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Petite sociologie de la signalétique

Billet publié le 03/09/2010

J’ai rédigé un compte-rendu pour liens-socio.org, sur le livre de Jérôme Denis et David Pontille, Petite sociologie de la signalétique [amazon].
Le compte-rendu est là bas en ligne sur liens-socio, et je le reproduis ci-dessous :

De très nombreuses études sur le métro : des musiciens (Anne-Marie Green) aux personnes « encombrantes » (Emmanuel Soutrenon), l’environnement humain est bien connu. Restaient, peut-être, les « non-humains ». Jérôme Denis et David Pontille réparent cet affront fait aux objets dans une « sociologie de la signalétique ». Cette recherche centrée sur « ceux qui cherchent à déléguer des formes d’action à des dispositifs graphiques » (p.18) commence par un premier chapitre qui pose l’établissement de « la norme » graphique – les standards suivis par la RATP depuis quelques années. Il était sans doute nécessaire de poser le contexte, le passage de la RATP à une forme commerciale d’interaction avec les usagers. Mais j’ai trouvé ailleurs l’intérêt de l’ouvrage.

Pour Denis et Pontille, le métro (même s’il fut choisi comme abri contre les bombes pendant la dernière Guerre mondiale) est un assemblage « fragile ». Le terme est assez présent pour qu’un lecteur amusé le remarque (entre autres p.48, p.55, p.73, p.110, p.151). Comment comprendre cette fragilité ? Elle est d’abord liée à un parti-pris théorique. « [I]l n’est plus possible aujourd’hui de prétendre analyser les lieux publics et les formes de sociabilité qui y ont cours en prenant pour acquis leur dimension structurée et pré-ordonnée » (p.11) : il faut comprendre le travail d’ordonnancement, les « activités ordinaires » qui permettent à la signalétique d’être fabriquée, mise en place et maintenue. Les auteurs vont donc insister sur le caractère « en construction » des mondes et des choses observées.

L’on trouve alors de la fragilité tout au long de l’ouvrage (c’est peut-être pour cette raison qu’il se nomme « petite sociologie de la signalétique »). Le chapitre 2, qui décrit la place, dans l’entreprise RATP, des départements de la signalétique (création et maintenance) souligne « la grande fragilité du dispositif de la signalétique au sein de l’entreprise ». Il lui est fait une petite place dans une organisation du travail structurée autour du monde industriel du transport des voyageurs plus qu’autour du monde commercial de l’information aux usagers. Les professionnels de la signalétique (sémiologues et autres designers ou typographes) doivent donc lutter pour s’imposer face à l’imagination des ouvriers, des responsables de station ou des publicitaires. La norme signalétique doit donc être en permanence négociée.

Les chapitres 4 et 5 reposent sur l’observation du travail des ouvriers qui placent les panneaux et qui les maintiennent. La fragilité, ici, est encore à rapporter aux standards de la signalétique : c’est l’alignement « entre les règles, les corps des agents, ceux des objets graphiques (…) et l’environnement » qui est fragile. Dans ces deux chapitres, qui ne s’appuient pas sur « l’interprétation des signes », mais sur le travail de placement et de maintien, c’est la mise en place d’un « ordre » qui est décrite : mais un ordre social qui est toujours le « résultat temporaire » des actions. Ce qui apparaît aux voyageurs comme une forme immuable (les panneaux de signalisation du métro) est en réalité le fruit du travail quotidien des ouvriers.

Ces chapitres sont d’autant plus intéressants qu’ils s’éloignent un peu des panneaux pour laisser s’exprimer les ouvriers suivis. Certes, ces ouvriers n’ont ni classe, ni origine sociale, ni âge (mais ce sont des hommes). Herbert, Léonard, David et Jonathan n’ont pas d’histoire et leurs prénoms apparaissent interchangeables. Mais les auteurs saisissent bien ce que j’appellerai la place dominée de ces « travailleurs invisibles » du métro. Comment cette invisibilité est-elle objectivée ? À l’aide d’une réflexion sur les « ficelles du métier » : s’il faut y recourir, c’est parce que les objets ont été pensés, fabriqués… sans envisager les ouvriers qui les répareraient (et il est nécessaire de bricoler pour les faire tenir). Les ficelles du métier sont un moyen utilisé pour « apaiser les tensions » liées à la division du travail.

J’ai laissé de côté le chapitre 3, qui est certes situé au cœur de l’ouvrage mais qui m’apparaît proposer un petit déplacement théorique. Dans ce chapitre, les auteurs s’intéressent à une question classique « peut-on suivre une règle ? » en étudiant les conceptions plus ou moins implicite des règles suivies portées par les créateurs de signalétique. Si « chaque composant de la signalétique peut (…) être considéré comme un micro-instrument de discipline », alors il faut étudier les « représentations des compétences et des actions des utilisateurs (de signalétique) telles qu’elles ont été mobilisées et présupposées » par les concepteurs de signalétique. Ces concepteurs proposent, plus ou moins explicitement, des anthropologies associées à leurs objets.

Pour en savoir plus :


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