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L’évaporation académique

Suite au billet sur le bilan de la qualification, un collègue m’a demandé une représentation graphique de l’évaporation académique (je l’avais fait il y a un an). On appelle “évaporation” la proportion de candidats “qualifiés” par le CNU qui, une année donnée, ne candidatent sur aucun poste ouvert au concours.
Voici donc une représentation à partir des données de 2013 :
pression-evaporation-2013
Cliquez : c’est plus lisible en PDF

Des disciplines comme le droit, l’infocom et la science politique sont “malthusiennes” : elles laissent entrer peu de monde (en cherchant à qualifier un nombre de candidates relativement équivalent aux nombres de postes, sauf la science politique, qui qualifie beaucoup car elle a peu de postes). D’autres disciplines (en bleu) qualifient presque toutes celles qui se présentent… ce qui conduit, étant donné qu’il n’y a pas autant de postes, à plus d’évaporation (des candidats qualifiés ne candidatent même pas).

Les données proviennent des fichiers mis à disposition par la DGRHA1-A.

Bilan de la qualification CNU

Cette année, la DGRH A1-1 a encore fait du bon travail, et donne accès non pas à un rapport en pdf, mais à une série de tableaux excel qu’il est beaucoup plus facile de réutiliser. Merci ! On attend encore la possibilité, en tant que chercheur, d’avoir accès à des données individuelles, mais on ne peut pas tout avoir…
Commençons notre exploration. Les sections du CNU, en 2013, ont délivré 9183 qualifications MCF à 6774 candidats. Au départ, il y avait 10876 candidats à la qualif MCF, mais 3603 dossiers ont été éliminés (dossiers incomplets, non parvenus, renoncement…). Une candidate peut déposer plusieurs dossiers. 1937 personnes ont reçu plusieurs qualifications MCF (soit 28% des qualifiés).
25% des qualifiés MCF ont moins de 30 ans, 40% ont entre 30 et 34 ans. Les femmes sont 6 mois plus âgées que les hommes en moyenne.
En section 63 (Génie électrique), les femmes représentent 16% des qualifiés. En section 07, elles représentent près de 75% des qualifiés. Mais il faudrait comparer avec le nombre de femmes au départ de la procédure. Si l’on fait cela, on peut voir que, en section 08 (Latin, Grec…) la proportion des qualifiés compte proportionnellement plus de femmes que la proportion des candidats : elles gagnent 7 points. Idem en sociologie (section 19). En revanche en section 73 (“langues régionales”) et en section 03 (“Histoire du droit”) elles perdent plus de 10 points.

Il apparaît que plus les femmes sont nombreuses dans la population des personnes qualifiées, moins elles sont désavantagées lors de la qualification.
femmes-qualif-2014

Parlons un peu de la qualification aux postes de professeur. Cette demande de qualif n’est pas faite que par des MCF, mais aussi par des chercheurs (CNRS, INRA…) ou des enseignants non-universitaires souhaitant devenir professeurs des universités. Dans la section 29 “Constituants élémentaires”, les MCF représentent 33% des candidats à la qualif PR. En sections 16 (Psycho) et 74 (STAPS) les MCF représentent plus de 80% des candidats à la qualif PR.

Les qualifications multiples ne se font pas au hasard. On trouve peu de sociologues également qualifiés en mathématiques. La DGRHA1-1 propose donc un tableau des proximités disciplinaires, avec un “classement” des couples de disciplines les plus proches :

  1. Informatique & Mécanique, génie mécanique, génie civil se partagent 51 qualifiés [DM m’indique qu’il y a là une erreur : il faut lire Informatique & Génie informatique]
  2. Science politique & Sociologie, démographie en 2e place se partagent 46 qualifiés
  3. Milieux denses et matériaux & Chimie des matériaux se partagent 39 qualifiés
    [ et d’ailleurs les “Milieux denses” partagent de nombreux qualifiés avec de nombreuses autres sections ]

Une représentation synthétique donnerait ceci :

proximites2014
Cliquez pour avoir le PDF – beaucoup plus lisible

L’on remarque que deux disciplines, l’économie et la psychologie, servent d’intermédiaires entre le groupe des “lettres et sciences humaines” et le groupe des “sciences”. Urbanisme et géographie, cette année, se retrouvent de l’autre côté.

Les non-candidats (l’évaporation) : « 3768 personnes détenant globalement 5053 qualifications délivrées cette année n’ont pas candidaté sur les postes ouverts au recrutement ».
Y a-t-il un lien entre avoir plusieurs qualifications et ne pas candidater ? Oui, et c’est un peu paradoxal : les multiqualifiés sont un peu plus souvent que les monoqualifiés des personnes qui ne candidatent à aucun poste.

Qualifiés Non Candidats Proportion
1 qualification 4813 1969 40,9
2 qualifications 1557 690 44,3
3 qualifications 306 139 45,4
4 qualifications 67 24 35,8
5 qualifications 6 3 50,0

On laissera de côté les quadruples et quintuples qualifications (les effectifs, sur une année, sont faibles).
La proportion de non-candidats a fortement augmenté entre 2007 et 2011, elle est stable depuis : En 2013, 41,82% des qualifiés n’ont candidaté à aucun poste (41,5% en 2012, 41,3% en 2011, 38,9% en 2010… et 30,9% en 2007). Et cette année, pour les qualifiés PR, 57% n’ont candidaté à aucun poste.

Les données publiées permettent une analyse de la cohorte des qualifiés de 2009. Pour ce qui concerne les qualifiés MCF, 26% n’ont candidaté à aucun poste de 2009 à 2013. 27% ont candidaté une fois (en 2009), 11% ont candidaté deux fois. … 3% ont candidaté à cinq reprises. Au total, 26% des qualifiés MCF ont été recrutés : mais si l’on s’intéresse à celles et ceux qui ont effectivement candidaté, le taux de recrutement est plus élevé.

Je m’arrêterai là aujourd’hui, mais d’autres traitements statistiques sont possibles.

