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Unions civiles : le New Hampshire

L’Etat du New Hampshire va autoriser, à partir de janvier 2008, les unions civiles, qui donnent aux couples du même sexe les droits (étatiques) que le mariage donne aux couples de sexes discordants. Il rejoint ainsi le Vermont, le Connecticut, et le New Jersey. Seul le Massachussetts autorise deux hommes à se marier (ou deux femmes, ou une femme et un homme).
Et, comme dans les trois États précédents, le New Hampshire va donner aux prêtres, rabbins, pasteures, rabinnes, prétresses… le droit de civil-unioner les couples du même sexe, en tant qu’agent of the state :
Les Revised Statutes Annotated du New Hampshire précisent :

457:31 Who May Solemnize. – Marriage may be solemnized by a justice of the peace as commissioned in the state; by any minister of the gospel in the state who has been ordained according to the usage of his or her denomination, resides in the state, and is in regular standing with the denomination; by any clergy who is not ordained but is engaged in the service of the religious body to which he or she belongs, resides in the state, after being licensed therefor by the secretary of state; within his or her parish, by any minister residing out of the state, but having a pastoral charge wholly or partly in this state; by judges of the United States appointed pursuant to Article III of the United States Constitution, by bankruptcy judges appointed pursuant to Article I of the United States Constitution, or by United States magistrate judges appointed pursuant to federal law.
source

Concrètement, il faut être un “ministre de l’Evangile (résidant) dans l’Etat, qui a été ordonné selon les usages en vigueur dans son Eglise et qui est en règle avec son Eglise” ou alors être un ou une “membre du clergé qui n’est pas ordonné mais qui est engagé au service du corps religieux auquel il ou elle appartient, et résidant dans l’Etat apr!s avoir reçu une licence du Secrétaire d’Etat”, ou encore un “ministre qui réside hors de l’Etat mais qui a des charges pastorales — totales ou partielles — dans l’Etat du New Hampshire” (il ou elle peut alors solenniser l’union civile ou le mariage dans sa paroisse).
Assez chrétien, cet ensemble : surtout l’expression “minister of the gospel”… On est loin de la liste proposée par le Vermont, qui, malgré ses 600 000 habitants, avait prévu le cas des Baha’i, comme mentionné sur ce même blog il y a quelques temps.
Est-ce à dire que, du point de vue de l’Etat, il n’y a aucun problème en vue à autoriser des ministres du culte à célébrer des unions civiles ? Pas vraiment, et on le voit dans une proposition de loi votée la semaine dernière par les députés californiens. L’Assembly Bill 43 précise en effet qu’il deviendra impossible de forcer un prêtre (ou rabbin, pasteur…) à célébrer un mariage (ce qui me semblait déjà être le cas)…

No priest, minister, or rabbi of any religious denomination, and no official of any nonprofit religious institution authorized to solemnize marriages, shall be required to solemnize any marriage in violation of his or her right to free exercise of religion guaranteed by the First Amendment to the United States Constitution or by Section 4 of Article I of the California Constitution.


Anthropologies du même, de l’autre et du similaire

En 1956, l’anthropologue Horace Miner (1912-1993) publie, dans la revue American Anthropologist, un petit article (moins de 5 pages) intitulé Body Ritual among the Nacirema [Miner, Horace M., “Body Ritual among the Nacirema”, American Anthropologist, 58:3, June 1956, 503-507 – Body ritual among the Nacirema en PDF].
Que celles et ceux qui n’ont pas lu cet article le lisent avant d’aborder la suite… “Spoiler Alert” !
Miner écrit en introduction :

Nacirema culture is characterized by a highly developed market economy which has evolved in a rich natural habitat. While much of the people’s time is devoted to economic pursuits, a large part of the fruits of these labors and a considerable portion of the day are spent in ritual activity. The focus of this activity is the human body, the appearance and health of which loom as a dominant concern in the ethos of the people. While such a concern is certainly not unusual, its ceremonial aspects and associated philosophy are unique.

Les lecteurs attentifs auront remarqué un usage puissant de termes objectivants (comme “ritual activity”, “ethos”, “ceremonial aspects and associated philosophy”… Les plus attentifs auront même remarqué que Nacirema, à l’envers, se lit americaN
J’ai découvert ce texte en lisant un article d’Alykhanhthi Lynhiavu publié dans la revue Multitudes l’été dernier [voir aussi ce texte]. J’ai d’abord cru qu’«Alykhanhthi Lynhiavu» était un pseudonyme, mais non…
Cet article, Nacirema : histoire d’un hoax en ethnologie est fort intéressant, mais commet plusieurs erreurs :

Dans ce canular qui dénonçait le refus de la diversité culturelle dans la démarche anthropologique et qui berna la fameuse revue American Anthropology, on ne sait précisément ni quand ni comment ni par qui l’imposture fut finalement révélée.

C’est parceque la “fameuse revue” n’a jamais été bernée : Miner avait, avant de l’envoyer à A.A., essayé d’y intéresser le New Yorker… Et l’éditeur de la revue ne cesse, dans l’introduction du numéro, de forcer le trait :
“Pendant toutes les années où nous avons assisté à la Cérémonie de l’Intichiuma que l’on appelle, dans notre jargon, le Annual Meeting, nous avons entendu, répété, ce débat autour de la fonction propre de la revue (…)” Et la même personne, quelques numéros plus loin (à la fin de l’année 1956) décrit, dans l’éditorial, l’article de Miner comme “un exemple individuel [de recherche] récalcitrant” à toute classification. Wink wink…. Horace Miner et Alan Sokal n’avaient pas les mêmes intentions…
De même : peut-on dire, simplement, que cet article “dénonçait le refus de la diversité culturelle dans la démarche anthropologique” ? On constate à la lecture que la démarche anthropologique proposée par Miner voit de l’Autre, de la Diversité, là où il ne devrait pas y en avoir, puisque c’est un “native” qui étudie des “natives” et que sa seule différence est sa culture anthropologique, qui lui fait voir le monde de manière “objective”. L’un des ressorts de l’article est de commencer par placer les Nacirema relativement à d’autres peuples, tous Indiens… et les lecteurs en concluent trop rapidement que les Nacirema sont, eux-mêmes, un certain type d’indigènes. Indigènes, ils le sont. D’un certain type, non.

Body Ritual Among the Nacirema peut alors être lu de plusieurs manières, ce qui en fait la richesse… et ce qui l’a fait devenir un “charmant petit classique” :

  • soit comme une critique de la mauvaise anthropologie (l’application immodérée de concepts tels que “magie” ou “rituels” à tout bout de champ), et dont on trouverait — si l’on souhaitait être injustement méchant — des exemples récents, dans Un ethnologue à l’Assemblée de Marc Abelès « tentative d’ethnologiser les députés français en usant des ressources habituelles à l’étude des sauvages » écrit Bruno Latour. C’est peut-être une forme de relativisme culturel qui est visée…
  • soit comme une critique de l’ethnocentrisme (l’application de ses propres schèmes de pensée, culturels, à d’autres sociétés et la croyance associée en leur supériorité) du type Lettres persanes, avec ceci de différent que c’est un auto-ethnocentrisme qui est à l’oeuvre (l’usage de catégories “modernes”, “scientifiques”, pour décrire — en le repoussant dans le “primitif” — le monde moderne) ;
  • soit — et c’est plus complexe — comme une critique du “grand partage” entre irrationalité rituelle et rationalité pratique : les Nacirema sont décrits comme de grands capitalistes (le marché est l’institution la plus importante) et, simultanément, de grands utilisateurs de magie pratique. Comment cohabitent, dans l’exemple fictif proposé par Miner, divers usages de la causalité ?

L’étude de Miner sur les Nacirema a donné lieu à plusieurs types de “suites” :
D’un côté, à quelques études qui appliquent le naciremisme aux anthropologues eux-mêmes (voir par exemple Walter Goldschmidt, “Clan Fission among the Ygoloporthna: A Study in Dysfunction”, American Anthropologist, Vol. 88, No. 1. (Mar., 1986), pp. 172-175.)

