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Tu seras présidente, ma fille !

Quand Gaston Doumergue, ce président de la IIIe République, visitait une ville, est-ce que les bébés naissaient avec le prénom de Gaston ? Et avait-il plus de succès que Paul Deschanel ?
On peut apporter des éléments de réponse à ces questions.
Un historien, Nicolas Mariot, a publié un ouvrage désormais classique sur les voyages présidentiels : Bains de foule. Les voyages présidentiels en province (Belin, 2006). Il a recueilli des informations précises sur les différentes étapes de ces voyages. Il a mis gracieusement à ma disposition des informations sur la ville d’étape, le jour de l’étape et le président qui fait étape.
De l’autre côté, le “Fichier des personnes décédées” publié par l’Insee indique, pour les personnes décédées après 1969, le jour et le lieu de naissance.
J’ai donc étudié les naissances dans les villes d’étapes, pour la période qui entoure les voyages présidentiels de la IIIe République.

Si l’on agrège l’ensemble des voyages et des présidents, on voit un bel effet :


Le jour de la visite du président, 10,5% des enfants nés dans la ville d’étape reçoivent le prénom du président (au sens : un de leur trois premiers prénoms est celui du président). L’effet est très limité dans le temps. Deux jours après la visite présidentielle, son effet sur les prénoms a disparu.

Il peut être intéressant d’examiner cet effet “président par président”. Dans le graphique suivant, j’indique par un gros point la proportion le jour de la visite.

L’effet-visite est visible pour tous les présidents sauf les Paul, pour lesquels les naissances, le jour de la visite, tombent pile sur la moyenne. Mais Doumer n’a eu le temps que d’un voyage avant son assassinat. Et Deschanel n’a fait que six voyages présidentiels (et, au cours du cinquième, tombe de train en pleine nuit).

Ces premiers résultats demandent à être vérifiés : parfois, j’ai codé l’étape “Lille-Roubaix” comme “Lille”, par exemple. Il faudrait aussi vérifier si ce qui s’observe sur les trois premiers prénoms est toujours visible si on s’intéresse juste au premier prénom. Il faudrait prendre en compte les tailles variables des populations des villes (peut-être que les effets sont dus à une seule étape, par coïncidence le jour de la Saint-Emile, dans une grosse ville, quand il était au pic de sa popularité). Il faudrait regarder si l’effet est visible dans les villes et villages immédiatement contigus à la ville visitée. Différencier en fonction du succès électoral récent du parti présidentiel dans la localité visitée… Et enfin il faut garder à l’esprit que cela ne concerne, au final, que quelques dizaines de bébés : sur une période de plus de quarante ans, seuls 70 bébés portant un prénom présidentiel sont nés le jour de la visite, dans la localité-étape alors qu’on en attendait une petite vingtaine.

La question privée

L’Annuaire de l’éducation, ce sont des informations sur près de 70 000 établissements scolaires et administrations diverses de l’Éducation nationale. Il est en ligne sur data.gouv.fr.
Les établissements sont géolocalisés, et on dispose de leur statut (public, privé) et du nombre d’élèves.
On peut alors tracer assez rapidement une carte, comme celle-ci :

Les proportions ne doivent pas être totalement fausses : on retrouve bien la géographie connue de l’implantation des écoles privées en France.

Les établissements scolaires ont un nom, et ces noms varient en fonction du statut.

Le tout a été réalisé avec R, et le code est sur github : 2021-annuaire-education-github.R (parce que science ouverte, données libres, partage de code).

Paroles d’histoire

J’ai participé, avec Nicolas Todd, au podcast Paroles d’histoire : l’épisode 210 était consacré aux prénoms, à la guerre et à l’histoire.
Nous y avons présenté les principaux résultats de notre article Naming for Kin during World War I (Journal of Interdisciplinary History, 2021).
Vous pouvez écouter l’épisode ou vous abonner à Paroles d’histoire

11 septembre, 20 ans

in memoriamCette vue de Wooster St. a été prise depuis l’appartement 6K, du 3, Washington Sq. Village où j’ai passé quelques années passionnantes. La photo avait été prise quelques mois avant le 11 septembre 2001, c’était la vue depuis ma chambre et mon salon. Une bien belle vue, dans un très joli quartier. J’y suis repassé il y a quelques années déjà : le quartier s’est — encore plus — enrichi, Soho — la rue qu’on voit partir vers le sud — qui gardait un peu de boue et de graisse en 2000 (quand on cherchait bien) n’en a plus du tout.

La nuit, ça donnait ça : au premier plan, des tours dessinées par Ieoh Ming Pei et James Ingo Freed (de beaux espaces intérieurs, un peu moins jolies à contempler de l’extérieur), et à l’arrière plan le World Trade Center.

Il y a dix ans, j’avais écrit ceci : Mon 11 septembre. Et comme ce blog n’est que rarement consacré à l’introspection, je n’ai pas grand chose de plus à dire. J’ai quand même l’impression qu’il y a eu un avant et un après.

