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L’Affaire Olesniak, épisode 5

Billet publié le 25/03/2008

Le 17 janvier 1969, après une nuit au commissariat, Mme Raymonde Olesniak, concierge, est de nouveau auditionnée par la police (rappel). Après avoir présenté l’origine du projecteur, elle doit répondre aux questions des policiers sur l’organisation de ces projections pornographiques et sur l’origine des films et des photographies qui ont été trouvés chez elle. Il s’agit, pour les policiers, de cerner l’implication des différentes personnes.

Il n’y avait qu’une personne à la fois qui venait voir ces films. Il s’agissait en très grande majorité d’étrangers, des touristes de passage, et quelquefois mais rarement de français.
Ils m’étaient conduits par deux rabatteurs au type nord-africain ou méditerranéen dont j’ignore le nom et l’adresse, âgés de 30 à 40 ans, qui se montrent très circonspects et doivent prospecter le quartier Pigalle. L’un d’entre eux est assez grand, trapu, brun et porte une moustache ; ce doit être un chasseur ; l’autre est de petite taille, mince, brun, sans moustaches, il est souvent habillé en marron.
J’ai connu le grand incidemment, en septembre 1967. Tout à fait exceptionnellement, j’avais remplacé la « dame » qui tient le kiosque à journaux près du métro ***. Cet homme a regardé une revue de nus photographiques, autorisée, et m’a proposé des nus plus osés et des films en insistant sur le côté rentable de l’affaire. Il devait s’être concerté avec l’autre car ce dernier s’est présenté ensuite au kiosque et m’a fait la même proposition.
Un mois après environ, j’ai reçu la visite à la loge d’un homme d’une trentaine d’année, au type métropolitain, d’une taille de 1m75 environ, mince, aux cheveux blonds ou châtains, en tout cas pas bruns, toujours bien vêtu, portant une serviette en cuir noir. Il s’est dit envoyé par ces deux hommes. De sa serviette, il a sorti des revues suédoises pornographiques. Je lui ai acheté une vingtaine en noir et blanc à 20 frs. et une quinzaine en couleurs à 30 frs. Je lui ai pris aussi 6 livres pornographiques, illustrés, à 15 frs.
Par la suite il m’a dit s’appeler « Philippe » qu’il demeurait du côté d’Orléans, peut-être à Orléans, qu’il avait un pied à terre à Champigny sur Marne, qu’il voyageait beaucoup et qu’il aller chercher ses revues à Copenhague et en Suède.
J’ignore son nom, son adresse exacte, son numéro de téléphone, sa profession exacte.

kiosque à journauxC’est en occupant — en remplacement — un kiosque du quartier de Pigalle qu’elle entre en contact avec des revendeurs de pornographie. Les kiosques, avant l’invention des sex-shops, servent d’interface entre offre et demande. Nombreuses sont les surveillances policière des kiosques (et des bouquinistes des quais de la Seine), toujours suspectés de trafics divers. Le kiosque que Mme Olesniak a un moment occupé vendait des revues autorisées (Paris Hollywood par exemple). Mais, situé du côté de Pigalle, il attirait aussi des revendeurs, demi-grossistes, cherchant à écouler leurs revues interdites.
Acceptons un moment de croire sans réserve aux paroles de Raymonde Olesniak : elle est contactée par un “individu de type nord-africain” qui lui propose une bonne affaire, puis par un autre… puis par un individu “au type métropolitain”, “Philippe”, qui lui livre les revues. Les deux premiers serviront ensuite de rabatteurs à la concierge. Il semble que les “individus de type nord-africain” (reprenons ici les termes policiers) n’immobilisent aucun capital financier : ils “font du réseau” dirions-nous aujourd’hui. En circulant librement — “désoeuvrés” diraient les policiers — dans l’espace du quartier, en discutant, ils repèrent les “trous structuraux” qu’ils vont s’appliquer ensuite à combler. Trous structuraux entre détaillants et grossistes mais aussi entre détaillants et clients.
Ces tisseurs de réseau social n’intéressent que peu les policiers, ici. De fait, ils les connaissent déjà et s’échangent quelques bons services (“renseignements confidentiels”…). Les “immobilisateurs de capitaux”, extérieurs à l’espace pigallien, intéressent plus les policiers :