Mais aussi, étrangement, certaines “suites” se trouvent dans des études citant l’article de Miner non pas comme un canular, mais comme l’observation sensée de la société de spectacles corporels américaine (un point qu’Alykhanhthi Lynhiavu souligne dans son article) Est-ce seulement une blague, l’article de Miner ? Non, pas pour l’ensemble des anthropologues :

As Horace Miner’s 1956 paper on ‘Body Ritual among the Nacirema’ (‘American’ spelt backwards) clearly showed, body rituals were central to the rapidly expanding consumer culture of the most dominant western market society in the postwar era. In this context, individuals conducted the many rituals enacted on the body on a daily basis in the privacy of the bathroom ‘shrine’, as opposed to public ceremonies. Further, in contemporary consumer culture, dress, demeanour and cosmetics are important markers of lifestyle and social class. Consequently, women are constantly being invited to transform themselves by doing something to their bodies. This notwithstanding, the public signification of the body as a marker of the individual’s status, age, family, sex and tribal affiliation is more clearly symbolised in pre-modern societies, and anthropology in the nineteenth century started out by focusing on these sites.
source : Body, Dance and Cultural Theory, chp.1 (Palgrave ed.)

Enfin, et c’est de cette manière que j’ai, très récemment, utilisé l’article, Body Ritual among the Nacirema sert d’introduction à la “pensée sociologique”. Un article synthétise ces usages, Student Reactions to Horace Miner’s Body Ritual among the Nacirema, de Lynn Thomas, sans minimiser les problèmes d’interprétation que pose cette réflexion sur l’ethnocentrisme, le vocabulaire anthropologique, les faiblesses de l’un, les mécompréhension de l’autre…


La nouvelle loi : Interdire les magasins à sex-toys !

Comme vous le savez, si vous êtes des lecteurs attentifs de ce blog, j’ai suivi depuis juillet la tentative de plusieurs parlementaires de faire passer une nouvelle loi visant à interdire les sex-shops. La commission des affaires sociales du sénat vient de préciser la portée de cet amendement à la loi sur la protection des mineurs (protection de l’enfance, officiellement) : il s’agit d’interdire les magasins vendant des “sex toys”.
Mais expliquons les choses dans le détail.
L’article 99 de la loi du 30 juillet 1987, depuis vingt ans, était rédigée ainsi :

LOI n°87-588 du 30 juillet 1987, Article 99
Modifié par Loi n°92-1336 du 16 décembre 1992 art. 284 (JORF 23 décembre 1992 en vigueur le 1er mars 1994).
Est interdite l’installation, à moins de cent mètres d’un établissement d’enseignement maternel, primaire ou secondaire, d’un établissement dont l’activité principale est la vente ou la mise à disposition au public de publications dont la vente aux mineurs de dix-huit ans est prohibée. L’infraction au présent article est punie de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende.
Pour cette infraction, les associations de parents d’élèves régulièrement déclarées depuis au moins cinq ans à la date des faits peuvent exercer les droits reconnus à la partie civile.

Plusieurs points sont importants dans ces deux paragraphes. Tout est basé sur les “publications interdites aux mineurs” (et c’est le ministère de l’intérieur qui interdit). Le caractère “principal” de l’activité de l’établissement est aussi important (les kiosques, ainsi, ne sont pas menacés). Enfin, les “associations de parents d’élèves” peuvent seules porter plainte.
Comment est rédigé la nouvelle loi ?

L’article 99 de la loi n° 87-588 du 30 juillet 1987 portant diverses mesures d’ordre social est ainsi rédigé :
« Est interdite l’installation, à moins de deux cents mètres d’un établissement d’enseignement, un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public d’objets à caractère pornographique. L’infraction au présent article est punie de deux ans d’emprisonnement et de trente mille euros d’amende.
« Sont passibles des mêmes peines les personnes qui favorisent ou tolèrent l’accès d’un mineur à un établissement où s’exerce l’une des activités visées au premier alinéa.
« Pour cette infraction, les associations de parents d’élèves, de jeunesse et de défense de l’enfance en danger, régulièrement déclarées depuis au moins cinq ans à la date des faits peuvent exercer les droits reconnus à la partie civile. »

Les points importants sont les suivants : les “publications” ont disparu, mais les “objets à caractère pornographique” sont au centre. Un grand nombre d’associations peut désormais porter plainte. J’imagine que, parmi les “associations de jeunesse” l’on pourra trouver tout un tas de regroupements… puisqu’il n’y a a priori pas de critère officiel de définition.
Est-ce à dire que les députés et sénateurs s’inquiètent des sex-toys à proximité des écoles ? Réponse courte : oui !
Lisons, pour s’en convaincre, le Rapport n° 205 (2006-2007) de M. André LARDEUX, fait au nom de la commission des affaires sociales, déposé le 1er février 2007, que je vais décortiquer ci-dessous :

Article 3 ter (nouveau)
(article 99 de la loi n° 87-588 du 30 juillet 1987 portant diverses mesures d’ordre social)
Réglementation de l’installation des établissements vendant des objets à caractère pornographique
Objet : Cet article, introduit par l’Assemblée nationale, vise à rendre plus sévère l’interdiction d’installation des établissements vendant des objets pornographiques à proximité des établissements d’enseignement.

Ça, c’est le titre du paragraphe.

I – Le texte adopté par l’Assemblée nationale
L’article 99 de la loi n° 87-588 du 30 juillet 1987 portant diverses mesures d’ordre social prévoit une interdiction d’installation à moins de cent mètres des établissements scolaires pour les « sex-shops », ces derniers étant définis comme des « établissements dont l’activité principale est la vente ou la mise à disposition au public de publications dont la vente aux mineurs de dix- huit ans est prohibée ».
Cette définition comportait toutefois un défaut : en se fondant uniquement sur la vente de revues à caractère pornographique, elle ne permet pas de cerner l’activité réelle de ce type d’établissement. En effet, bien souvent, la vente de ce type de revues n’est pas leur activité principale car ils proposent également des vidéos ou encore des accessoires.

En effet, le sénateur Lardeux a raison, mais il ne précise pas que plusieurs décisions de justice ont passé outre : même s’il n’y avait pas comme caractère principal des publications interdites aux mineurs, la loi de 1987 s’est appliquée (à Rouen, Tribunal de Grande instance, ordonnance de référé du 17 juillet 2002, dossier n°02/00492 ; à Lyon, Tribunal de Grande instance, ordonnance de référé du 7 juin 2002, dossier n°02/01541 [plus d’infos ici])… Notamment parce qu’il y avait des cabines de projections pornographiques.

C’est la raison pour laquelle le présent article modifie la définition des établissements interdits d’installation à proximité des établissements scolaires, en visant non plus la vente de revues mais la vente d’objets à caractère pornographique, couramment appelés « sex-toys ». Cette nouvelle définition devrait empêcher les établissements de contourner l’interdiction, en arguant du caractère non majoritaire de leur activité de vente de revues. Elle permet également de lever le doute quant à l’inclusion ou non dans cette réglementation des kiosques et des libraires qui consacrent une partie de leur activité à la vente de revues érotiques. (je souligne)

Donc les sex-toys sont bien visés, explicitement, par cette loi. Et c’est peut-être la première fois que cette expression apparaît dans un texte parlementaire. J’entends ici les promoteurs de ces nouveaux magasins (Amours, délices et Orgues à Paris, Lilouplaisir à Montpellier, Rykiel Woman, Yoba, 1969… et autres, comme Les nuits blanchessur myspace) dire que leurs sex-toys ne sont pas pornographiques… Ces échoppes avaient en effet choisi d’utiliser le terme “sex toy” plutôt que godemiché (ou gode ou godemichet…) ou vibromasseur (vibro…) afin d’ôter à ces gadgets leur caractère pornographique, afin de “faire sortir” ces objets des sex-shops et de les requalifier comme objets de plaisir. Apparemment, les députés et sénateurs ne sont pas au courant de cette volonté de distinction symbolique. En revanche, ni les oeuvres complètes de Mapplethorpe, ni le kiosque du quartier vendant Union ou Swing ne sont concernés… Les parlementaires mettent ici l’accent sur une définition changeante de la pornographie : leur but n’est pas vraiment de protéger les mineurs d’une exposition à la pornographie (sinon les kiosques et les librairies seraient visés), mais de les protéger de ce qu’ils appellent les “objets pornographiques”, qui seraient du ressort des sex-shops.

