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Pour servir à l’histoire récente de l’obscénité

Il y a quelques mois, le propriétaire d’un magasin parisien vendant des “sex-toys” a été condamné pour s’être installé trop près d’une école. Depuis le 27 avril, le magasin est fermé.
La société n’a donc pas arrêté, loin de là, d’être lieu de débats autour de la signification et des dangers des objets phalliques. Plus largement, parce que les objets sont souvent associés à un sexe plutôt qu’à un autre, ils prennent un genre qui n’est pas que leur genre grammatical. Un ouvrage récent aborde ce thème , Les objets ont-ils un genre ? (sous la direction d’Elisabeth Anstett et Marie-Luce Gélard), dans lequel se trouve un chapitre, que j’ai rédigé. Dans cet article intitulé “les économies de l’obscénité“, j’essaie de comprendre le traitement policier des “godmichés” à la fin des années 1960, quand ces gadgets pour adultes étaient fabriqués artisanalement, ou importés d’Allemagne, cachés dans des coffres de voiture et utilisés dans des films “faits-maison”. J’y décrit les différents circuits qui permettaient à ces objets de circuler : circuits matériels, et circuits de significations.
Les autres chapitres, de facture plus anthropologique, décrivent la jupe nationale du Laos, les cuillères, et, ce qui m’a bien intéressé, le “bleu de travail” (chapitre d’Anne Monjaret). Enfin, un chapitre de Bjarne Rogan décrit comme je ne l’avais jamais vu les sexualisations des collections et des modes de collectionner : une activité de femmes oisives collectionnant des timbres (XIXe siècle) devient une activité masculine, la philatélie, dotée de sociétés savantes… et excluant les femmes.

Quelques interviews

[Attention, publicité éhontée] Parler de mes travaux me fait plaisir, et c’est sans doute pour cela qu’on peut me trouver sur SecondSexe.com ou sur les sites d’étudiants en journalisme de Toulouse (actutoulouse.fr) ou de Marseille. J’accepte en général les demandes d’interview des étudiants (je n’ai eu qu’une mauvaise expérience, avec des étudiants d’une école parisienne, qui n’ont pas rempli leur part du contrat, m’envoyer le reportage vidéo qu’ils avaient fait).

J’accepte aussi ce qui peut être considéré comme extérieur à la “valorisation”. Pour la deuxième fois en trois ans, j’ai été interviewé pour une émission de la chaine TPS-Star, “En attendant minuit”, diffusée en fin de soirée avant le film pour adultes.

Les deux fois, j’ai été agréablement surpris par les journalistes venant filmer (1 et 2). Ma vanité est toutefois ici blessée par les reflets sur mes lunettes et par certains effets de mise en scène.

J’ai aussi été filmé pour une émission de la chaine Direct 8, Business : l’interview s’est passée dans un magasin “pour adultes” du centre de Paris. Je ne sais pas encore ce que les journalistes ont gardé de mes paroles.

Un petit panonceau indiquait, sur la porte d’entrée, qu’il était recommandé de ne pas photographier l’intérieur du magasin. Mais comme j’étais filmé, j’en ai profité pour prendre quelques photos et un petit film (voir plus bas). Autant poursuivre l’amusement jusqu’au bout et filmer ceux qui me filment.

Une petite vidéo sans le son :
[flashvideo file=”http://coulmont.com/vordpress/wp-content/uploads/2009/12/direct8-business.flv” width=500 height=270 /]

Technologies

J’ai appris hier que Technology of Orgasm de Rachel P. Maines, un ouvrage sur l’histoire technique et médicale du vibromasseur, venait d’être traduit en français. Les éditions Payot publient en effet Technologies de l’orgasme. Le vibromasseur, l’« hystérie » et la satisfaction sexuelle des femmes.
En 2004, j’en avais fait une présentation rapide, dans la revue Labyrinthe [PDF], appelant à une traduction en français.
Le livre de Maines a été (avec Les Cadres de Boltanski) l’une des influences de mon livre sur les sex-shops, notamment en s’appuyant sur les sources les plus légitimes pour étudier un objet illégitime. A mon avis, cette manière de faire s’oppose, en sourdine, à des ouvrages qui, pour parler de sexualité, de genre, d’orientation sexuelle…, refusent la confrontation avec des matériaux empiriques.
Mon compte-rendu sur Technology of Orgasm.

