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Notre compromis national

Billet publié le 14/09/2004

Un blog un peu long cette fois-ci. Le texte ci-dessous était un projet d’article pour Vacarme que Sébastien Chauvin et moi-même avons écrit, suite à un premier article (“Les origines du mariage”, Vacarme, n°27, pp.77-79). Pour diverses raisons (actualité fébrile, concours de recrutement, manque de temps…) nous n’avions pas eu le temps de le terminer, aussi cette version est-elle préparatoire, préliminaire et inachevée (datant du 10 mai 2004).

Notre compromis national (version 0.5)
Sébastien Chauvin et Baptiste Coulmont

Un maire rebelle, un président hostile et un élu gay qui juge l’initiative mal venue : Mamère, Chirac et Delanoë rejouent-ils, en version doublée pour le public français, le film d’action mené par Gavin Newsom (maire de San Francisco), George Bush, Jr. (président des Etats-Unis d’Amérique) et Barney Frank (représentant du Massachusetts au Congrès) ?
Quand une question sociale traverse l’Atlantique, elle voyage sans ses habits, elle les achète sur place. Mais s’agit-il de la même question ? Entre les quelques milliers de mariages célébrés à San Francisco, dans un comté de l’Oregon, et, plus récemment, dans tout le Massachusetts… et le mariage prévu le 5 juin à Bègles, quels éléments supportent une comparaison ?
Si, comme nous le décrivions précédemment, parler d’homosexualité aujourd’hui aux Etats-Unis n’est plus parler de sexualité mais de citoyenneté, il n’en va peut-être pas de même en France, où un débat vient de renaître : un débat pris à la fois dans l’actualité nationale – une agression homophobe – et internationale – des mariages gays au nord du Mexique, mais aussi dans les habitudes d’un passé proche : l’autour du PaCS et les redistributions intellectuelles et politiques auxquelles l’actualité sexuelle (parité, violences sexuelles, voile islamique) a donné naissance.
L’au delà du PaCS se dessine sous nos yeux, et probablement sous les yeux de la compagnie de CRS que Dominique Perben enverra peut-être à Bègles dans une tentative un peu dérisoire de sauvegarde civilisationnelle. Le paysage est encore flou : nombreuses sont les personnes qui se sont tues. Dans ce brouillard, quelques esquisses.

Importations – 1 (Noeux-Les-Mines)
En janvier 2004 Sébastien Nouchet un habitant de Noeux-Les-Mines, dans le Pas-de-Calais, est aspergé d’essence et brûlé vif. Dans les dernières années, son compagnon et lui avaient été agressés à plusieurs reprises en raison de leur homosexualité. Ce crime entraîne des réactions qui ne cessent, au cours des mois de février et mars, de prendre de l’ampleur. Début février, le Garde des Sceaux se déclare “ extrêmement choqué par cette agression odieuse ” et demande “ la plus grande fermeté ” au parquet de Béthune. Le “ Manifeste pour l’égalité des droits ”, rédigé par Didier Eribon et Daniel Borrillo et rendu public dans Le Monde du 17 mars, s’ouvre sur l’agression, pour la placer dans le contexte de l’inégalité de droit entre hétérosexuels et homosexuels. Rapidement signé par plus de 1500 personnes, ce manifeste appelle en conclusion les “ maires des communes de France de suivre l’exemple donné par le maire de San Francisco ” (signature possible sur http://www.petitiononline.com/egalite/).

Importations – 2 (San Francisco)
La référence à San Francisco a été d’emblée mobilisée. A la fois par les partisans du droit au mariage, comme droit fondamental à défendre. Mais aussi par la presse : Le Monde publie un long article intitulé “ Gay, Gay, marions-nous ” [1] consacré à San Francisco, Libération un portrait de dernière page consacré à un couple franco-américain.
Amusement légèrement teinté de condescendance : les couples sont “ mariés à la chaîne ”, Gavin Newsom est un jeune politicien inexpérimenté, San Francisco est une aberration politique dans une Amérique nécessairement néo-conservatrice.

