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Pourquoi je suis heureux d’entrer à l’Institut universitaire de France

Certes on n’entre pas à l’Institut universitaire de France (IUF), on y est “placé en position de délégation” et on “continue à exercer son activité dans son établissement d’appartenance”, mais quand même, c’est intéressant pour un·e universitaire.
Mais j’ai quelques raisons personnelles d’être un peu plus heureux. J’ai commencé à candidater à l’IUF fin 2011, pour la campagne 2012, et la campagne 2026 était ma sixième tentative. J’étais en train de réfléchir à ma septième tentative quand j’ai appris que la sixième était la bonne. Joie, bonheur. La liste de mes échecs sera toujours plus longue que celle de mes succès. Ces cinq tentatives méfructueuses furent toutes riches d’enseignements.
Lors de ma première tentative, mon projet intéressa si peu l’un·e des évaluateur·e·s qu’iel l’oublia dans le RER :

Ça arrive, oublier des dossiers dans le RER. Toujours est-il que je n’obtins pas le succès espéré cette année-là. Sans doute étais-je le seul à l’espérer.
Ce fut aussi le cas les années suivantes, mais je bénéficiai parfois d’évaluations synthétiques éclairantes. La synthèse frisait parfois la punchline, comme l’année où elle apparut sous la forme de :

N’a pas les compétences de ses ambitions.

Et c’est pour graver cette punchline de la mort dans le marbre numérique que — il faut le dire en toute honnêteté — j’ai rédigé ce billet. J’étais soit incompétent (mais l’évaluation ne disait pas vraiment ça), soit vraiment trop ambitieux (mais ce n’était pas ça qui était vraiment écrit). Faut-il d’ailleurs avoir les compétences de ses ambitions, ou au contraire, grâce à ses ambitions, acquérir des compétences ? Vous avez deux heures (si vous passez le bac). Vous avez six heures (si vous passez le concours B/L). Vous avez quinze ans (si vous êtes Baptiste Coulmont).

Je n’ai pas candidaté chaque année, parce qu’il y avait des limites d’âge, des limitations de nombre de candidatures consécutives, d’autres priorités, d’autres ambitions, d’autres compétences à acquérir. Mais six candidatures, c’est beaucoup.

Beaucoup, mais habituel, si je prends le temps de consulter mon CV des échecs. J’ai relaté ici même mes échecs à obtenir la « prime d’excellence scientifique ». Entre la soutenance de mon habilitation à diriger des recherches et mon premier recrutement comme professeur des universités, j’ai eu le temps de participer à cinq campagnes où les comités portèrent leur préférence sur quelqu’un d’autre. J’ai échoué aussi, lors de ma première tentative, au concours d’entrée de l’ENS (avec des notes… intéressantes… en sociologie à l’oral, et c’est une note sur quarante, donc imaginez un peu ce que ça donne sur vingt).

Comme ce billet vise à conclure que « “brillant” ne fut jamais l’adjectif qu’on associa au Professeur Coulmont, mais “tenace” semblait le qualifier avec régularité », je n’indique que les notes infâmes, qui signalaient que, jeune déjà, mes compétences — du moins mes compétences de sociologue — n’étaient décidément pas à la hauteur de mes ambitions. On remarquera, dans ce relevé de notes, que les lettres B et L forment un grand B et un grand L (pour indiquer qu’il s’agit du concours B/L). On remarquera aussi que je suis devenu sociologue, comme quoi…

J’aimerais faire la liste des revues qui ont refusé mes propositions d’articles, mais celles qui refusent l’article A, parfois, acceptent aussi l’article B, donc ça me demanderait un petit travail. Et je ne ferai pas la liste des institutions dont l’acronyme a trois lettres et qui n’ont pas trouvé suffisamment intéressants mes projets : comme vous pouvez vous en douter, il y a un travail en cours pour re-re-re-…-re-candidater, quand les candidatures multiples sont possibles.

Message aux évaluateurs·trices : si vous voulez arrêter de me voir revenir, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Il faut conclure, mais il faut pointer l’ambiguïté de mon discours. Même si vous trouverez sur mon blog des billets parfois contemporains des insuccès, ce billet-ci, celui que vous lisez maintenant, n’a pas la même saveur. Même si ma philosophie de vie a, en résumé, ce principe : « Rien ne m’est du, et ce n’est pas grave d’avoir une calvitie légère passé cinquante ans », j’écris ce texte depuis une position de succès, une position très simple à occuper. Il pourrait laisser croire que c’était pas gagné, alors que non, dans mon cas, c’était probablement gagné d’avance. Peut-être pas en première division, mais en deuxième division oui (si je n’avais pas choisi l’hypokhâgne après le bac, je serais entré en maths sup et hop hop hop… probablement l’école polytechnique de Palaiseau). Les petits échecs sont faciles à vivre quand, par ailleurs, tout objectivement vous sourit ; quand, aussi, ce sont des échecs sollicités (car je n’aurai échoué à rien si je n’avais pas déposé mes candidatures) ; quand, enfin, parce que mes compétences sont, à mon avis, immenses, vous ne pouvez imaginer l’état, le volume et la hauteur, de mes ambitions.