Quelques nouvelles (2021)

Petites choses en vrac :

  1. Pendant deux ans, j’ai écrit, pour Le Monde des chroniques sur les prénoms. De « Pauline partout, Justine nulle part » à « Sultan », ces chroniques sont rassemblées ici Le prénom des gens. En plus, une dernière chronique « bonus », « Popaul et Zézette » a été rédigée avec Maïa Mazaurette.
  2. Pourquoi les top-modèles ne sourient pas (co-écrit avec Pierre Mercklé) fait partie de la sélection du prix lycéen du livre de sciences sociales (2021-2022).
  3. L’article co-écrit avec Nicolas Todd, « Naming for Kin during World War I » (Journal of Interdisciplinary History) a été remarqué par la newsletter The Interpreter du New York Times :

Mon père, ce héros ? (ou Son père, mon héros)

Le Journal of Interdisciplinary History vient de publier un article (co-écrit avec Nicolas Todd, du Centre Roland Mousnier, CNRS) sur la transmission des prénoms pendant la Première Guerre mondiale.
Ce que nous avons cherché à expliquer, c’est, essentiellement, ce graphique :

Entre 1905 et le 1er août 1914, mois après mois, semaine après semaine, 12% des garçons environ reçoivent en premier prénom le premier prénom de leur père. D’après les données fournies par geneanet, c’est très stable mais à la baisse, à mesure que les parents cessent de transmettre un prénom et préfèrent, pour leurs enfants, des prénoms nouveaux. Le graphique précédent se concentre sur le taux hebdomadaire entre janvier 1913 et mars 1915, pour les garçons (on observerait la même chose pour les filles).
Mais dès la semaine du 3 août 1914, après la déclaration de guerre et la mobilisation générale du 1er août 1914, le taux de transmission passe à 17 ou 18%. On observerait des choses similaires, mais avec des proportions plus élevées, si l’on s’était intéressé à « la transmission d’un des prénoms du père à son fils » (par exemple le 3e prénom du père transmis en première position).
Toute la question est de savoir à quoi est due cette augmentation rapide ? On pourrait croire à de l’imitation, mais c’est trop rapide, le basculement se fait en quelques heures à peine, et qui donc les mères imiteraient ? Ce n’est pas non plus — en tout cas pas au cours des trois premières semaines d’août — lié aux décès des pères. Enfin ce n’est pas — à elle seule — la situation de guerre et la perturbation générale de la « division sociale du travail » qui conduit à cette hausse. Car tout redevient normal (au niveau des prénoms) en mai 1915 alors que tout reste en guerre.

Pourquoi donc, neuf mois environ après le début du conflit, ce taux de transmission revient au niveau initial ? (Indice : neuf mois).

Dans l’article, nous avançons l’idée selon laquelle la sur-transmission est liée au niveau de risque encouru par le père : ce sont les pères susceptibles de décéder dont le prénom est transmis. Ainsi les pères qui décèderont après la naissance de leur enfant, pendant la guerre, voient leur prénom plus transmis que les autres pères. Et les pères qui décèdent *avant* la naissance de leur enfant (les pères dont le risque est avéré, donc) « voient » très souvent leur prénom transmis.

On s’intéresse aussi à l’héroïsation, mais en se penchant sur la transmission du prénom des oncles. En effet, le créneau de transmission, pour les pères, est limité : leurs enfants ne peuvent naître plus de neuf mois après son décès. Ce n’est pas le cas des oncles : cinq ou six ans après leur décès, leur prénom peut toujours être transmis. Et la surtransmission du prénom des oncles décédés pendant la guerre dure longtemps, jusqu’au milieu des années vingt.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire l’article “Naming for Kin during World War I: Baby Names as Markers for War”, mais aussi regarder la capsule vidéo sur youtube, ou consulter le code de déduplication utilisé pour cette enquête (et posté sur github). Une page spécifique consacré à “Naming for Kin” contient d’autres informations.

Découpages incongrus

Maintenant que l’Institut géographique national a libéré ses données, on dispose des découpages géographiques à des échelles très fines : IRIS ou communes, par exemple.
Mais parfois, on a besoin d’un autre découpage de la France, parce que les données sont disponibles à une autre échelle, celle des ressorts des tribunaux judiciaires par exemple, ou un mélange de départements, régions, EPCI…

Commençons par les tribunaux. On trouve, sur le site de l’observatoire des territoires le tribunal de rattachement de toutes les communes françaises. On peut donc, à partir du fichier “ADMIN EXPRESS” de l’IGN, faire la jointure entre communes et tribunal, pour dessiner la carte des ressorts des 164 tribunaux.

La carte des ressorts des tribunaux :

que l’on peut relier à des données (comme la durée moyenne des affaires) :

Et maintenant le recensement. L’insee met à disposition, en accès libre, les fichiers détail du recensement. Il existe un fichier avec les individus localisés à la région, fichier proposant des variables avec des modalités très fines, comme la profession détaillée. Le titre du fichier est légèrement trompeur, car les individus sont localisés à l’échelle de la région pour les régions peu peuplées, mais aussi à l’échelle du département, pour les départements de plus de 700 000 personnes, et à l’échelle de l’EPCI (pour Paris, Marseille, Lille, Lyon, Bordeaux et Toulouse). Cela donne un découpage un peu incongru de la France, que voici :

Comme vous pouvez le constater, on trouve les départements peuplés de la Bretagne, des grosses métropoles, et de larges régions un peu plus vides.

Ce découpage n’est pas inutile. Voici, par exemple, une cartographie de la part d’immigré.e.s parmi les hommes et femmes de ménage auprès des particuliers :

Je vais essayer de mettre le code permettant de générer ces cartes sur github.