Cet homme est venu quatre fois à la loge en tout, la deuxième fois, c’était en janvier 1968. Il m’a livré 20 films pour la somme que je vous ai indiquée c’est à dire à raison de 200 à 150 frs pièce selon leur luminosité. J’en ai vendu environ une dizaine mais ils étaient très mauvais et je trouvais difficilement un acquéreur. Il m’a livré aussi une quarantaine de photos pornographiques, 20 revues pornographiques d’origine danoise ou suédoise en noir et blanc, et 15 revues en couleurs, aux prix que je vous ai indiqués.
(…)
En janvier 1968, cet homme lorsqu’il est venu pour la deuxième fois était accompagné d’une jeune femme d’une trentaine d’années, d’une taille de 1m65 environ, mince, aux cheveux blonds longs et raides, portant un manteau marron moucheté avec une fourrure beige autour du col. Elle pourrait être d’origine nordique. Je sais qu’elle parle anglais. Il me l’a présentée comme étant sa femme et a ajouté que si lui-même ne pouvait venir c’est elle qui le remplacerait. Je crois qu’elle travaille avec lui. En fait je me suis trompée tout à l’heure, c’est c’ette femme qui m’a apporté les films la deuxième fois, dans le courant de l’été 1968. Ils étaient ensemble et c’est elle qui m’a donné les films.
Je ne me souviens pas de son prénom. Elle ne m’a pas laissé de n° de téléphone. Une fois elle a voulu me le donner mais son mari l’en a empêché. Ce devait être en été 1968.
Cette femme est revenue lundi dernier 13 janvier, vers midi, seule. Je n’avais pas fini de payer la deuxième livraison de films. Elle m’a réclamé l’argent ou la restitution des invendus.
Elle doit me téléphoner demain matin, samedi, 18 janvier, mais je ne sais pas à quelle heure. A ce sujet, je lui avais demandé de patienter. En même temps, elle doit me dire la date à laquelle son mari doit revenir pour me livrer les revues et les livres.
(…) Je m’engage de la façon la plus formelle à ne pas les alerter et à faciliter leur interpellation.

Un couple est chargé de l’approvisionnement en films… et dans ce couple, la femme semble jouer un rôle de plus en plus important : au départ, l’homme est seul, puis il vient avec sa femme, puis, enfin, la femme travaille seule. La division sexuée du travail n’est donc pas simple, et encore une fois, il semble qu’une histoire de la pornographie doive concevoir que les femmes ne jouent pas qu’un rôle d’objet sexuel, mais peuvent jouer un rôle structurant dans l’organisation du commerce.
C’est cependant une présence minorisée par les sources : les femmes sont peu nombreuses à être condamnées et vont, dans les sources policières ou judiciaires, chercher à minimiser leur rôle et leur implication.
D’après la concierge, la femme de “Monsieur Philippe” est peut-être “d’origine nordique”. Serait-elle à l’origine de ce commerce ? On peut remarquer que les policiers s’intéressent rapidement à l’origine des films et des revues. Ils font promettre à Mme Olesniak de les aider à capturer la grossiste : “Je m’engage de la façon la plus formelle à ne pas les alerter et à faciliter leur interpellation.” déclare Olesniak.

(…) Sur les films en boîtiers :
Je tiens ces films d’une autre algérien nommé Sayed, dit Michel, âgé de 45 ans environ, de petite taille, qui me les avais (sic) vendus à raison de 120 frs pièce quelques mois avant que je connaisse Philippe, c’est à dire dans le premier semestre 1967. Le film qui se trouve sur le projecteur provient de ce lot. Je n’en avais vendu aucun. Je les trouvais d’excellente qualité et je les gardais pour les projections et surtout pour nous car mon mari et moi les passions souvent pour notre plaisir personnel.
Sayed demeurait rue des Martyrs à Paris 18ème, dans un immeuble juste à côté du Cabaret « Chez Mme Paul ». Il était concierge de l’immeuble mais avait une petite chambre à sa disposition. Il a disparu subitement il y a presque un an ; je crois qu’il les avait volés à un autre arabe. Je ne sais pas où il demeure ; il n’a jamais donné signe de vie.