Par ailleurs, pour renforcer la protection des mineurs en la matière, cet article s’attache à rendre plus sévères ces conditions d’installation des sex-shops, en portant de cent à deux cents mètres le rayon d’interdiction d’installation pour ce type d’établissement.

J’ai montré, dans un billet récent, il y a une semaine, que cela faisait bien plus que “rendre plus sévères les conditions d’installation” : cela interdit en pratique ces établissements à Paris.

Enfin, si la peine encourue est inchangée (deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende), elle est étendue aux personnes qui favorisent ou tolèrent l’installation des ces établissements : les associations de protection de l’enfance, dont le texte précise par ailleurs qu’elle conservent le droit de se constituer partie civile pour ce type d’infraction, pourront se retourner contre un maire qui n’aurait rien mis en œuvre pour éviter l’installation ou faire fermer un établissement de ce type dans le périmètre d’exclusion d’un établissement scolaire. (je souligne)

Cela est fort intéressant, et pourrait conduire les pouvoirs politiques locaux à une action proactive, en essayant d’empêcher l’installation de tels magasins avant même que des associations portent plainte ! Certains maires avaient déjà commencé, comme à Houilles, cela va les conforter (Houilles, affaire complexe, première partie et deuxième partie).

II – La position de votre commission

L’on s’attend là, de la part du parlement, à un sursaut de bon sens…

Votre commission est naturellement favorable à toute mesure qui permet d’améliorer la protection des mineurs contre la pornographie.
Elle constate d’ailleurs que les dispositions de cet article complètent utilement celles de l’article 17 du projet de loi relatif à la prévention de la délinquance qui prévoit notamment une interdiction d’exposer à la vue du public des vidéos à caractère pornographique, sauf si le lieu où elles sont exposées est explicitement interdit aux mineurs.
Il convient toutefois de souligner que le présent article ne sera applicable qu’aux installations qui interviendront à compter de la publication de la loi. En effet, le principe constitutionnel de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère interdit aux juridictions répressives de faire application de ces dispositions aux établissements implantés dans la zone géographique désormais exclue, c’est-à-dire dans un rayon de cent à deux cents mètres des établissements scolaires.
Sous le bénéfice de ces observations, votre commission vous propose d’adopter cet article sans modification.

Le principe de non-rétroactivité, dans ce projet, est sauvegardé (on a vu, il y a quelques années, des propositions de loi essayant de prévoir une indemnisation pour les sex-shops obligés de fermer). Tout laisse entendre, donc, que cette loi sera acceptée par le sénat la semaine prochaine…
Il sera très intéressant de voir quels seront les conséquences pour des magasins de gadgets ou de lingerie qui s’étaient mis, relativement récemment, à vendre des “sex-toys”. Il sera aussi intéressant d’essayer de repérer les répercussions médiatiques : l’action des élus du peuple apparaîtra-t-elle comme ridicule ou pleine de bon sens ?
 
Si vous avez lu jusqu’ici, alors vous serez certainement intéressé par Sex-shops, une histoire française, mon livre (sortie le 20 avril), écrit avec I. Roca Ortiz (une liste de diffusion existe, à laquelle vous pouvez vous inscrire).


Les écoles à Paris – les sex-shops à Paris

Dans trois jours, la Commission des affaires sociales du Sénat examinera l’amendement au projet de loi sur la protection des mineurs interdisant l’installation des sex-shops à moins de 200m des établissements scolaires. J’ai eu l’occasion d’en parler auparavant, et de signaler l’évolution juridique que cet amendement représente.
Mais ce qui m’intéresse est d’essayer de comprendre ce que représente cette zone d’exclusion autour des établissements scolaires. J’ai décidé de me concentrer sur Paris. On trouve, pas facilement, mais en cherchant un peu, une liste des établissements scolaires maternels, primaires et secondaires sur internet, avec leur adresse postale. La liste n’est pas complète, je n’ai trouvé que 930 établissements. Une fois convertie en table, cette liste peut être “géocodée” à l’aide de googlemaps [il y a plusieurs solutions : soit utiliser cet exemple de HTTP geocoding qui nécessite PHP 5 et mysql, soit utiliser http://www.mapbuilder.net/]. Le géocodage consiste à transformer les adresses postales en coordonnées “latitude-longitude”. Ca a l’air simple, mais j’y ai passé plusieurs heures. Inutile de préciser que des solutions payantes et plus rapides existent, mais je n’y ai pas accès de chez moi.
Il est alors possible de générer une googlemap des établissements scolaires parisiens :
Ecoles a Paris
La densité faible d’écoles dans les seizième et septième arrondissements m’étonne : soit ma liste de départ est erronée, soit je n’ai que les établissements publics et pas les établissements privés. Mais je pense que cela ne remet pas en cause ce que je cherche à montrer.
Car ce qui m’intéresserait serait de pouvoir montrer que ce nouvel amendement aura pour conséquence l’impossibilité d’implantation de tout nouveau sex-shop à Paris. Ou alors de ne laisser libres que certains petits quartiers, comme pourrait le montrer cette carte fictive :
Carte fictive - 200m ecoles
L’on se retrouverait alors avec un résultat pervers : les députés et sénateurs contribueraient, par leur action, à la concentration des futurs magasins dans certaines zones, de petits réduits d’immoralité.
Plus généralement, ce “zonage inverse” est bâti sur l’établissement de zones protégées autour des écoles, que l’on pourrait sans doute appeler des zones morales. Dans la tradition de sociologie urbaine de l’Ecole de Chicago, l’étude de telles zones revêt son importance, mais est moins centrale, finalement, que l’étude des zones “démoralisées” ou vues comme telles — zones pauvres, quartiers noirs, quartiers de prostitution, ghettos. Et ces zones démoralisées naissent a priori du rassemblement de personnes partageant les mêmes caractéristiques.
Avec ce que je cherche à montrer, le processus est un peu différent : c’est la moralisation forcée de certaines zones urbaines qui donnerait naissance aux quartiers “rouges”, et pas le partage de caractéristiques essentielles.
Reste, bien entendu, à souligner, en conclusion, que je n’ai pas encore montré ce que je souhaite : je ne sais pas vraiment ce que donnera la représentation spatiale de l’interdiction, à moins de 200m des écoles, des magasins vendant des “objets pornographiques”.
 
Sur les sex-shops, je rappelle l’existence, encore virtuelle de Sex-shops, une histoire française (sortie le 20 avril 2007)…

Mise à jour (lundi 10h30 et mardi) :
Deux cents mètres de rayon représentent une distance moins importante que ce que j’imaginais — du moins à l’échelle de Paris. Voici donc une première cartographie représentant la zone de 200 mètres autour des écoles :
Carte version 01 - 200m ecoles
Si mes calculs sont bons, et si mes sources sont bonnes (ce dont je ne suis pas certain), il restera aux sex-shops “plein” de place où s’installer, du moins à Paris… En effet, les parcs et jardins (Rivoli, Luxembourg, Monceau, Buttes Chaumont…) restent libre. Les gares et voies ferrées aussi (Nord du 18e arrondissement, Est du 17e arr., …). Les “grands établissements publics” (ministères dans le 7e, Tour Eiffel) ainsi que les zones de bureaux seront fortement accueillants !
Carte version 01 – Les Ecoles et leurs deux cents mètres [au format PDF].

Des commentaires ?