Retour sur une expérience renouvelée

L’année dernière, en 2012, mon billet sur les mentions au bac avait été largement relayé. J’avais ensuite tenté de réfléchir un peu à cette réception. Cette année, au début du mois d’avril 2013, suite à un billet sur les prénoms sur-représentés par série du bac, une chose similaire s’était produite. Et j’y avais réfléchi, encore.
Il y a une semaine, j’ai rapidement analysé les résultats au bac 2013 qui venaient d’être publiés… et mon billet a rapidement été relayé. Alors, forcément, il y a un truc. Soit je dispose d’attachées de presse très compétentes, soit il y a un truc.
Il y a un truc [même si les attachées de presse de La Découverte sont très compétentes.]

Qu’ai-je fait ? Après avoir récupéré les données, je mets en ligne un billet dimanche en fin d’après-midi. Dans l’idéal, je l’aurais mis en ligne samedi en fin d’après-midi, mais je n’ai pas réussi à tout récupérer à temps. Pourquoi le samedi ? Je me dis que si le billet est repris sur “twitter” au cours du week-end, des journalistes l’auront vu et pourraient en parler le lundi. J’avais fait cela le 30 mars pour le billet sur les séries du bac. J’avais en effet toutes les chances de penser que ce qui était arrivé en juillet 2012 pouvait se reproduire — peut-être à une plus petite échelle — en juillet 2013, et autant prendre les devants en permettant une meilleure réception. Eviter l’idée selon laquelle le prénom “détermine” quoi que ce soit m’était chère.
Mais ce n’est visiblement pas la peine : le billet est mis en ligne dimanche, et les journalistes ont commencé à m’appeler lundi matin.

Immédiatement après avoir mis en ligne le billet, je twitte ceci :
pas-de-surprise
Je ne twitte pas “grande découverte”, mais “pas de surprise”.
Et ce fut ma seule contribution à la diffusion.

Poursuivons par une petite objectivation : le volume des visites sur le site coulmont.com
Le volume annuel tout d’abord :
bw-coulmont-year-201307
Cela indique assez bien le caractère exceptionnel, mais renouvelé, de l’intérêt porté aux billets sur les prénoms et le bac.

Le volume journalier ensuite :
bw-coulmont-7days-201307
A la différence de juillet dernier, le traffic a surtout été concentré sur le lundi. Une analyse plus détaillée montrerait que c’est moins le billet en lui-même que le document PDF qui a été visité. Cela se perçoit un peu sur le tableau des “pages vues” et des “hits” que je reproduit ci-dessous :

visites-bac2013-coulmont
Sur ce tableau, l’on estime mal le poids de “twitter”, car ce site multiplie les URL différentes en t.co. Europe1 semble en faire de même, avec 4 URL différentes.

Je n’ai pas pu récupérer, comme je l’avais fait l’année dernière, les discussions sur “twitter”, même si j’ai essayé de les suivre. Mon sentiment est que, initialement, les “twittos” utilisent l’URL du billet ou du PDF, mais que rapidement, cette URL se perd dans l’ensemble des URL dérivées (presse en ligne).

  1. Slate : Bac 2013 et prénoms: 20% des Adèle et des Diane ont eu une mention très bien, contre 2,5% des Sabrina [deux journalistes me contactent quelques minutes après que Slate ait mis en ligne l’article, en citant explicitement Slate comme étant à l’origine de leur appel]
  2. Le Monde, blog “big browser” : PALME D’OR – Pour une mention « très bien » au bac, mieux vaut s’appeler Adèle
  3. Rue89 : Baccalauréat : mieux vaut s’appeler Ulysse qu’Enzo
  4. aufeminin.com : Baccalauréat 2013 : Quel prénom pour quelle mention ?
  5. Elle.fr Les Diane et Adèle font mieux que les Sabrina au bac 2013
  6. 20minutes : Bac 2013: 20% des Adèle et Diane ont eu une mention «très bien», contre 2,5% des Sabrina
  7. LCI.fr Bac 2013 : quand le prénom est déterminant pour la mention
  8. Direct Matin : Mention au bac. Mieux vaut mieux s’appeler Diane ou Adèle
  9. L’Express.fr Pour avoir la mention “très bien” au bac, mieux vaut s’appeler Diane que Sabrina
  10. Sud Ouest : Bac : 17% des Juliette et 2,5% des Sabrina ont obtenu une mention “très bien”
  11. Europe1 : Bac 2013 : Diane, un prénom à mention
  12. RTL : Bac : dis moi ton prénom, je te dirai ta mention
  13. La Nouvelle République : “Insolite” Bac 2013 : les prénoms qui donnent des mentions
  14. lefigaro.fr Bac 2013 : dis moi ton prénom je te dirai ta mention
  15. plurielles.fr Diane, Adèle, Quitterie : ces prénoms qui récoltent des mentions “Très Bien”
  16. youmag.com Mieux vaut s’appeler Adèle que Rudy pour avoir son bac avec mention très bien [j’aime bien ceci « Des résultats qui vont sans aucun doute relancer la polémique lancée lors de la précédente divulgation de cette étude en avril 2013 où beaucoup, comme Magic Maman s’insurgeait [sic] contre ce type d’étude qui véhicule “une fois de trop la théorie du déterminisme social” »]
  17. blog-examen : Bac 2013 : la mention dépend-elle du prénom ?
  18. psycho-enfants.fr : Bac 2013 : certains prénoms « réussissent » mieux que d’autres
  19. LaLibre.be [Belgique] : Pour réussir ses études, mieux vaut s’appeler Diane ou Adèle [On apprécie le «En France, c’est devenu un classique après chaque annonce des résultats du bac. Le sociologue Baptiste Coulmont…»]

Quelques indices signalent l’intérêt des lecteurs (comme ce “palmarès” des articles les plus partagés de lemonde.fr) :
lemonde-bac2013

Le 9 juillet (mardi), les réactions continuent.
D’abord, les journaux gratuits “20 minutes”, “Direct matin”, “Metro”… publient des petits articles sur les prénoms et le bac. Mais, et c’est intéressant, une Sabrina et un Kévin sont conviés par les blogs du Nouvel Obs pour exposer leur point de vue

  1. Le Nouvel Obs : Bac 2013 : dis-moi comment tu t’appelles, je te donnerai ta mention
  2. Je m’appelle Sabrina et mon prénom n’a rien à voir avec ma mention “Assez bien”
  3. Bac 2013 et prénoms : je m’appelle Kevin, on me prend pour un crétin mais…
  4. Et un jeune collègue, N. Docao [oui, j’ai atteint l’âge où je peux parler de “jeunes collègues”] décrypte Bac 2013 et étude sur les prénoms : les médias s’emballent, Kevin et Sabrina trinquent