Les agrandissements de photos pornographiques ont été donnés à mon mari par M. Tombet, un ouvrier de chez Renault, demeurant il y a quelques années à Boulogne-Billancourt. Nous l’avons perdu de vue. Je sais qu’il a été blessé lors d’une manifestation et résidait ces derniers temps dans le Loiret. Je ne me rappelle plus où.
(…)
Je prenais 50 frs au client qui m’était conduit pour voir une projection. Je passais deux films. J’ignore combien touchait le « rabatteur ».
Mon mari était au courant des faits. Il ne touchait jamais au projecteur que je faisais fonctionner moi-même mais il sortait l’écran, les films et assistait quelquefois à la projection. C’est moi qui encaissais l’argent. J’estime mes gains dans le courant de l’année 1968 à 2000 frs environ. Ils n’étaient pas très élevés. (…)

Il est rare d’obtenir, dans les sources policières, une expression directe du plaisir obtenu grâce à la pornographie. Le plus souvent les dossiers de procédure laissent croire que la pornographie n’est jamais consommée. Qu’elle circule de main en main, mais toujours presque par erreur, sans intention. Ici, c’est différent. La circulation de certains films s’arrête dans la loge de Mme Olesniak : “Je les trouvais d’excellente qualité et je les gardais pour les projections et surtout pour nous car mon mari et moi les passions souvent pour notre plaisir personnel”.
De même, certaines photographies ont pour origine un collègue de travail des usines Renault. On n’en saura pas plus sur ce monsieur : les policiers ni les gendarmes n’arriveront à retrouver sa trace.
En bref et pour conclure temporairement : les échanges pornographiques font ici partie de structures amicales, et la consommation se fait dans un cadre conjugal. Cette revendication implicite et encore sourde d’un droit au plaisir (qui est au minimum une expression publique de certains désirs) doit-elle être comprise comme une conséquence logique de “mai 68” (Olesniak est arrêtée à peine six mois plus tard, en janvier 1969) ? Je manque de recul, il me faudrait lire des archives des années cinquante ou quarante.

Le “dossier de procédure” que je présente ici sous une forme légèrement modifiée est l’oeuvre combinée de juges et de policiers, qui, pour condamner, doivent pouvoir présenter une histoire qui tienne l’épreuve du procès. L’historienne ou le sociologue, en se penchant sur ces pages froissées, jaunies et poussiéreuses, peut se retrouver pris par la narration qui est proposée. L’historien australien Stephen Robertson, qui analyse des matériaux proches, écrit : “j’ai été poussé à assembler les pièces d’un puzzle, à réconcilier entre elles les contradictions, à coller les pièces pour leur faire former une histoire cohérente et complète” [source]… mais les opérations de reconstruction par l’universitaire sont rarement présentées explicitement. C’est pour cette raison qu’ici, je profite pleinement du format du “blog” : je ne suis pas limité par un nombre de page, et le “feuilleton” permet de coller en partie avec le caractère linéaire de l’enquête policière telle que les documents la relatent. J’espère arriver à faire ressortir à la fois les logiques policières et judiciaires, mais aussi les logiques discursives des personnes dont certaines des paroles sont retranscrites par les policiers.

Dans l’épisode suivant, nous arrêterons peut-être, avec les policiers, la femme de “Monsieur Philippe”.


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2 commentaires

Un commentaire par Pierre T (25/03/2008 à 18:53)

Cette chère Raymonde est beaucoup moins convaicante sur les conditions de la rencontre avec les deux “rabatteurs” et de son entrée dans ce trafic comme s’ils lui étaient tombés dessus avec un couteau sous la gorge…

Un commentaire par Baptiste Coulmont (25/03/2008 à 21:08)

Des rabatteurs auxquels la police, dans cette affaire, ne s’intéresse pas vraiment…