 

C’est quoi le numéro du Collège de France ? Vous avez son zéro-six ?

 

Deux articles sur l’émancipation

Magie des calendriers, deux articles, que j’ai écrits avec Camille François, sont publiés à quelques semaines d’intervalle par les revues Sociologie et Actes de la recherche en sciences sociales.

Dans la revue Sociologie (2026, vol.17, n°1), c’est « Un espace social de la jeunesse. Les usages sociaux de l’émancipation judiciaire ». Et nous vous conseillons de commencer par celui-là, parce qu’il présente la variété des motifs de recours à l’émancipation :

L’émancipation judiciaire permet à des mineurs de seize ans d’acquérir les capacités civiles des majeurs. En s’appuyant sur une base de 401 dossiers déposés dans huit tribunaux, cet article répond à deux questions : quels sont les usages sociaux de l’émancipation et comment permettent-ils de saisir les stratégies de reproduction familiale qui soutiennent, en creux, la différenciation de l’espace social de la jeunesse ? À l’aide d’une analyse géométrique des données, nous distinguons trois classes que nous appelons émancipations scolaires-bourgeoises, certifiantes-moyennes et familiales-populaires. Ces variations sociales des motifs de l’émancipation révèlent la place relative de l’institution-pivot qui sous-tend, au-delà des modalités d’accès à l’autonomie des jeunes, les stratégies de reproduction des différents groupes sociaux.

Cet article est accompagné d’annexes électroniques sur nakala et de ce billet de blog qui décrit certains des calculs réalisés pour l’article.

Dans les Actes de la recherche en sciences sociales (2026, n°261), c’est, dans le cadre d’un dossier thématique intitulé « Le côté obscur de la famille (2) » que nous avons proposé « Une domination sous tutelle. Désordres familiaux et usages du droit dans les procédures d’émancipation des mineur·es ». C’est l’article à lire en second, si vous lisez les deux articles, et vous allez lire les deux articles. Il est centré sur les émancipations conflictuelles :

En droit, l’émancipation permet de mettre fin à l’autorité parentale et d’accorder des capacités civiles à un·e mineur·e avant l’âge légal de la majorité. Une partie des justiciables – parents ou enfants – recourent à cette procédure pour régler leurs conflits familiaux. Ces affaires d’émancipation conflictuelle offrent un bon observatoire de deux côtés obscurs de la famille, au regard des conceptions électives ou égalitaires de cette dernière. D’une part, elles mettent en lumière les inimitiés familiales et les conditions dans lesquelles les parents et les enfants en viennent à judiciariser leurs litiges. D’autre part, ces affaires révèlent les inégalités fondamentales et constitutives de la famille comme « catégorie réalisée » et comme institution hiérarchique, à commencer par la distinction entre mineur·es et majeur·es.
Nous montrons comment ces recours conflictuels de l’émancipation constituent un usage hétérodoxe du droit auquel ne donnent pas suite la plupart des magistrat·es, et comment ces refus d’émancipation – mais également certaines acceptations – reconduisent moins la tutelle des parents que celle de l’institution judiciaire ou d’une autre instance familiale sur les mineur·es.

L’enquête dont sont issus ces deux articles, Des adultes en mode mineur est disponible sur le site de l’Institut Robert Badinter.

Méfiez-vous de l’IA

Dans cet article signé par Émeline Roy, Aurélie Pasquier, Nithael Rosso et Nathalie Rezzi « Influence du dispositif des Cordées de la réussite sur des élèves de 3e de collège REP Une analyse des perceptions et des effets sur le développement personnel et l’orientation », publié en 2025 dans La nouvelle revue – Éducation et société inclusives, https://doi.org/10.3917/nresi.103.0152, on trouve des références amusantes, étonnantes, surprenantes. (Je remercie Marianne Blanchard qui a attiré mon attention sur ce texte).