Ce que dit Nicolas Docao m’intéresse : l’attention (passagère) accordée à mes travaux est liée à ceci : “s’il est un bien symbolique dont l’individu est affublé en dehors de toute procédure de choix, il s’agit bien de son prénom. (…) Qu’on l’apprécie ou qu’on le déteste, le prénom dépasse tout choix individuel” Et relier ce non-choix à un statut acquis (la réussite au bac) pose problème, cela d’autant plus que le prénom est vécu comme un résumé du soi.
Je relève aussi quelques articles publiés le 9 juillet :

  1. BFMTV Bac 2013: quel prénom a obtenu le plus de mentions Très bien?
  2. 7sur7.be [site belge] Les prénoms qui prédisposent à réussir le bac
  3. ParoleDeMamans.com [sic] Les prénoms pour réussir le bac !
  4. grazia : Faut-il s’appeler Diane ou Adèle pour avoir une mention au bac ?
  5. La Côte (Suisse) : Tu veux avoir la mention au bac? Appelle-toi Juliette ou Grégoire mais pas Brian! [avec un rappel de la théorie de l’habitus de Pierre Bourdieu]
  6. zurbains : Bac 2013 : à chaque prénom sa mention ! [mention “passable” à ceci : «Au-delà des chiffres, vous aurez compris qu’une interprétation de ces résultats n’a que peu de sens.»]

Une chose m’a surpris dans ces articles, l’idée selon laquelle “comme chaque année, le sociologue Baptiste Coulmont publie son étude sur les prénoms…”, idée qui n’apparaît pas seulement dans les articles, mais aussi sur twitter :
tous-les-ans-twitter
Dans le monde contemporain, les “traditions” s’implantent finalement très rapidement, dès la deuxième année.

La discussion s’est poursuivie aux États-Unis, certes de manière un peu moins médiatique :

  1. Le blog themonkeycage.org, tenu par un groupe éminent de politistes étasuniens, relaie mon travail, sous la plume d’Erik Voeten : Kevin Rarely Gets “Très Bien”
  2. et ce billet est à son tour repris par Kevin Drum sur le site du mensuel Mother Jones It’s Not Just Kevin Who Rarely Gets “Très Bien” : il n’y a pas que Kevin qui ait du mal à obtenir la mention “Très bien”, écrit …Kevin… Drum [Drum est un commentateur politique qui apprécie les statistiques. A-t-on cela en France ?]
  3. et, de manière indirecte sur un des blogs du Washington Post, Wonkblog [wonk est un mot qui désigne l’expert public un peu “nerd“]

Pendant ce temps, en France, quelques quotidiens publient [en version “papier”] des articles reprenant les conclusions du graphique (Le Progrès, L’Est républicain). Ces articles sont mentionnés dans le cadre de la Revue de presse du matin sur LCP. Et Ségolène Royal a du répondre à une question dessus (c’est vers la fin de la vidéo) :

Des journalistes du “20h” de France 2 ont fait un reportage (j’y suis interviewé). Le reportage a été diffusé le 11 juillet.

Ce reportage suscita plusieurs commentaires indignés sur “twitter” :
twitter-fr2-comm
Et enfin, le 12 juillet (vendredi), mon travail est rapidement abordé dans une chronique de l’émission Télématin :

Que retenir de tout ça ?

Je ne dirai presque rien ici des erreurs de lecture, je renvoie au billet de Nicolas Docao. Ces erreurs de lectures (“le prénom détermine…”) sont en lien avec ma démarche : les prénoms personnalisent, individualisent presque, une cérémonie nationale collective, la publication des résultats du bac. Camille a réussi… une Camille a réussi… les Camille ont réussi… 11% des Camille ont réussi… Le langage opère des raccourcis entre catégories (hétérogènes) et individus… et l’on a parfois affaire à de quasi-antonomases (les noms propres, ici certains prénoms, ne sont pas tout à fait utilisés comme noms communs, mais on n’en est pas très loin). Un jeu intéressant (pour mes travaux) se déploie entre fonction identificatrice du prénom (son rattachement à une personne précise, dans un contexte donné) et sa fonction connotatrice (puisque des qualités collectives, ici la réussite mesurée par le taux de mention, sont attachées aux prénoms, si bien que les porteurs du prénom, sans porter individuellement ces qualités, peuvent y être associés).
Je retiendrai ici surtout, d’abord, qu’il est possible de renouveler ce qui apparaissait comme une expérience particulière, un enchaînement d’articles et de reportages sur une réflexion sociologique autour des ressorts la réussite scolaire. Mais que ce renouvellement ne se fait pas à l’identique. L’année dernière, deux relais avaient été cruciaux : une dépêche AFP et un article en deuxième page du Monde. Cette année ce fut plus diffus et moins légitime. L’enchainement fut celui-ci :
(1)twitter–>(2)”pure players” [i.e. presse uniquement en ligne]–>(3)quotidiens gratuits–>(4)presse régionale–>(5)télévision
Pas à l’identique pour une autre raison : certaines personnes ont ressenti de la lassitude face à ce qu’ils avaient déjà lu ou entendu l’année précédente. Il n’est donc pas certain que ce travail sera autant relayé, si l’année prochaine je réitère l’analyse des résultats nominatifs au bac. De mon côté, l’infrastructure est déjà en place, automatisée, depuis le code R pour scrapper les résultats jusqu’à la production de deux “mini-sites”, celui qui indique les prénoms ayant le même profil et celui qui présente, de manière lisible, le “nuage des prénoms“… Il ne reste plus qu’à organiser une conférence de presse alors ?