Importations – 3 (Qui a le droit ?)
Les séries de décisions juridiques américaines (au niveau fédéral, dans le Massachusetts, l’Oregon, la Californie…) et l’intense activité législative autour des partenariats domestiques (récemment dans le New Jersey, dans le Maine…) ou contre le mariage gay (dans le Kentucky, en Virginie et ailleurs) ont donné naissance à un débat dans lequel sont accusés les “ juges militants ” ou les législateurs timides, les maires hors-la-loi ou les employés municipaux trop zélés à ouvrir le mariage (comme au Nouveau-Mexique). La question ne porte plus sur la définition du mariage (pour les deux camps elle doit être réécrite, de manière conservatrice ou progressiste), mais sur celles et ceux qui peuvent le redéfinir légitimement.

Comparaison – “ La France à la traîne ”
Dans les séries d’arguments proposés, certains touchent l’amour propre patriotique. Comme le PIB par habitant, l’étendue de l’accès des gays et des lesbiennes au mariage place un pays dans une liste, le range dans une hiérarchie. A ce jeu très sérieux, la France est “ dépassée ” par la Belgique. Passe encore. Mais que l’Amérique de Bush devienne le lieu central de la lutte pour l’universalisation du droit au mariage rend la situation française plus critique. L’Europe (l’Espagne, la Suède, la Grande-Bretagne…) entre alors en scène : si le partenariat domestique hongrois donne plus de droits que le PaCS alors la France ressemble à l’Estonie.
Lorsque la question était perçue comme “ américaine ” (en mars), Dominique Strauss-Kahn, dans le “ blog ” qui lui sert de vitrine, écrivait : “ En France, on ne pourra pas faire l’économie d’un débat sur le mariage gay et l’adoption d’enfants par des couples homosexuels ” (http://dsk.typepad.com/dsk/2004/03/). Mais, redevenue une question française, le parti socialiste presque en entier fera l’économie d’un débat : est-ce nécessaire, puisque nous avons été modernes avant les autres ? dit en substance Patrick Bloche, député de Paris qui se mobilisa en faveur du PaCS.

Chiasmes – 1 (la majorité)
“ Separate is seldom, if ever, equal ” rappelait en novembre la décision de la Cour Suprême du Massachusetts en référence au célèbre arrêt Plessy v. Fergusson qui légalisa, en 1896, la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Ce n’est pas à un sous-contrat séparé “ signé au troisième sous-sol de la préfecture de police ” (Madame H.) mais bien à tout le mariage, à ses droits et à ses privilèges, auquel les gays et les lesbiennes doivent avoir accès. Une ségrégation dans des statuts séparés – comme les écoles l’étaient pour les Noirs américains – est désormais inacceptable pour la justice américaine. Les juges suprêmes du Massachusetts se placent d’emblée sur le terrain universaliste de la lutte contre une ségrégation et le confinement institutionnel des homosexuels.
A l’inverse, ce sont les conservateurs français qui se mettent à adopter une rhétorique “ minorisante ” : double discours qui consiste à révoquer comme “ minoritaire ” et particulariste une demande d’accès à l’universel tout en comprenant bien, trop bien, que tout comme la fin d’un apartheid ne concerne pas seulements les Noirs, ni la lutte contre le sexisme uniquement les femmes, la fin du mariage hétérosexiste participe d’un nouveau rapport social en construction. Dans une succession de déclarations qui ne laisse rien au hasard et tout à la prudence, Romero, Baroin, Perben, Chirac et Raffarin font donc la chasse à la minorité (politique et sexuelle). “ Ce que je n’accepte pas, c’est que l’on veuille imposer aux Français, que quiconque veuille imposer aux Français, des choix qui seraient, en réalité, ceux d’une petite minorité ” déclare ainsi le président (Conférence de Presse du 29 avril 2004).