Du pain et des toys ? Le boulanger et son sex-shop

L’hostilité à laquelle sont confrontés les sex-shops est bien connue. Il n’est même pas besoin de revenir sur cet amendement voté la semaine dernière par les députés et visant à interdire en ville les lieux de ventes de godemichés. Il suffit parfois de lire la presse régionale. Ainsi, en avril 2000 :

Le Progrès – Lyon Samedi 8 avril 2000 Saint-Martin-en-Haut
Un sacré poisson d’avril S. P.
Aucun doute ! L’humour a toujours droit de cité à Saint-Martin-en-Haut. C’est ce qu’a voulu démontrer un petit groupe de joyeux lurons, commerçants de leur état, qui à l’occasion du 1er avril ont décidé de créer un poisson de taille. Tout a été minutieusement préparé : depuis les banderoles et affiches jusqu’aux tracts invitant à signer une pétition : ” Contre la création d’un sex-shop à Saint-Martin “.
Vendredi 31 mars, ils ont été envoyés par courrier ou distribués largement dans les boîtes aux lettres et le samedi 1er avril, jour de marché, un calicot apparaît sur l’ancien café ” Chambe ” indiquant : ” Prochainement, ouverture d’un sex-shop “. Scandale ! Le lieu découvert, il s’agit maintenant de trouver les instigateurs de ce coup médiatique.
Après moult tergiversations et suspicions sur l’identité de : ” Ceux qui ont osé “, petit à petit le rire a pris le dessus et c’est finalement un éclat de rire général qui l’a emporté. L’humour a repris ses droits, prouvant encore une fois que dans les Monts du Lyonnais, il ne faut jamais trop se prendre au sérieux et savoir savourer ces petites plaisanteries qui donnent un peu de piment à la vie des petits villages !

La blague fonctionne ici sur l’idée qu’en cas d’ouverture d’un tel magasin, des “riverains” pétitionneront.
Sex shop Saint Beat Boulanger Parfois, l’affaire est un peu plus complexe. Comme dans cette petite histoire locale, au fin fond de la Haute-Garonne. Dans un village d’à peine 400 habitants, Saint-Béat, le boulanger, en conflit avec le maire, a décidé d’ouvrir un sex-shop.

La double vie de Marc, boulanger et exploitant de sex-shop
dimanche 14 janvier 2007 – Le Bien Public
« Le petit bonheur d’Eva » attire curieux et vrais acheteurs

« Avec ce double travail, je suis passé de 9 heures à 5 heures de sommeil par nuit », résume, faussement contrit, Marc Lahon, boulanger à Saint-Béat (Haute-Garonne) et, depuis cinq mois, exploitant d’un sex-shop à quelques dizaines de mètres de sa boulangerie.
Désormais, du matin au soir, ce solide quinquagénaire passe en quelques enjambées du monde classique des couronnes et baguettes à celui, nouveau pour lui, des lingeries coquines, revues, films pornographiques, et accessoires égrillards allant de la salière phallique « pour épicer vos repas coquins » au « piposlip » brodé.
A la boulangerie de ce village de 400 habitants, « les clients rigolent parfois mais ne sont pas choqués », note Fabienne, la vendeuse, qui « préfère voir ça que des enfants assassinés ». Au départ, l’idée de cet élargissement original d’activités est née d’une seule volonté de l’artisan : embarrasser la communauté de communes, qui a entamé la construction d’un office du tourisme sur un terrain adjacent à sa maison, « à 90 centimètres de (ses) fenêtres et (lui) bouchant le soleil », selon ses dires.
La suite sur http://www.bienpublic.com/actu/france/20070114.BPA0136.html

L’affaire, amusante et exotique, s’est retrouvée dans d’autres organes de presse :

Ici, le boulanger vend du pain et du sexe, La Dépêche du Midi, 07/01/2007, Pierre Mathieu.

Mais que trouve-t-on au « Petit Bonheur d’Eva », dernier né du commerce de Saint-Béat, qui est plus souvent fermé qu’ouvert ? Pour le savoir, il faut attendre que la lumière s’allume, quand le boulanger a fini sa fournée et sa tournée. Car c’est bien le boulanger qui a ouvert le premier sex-shop de cette commune de 397 habitants, dont l’unique rue commerçante sinue le long de la Garonne roulant ses cailloux de montagne.

Au rez-de-chaussée de sa maison d’habitation, les mains encore blanches de farine, Marc Lahon ouvre la porte de ce qui fut une rôtisserie sur un modeste étalage de sex-shop : une vingtaine de dvd, des gadgets pour parties de strip-poker, d’autres accessoires pour tromper la solitude et une douzaine de magazines sous film plastique… « C’est moi qui les ai recouverts, les clients les feuilletaient, mais on n’est pas à la bibliothèque ici », assène le boulanger, qui se fournit sur internet et ne sait pas toujours ce qu’il vend. « L’autre jour, un bonhomme m’a acheté un truc comme ça », raconte-t-il en ouvrant une boîte de carton… Il éclate de rire en comprenant ce qu’elle contient : un faux vagin en caoutchouc rose.
suite de l’article

Il va sans dire que le journal de 13h de TF1 [fichier .mov], toujours à l’affût des petits commerces en crise, a dépéché un journaliste (de même, il faut le signaler, que France3 Midi-Pyrénées) :
Sex shop Saint Beat Boulanger
Reportages au format .mov : le boulanger et son sex-shop

Marc Lahon Boulanger photo Eric Cabanis (AFP/AFP)L’utilisation du sex-shop comme outil de pression dans le cadre d’un conflit local me semble être un cas inédit. Elle montre bien le caractère illégitime du magasin, l’idée qu’il est doté d’une capacité de nuisance intrinsèque : “Vous m’embêtez ? J’ouvre un sex-shop !” Il est fort possible que, dans d’autres conflits, ce sont d’autres installations nuisibles qui ont été choisies (élevages de porcs, déchetteries…), mais je n’ai pas d’exemple en tête. Il est aussi fort possible qu’Erving Goffman, le grand sociologue américain, y aurait vu un usage intéressant d’une forme de “stigmate” (retourné, valorisé ou détourné) utilisé dans un but politique, par un non-détenteur originel du stigmate [et, notons-le, qui est déstigmatisé par les journalistes, qui précisent que le boulanger n’est pas un “obsédé sexuel”].
Cette petite affaire est-elle autre chose qu’anecdotique ? Elle montre aussi — par l’exemple — que l’effort de zonage des sex-shops qui prend appuis sur les écoles (pas de sex-shops à moins de 100 mètres — bientot 200 mètres — des écoles) ne fonctionne qu’en zone densément peuplée et est voué à l’échec dans les petites communes sans école.

Mise à jour (26 janvier 2007)

Mise à jour (19 mars 2007)


Sex-shops et écoles

Est examiné en ce moment un projet de loi visant à réformer la protection de l’enfance. Des députés y ont inséré un amendement visant à interdire certains magasins à moins de 200 mètres des écoles

Protection enfance : pas de sex-shop à moins de 200 m des écoles
Les députés français ont décidé dans la nuit de mardi à mercredi d’interdire l’installation de sex-shops “à mois de 200 mètres” d’un établissement scolaire. Ils l’ont fait lors de l’examen d’un projet de loi sur la protection de l’enfance.
Les députés ont approuvé, avec l’avis favorable du gouvernement, un article additionnel, présenté par la rapporteure Valérie Pécresse et le député du Rhône Bernard Perrut (UMP, droite), prévoyant ce dispositif.
Il est ainsi précisé qu’”est interdite l’installation, à moins de 200 mètres d’un établissement d’enseignement, un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public d’objets à caractère pornographique”.
L’infraction à ce dispositif “est punie de deux ans d’emprisonnement et de 30’000 euros d’amende”, indique l’article additionnel, qui autorise les associations de parents d’élèves, de jeunesse et de défense de l’enfance en danger, régulièrement déclarées depuis au moins cinq ans à la date des faits, de se porter partie civile.
SDA-ATS (source)

Une loi assez proche existait depuis 1987, mais elle s’intéressait aux magasins proposant des “publications” à caractère pornographique. En changeant de critère (“objets” et non plus “publications”), la nouvelle loi étend de beaucoup son champ d’action.
Le compte-rendu analytique de la séance d’examen est bref :

