlait bien de Godefroy Guillaume de Leibnitz (né à Leipsick) et encore d’Emmanuel Kant… mais on disserte rarement d'”Edmond” Husserl, sauf sous la plume d’Emmanuel Levinas, lui-même né Emanuelis / Эммануэль). Maria Antonia est bien devenue Marie Antoinette et Maria Ludovica Marie Louise… mais après, en gros, ça s’arrête.
Revenons à Carl/Karl : Dans la première section du 3e chapitre du livre 1 de Das Kapital (1867), l’on peut lire : [de] Ich weiß nichts vom Menschen, wenn ich weiß, daß ein Mensch Jacobus heißt.
Ce qui a été traduit, diversement, dans diverses langues. [fr] Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques. — [en] I know nothing of a man, by knowing that his name is Jacob. — [es] Nada sé de un hombre si sé que se llama Jacobo. — [ro] Eu nu ştiu nimic despre un om dacă ştiu numai că se numeşte Iacob. — [it] Se so che un uomo si chiama Jacopo, non so nulla sull’uomo. — [pt] Não sei nada de um homem quando sei apenas que ele se chama Jacó.
Le Jacobus latin germanique, qui n’est pas tout à fait Jakob, a été le plus souvent nationalisé : Jacques en français, Jacob, Iacob, Jacó… Cela a même pu inciter certains à décrire ce “Jacob” ainsi : « we know that that man, Jacob, to whom Marx referred is, most probably, an ex-Jew » Après tout, pourquoi pas ? Mon interprétation est différente : Jacobus est un nom de baptême latin (probablement catholique) ce qui était fréquent dans l’espace germanique. Ainsi Mozart fut-il déclaré-baptisé sous les prénoms de “Joannes Chrysost[omus] Wolfgangus Theophilus“. Mais ce nom de baptême n’est qu’un nom de papier, il n’est pas utilisé dans la vie courante : il n’y a pas de Jacobus pour les proches. Il y a peut-être une ironie à voir que l’exemple marxien, basé sur l’universalité du latin, est de suite traduit sous une forme nationale.