Mobilité des enseignants-chercheurs

L’on trouve, dans les bilans statistiques publiés par la DGRH-A du ministère de l’enseignement supérieur, des informations intéressantes sur la mobilité des enseignants-chercheurs.
Pour 2011, par exemple, il est possible de voir de quelle académie et vers quelle académie ont eu lieu les mutations. Les mutations ne sont pas des changements de corps (MCF–>PR), mais des mouvements entre deux universités, mais dans le même corps. Les mutations ne sont effectives que si un département (par la voix d’un comité de sélection) accepte la candidature : il ne s’agit donc pas, à la différence des mutations dans le Secondaire, de mutations à l’ancienneté.
Le graphe suivant synthétise ces mutations. Je n’ai gardé que les mutations d’académie à académie qui apparaissaient plus d’une fois. Il faudrait cumuler les mutations sur plusieurs années pour obtenir des données plus solides. Mais on remarque déjà une ébauche de mouvements intra-région (entre Rennes et Nantes, entre Montpellier et Aix-Marseille, ou entre Lyon et Aix).
mobilite-2012
On remarque surtout l’attraction de Paris : les mouvements se font, visiblement et de manière importante, vers Paris.
Si l’on fait la somme des soldes migratoires, sur plusieurs années (2004-2011), alors on voit apparaître des académies plus recherchées que d’autres.

solde Académie
-134 Lille
-61 Nantes
-55 Nancy-Metz
-53 Rouen
-50 Rennes
-47 Amiens
-45 Orléans-Tours
-37 Reims
-36 Besançon
-29 Clermont-Ferrand
-27 Poitiers
-25 Caen
-21 Dijon
-19 Antilles-Guyane
-19 Limoges
-11 La Réunion
-10 Nice
-5 Grenoble
-4 Corse
-1 Strasbourg
1 Pacifique
17 Lyon
24 Créteil
26 Aix-Marseille
31 Toulouse
39 Bordeaux
43 Montpellier
54 Versailles
453 Paris

Ces données sont grossières : il faudrait pouvoir travailler non pas sur les académies (de taille très inégales), mais sur les universités elles-mêmes. Mais elles montrent un phénomène massif : le mouvement vers Paris.

Source des données Bilan des recrutements en 2011 : Bilan de la session « synchronisée » 2011, SECRÉTARIAT GÉNÉRAL, DIRECTION GÉNÉRALE DES RESSOURCES HUMAINES, Service des personnels enseignants de l’enseignement supérieur et de la recherche Sous direction des études de gestion prévisionnelle, statutaires et des affaires communes DGRH A1-1.

Transmissions. Une communauté en héritage

J’interviendrai, la semaine prochaine, au colloque Colloque Transmissions. Une communauté en héritage. 40 ans de sociologie française [qui se tient du 5 au 7 juin à l’IEP de Paris].
Il y a un livret qui présente les différentes interventions, avec, notamment : Andrew Abbott & Etienne Ollion, “La sociologie française a-t-elle joué un rôle aux Etats-Unis depuis 1970 ?”
L’actualité — les décès rapides de sociologues (Desrosières, Castel, Boudon, Crozier) ayant structuré la discipline, en théorie ou en pratique — a rattrapé ce colloque, qui devrait être l’occasion de réflexions intéressantes.