Mme la Rapporteure – À l’initiative de M. Perrut, la commission a adopté l’amendement 9 rectifié qui interdit d’installer à moins de 200 mètres d’une école un établissement de vente d’objets à caractère pornographique.
Mme Muguette Jacquaint – Très bien.
L’amendement 9 rectifié, accepté par le Gouvernement, mis aux voix, est adopté.
source

Mise à jour (2007 01 11) :
Le compte-rendu intégral n’est pas bien plus long :

M. le président. Je suis saisi d’un amendement n° 9 rectifié.
La parole est à Mme la rapporteure, pour le défendre.
Mme Valérie Pecresse, rapporteure. Initialement présenté par notre collègue Bernard Perrut, cet amendement a été réécrit. Il propose d’interdire « l’installation, à moins de deux cents mètres d’un établissement d’enseignement, d’un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public d’objets à caractère pornographique ».
M. Serge Blisko et Mme Muguette Jacquaint. Très bien !
M. le président. Quel est l’avis du Gouvernement ?
M. le ministre délégué à la sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille. Avis favorable.
M. le président. Je mets aux voix l’amendement n° 9 rectifié.
(L’amendement est adopté.)
(source)

Serge Blisko est député socialiste de Paris et Muguette Jacquaint est députée communiste… La lutte contre les sex-shops ne connait pas les frontières partisanes.
L’amendement avait été rectifié par rapport à sa première version (juillet 2006). En voici l’exposé :

Cet amendement visant à limiter l’installation des sex shops à proximité des établissements scolaires doit être rectifié car sa rédaction initiale n’était pas assez précise. En utilisant l’expression « produits dont la vente est prohibée aux mineurs » cet amendement prêtait à confusion et pouvait aussi concerner les cafés ou les kiosques. C’est pourquoi la rédaction proposée précise que l’interdiction d’installation vise les établissements mettant en vente ou présentant des objets à caractère pornographique.
La protection de l’enfance constitue une priorité pour nous tous et nous sommes sensibles au débat selon lequel l’effet d’accoutumance et l’exposition fréquente aux productions pornographiques mettraient en danger les mineurs, victimes de perturbations psychiques et comportementales.
Chacun en convient aisément, les images véhiculées par l’industrie pornographique sont dégradantes et portent atteinte à la dignité de la personne humaine.
Il n’est pas admissible que des enfants, à la sortie des écoles soient témoins de comportements tendancieux liés aux sex-shops.
Il convient donc de préciser les dispositions de l’article 99 de la loi n° 87-588 du 30 juillet 1987 portant diverses mesures d’ordre social et en premier lieu de faire passer de 100 à 200 mètres le périmètre d’installation des établissements dont l’activité principale consiste à mettre à la disposition du public des produits et publications pornographiques.
(source)

L’on constate donc que les défenseurs des kiosques et des cafés ont réussi à se mobiliser, rapidement, pour obtenir la modification d’un amendement qui risquait de les concerner. Le petit commerce pornographique, lui, au contraire, a totalement échoué dans la défense de son bout de pain. L’amendement insiste sur le fait que “des enfants, à la sortie des écoles [sont] témoins de comportements tendancieux liés aux sex-shops“… chose que je trouve relativement intéressante, étant donnée l’absence de fondements objectifs (principalement l’absence de recherches empiriques).
Et voici le texte de cet amendement :

L’article 99 de la loi n° 87-588 du 30 juillet 1987 portant diverses mesures d’ordre social est ainsi rédigé :
« Est interdite l’installation, à moins de deux cents mètres d’un établissement d’enseignement, un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public d’objets à caractère pornographique. L’infraction au présent article est punie de deux ans d’emprisonnement et de trente mille euros d’amende.
« Sont passibles des mêmes peines les personnes qui favorisent ou tolèrent l’accès d’un mineur à un établissement où s’exerce l’une des activités visées au premier alinéa.
« Pour cette infraction, les associations de parents d’élèves, de jeunesse et de défense de l’enfance en danger, régulièrement déclarées depuis au moins cinq ans à la date des faits peuvent exercer les droits reconnus à la partie civile. »
(source)

Comme vous l’avez remarquez, la nouvelle loi sera beaucoup plus large : l’ancienne loi se basait uniquement sur des “publications” (qui avait déjà été interdites aux mineurs par le ministère de l’intérieur), et il fallait que ces établissement aient comme activité “principale” leur vente. La nouvelle loi est plus floue, elle s’intéresse aux “objets à caractère pornographique”, et l’activité n’a plus à être “principale”. De plus, un plus grand nombre d’associations pourra se porter partie civile et porter plainte (auparavant, seules les associations de parents d’élèves étaient autorisées à êtres reconnues partie civile).

Il ne reste plus, au Sénat, qu’à voter la loi dans les mêmes termes pour qu’une nouvelle règle s’ajoute au millefeuille juridique et administratif régissant les sex-shops. Mais au Sénat, lors d’une des dernières tentatives de création d’une loi sexshopicide, la voix forte de Robert Badinter s’était faite entendre : “Mes chers collègues, véritablement je ne suis pas sûr qu’on ait mesuré la portée de ce qu’on est en train de faire ! Je n’ose penser aux malheureux collègues professeurs de droit qui auront à présenter à leurs étudiants ce texte concernant finalement la suppression pure et simple, par une voie détournée, des sex-shops !” (30 octobre 1997). Réitèrera-t-il son opposition ?

Pour plus de précisions voir un ancien billet sur ce même blog : pornographie et gestion spatiale


Sex-shops, une histoire française

Sex-shops une histoire française Baptiste Coulmont Irene Roca Ortiz Editions Dilecta Paris 2007Sex-shops, une histoire française écrit par Baptiste Coulmont avec Irene Roca Ortiz (disponible sur amazon.fr ou auprès des éditions Dilecta sur le site de alapage.com, sur le site de la Fnac, sur chapitre.com… et dans toutes les bonnes librairies)
 
Vous pouvez aussi le trouver dans une trentaine de bibliothèques universitaires
 

« Sex-shops, la face sombre de la libération sexuelle ? Depuis trente ans, la tolérance est allée grandissante concernant les comportements sexuels des gens. Mais les sex-shops ne sont jamais vraiment sortis de l’opprobre dans laquelle ils ont été plongés dès leur apparition. C’est ce que met en évidence l’enquête de Baptiste Coulmont, qui analyse les mille et unes astuces trouvées par leurs adversaires pour contenir l’activité de ces commerces libidineux (…)» (Xavier Molénat, Sciences Humaines, août 2007)
 
« Aussi curieux que cela puisse paraître, cet ouvrage de Baptiste Coulmont est le premier du genre à s’intéresser aux sex-shops. Voilà pourtant un sujet qui pourraît paraître à première vue attrayant (pour ne pas dire « vendeur ») pour un chercheur comme pour le public… à moins que l’objet de recherche ne suscite la même réaction de tension entre fascination et répulsion que les commerces en question. »
(Igor Martinache, Liens-socio, octobre 2007)

 
« le sociologue Baptiste Coulmont […] en se penchant sur les sex-shops, livre un regard passionnant sur la manière avec laquelle le droit, la politique et l’économie dessinent les contours et les limites de ce qu’il y a de plus ou moins privé, de plus ou moins légitime. » (S.H. L’Humanité, 19 mai 2007)
 
«Mais qui dit boutique dit personnel, et c’est sans doute la meilleure part du livre, celle qui tend à réhabiliter les vendeurs des sex-shops, chaînons manquant entre les “gros” de l’industrie du X (producteurs, hardeurs et hardeuses, réalisateurs) et le consommateur.» (Olivier Nicklaus, Les Inrockuptibles, n°609, août 2007, p.105)
 
« un livre tout à fait surprenant et riche d’enseignements » (Sylvain Kahn, Planète Terre, sur France Culture, 23 mai 2007)
 