Varia : sex-shops de province et monoprix

Un article plutôt sympathique, dans le journal “L’Alsace”, sur un sex-shop de Colmar, le “Sans Tabou” : Reconversion De l’usine à papiers aux sex-toys :

Rien ne prédisposait Frédéric à devenir le nouveau patron de l’unique sex-shop de cette bonne ville de Colmar. Rien, excepté la nécessité de se reconvertir professionnellement. Ex-syndicaliste CGT de l’usine papetière Matussière et Forest à Turckheim durant 21 ans, ce quadragénaire sympathique et détendu a senti le vent tourner dès 2007. Lors d’un barbecue, il fait la connaissance des époux Schamberger, à la recherche d’un repreneur pour leur petit commerce, rue de la Grenouillère, créé en 1979.

colmar sans tabou

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Un autre article plutôt sympathique, dans L’Aisne Nouvelle, sur un sex-shop de Bohain-en-Vermandois (6600 hab.)

Un sex-shop ouvrira ses portes fin décembre à Bohain. Son gérant, Eddy Delatre, est bien connu des commerçants de la cité. Mais cette nouvelle boutique suscite des réserves.
Bien connu dans le canton, pour, entre autres, être né dans la cité Seboncourtoise, Eddy Delatre [Eddie Delattre] a depuis quelques années créé plusieurs magasins de prêt à porter à Bohain. Contre vents et marées, il va ouvrir un sex-shop sur la place Michel-Pezin, là ou se trouvait un magasin informatique. Ce magasin libertin – c’est le nom de l’enseigne – ouvrira fin décembre sur 100 m2.
(…)
« Dans le prêt à porter, la concurrence est trop importante et déloyale. Il nous est difficile de nous battre avec les grandes surfaces, nous n’avons pas les mêmes armes… Voilà plus de dix ans que je lutte, car le commerce c’est mon dada. Vous savez, être commerçant ça ne s’improvise pas, ce n’est pas un jeu et pour moi l’ouverture d’un sex-shop n’a rien d’extraordinaire. C’est un commerce comme un autre (…) »
source

Le Courrier Picard en avait aussi parlé (et je reproduis ici la photo…) :
bohain-libertin

Le commerçant ne prévoit pas d’embaucher, « sauf si un jour, nous sommes moins taxés », mais entend rester innovant et veut continuer à se diversifier. « On n’a pas le choix. Regardez, dans la restauration ils sont nombreux maintenant à vendre des kebabs. Le gâteau se réduit obligatoirement… »

Pour Claude Sarasin, président de l’Union Commerciale de Bohain (UCB), cette ouverture de magasin est une bonne nouvelle : « C’est un commerce comme un autre, j’espère [RC]qu’il prendra sa carte à l’UCB l’année prochaine et je lui souhaite de réussir. »

Le magasin ouvrira avant la fin du mois. La date exacte n’a pas encore été arrêtée. Il ne devrait ouvrir qu’en fin de journée, à partir de 16 heures.
source

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BDS Toy Pamiers Béatrice PujolEncore un article sympathique, et dans une autre région. Dans le quotidien La Dépêche : Elle ouvre le premier sex-shop ariégeois :

la nouvelle va en surprendre plus d’un… À une encablure de l’église Notre-Dame-du-Camp, au 4, rue Lakanal (ça ne s’invente pas), une boutique de jouets sexuels vient d’ouvrir. À l’extérieur, la devanture est discrète, pas de signes ostentatoires, ni d’ex-voto dédié à la gloire de Rocco Sifredi, qui est au sexe ce que la lampe à iode est aux longues portées. Non, en vérité, le regard est juste attiré par un énigmatique « BDS Toy » qui s’étire avec langueur sur la vitrine. Entendez « boutique de jouets sexuels », autrement dit un sex-shop.
(…)
Un véritable coup d’État mené par une jeune et jolie Appaméenne, Béatrice Pujol, menue brunette qui n’a pas froid aux yeux et qui, depuis la mi-décembre, a décidé d’investir un marché resté vierge depuis quinze ans.
« Le sexe, c’est important dans la vie », assène avec zénitude la pionnière
source