Mes enquêtés s’appellent Robert

Les prénoms découpent des groupes, des classes d’équivalences basées sur la similarité des prénoms… mais ces groupes sont tous de taille restreinte, souvent très petits (actuellement, le prénom le plus donné ne représente qu’un à deux pour cent des naissances). Et ces groupes « descendent » rapidement jusqu’à l’individu lui-même (puisque de nombreuses personnes, 10% pour les enfants nés dernièrement, portent un prénom quasi-unique).
Les « groupes-prénoms » forment une catégorie individualiste pour d’autres raisons, liées aux usages contemporains des prénoms, symboles de l’identité personnelle. Depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, le prénom est devenu d’utilisation quotidienne (pour le monde du travail, voir Guigo, 1991). Des sociologues ont remarqué cette “montée du prénom dans les mœurs” (Carbonnier, 1957), les manuels de bonnes manière aussi (qui cessent d’interdire l’usage répandu des prénoms comme terme d’appel)… et il est progressivement entré — en contrebande ? — dans des compte-rendus de recherches sociologiques.
Dès les débuts de la sociologie américaine, les prénoms (et les diminutifs) sont utilisés par les sociologues de Chicago. On en trouverait des exemples dans Le Hobo de Nels Anderson, dans Street Corner Society de William F. Whyte (même si ce dernier, techniquement, n’est pas « de Chicago » et qu’il a tendance à utiliser des surnoms ou des diminutifs).
Rien de tel en France, et pendant longtemps : Les ouvrages publiés par le « Centre d’études sociologiques » aux éditions du CNRS, dans les années 1950-1960, n’utilisent pas les prénoms alors que des entretiens sont réalisés [je n’ai vérifié que quelques ouvrages, de Touraine, Guilbert&Jamati, Crozier, Chombart…].
Paradoxalement peut-être, quelques années plus tard, les tenants de l’individualisme méthodologique n’ont pas recours au prénom : leurs individus sont interchangeables. Crozier (dans Le Phénomène bureaucratique ou dans L’Acteur et le système) non plus n’utilise pas les prénoms (les individus sont indexés par leur titre ou leur fonction, « un directeur »).
Au début des années 1970 et avant, les prénoms sont très peu utilisés. Les travaux de Bourdieu sur le Béarn qui datent du début des années 1960 (rassemblés dans Le bal des célibataires) utilisent des initiales pour identifier des informateurs. Bernoux, Motte et Saglio, dans leur enquête par observation participante réalisée en 1969 n’utilisent pas de prénoms mais identifient les ouvriers par des lettres (qui ne sont pas des lettres initiales, mais des lettres présentées dans l’ordre alphabétique : le premier ouvrier présenté est A., le deuxième est B., etc…) (Bernoux et al., 1973). Renaud Sainsaulieu, dans L’identité au travail, quelques années après (l’ouvrage est publié en 1977), n’utilise qu’un seul prénom, « Yvon », pour individualiser un ouvrier. Tous les autres sont présentés à partir de leurs caractéristiques sociales (Sainsaulieu, 1988) sans personnification. Avec Colette Pétonnet, en 1979, “on est tous dans le brouillard”, car elle ne semble pas avoir de politique d’anonymisation/identification explicite : elle utilise indistinctement initiales, prénoms, surnoms, noms de famille, « Madame » suivi d’un prénom féminin, « Madame » suivi d’un prénom masculin… (Pétonnet, 2012). On trouve quelques prénoms dans les « vignettes » / « encadrés » de La Distinction (Bourdieu, 1979), mais surtout des initiales.distinction-prenom
Mais à partir des années 1980, les prénoms entrent dans la panoplie des sociologues s’intéressant à la réalité comme « ensemble indécomposable de co-occurrences historiques » (Passeron page 32). Ils apportent non seulement la possibilité d’identifier d’un individu étudié tout au long du texte (la « Sophie » présentée en introduction est certainement la même « Sophie » qui intervient au long de l’ouvrage). Ils apportent aussi un « effet de réel » (Passeron, 1991, p.207, citant Barthes) : « objet ni incongru ni significatif » qui « ne révèle à l’analyse du récit aucune valeur fonctionnelle ou structurale ; il n’est pas non plus justifié par une fonction littéraire » (quand le prénom n’est pas celui d’un personnage récurrent). « Soustraits à la structure sémiotique du récit, ils acquièrent un signifié de connotation ».
darmon-prenomLe « Monde privé des ouvriers » d’Olivier Schwartz (1990) utilise systématiquement le prénom, mais souvent en combinaison avec le nom de famille (s’intéressant à des ménages, le lien entre les personnes est établi pour le lecteur par le nom de famille). L’ethnographie contemporaine – disons celle de l’École de Jourdan – utilise très souvent les prénoms, parfois (notamment pour les personnages les plus jeunes, sans utiliser le nom de famille) : « François, Thierry et Mathieu » chez Nicolas Renahy, dont le livre (Les gars du coin), commence ainsi « Octobre 1998, un vendredi soir. Après une journée de travail difficile dans la scierie qui l’emploie comme manœuvre, Hervé veut se changer les idées ». Dans La France des petits-moyens, Cartier, Coutant, Masclet et Siblot ont recours à des stratégies variées de prénomination : il existe des personnes sans prénom (« Mme Pageot ») et des personnes possédant un prénom et un nom « Stéphanie Bensoussan », (identifiées dans les entretiens par le prénom).
L’un des critères suivis par les ethnographes, c’est visiblement d’appeler par son prénom dans le texte celles et ceux qu’on appelle par leur prénom au cours du déroulement de l’enquête, signe, s’il en était, de l’usage quotidien de ce terme d’appel.
Du côté de la sociologie non ethnographique, c’est à dire sans enquête de longue durée impliquant une fréquentation suivie des enquêtés, les prénoms tendent aussi à être de plus en plus utilisés.
L’évolution individuelle la plus remarquable est sans doute celle de Jean-Claude Kaufmann : ses premiers ouvrages utilisent des noms de famille uniquement (La vie HLM en 1983), ses ouvrages intermédiaires (comme La trame conjugale en 1992) une combinaison prénom–nom de famille, et ses derniers ouvrages n’utilisent que les prénoms (Premier matin, 2002). Le basculement intervenant lors de la rédaction du livre sur les seins nus (Corps de femmes, regards d’hommes).
La misère du monde, publiée en 1993 sous la direction de Pierre Bourdieu, fait un recours intense aux prénoms. Plus de 9 entretiens sur 10 identifient les enquêtés par leur prénom (les enquêtés les plus âgés ont un nom de famille, mais pas de prénom).
lahire-identificLa sociologie lyonnaise des dispositions autour de Bernard Lahire repose sur une étude fine de cas individuels, conçus comme « combinaisons singulières de contraintes (dispositionnelles et contextuelles) » (Lahire, 2006, p.18), sur la mise en évidence de l’hétérogénéité des pratiques individuelles. Cette sociologie, dans l’écriture, fait recours à des « portraits sociologiques » qui commencent, de manière répétée, par « Arielle a 40 ans. Elle est titulaire d’un DEA » (p.153), « Marcel a 55 ans. Il est titulaire du certificat d’études primaires » (p.233) « Hélène a 28 ans. Elle dit avoir le niveau bac +4… » (p.307) [mais de manière surprenante, les prénoms ne sont pas repris dans la « liste des personnes interviewées » p.745 sq., l’indexation se faisant par un code alphanumérique].
Un dernier exemple : Le cadre des Cadres (1983), celui dont l’entretien inaugure et clôture l’ouvrage de Boltanski, reste identifié par une intiale, « M. ». Mais dans La condition fœtale (2009), Luc Boltanski utilise des prénoms pour identifier les femmes avec qui ses assistantes se sont entretenues (Chloé, Leïla…) une note, p.130 précise que « tous les prénoms figurant dans les entretiens ont été modifiés », sans que l’on sache pourquoi des prénoms ont été utilisés.
Cette exploration initiale laisse entendre que l’usage des prénoms se diffuse dans les compte-rendus de recherche. Influence tourainienne : le « retour de l’acteur » s’apercevant dans ces prénoms individualisant, personnifiant… ? Influence des traductions des textes de l’Ecole de Chicago ? il faudrait pouvoir établir une chronologie plus fine concernant la production sociologique française.
C’est pourquoi j’ai mis en place un formulaire que vous pouvez remplir : si vous avez remarqué une forme d’identification particulière, dans un ouvrage ou un article de sociologie publié entre 1960 et 1995, qui utilise prénom ou initiales, ou nom de famille, ou identifiant alphanumérique… merci de me l’indiquer. Indiquez aussi votre nom, pour apparaître dans les remerciements si jamais un texte issu de cette recherche est un jour publié.

Lien vers le formulaire. Vous pouvez aussi tout à fait utiliser les commentaires ouverts sous ce billet.

Deux passions françaises, les prénoms et le bac

Le dernier billet, sur les prénoms surreprésentés par série du bac, a été fortement diffusé. J’aimerai, pour m’en souvenir plus tard, faire ici un petit compte-rendu [sur ce modèle].
Tout d’abord, une objectivation temporelle :
stats-visites-7days
Le billet est publié le samedi 30 mars en fin de journée, au milieu du long week-end de Pâques. L’idée m’est venue en revisitant, dans le cadre d’un autre projet, les données recueillies en 2012. Le petit calcul donnant des résultats bien distinctifs, je me suis dit qu’il serait intéressant de faire une petite expérience : un billet court, avec un tableau sous forme d’image (l’image indiquant et le titre du tableau, et l’URL source). Publier, puis regarder l’éventuelle reprise [puisque le billet sur les mentions et les prénoms avait suscité l’intérêt journalistique, est-ce que celui-ci serait aussi repris ?].
Les reprises commencent plus ou moins rapidement sur twitter. Quelques comptes disposant de plusieurs milliers de “followers” (d’abonnés) indiquent ce billet. [Il est plus difficile de suivre les “partages” sur facebook.] J’ai recueillis les “twittes” similaires, qui montrent une espèce de surprise paradoxale :
adjectifs-en-ant
Mais comme le premier graphique permet de le constater, il n’y a pas, ni le 30, ni le lendemain, d’explosion du volume des visites. Il faut dire que beaucoup de monde semble en vacances. Aucun “blog” ne rediffuse le tableau : un signe, peut-être, que les blogs ne servent plus vraiment à rediffuser/partager (fonction conférée à twitter et facebook).