« Dans “Sex-shops, une histoire française”, le jeune normalien Baptiste Coulmont retrace l’histoire de ces épiceries du cul avec un sérieux sociologique qui lui évite les travers de la gaudriole. » (Vincent Cocquebert, Technikart, juin 2007, n°113, p.99)
 

« Aborder la France et la société par le biais de Pigalle, de ses sex-shops, de ses travailleurs du sex…shop, c’était un pari osé ! » (Justine Miso, LeMague.net, avril 2007)

Présentation

À l’automne 1970, journalistes, députés et policiers s’interrogent. Dans la foulée de mai 68, une nouvelle pathologie sociale semble contaminer la France: l’invasion des sex-shops. Leurs visées répressives finissent par créer un type de magasins particuliers aux vitrines opacifiées: interdits aux mineurs, spécialisés dans la pornographie, contrôlés par la police.
Magasins ridicules? Abcès urbains? Lieux de regroupement de pervers? Les sex-shops sont dénoncés par des groupes politiques locaux qui trouvent rapidement, malgré la fin de la notion de «bonnes mœurs», le soutien de la loi. À l’intérieur des magasins, le travail des vendeurs obéit à d’autres règles: il faut classer les DVD, nettoyer les cabines, conseiller les clients mais respecter leur volonté d’anonymat.
À la fois enquête sociologique et histoire des sex-shops, ce livre raconte comment un monde spécifique s’est progressivement construit, façonné par ses acteurs (entrepreneurs, vendeurs, fabricants) comme par ses détracteurs (élus, associations, riverains). Un monde en voie de disparition ? La mode des sex toys, la vente par correspondance et sur Internet ou l’ouverture de sex-shops «féminins» font en tout cas imploser un groupe qui n’avait guère d’unité.

Les auteurs : deux sociologues

Baptiste Coulmont enseigne la sociologie à l’université Paris 8 (Vincennes — Saint-Denis) depuis 2004. Sex-shops… est son premier livre. Son CV en ligne vous en apprendra plus.
Irene Roca Ortiz est étudiante en Master de Sciences Sociales à l’Université René Descartes (Paris V – Sorbonne). Sous la direction de Philippe Combessie, elle a effectué des enquêtes qualitatives sur les animateurs et animatrices services sexuels à distance (téléphone et internet « rose ») et sur les employé-e-s des sex-shops parisiens, auxquels elle a consacré son mémoire de maîtrise. Actuellement, elle a tourné son regard sur son pays d’origine, réalisant une étude ethnographique sur une communauté Ayoréode (anciens chasseurs-cueilleurs) située dans le bidonville de Santa Cruz (Bolivie), en cours d’écriture.

Références

Titre : Sex-shops, une histoire française
Auteur : Baptiste Coulmont, avec Irene Roca Ortiz
Editeur : Dilecta (Paris)
ISBN : 978-2-916275-16-1
EAN : 139782916275161

Errata

liste des coquilles


Cartes

La représentation spatiale de données sociale est un outil intéressant sociologues et géographes. J’ai utilisé des sources statistiques diverses (recensement américain, données de l’APUR, ou de l’ARDA, INSEE…) pour construire une série de cartes.

Les “prénoms typiques” départementaux en 2004

prénoms typiques - carteCarte réalisée avec le logiciel R.
Source des données : Fichier des prénoms, INSEE, 2005 et Centre Maurice Halbwachs – Réseau Quêtelet
Les prénoms retenus ont une fréquence départementale au moins deux fois supérieure à leur fréquence nationale et ils ont été donnés plus de dix fois en 2004 dans le département.
Carte des “prénoms typiques”, au format PDF.

Les établissements d’enseignement parisiens entourés d’une zone de 200m

carte écoles de Paris et zone de 200mDepuis une loi de 1987, les sex-shops ne peuvent s’installer à moins de 100 mètres des établissements scolaires. En 2006-2007, députés et sénateurs proposent d’étendre cette distance à 200 mètres.
Concrètement, qu’est-ce que cette distance représente ? Sera-t-il toujours possible d’installer un sex-shop à Paris ? Cette cartographie expérimentale (930 établissements recensés) apporte quelques éléments de réponse.
Carte des écoles et de leur zone de protection [PDF]

Carte, les sex shops de Paris en 2004Les “sex shops” de Paris en 2004

Données issues de diverses bases de données, dont “BD-com” gérée par l’APUR)
Les “sex shops”, une catégorie de commerces créée dans les années 1970, sont fortement concentrés dans certains quartiers parisiens (les rues de la Gaité et Saint-Denis, le Boulevard de Clichy et l’arrière de l’Eglise de la Madeleine).

(Carte au format PDF, 0,9 méga)

Carte, Types de mariages aux Etats-UnisLes types de mariage aux Etats-Unis (nov.2004)

Cette carte construite à partir de diverses sources, montre la grande variété des régimes maritaux proposés ou interdits.
Construire une telle carte m’a été utile dans le cadre de la rédaction de plusieurs articles.

(Carte au format PDF)

Carte, L'Eglise mormoneL’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours en 1952 et en 2000

Données issues d’une comparaison des enquêtes de 1952 et 2000 (Religious Congregations and Membership, Glenmary)
Les Mormons ont connu, au XXe siècle, une croissance très importante, à la fois dans les Etats de la rive ouest des Etats-Unis (Californie, Oregon, Washington), mais aussi, dans une moindre mesure, dans les Etats fort peuplés de la rive est. Les cartes proposées ici permettent de se faire une idée, comté par comté, de cette croissance.

(Carte au format PDF, 1,2 méga)
(Map of the Latter-day Saints Church, in English, PDF)

Manhattan, gay and lesbian couplesLes couples du même sexe à Manhattan

Données issues du recensement américain (www.census.gov) de 2000. Cette carte représente, pour chaque ” census tract ” de Manhattan, la proportion de couples du même sexe dans l’ensemble composé des ménages comportant un couple d’adultes. Nous avons laissé de côté toutes les personnes vivant seules, tous les ménages composés d’un seul adulte et d’enfants ainsi que toutes les formes de colocation. Les objets comparés sont ainsi ” structurellement ” semblables : ils contiennent un couple d’adultes unis par les liens du mariage ou cohabitant en tant que ” partenaires “.

(Petit article au format PDF)

Répartition des fidèles de l’Eglise catholique romaine aux États-Unis

Données issues d’une enquête de 1990 (Religious Congregations and Membership, Glenmary)
Carte, Eglise catholique
(Carte au format PDF)

Répartition des fidèles de l’Eglise méthodiste unifiée aux États-Unis

Données concernant la United Methodist Church issues d’une enquête de 1990 (Religious Congregations and Membership, Glenmary)
Carte, United Methodist Church
(Carte au format PDF)

Répartition des fidèles de la Convention Baptiste du Sud aux États-Unis

Données concernant la Southern Baptist Convention issues d’une enquête de 1990 (Religious Congregations and Membership, Glenmary)
Carte, Southern Baptist Convention
(Carte au format PDF)


L’Assemblée générale des Témoins de Jéhovah

S’est réunie à Lens, dans le Pas de Calais, ce week end l’Assemblée générale des Témoins de Jéhovah. Cette réunion de plusieurs milliers de fidèles avait lieu dans le Stade Bollaert : le maire de Lens s’en était offusqué, pour lui, les Témoins de Jéhovah sont “une secte”. La responsable locale de l’ADFI (association de défense de la famille et de l’individu), l’une des principales associations de lutte contre les sectes, avait enchéri, en demandant que les Jéhovistes restent cachés et ne fassent pas de rassemblement public visible. Les journalistes, dans les reportages, renchérissent, en essayant de “coincer” des participants, et en citant des extraits de rapports parlementaires, comme si ces rapports pouvaient épuiser le débat démocratique, et avaient force de loi. Mais ils s’ennuient un peu, et leur description se résume en partie à «visiblement, il n’y a pas grand chose de choquant, on lit la bible, on prend des notes»… Mais comme me le signale l’un de mes correspondants, la journaliste précise immédiatement que « derrière la façade religieuse, il y a de l’anesthésie mentale » : on a là un discours « humanitaire » sur les sectes, qui s’accorde très bien de l’existence des religions tant qu’elles restent modérées (en pratiques, idéologiquement…)