Chiasmes – 2 (les enfants)
C’est au nom des enfants américains que le mariage est ouvert – à leurs parents. Vous ne voudriez quand même pas avoir des enfants hors-mariage ? Vous savez bien que les enfants ont besoin d’une mère et d’une mère. Vous auriez du mal à les élever si vous n’étiez pas mariés. “ La tâche d’éducation des enfants pour les couples de même sexe est rendue infiniment plus difficile par leur exclusion du droit au mariage ” (Goodridge v. Department of Health).
En France, quelques juristes – marginalement ? – déclarent encore, que certes, des lesbiennes ont des enfants, mais que “ de là à demander à la société de leur permettre d’avoir des enfants “créés” à l’extérieur de la cellule familiale, il y a un pas, qu’il me semble dangereux de franchir. Notre système de filiation est actuellement fondé sur l’existence d’un père et d’une mère. Revenir sur ce principe, c’est remettre en question les structures fondamentales de notre civilisation. ” (Françoise Dekeuwer-Defossez, dans L’Express du 12 avril 2004, p.106)
Et c’est ainsi que se dessine un compromis à la française, où il faudrait lâcher le mariage pour ne pas lâcher l’adoption, comme l’indiquait, de manière byzantine, la conclusion d’un éditorial de Libération : “ la vraie question est celle de l’adoption, qui ne se confond pas avec les liens conformistes du mariage. Au prétexte de leur interdire la première, d’aucuns prétendent aussi priver les gays du second. Une confusion qui, au nom d’on ne sait quelle convenance, permet surtout à l’hypocrisie de triompher. Ce serait l’honneur de la gauche que de contribuer à la lever. ” (Jean-Michel THENARD, “ Normalité ”, Libération, 26 avril 2004, p.3). Un compromis encore instable : adoptant une posture “ progressiste ” c’est l’autre terme que certains réclament : concéder l’adoption pour ne pas ouvrir le mariage.

C’est en cela que les débats français et américains ne sont sans doute pas symétriques. Si le mariage est l’institution sacralisée par de nombreuses parties prenantes de la “ guerre culturelle ” américaine (depuis la Cour Suprême du Massachusetts jusqu’à Bush en passant par les gays conservateurs comme Andrew Sullivan ou Jonathan Rauch), c’est aussi son caractère hétérosexiste qui est aujourd’hui radicalement remis en cause – dans un mouvement d’affirmation de son rôle central pour les politiques sociales. Bref, en Amérique, avec le mariage, les gays jouent gros.

A l’inverse, chez nous, l’affirmation du “ caractère sacré du mariage ”, qui chez George W. Bush pourrait s’écrire avec des traits d’union, ne peut se faire qu’avec réticence. Même Mme Dekeuwer-Defossez hésite : “ il y a cette crainte que le mariage, qui est quand même quelque chose d’extrêmement important pour les gens, euh… de très… euh… on dit la dignité du mariage… que ce… ce côté euh… digne, que ce côté un peu sacré soit en quelque sorte un peu abîmé ou gauchi, en tout cas, par l’inclusion des couples homosexuels ” (Journal télévisé de France 2, 20h, mercredi 28 avril 2004, nous soulignons).

Mais aux chiasmes transatlantiques (pensez ceci “ le mariage est à la France ce que la filiation est aux États-Unis ” et vice-versa) se superpose peut-être un malentendu : il se passerait la même chose d’un côté comme de l’autre. C’est “ en provenance de San Francisco ” que le mariage arriverait.

Le mouvement français (il faudrait plutôt parler de sa réception dans le champ politique et médiatique) pourrait en fait se révéler, in fine, moins radical ou, si l’on veut, moins subversif que son cousin américain, se contentant de subvertir – la subversion n’est jamais intransitive – l’institution qui en France est la plus susceptible de l’être (le mariage), ratifiant ainsi en négatif – la subversion s’appuie souvent sur ce qu’elle ne subvertit pas – celle sur laquelle s’est déplacée, nourrie d’angoisses post-coloniales sur la reproduction du corps national, le fondement autoproclamé de la “ civilisation ” (la filiation). De même que le PaCS est aujourd’hui encensé par ses anciens ennemis comme dernier rempart contre l’égalité matrimoniale, le mariage ne serait alors dangereusement concédé que pour sauver nos enfants et “ défendre la société ”.

[1]Ce titre fréquent reprend une comptine désuète et oubliée dont les autres paroles sont “ mettons-nous en ménage ” et “ mettons nous la corde au cou ”…


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