L’explosion des visites arrive suite à deux articles mis en ligne dans l’après-midi du 1er avril (lundi de Pâques) :
http://www.rue89.com/2013/04/01/bac-dis-prenom-dirai-section-241059 (1er avril 2013)

http://www.slate.fr/lien/70147/chaque-bac-son-prenom (1er avril 2013)
En fin de journée du 1er avril, un journaliste d’Europe1 me contacte (je ne sais pas si l’interview a été diffusée).

Le lendemain, mardi 2 avril, les articles se multiplient (la “Revue de Presse” de France Inter mentionne le matin même l’article de rue89). Voici ce que j’ai réussi à retrouver…

  1. http://www.20min.ch/ro/life/lifestyle/story/Le-bon-prenom-pour-un-futur-genie-27843746 (02 avril 2013 09:25)
  2. http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-monde/france/prenoms-bac-augustin-en-s-ahmed-en-stg-allison-en-st2s-02-04-2013-2056310.php (2 avril 2013 à 09h48)
  3. http://www.lessentiel.lu/fr/lifestyle/tendances/story/Votre-reussite-dependrait-de-votre-prenom-11739441 (02 avril 2013 11:36)
  4. http://lci.tf1.fr/france/societe/alienor-en-l-augustin-en-s-et-ahmed-en-stg-a-chaque-bac-son-prenom-7911216.html (02 avril 2013 à 11h32)
  5. http://www.ladepeche.fr/article/2013/04/02/1596725-baccalaureat-dis-moi-ton-prenom-je-te-dirai-ta-section.html (Publié le 02/04/2013 à 14:19)
  6. http://www.blog-emploi.com/index.php/post/Les-prenoms-des-bacheliers-en-disent-long (02 avril 2013 · 14:33)
  7. http://www.cafepedagogique.net/
  8. http://www.terrafemina.com/vie-privee/famille/articles/24293-bac-2013-des-resultats-et-des-mentions-en-fonction-des-prenoms-.html
  9. http://www.mediaetudiant.fr/vie-etudiante/augustin-bacs-ahmed-bacstg-14316.php
  10. http://etudiant.lefigaro.fr/le-labeducation/actualite/detail/article/bac-alienor-en-l-henri-en-s-et-youssef-en-stg-1584/ (02/04/2013 à 16:03)
  11. http://www.lepoint.fr/societe/le-prenom-fait-il-le-bachelier-03-04-2013-1649593_23.php (Publié le 03/04/2013)
  12. http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20130403.OBS6482/dis-moi-ton-prenom-je-te-dirais-quel-est-ton-bac.html (03-04-2013)
  13. Emission de Radio Notre Dame : mp3 (le 3 avril 2013)
  14. http://www.ladepeche.fr/article/2013/04/03/1597452-baccalaureat-a-chaque-filiere-ses-prenoms.html (03/04/2013)
  15. http://www.mediaetudiant.fr/vie-etudiante/augustin-bacs-ahmed-bacstg-14316.php
  16. Un article dans l’édition papier du Parisien : http://www.leparisien.fr/espace-premium/air-du-temps/a-chaque-bac-ses-prenoms-stars-04-04-2013-2695219.php (4/4/2013)
    leparisien-20130404
    … qui fait l’objet d’une mention dans la revue de presse de “Télématin”, dans émission de France Culture, et qui suscite une demande d’interview d’un journaliste de RTL.

Les reprises du billet se terminent par deux critiques sur “magicmaman” et “serialmother”

  1. http://www.magicmaman.com/,l-actu-bulle-un-prenom-un-bac-une-etude-absurde,2006337,2318853.asp
  2. http://serialmother.infobebes.com/baccalaureat-donne-moi-ton-prenom-et-je-te-dirai-quel-bac-passer/ (5 avril 2013)

Je préfère, de loin, que les journalistes me contactent. Cela me permet d’expliciter ce qui était resté à l’état d’implicite dans mes calculs.

Deux enseignements

Je tire de tous ces articles deux enseignements.

  1. Alors que je pensais avoir illustré les différences sociales entre séries du bac : surreprésentation des classes populaires dans les sections technologiques, surreprésentation de la bourgeoisie (bourgeoisie salariée) dans les sections générales… mon billet a été reçu sous une forme beaucoup plus individualiste : “dis-moi ton prénom et je te dirai ta série”.
    Hélas… ce n’était pas du tout ce qu’illustraient mes données. Prenons un exemple imagé :
    Imaginons que les points rouges soient les “Aliénor”. Elles sont plus nombreuses (24) à se trouver dans le groupe de droite. Mais en proportion, elles sont plus fréquentes dans le groupe de gauche (bien qu’étant moins nombreuses).
    proportions
    Le prénom Aliénor (ou les points rouges) est surreprésenté dans le groupe de gauche (15/160) mais il est plus nombreux dans le groupe de droite (24). Aliénor a plus de chance (ou de risque) de se trouver dans le groupe de droite, mais Aliénor est plus “caractéristique” du groupe de gauche.
    Donc alors que je pensais illustrer l’idée que le prénom était un bon indicateur… un “indice faible” individuellement, mais qui peut s’ajouter à d’autres indices faibles pour former une image solide… mes lecteurs ont souvent cru que j’illustrais les destins des individus.
  2. La notion de surreprésentation relative à une moyenne n’est sans doute pas évidente, et de nombreux lecteurs y ont vu une liste des prénoms les plus fréquents. Or la liste des prénoms les plus fréquents ne ressemble pas à la liste des prénoms surreprésentés, car les prénoms les plus fréquents sont fréquents un peu partout. La voici, cette liste :
    bac-frequence-series2012
    A part “Kevin”, premier prénom dans plusieurs séries technologiques et absent du “top 20” des séries générales, l’on ne trouve que peu de prénoms distinctifs. Les “Camille” (prénom très fréquemment donné au début des années 1990) sont partout : il y a des Camille filles de cadre, des Camilles filles d’ouvriers (ou fils de, fils de)…
    Deux listes différentes, donc, mais qui portent sur les mêmes données. Faisons une analogie photographique. La liste des prénoms les plus fréquents, c’est la photo de gauche, au contraste atténué, dans un brouillard (le brouillard, ce serait ici toutes les Camille, tous les Thomas). La liste des prénoms surreprésentés, c’est la photo de droite, au contraste renforcé : on y repère des “petits” prénoms (les arbres du fond de la photo, invisibles sur la photo de gauche).
    torremountain-fog