Quelques reportages sur cette assemblée générale (10 min. format Quicktime)

J’ai demandé à ce même correspondant de mettre en perspective ces reportages :

Quelques brèves remarques sur les Témoins de Jéhovah en France
Quand ce qu’on appelle les « nouvelles sectes » s’implantent en France en dans les années 1970 (Moon, Krishna, Enfants de Dieu, et un peu plus tard Scientologie et Ecoovie pour ne citer que les plus importants), peu de personnes évoquent la présence des Témoins de Jéhovah sur le territoire national.
Présents depuis les années 1930 au moins, ces derniers sont largement ignorés des associations anti-sectes comme des pouvoirs publics qui commencent leur action (première ADFI à Rennes en 1974 puis Paris, Lyon et Toulouse un an plus tard, le Centre d’information et de lutte Contre les Manipulations Mentales est créé par Roger Ikor en 1981, enfin premier rapport parlementaire rendu au Premier Ministre en 1983 par Alain Vivien intitulé Les sectes en France. Expression de la liberté morale ou facteurs de manipulation). Ils ne seront inquiétés qu’à partir de la fin des années 1980, période à partir de laquelle la progression numérique se ralentit fortement (de 36 000 en 1970 à 69 000 en 1980, puis 114 000 en 1990 et 126 000 en 1995 [source : Watchtower organization http://www.watchtower.org/statistics/worldwide_report.htm]).
Dans un premier temps ignorés par les pouvoirs publics, ils furent ensuite surveillés et leurs demandes d’obtention du statut d’association cultuelle (en jeu : taxation des dons manuels) furent refusés (Conseil d’Etat, 1985). Le sommet de la réprobation fut atteint en 1995 quand dans le rapport parlementaire préparé par J.-P. Guyard (PS) et A Gest (RPR), les TJ furent placés de manière ambiguë au même niveau que 172 autres groupes qualifiés de sectes sur les bases d’un travail des RG (pas à proprement parler dans la liste puisque disposent d’un paragraphe pour eux, mais le nombre « d’adeptes de sectes » incluait les 130 000 TJ de l’époque, tout comme les cartes d’implantation des groupes l’échelle nationale).
Connus du grand public pour leur prosélytisme (la plupart des adeptes sont régulièrement envoyés prêcher la parole de Jéhovah et annoncer le retour prochain de dieu pour mener la bataille d’Armageddon), les conversions se font cependant de plus en plus rares : alors qu’il fallait quelques 1200 heures de porte à porte pour convertir une personne en 1970, il en faudrait désormais plus de 7000 (source : unelueur.org/stats-tj.htm).
Ils sont attaqués par les associations, et parmi elles par l’Union Nationale des ADFI (on peut voir la présidente de l’antenne ADFI-Nord, Charline Delporte, dans plusieurs des reportages, qui est une des plus active dans ce domaine), qui leur reprochent un endoctrinement important, une éducation religieuse intense, une vie dévouée à la communauté (dons financiers et du temps personnel requis : les « salles du royaume » sont construites avec les dons des fidèles, souvent en grande partie par eux les dimanches et jours de fête) et un « refus d’intégration » à la société (refus du service national, du salut au drapeau, des transfusions sanguines y compris quand le pronostic vital est en jeu).
Les TJ sont l’objet des plus vives querelles en France : Alain Vivien, un des piliers de la lutte contre les sectes en France depuis 30 ans, ancien président de la MIVILUDES (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives sectaires, créée en 1998), les considérant comme une confession, alors que JP Brard (député apparenté PCF de Montreuil et très actif depuis des années dans la LS lui aussi les considère indiscutablement comme une « secte »).
Il est intéressant de saisir la manière dont furent appréhendés (au double sens du terme) les TJ au prisme des transformations de la lutte contre les sectes en France. Pour faire vite, avant les années 1970 et l’implantation de ce qu’on a appelé les « nouvelles sectes » ou « sectes religieuses », les TJ sont une secte au regard des seules personnes qui portent l’accusation en France : les catholiques. La secte, c’est alors un groupe schismatique d’une grande religion, qui conteste un ou plusieurs points théologique mais partage le reste des rites, des pratiques et de la liturgie. A ce titre, le jéhovisme est une secte protestante issue de l’adventisme, et née en 1874 en Angleterre (Charles T. Russell). Les TJ sont ensuite largement ignorés des années 1970 aux années 1990, quand des laïcs commencent à porter l’accusation de « sectarisme » avec des définitions (et, en creux, des intérêts différents) qui ne recoupent pas celles des Eglises instituées (secte comme atteinte à la personne ou à la société).
Implantés depuis longtemps, avec des rites et des pratiques qui, à la différence des groupes allogènes, ne choquent pas, les TJ sont largement ignorés (la seule critique antisecte vient du pôle « libre penseur » qui y voit une aberration, au même titre que les religions, d’où les critiques émises par le CCMM à leur encontre). Ils sont finalement massivement critiqués que vers 1990 (l’UNADFI ne s’intéresse vraiment à eux que vers 1989) quand des associations luttant contre les sectes selon un mode « humanitaire » (la secte comme danger pour l’individu et la société) utilisent les catégories qui forgées dans le combat contre des groupes plus éloignés des traditions chrétiennes sont appliquées aux TJ (les ADFI et l’UNADFI étant à l’origine des groupes composés de parents chrétiens mais refusant toute référence religieuse pour justifier leur action, ils étaient moins susceptibles d’attaquer 1. les TJ et 2. les groupuscules dans l’Eglise catholique, ce qu’ils commencent à faire alors).

Les dénonciations du week-end dernier autour de l’A.G. des Témoins de Jéhovah à Lens s’inscrivent dans le contexte d’une Commission d’enquête sur les sectes et les mineurs qui s’est créée à l’Assemblée nationale fin juin et à laquelle participent d’éminents députés, comme Jean-Pierre Brard (pour qui les Témoins sont de “parfaits délinquants”, ce qui laisse présager des résultats de l’enquête de cette commission), comme Christian Vanneste (pour qui l’homosexualité est une condition moralement inférieure et qui invente une proposition de loi visant à annuler sa condamnation); comme Eric Raoult (le député anti-string)… Une belle brochette de winneurs.


