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L’Affaire Olesniak, épisode 2

Billet publié le 05/03/2008

Dans l’épisode 1, nous avions découvert que des policiers soupçonnaient l’organisation de projections pornographique chez une concierge en 1969.

Une “concierge”… L’affaire m’avait intéressé : au lieu d’un commerce pornographique dans un espace commercial, c’est dans un espace semi-privé, au coeur d’un immeuble que cela se passe. Comment peuvent se conjoindre ces deux sphères, commerciales et intimes ? Mais l’affaire m’avait aussi intéressé car elle mettait au centre des dispositifs de surveillances policières une femme. Or ces dernières sont rarement condamnées pour outrages aux bonnes moeurs. En 1970, par exemple, sur 177 condamnés on ne trouvait que 16 femmes (7 d’entre elles étaient mariées). Plus généralement, elles forment rarement plus de 10% des condamnés.
L’affaire Olesniak est d’autant plus étrange !

Revenons aux policiers. Dans leur rapport du 16 janvier 1969, ils écrivent :

Ce jour, une nouvelle surveillance était organisée au moment même où nous apprenions qu’une projection venait d’être faite. Alors que nous attendions l’arrivée d’un nouveau client, nous étions (OPP Rodriguez et OPA Legrand) abordés sur le boulevard de Clichy par un nord-africain qui sans préambule nous proposa de voir « du cinéma cochon ». Nous acceptions aussitôt sans discussion du prix. L’homme nous entraina alors sur le boulevard de Clichy, puis par la rue *** et rue des Martyrs, où nous le suivions jusqu’au *** de cette rue.
La loge de la concierge est située, de face, au fond du couloir. Le nord-africain frappa à la porte qui fut entrouverte par une femme blonde qui nous pria d’entrer. Le nord-africain s’adressant à cette femme lui dit que nous voulions voir ou acheter des films et des revues nordiques puis cet homme sorti (sic) aussitôt en disant « je vais revenir ».
Nous notions la présence alors d’un homme qui se trouvait dans la 2e partie de la loge à usage de chambre à coucher. Nous le voyions sortir un film d’une armoire et le déposer sur la table de la salle à manger devant nous. La femme prenait également dans la chambre, sans pouvoir voir où, des revues nordiques qu’elle nous présentait immédiatement. Elle déclara qu’elle vendait les films 30 frs puis se reprenant 300 frs pièce, les revues nordiques couleur 45 frs pièce et les photos couleur 5 frs pièce. Tout en parlant, elle installait sur la table de la salle à manger un projecteur qui était déjà branché et qui se trouvait sur le sol devant le buffet avec un film tout prêt.
A ce moment même nous déclinions notre qualité en exhibant nos plaques de police et nos cartes de réquisition.
(…)
Une perquisition aussitôt effectuée en leur présence permettant la découverte d’un certain nombre de documents, photos et films, livres illustrés ou non, gravues ou dessins. Cette opération fera l’objet d’un proçès-verbal (sic) séparé.
(…)
Mentionnons que pendant notre opération de perquisition un individu s’est présenté à la loge et sur notre question a répondu « qu’il venait voir ». La femme Olesniak nous dit alors qu’il s’agissait d’un très bon ami qui venait passer la soirée chez elle. Mais cette dernière étant dans l’impossibilité de donner le nom ou le prénom de ce « bon ami », celui-ci a été invité à se présenter au siège de notre service le 17 à 15 heures.

En pleine surveillance sur le boulevard de Clichy, les deux policiers, l’OPP (officier de police principal Rodriguez) et l’OPA (Officier de police adjoint Legrand) se font accoster par un “nord-africain”, qui joue le rôle de rabatteur pour la concierge. Ce rabatteur devait être nouveau : il n’a pas reconnu les policiers (qui se plaignent quelques lignes auparavant au début de leur rapport qu’ils sont trop connus place Pigalle). Ce rabatteur les amène, comme par hasard, chez la concierge.
C’est bien dans la loge de la femme que les films sont projetés. Une loge typique de concierge, apparemment, car les policiers ne prennent pas soin de la décrire en détail. Une seule pièce, séparée par une cloison à mi-hauteur, qui sert de loge-salle à manger-chambre à coucher.
Thomas Glynn La Pornographie danoise, 1970Et l’on propose aux policiers des “revues nordiques”. Pourquoi “nordiques” ? A partir de 1967, le commerce pornographique est légalisé dans quelques pays scandinaves, et “nordique”, ou “suédois”, ou “scandinave” devient un synonyme de “pornographique”. Parfois, les “revues nordiques” ne viennent même pas de pays du nord.
Certains ouvrages jouent sur ces références (comme “La pornographie danoise”, dont la couverture est ici reproduite, et qui ne porte pas du tout sur la pornographie danoise).

Revenons aux questions de genre.
L’on apprend dans le rapport que la concierge n’est pas seule dans l’affaire (alors que, jusqu’à présent, elle était la seule mentionnée). Un homme est présent, qui semble jouer un rôle : il apporte un film. Mais c’est la concierge qui donne les prix (que le “nord-africain” — un autre homme — n’avait pas mentionnés), qui va chercher les revues, qui s’occupe du projecteur. Sur presque tous les plans, c’est elle qui maîtrise la situation. L’affaire est décidément intéressante : dans la plupart des autres dossiers que j’ai consultés, les policiers montrent rapidement leur intérêt pour l’homme, quand un couple est surveillé. Parfois même, ils laissent libre la femme pendant que le mari est emprisonné (et semblent surpris quand cette femme continue à faire commerce…).
Ici, c’est “la femme Olesniak” qui est au centre. D’ailleurs, c’est bien elle qui prend la parole quand un client arrive. Elle tente même de tromper les policiers, en présentant cet homme comme un ami : signe, s’il en était besoin, qu’elle ne s’avoue pas vaincue.

En 1969, donc, le commerce pornographique, pour exister dans l’illégalité, s’était inséré jusqu’au coeur même des espaces privés, moins soumis à la surveillance policière. Des femmes pouvaient en être responsables, du moins, ici, à une toute petite échelle… A Pigalle, ce commerce apparaissait, publiquement du moins et aux yeux des policiers, comme un commerce “ethnique”, où les intermédiaires étaient “nord-africains”. Questions de délimitation des sphères (publique/intime), questions de genre, questions de racialisation… décidément, cette affaire est fort intéressante.

Le client sera-t-il arrêté par les policiers ? D’où viennent les films et les revues ? Quels revenus apportent-ils à ce couple ? Quel est le rôle du mari dans toute l’histoire ? Dormiront-ils en prison ?… vous le saurez au prochain épisode (la semaine prochaine).

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