Notes : Le titre a été trouvé par @SH_lelabo.

La féminisation des revues de sociologie depuis 1960

Billet rédigé par B. Coulmont, A. Hobeika et É. Ollion, publié conjointement sur http://coulmont.com et http://data.hypotheses.org/637

Dans un récent article (PDF), West (un biologiste, pas la sociologue du genre) et ses collègues montraient à partir des articles de JSTOR que si le sex-ratio évolue sensiblement au cours des dernières décennies, l’égalité n’est pas encore de mise entre hommes et femmes dans les publications. Ils soulignaient en particulier que les hommes sont toujours sur-représentés dans des positions de prestige (premier et dernier auteur).

Qu’en est-il en France ? Partant d’une base des revues de sciences sociales françaises compilée par A. Hobeika et E. Ollion dans le cadre d’une recherche en cours sur l’histoire de la discipline par ses publications[1], on obtient une image de la sociologie dans le temps.

D’un point de vue global, au cours des années soixante aux années quatre-vingt-dix, la féminisation progresse, mais très lentement : 81% des auteurs sont des hommes dans les années 1960, ils ne sont plus que 71% dans les années 1990[2].

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La féminisation est aussi très inégale suivant les revues. Certaines (Archives de sciences sociales des religions, Économie et statistique, Population) voient la part des auteures féminines augmenter substantiellement, alors que d’autres restent des bastions masculins (comme les Actes de la recherche en sciences sociales et la Revue française de sociologie)[3].

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Déterminer le sexe des auteurs à partir de leurs prénoms ?

Pour établir le sexe des auteurs, nous nous sommes appuyés sur leur prénom, méthode utilisée par West (cité plus haut) ou par Carrasco pour retrouver le sexe des pacsés [Carrasco V., 2007. — « Le pacte civil de solidarité : une forme d’union qui se banalise ». Infostat justice, 97 pp. 1–4.]

Mais quand on cherche à inférer le sexe du prénom, plusieurs méthodes sont possibles.

La première consiste à faire ce codage manuellement : la familiarité avec la discipline permet de savoir que Claude Poliak n’a pas le même sexe que Claude Dargent, que Dominique Méda et Dominique Wolton non plus. Mais c’est très chronophage.

Parmi les techniques de codage automatique, deux autres sont possibles. On peut établir une liste de prénoms indiscutablement sexués (Baptiste, Yvette, Émile) à partir d’annuaires, et leur attribuer une valeur (M/F ou 0/1), laissant indéterminés les prénoms épicènes. Toutefois, si on dispose du fichier des prénoms (INSEE), une autre possibilité est d’associer à chaque prénom un score (de féminité, de masculinité) en fonction de son usage social : ainsi 99,95% des Catherine, au XXe siècle en France, ont été déclarées à la naissance comme étant du sexe féminin ; ce chiffre est de 0,08% pour les Simon. Les Dominique sont à 41% des filles, les Claude le sont à 12%, etc. Utiliser cette méthode revient donc à supposer que les prénoms des sociologues ont la même fréquence d’utilisation pour des hommes/femmes que dans la société française toute entière, ce qui semble raisonnable.

On a ici mené un test de ces méthodes, en recodant manuellement le sexe des auteurs pour une revue, la Revue Française de Sociologie. On compare les résultats à ceux des deux autres procédures. Pour la période 1960-1999, le nombre d’articles de cette revue dans notre base est de 1723. En excluant ceux pour lesquels aucun auteur n’est mentionné[4], on a in fine 1329 prénoms.

Les trois méthodes donnent sensiblement le même résultat, malgré des nombres de cas différents sur lesquels elles butent (« NA méthode » ci-dessous). Avec 17 prénoms non-détectés seulement (parfois répétés, d’où les 28 NA), le fichier des prénoms (INSEE) apparaît comme une solution à la fois commode et efficace pour un traitement automatisé tel que celui qu’on vient de faire[5].

Codage manuel Liste restreinte de prénoms Fichier des prénoms
Homme 79.08 78.64 78.67
Femme 20.92 21.35 21.33
Nb. individus 1329/1723 1063/1723 1301/1723
Infos manquantes 394 394 394
NA méthode 0 266 28

 

Des chiffres sur la situation dans la sociologie étasunienne, calculés avec des méthodes similaires, sont disponibles chez Neal Caren et chez Philip Cohen.

Et ci-dessous le graphique avec l’ensemble des revues de sociologies prises en compte dans l’analyse.

 

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[1] Elle recense les publications dans les revues de sociologie française depuis les années 1960 (articles et symposiums, mais pas compte-rendus). La base est organisée par signatures : chaque ligne désigne un auteur et un article (par exemple, Bourdieu P. & Wacquant L. 1999 donne lieu à deux lignes dans la base : une pour chaque auteur).

[2] La base recense plus de 20 000 articles et comptes-rendus dans une vingtaine de journaux : Agora, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Archives de Sciences Sociales des Religions, Critique internationale, Déviance et société, Espace population et sociétés, économie et statistiques, Genèses, Pôle Sud, Politix, Population, Réseaux, la Revue Française de Sociologie, Sociétés contemporaines, Sociologie et santé, Tiers-Monde. Elle s’appuie largement sur les données du site Persée, complétées ponctuellement pour les revues qui en sont absentes.