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Récemment, dans un Monoprix du 19e arrondissement, je suis tombé sur un rayon entier de produits proposant “double action”, “double stimulation”, “Xtra pleasure”, “vibration G”, “gel orgasmique féminin” et un “vibromasseur à intensité variable pour de nouveaux plaisirs”. Heureusement, le tout était dans le rayon “minceur”.
monoprix1

monoprix2
monoprix3
Est-ce à chaque fois le rayon “minceur” qui se trouve ainsi reconverti ? Ou existe-t-il des Monoprix dans lesquels le titre du rayon est, plus explicitement “préservatifs et vibromasseurs” ?

Sex Toys

Récemment dans le New York Times Magazine, un article de Jennifer Senior montrait comment le commerce des jouets sexuels se développait dans les Etats “républicains” (le titre de l’article “Sex Tips for Red-State Girls!“, fait référence à la couleur conventionnelle du parti républicain depuis quelques années, le rouge).
Dans les années 1970, aux Etats-Unis, quelques lesbiennes féministes fondent des sex shops : Eve’s Garden, Good Vibrations, Toys in Babeland. Ces entreprises tout d’abord communautaires connaissent assez rapidement un succès qui dépasse les espérances de leurs fondatrices. Une institutionalisation, une routinisation économique s’ensuit, que la sociologue Meika Loe a bien montré (par exemple dans LOE, Meika « Feminism for sale : case study of a pro-sex feminist business », Gender and Society, 1999, 13(6):705-732).
Ces commerces sont principalement situés à San Francisco, New York ou d’autres métropoles américaines. Plus récemment, les observateurs ont remarqué la croissance d’un autre type de commerce des sex toys, reposant sur le modèle des « tupperware parties », où une vendeuse semi-professionnelle organise des soirées-vente à domicile, chez une organisatrice qui y invite ses amies. L’anthropologue Debra Curtis (CURTIS, Debra, “Commodities and Sexual Subjectivities: A Look at Capitalism and Its Desires”, Cultural Anthropology, 2004, 19(1):95-121) dans un article récent, décrit l’organisation d’un tel commerce (voir aussi cet article du New York Times du 20 février 2004).
C’est dans ce contexte que le regard, ces dernières années, s’est tourné vers le Sud des Etats-Unis. En 2002, une résidente du Texas, Joanne Webb, est arrêtée pour avoir, lors de l’une de ces soirées-ventes, avoir vendu des vibromasseurs à des policiers en civil. Au même moment, pourtant, ces lois interdisant godemichés, vibromasseurs et autres « jouets » sont fortement critiquées par les observateurs et les juristes (voir pour exemple HOLT, Angela, « From my cold dead hands : Williams v. Pryor and the Constitutionality of Alabama’s anti-vibrator law », Alabama Law Review, 2002, 53(3):927-947 texte complet pdf).
Le Sud apparaît a priori comme un mauvais terrain pour la vente à domicile de vibromasseurs. Mais c’était sans compter sur la force des Eglises évangéliques locales. Si les relations sexuelles sont restreintes au couple dans le cadre du mariage hétérosexuel, alors elles doivent être pleinement recherchées : les mêmes ouvrages des évangélistes célèbres des années 1980 qui se lamentaient sur le péril homosexuel glorifiaient l’orgasme hétérosexuel et proposaient une érotique fondée sur un partage de l’orgasme dans un cadre qui reste inégalitaire.
C’est en s’appuyant sur ce plaisir hétérosexuel que les ventes à domicile de sex toys prolifèrent : les jouets proposés (sous-vêtements comestibles, crêmes, vibromasseurs…) sont destinés aux couples et à l’améliorations de leurs relations. Au cours des soirées-ventes, les objets et leurs usages sont euphémisés, dés-érotisés au profit de leurs aspects « relationnels ».

Pour aller plus loin, un ouvrage de Rachel Maines, Technology of Orgasm (dont j’ai fait le compte-rendu dans Labyrinthe, 2004, 17) déterre avec force l’histoire cachée de l’invention médicalisée du vibromasseur.

mise à jour : un reportage sur la radio publique NPR ‘Passion Parties’ in the Conservative Southern U.S. et un autre article dans Salon, toujours sur le Sud.
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