Représentation et destination : pornographie et gestion spatiale

La récente initiative du député Bernard Perrut visant à interdire les sex-shops à proximité des lieux fréquentés par des mineurs m’a conduit à relire les quelques propositions de loi (six) qui, entre 1983 et 2000, ont cherché à limiter l’implantation de ces magasins [texte des six propositions de loi [PDF, 2 méga]]. Avec celle de Perrut et de Christian Philip, son acolyte, cela fera sept. [Signalons que ni le secrétariat de Perrut, ni celui de Philip n’ont daigné répondre à mes mails demandant copie du texte qu’ils ont déposé.]
Six propositions de loi, mais quatre déposées entre 1993 et 1996; cinq dont les auteurs sont députés et une en provenance d’un sénateur; cinq déposées par des parlementaires parisiens (Dominati, Gloasguen, Assouad), une par un provincial ; aucune par un parlementaire de gauche.
Elles sont assez semblables les unes aux autres. Cela s’explique en partie — en partie seulement — par une certaine continuité des promoteurs. En 1983 Jacques Dominati dépose une proposition (n°1787) cosignée notamment par Francisque Perrut et Yves Lancien. En 1993, c’est le fils Dominati (Laurent), qui, ayant pris la succession de son père, dépose un nouveau projet (n°557). En 1995, Laurent Dominati cosigne — notamment avec Francisque Perrut — une proposition (n°1998) déposée par Claude Goasguen. En 1996, Dominati fils toujours cosigne une proposition (n°2924) déposée par son collègue du XIVe arrondissement, Lionel Assouad. En 2000, Laurent Dominati, toujours, dépose une proposition (n°2439) cosignée notamment par Bernard Perrut (fils de Francisque Perrut, qui a succédé à son père à l’Assemblée nationale). En 2006, c’est Bernard Perrut qui fera une proposition de loi (n°3209). La continuité, familiale et partisane, des promoteurs, explique donc la stabilité des textes proposés.
La similarité vient aussi du fait qu’elles suivent le même modèle de gestion spatiale des sex-shops. Pour comprendre, rien de tel qu’un petit schéma :
deux modèles de gestion urbanistique des sex shops
Dans les années soixante-dix, le modèle implicite suivi avait pour but d’éloigner les mineurs de la pornographie : revues interdites aux mineurs, vitrines opacifiées, magasins interdits aux mineurs… Une série de barrières symboliques, administratives, juridiques… sont dressées, presque de manière concentrique. C’est un traitement micro-géographique, étendu à l’espace du magasin et à sa frontière extérieure. Dans les années quatre-vingt et jusqu’aujourd’hui le modèle poursuivi s’appuie au contraire sur une volonté d’éloigner les magasins d’une classe de lieux (jardins publics, écoles, églises, salles de sport) et d’éloigner les magasins entre eux. Les propositions de loi souhaitent une distance de 200m entre les lieux fréquentés par des mineurs et les sex-shops ainsi que 75m entre deux sex-shops. C’est un modèle urbanistique.
Ce changement de modèle nécessite un changement juridique. Le “modèle 1” s’appuyait in fine sur la loi du 16 juillet 1949 sur la presse (la justification ultime des arrêtés préfectoraux et autres règlementations était cette loi qui règlementait non seulement la presse pour enfants, mais aussi la presse licencieuse). Le “modèle 2” oublie la presse : ce que visent les propositions de loi, ce sont les “objets et services pornographiques”. Ces “objets et services” ne sont jamais décrits par les députés, aussi peut-on penser qu’ils concernent certains spectacles de dénudage, certaines formes de “massage”, certains godemichets, fouets, culottes… Cela implique un changement de ce qui est considéré comme pornographique : si l’on a comme modèle la presse, alors la pornographie est une forme de représentation ; si l’on parle d’objets pornographiques, alors le porno est une forme de destination. Beaucoup plus menaçante, la pornographie est plus ou moins partout. Mais comme, pour l’instant, aucun de ces textes n’a été transformé en loi, on ne peut connaître avec certitude comment ils auraient été appliqués. La loi de juillet 1949 sur la presse fonctionnait à partir de la notion de “bonnes moeurs” : les outrages devaient être interdits ou sanctionnés. Il en va différemment maintenant ou ces “bonnes moeurs” n’ont plus trop d’efficacité juridique (il existe toute une littérature à ce sujet : depuis les livres de Iacub, Lavau-Legendre, Pierrat jusqu’à ceux de Lochak et alii). Les propositions de loi continuent à dire que la pornographie est ce qui porte atteinte aux bonnes moeurs, mais cela devient une définition, et non plus le signe d’un délit. La source de l’illégalité devient “les nuisances”, l’absence de “tranquillité”, les “inconvénients”, ou même le risque de criminogénération : les sex-shops “générant parfois un environnement propice à l’apparition de diverses formes d’infractions”. [On y trouve aussi, après 1993, l’idée que la pornographie est une atteinte à la dignité, c’est important, mais j’accélère]
L’opposition que je propose ici entre deux modèles est bien entendu durcie. On peut considérer ces souhaits de loi comme la poursuite du premier modèle dans le sens où ils demandent souvent que les sex-shops “d’adapter, à l’entrée de leurs locaux, une porte pleine ou opaque, maintenue fermée par un dispositif adéquat” (renforçant ainsi la barrière dont j’ai parlé plus haut). Les textes insistent aussi sur l’interdiction de toute publicité, enseigne, marque, promotion…
La proposition la plus innovante revient sans doute à Claude Goasguen : il reprend certes les dispositions habituelles, mais il demande aussi la fermeture des sex-shops qui se trouveraient, après le passage de la loi, dans une “zone protégée”, ou qui se trouveraient dedans à la suite de l’installation d’une école, par exemple. Il comprend bien que cette demande entre en contradiction avec — pour le moins — la liberté du commerce. Aussi propose-t-il (et c’est vraiment pervers) l’établissement d’une taxe additionnelle à la taxe spéciale sur les films pornographiques, qui alimenterait un fond d’indemnisation des gérants des sex-shops obligés de fermer. Il fait d’une pierre deux coups : il rend moins rentable la pornographie visuelle (conduisant peut-être à la fermeture de certains sex-shops), et il propose l’éradication des sex-shops (car en pratique, tous ces magasins sont à proximité d’un jardin public, d’un square, d’une crèche, d’un “lieu d’animation culturelle” ou d’une école…). En s’accrochant à la régulation fiscale de la moralité publique, il ne fait qu’étendre un système mis en place avec la loi de 1975 sur les films X et celle de la fin des années 1980 sur le “minitel rose”. Pour citer son texte :

L’indemnisation est assurée par un fonds de garantie (…) alimenté par une taxe additionnelle à la taxe spéciale sur les prix des places de cinéma applicables aux salles projetant des films pornographiques ou d’incitation à la violence

Je tiens à la disposition de tous un dossier composé du texte de ces six propositions de loi [PDF, 2 méga] (et les commentaires de juristes professionnels me seraient d’une grande aide), et je conclue par une copie de mon Rebonds récent dans Libération :

Interdire les sex-shops ?
Par Baptiste COULMONT
Libération, Mardi 11 juillet 2006

Dans le cadre d’un texte de loi sur la protection de l’enfance (Libération du 7 juillet), des députés UMP se sont mis en tête d’interdire les sex-shops à proximité des lieux fréquentés par des mineurs, par amendement : «Est interdite l’installation, à moins de deux cents mètres d’un établissement recevant habituellement des mineurs, d’un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public de publications ou de produits dont la vente aux mineurs est prohibée.» Depuis une ordonnance du Conseil d’Etat de 2005, les maires peuvent interdire leur installation en cas d’opposition locale. Depuis une loi de 1987, ils sont déjà interdits d’installation à moins de cent mètres des établissements scolaires. Depuis la loi de finance du 30 décembre 1986, leurs bénéfices sont surtaxés. Depuis 1973, leurs vitrines doivent être opaques. Depuis 1970, ils sont interdits d’entrée aux mineurs. Les tribunaux déclarent régulièrement que ce ne sont pas des commerces de «bons pères de famille» et que les règlements de copropriété peuvent les interdire. Des associations de quartier protestent contre leur implantation. La mairie de Paris rachète certains locaux pour les transformer en commerces agréables. Des députés, comme Bernard Perrut, (promoteur de l’amendement), pensent que des enfants pourraient être «témoins de comportements tendancieux liés aux sex-shops».
Les «bonnes moeurs» ont perdu toute force juridique, et la pornographie se diffuse un peu partout. Mais les seuls lieux spécifiquement consacrés à la consommation pornographique (et à la masturbation solitaire payante) se voient encadrés par un droit de plus en plus strict. Ce n’est plus la morale de la société dans son ensemble qui constitue l’étalon du droit des comportements, mais la bonne vie psychique et mentale des mineurs. Très efficaces, socialement et juridiquement, les enfants forment la base des arguments. C’est enfin un traitement urbanistique qui est proposé, la création de zones plus ou moins sexualisées. Il ne s’agit jamais d’interdire totalement ce type de magasins, mais de les éloigner de là où l’on habite. Car, finalement, c’est aussi la tranquillité locale que l’on recherche. Le nouvel ordre moral est donc fort complexe : il ne s’appuie plus sur les bonnes moeurs, mais sur un nouveau triptyque : la dignité, les enfants, le zonage. Une morale absolue, des personnes en danger, des espaces protégés.
Par Baptiste Coulmont maître de conférences à l’université Paris-VIII (Vincennes Saint-Denis).
source du texte : http://www.liberation.fr/opinions/rebonds/192568.FR.php

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