[3] Dont B. Lahire disait récemment qu’elles étaient « les deux revues françaises de sociologie les plus académiques »).

[4] Soit il n’y en avait pas, soit on n’a pas réussi à le dissocier du nom dans les rares cas où les deux n’étaient pas clairement séparés. C’est une limite de ce traitement complètement automatisé, même si on a de bonnes raisons de penser que cela ne change rien aux résultats présentés ici.

[5] Si les prénoms sont à l’avenir plus épicènes, alors cette méthode pourrait s’avérer problématique. Elle l’est parfois entre pays, Jean Leca n’étant pas du même sexe que Jean Comaroff.

L’évaporation académique : les qualifiés non postulants

Je vais parler ici de l’évaporation académique, c’est-à-dire des personnes qui, qualifiées par le Conseil national des universités, ne candidatent à aucun poste universitaire. Je vais m’appuyer sur les données des “DGRH A / LT & DGRH A1-1 / PR”.
Dans l’Etude de la promotion 2012 des qualifiés aux fonctions de MCF et de PR, on trouve quelques pages consacrées à ceci : “3589 personnes détenant globalement 4911 qualifications délivrées cette année n’ont pas candidaté sur les postes ouverts au recrutement. Elles représentent 43,5% des personnes qualifiées par le CNU au titre de l’année 2012”. La DGRH-A appelle cela “l’évaporation”.
Près d’une candidate sur deux, donc, qualifiée, ne candidate pas. Peut-être parce qu’il n’y a aucun poste qui lui convienne. Peut-être par autocensure…
Mais ce n’est peut-être pas dû uniquement aux candidates elles-mêmes. La plus ou moins grande sévérité des sections est liée à la plus ou moins grande proportion d’évaporées.
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Cliquez pour avoir un beau graphique en PDF

La taille des points est fonction (linéaire) du nombre de candidats qualifiés (je me suis limité, ici, à la qualification “maître de conférences”. La droite orange est la droite de régression linéaire. Une relation croissante existe entre le taux de qualification et le taux d’évaporation : dans les sections les plus “laxistes”, de nombreux candidats abandonnent avant même de postuler.
Mais c’est un peu plus compliqué encore (rien qu’avec les données de la DGRH A), car une relation évidente existe entre la “pression” (le nombre de qualifiés de l’année rapporté au nombre de postes ouverts au recrutement dans l’année). Ainsi, quand il y a environ un poste pour chaque qualifié (en droit, par exemple), il y a très peu d’évaporation. Mais quand il y a un poste pour 20 candidats, alors près de 60% des candidats abandonnent.pression
Cliquer pour agrandir

On remarquera, sur ce graphique, le comportement “optimiste” des politistes, de la 4e section du CNU : 15 candidats pour chaque poste, mais à peine 20% d’évaporation.
Et si l’on combine le tout ? En coloriant les points en fonction du taux de qualification ? On arrive, je pense, à la limite de la synthèse graphique possible.
evaporation-pression
Le “taux d’évaporation” était de 34% en 2007, et, depuis, il augmente régulièrement.
[mise à jour 2013-03-02] Regardons maintenant la relation entre la “porosité” des sections CNU et le taux d’évaporation. Le graphique suivant met en relation la proportion de “multiqualifiés” par section et l’évaporation. Il apparaît que, globalement, plus la section comporte de candidats multiqualifiés, plus ces candidats s’évaporent…
multiqualifies
Je trouve cela a priori étrange : je pensais que la proportion de multiqualifiés pouvait être un indicateur de la volonté des candidats de postuler aux postes universitaires.

Note : Données : evaporation.csv [j’ai extrait ces données du rapport de la DGRH-A, qui est au format PDF]

Mise à jour : Poursuite de l’analyse chez Olivier Bouba-Olga

Ma prime d’excellence scientifique

Cadeau d’avant noël. Le 21 décembre, un mail du service du personnel enseignant m’informe que

Suite au classement de l’instance nationale et de la validation par les conseils centraux, nous sommes au regret de vous informer que votre dossier de candidature à la Prime d’Excellence Scientifique (PES) pour la campagne 2012 n’a pas été retenu.
Un courrier émanant de Madame Danielle TARTAKOWSKY, présidente de l’université vous parviendra prochainement.

Il m’a fallu envoyer trois demandes par mail pour obtenir le rapport non-signé et non-rédigé par « l’instance nationale ». “Instance nationale” composée, pour la section 19, des éminents collègues dont les noms suivent :
19 Madame Delcroix Catherine, Université de Strasbourg
19 Madame Dion Michèle Université de Bourgogne
19 Monsieur Pequignot Bruno Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle
19 Monsieur Valade Bernard Université Paris 5 Descartes
[Cette liste, c’est de l’excellence en barre.]
(source)
coulmont-PES-2012
Mes notes sont ainsi : j’ai “C” en “G” (G = note globale). Définitivement pas excellent. Zut. J’ai “A” en “P” : ça doit être bien, ça. Mais c’est mitigé par un “C” en “E” (c’est à dire l’encadrement doctoral scientifique) : en effet, comme je n’encadre pas de thèse (et que je ne peux pas en encadrer), je suis classé “C”… et c’est la prime qui s’envole. J’ai “B” en “R” : un “Rayonnement” moyen donc. Et, honte parmi les hontes, j’ai “C” en “S” (“S” étant l’acronyme de “Responsabilité scientifique”). Les spécialistes en coulmontologie (et ils sont nombreux) se souviendront que j’avais obtenu les mêmes notes en 2009.

Le rapport n’est pas signé. Aucune recommandation n’est proposée pour améliorer mes chances de primes. Comment devenir un bon chasseur de prime si l’on ne donne aucun conseil… Même la lettre de la Présidente ne dit pas comment faire ? D’ailleurs cette lettre — mais c’est coutume à Paris8 — ne dit pas qui a obtenu cette prime : c’est une chose impossible à savoir (les compte-rendus du conseil scientifique ne sont plus diffusés sur l’intranet, de toute façon). Tout laisse supposer, dans la rédaction, que la prime a été en grande partie réservée aux “rangs A”.

primedexcellence

Allez, on recommence cette année : cela va être d’autant plus intéressant que toutes les évaluations se feront localement, entre collègues excellents de la même université.