On y trouve par exemple un ouvrage réel de Bernard Lahire :

Lahire, B. (2004). La raison des plus faibles. Éditions Raisons d’agir.

mais qui n’a jamais été publié aux éditions Raisons d’agir. Celleux qui savent comprennent bien pourquoi un Lahire aux Raisons d’agir fait sourire.

On y trouve aussi un ouvrage imaginaire de Louis Chauvel :

Chauvel, L. (2016). Les classes sociales en Europe. La Découverte.

Un ouvrage ayant pour titre Les classes sociales en Europe existe bien, mais aux éditions Agone, et dirigé par Spire, Penissat et Hugrée.

On y trouve aussi deux articles inventés, dans des revues réelles :

Narboux, J., Pelsser, P., Sauvage, E., et Thomas, G. (2021). Le dispositif « Cordées de la réussite » à l’université de Strasbourg : un bilan d’étape. Éducation et sociétés, 47(2), 37-58.

et

Puppini, P. (2018). Les Cordées de la réussite : entre méritocratie et reproduction sociale. Revue française de sociologie, 59(4), 715-740.

Ces articles inventés sont utiles au raisonnement et à l’argumentation de l’article. Comme l’écrivent les auteur·e·s :

En effet, bien que les Cordées soient destinées à tous les élèves, une tendance se dessine où les participants les plus ambitieux et performants bénéficient davantage du programme, au détriment de ceux qui en auraient le plus besoin (Puppini, 2018).

et

Par exemple, la cordée « Décodeuses d’informatique » de l’université de Strasbourg s’efforce de lutter contre les stéréotypes de genre en informatique en proposant des ateliers dans les collèges et lycées, destinés à élargir les perspectives des élèves et à clarifier ce qu’implique cette discipline (Narboux et al., 2021).

ou

L’analyse des Cordées spécifiques montre également des problématiques logistiques et méthodologiques. Par exemple, certaines activités prévues pour aborder directement les métiers de l’informatique et les préjugés de genre n’ont pas pu être réalisées en raison de contraintes organisationnelles (Narboux et al., 2021).

ou encore

Cette disparité souligne l’importance d’une formation et d’une sélection rigoureuses des mentors pour s’assurer qu’ils sont capables de répondre aux besoins spécifiques de chaque élève, en évitant les écueils de la méritocratie précoce, comme l’ont décrit Puppini (2018) et Leclercq (2013).

et :

De même, les travaux de Puppini (2018) montrent que le dispositif peut renforcer une méritocratie précoce, où les plus motivés profitent davantage du programme. Ces conclusions invitent à une réflexion critique sur l’inclusivité du dispositif…

Mais aussi :

Cependant, l’évaluation de l’efficacité de ces dispositifs révèle des résultats nuancés. Chauvel (2016) met en évidence les disparités sociales qui peuvent influencer l’accès aux opportunités offertes par de tels programmes,

Et Bernard Lahire sera heureux de voir que son livre aux Raisons d’agir permet de conclure que :

Le mentorat peut avoir des effets positifs significatifs sur la motivation des élèves et leur orientation scolaire, surtout lorsque les mentors partagent des expériences et des parcours similaires à ceux des élèves qu’ils accompagnent (Duru-Bellat, 2000 ; Duru-Bellat et al., 2018 ; Lahire, 2004).

Il est très probable que La nouvelle revue – Éducation et société inclusives retire cet article très rapidement, au moins pour procéder à quelques corrections. Lisez-le avant qu’il disparaisse.

Note : la première auteure a répondu en commentaire et explique la situation.

Indisciplines sociologiques

Le mercredi 15 avril 2026, je co-organise le colloque Indisciplines sociologiques, à l’Institut d’études avancées de Paris.

Et si la « sociologie publique » n’était pas faite que par des sociologues, n’était pas que le fait de sociologues académiques ? Que nous révèlent ces usages non disciplinaires et parfois indisciplinés ? Laissons parler les usager·e·s de la socio !

Ce colloque réunit des romanciers/romancières, artistes, essayistes, journalistes… utilisant des travaux et théories sociologiques sans être eux-mêmes/elles-mêmes sociologues. Il s’agit d’explorer les usages de la sociologie « hors les murs », ou l’indiscipline sociologique (au double sens d’emplois hétérodoxes, et de sortie des logiques disciplinaires). La parole des usagers/usagères de la sociologie est au cœur de cette rencontre.

L’entrée est libre, mais l’inscription est obligatoire (sur le site du colloque).

Serpentgraphe

En 1878, Ferdinand Bonnange, alors sous-chef de bureau au ministère de l’agriculture et du commerce, publie un Atlas graphique et statistique du commerce de la France avec les pays étrangers, pour les principales marchandises, pendant les années 1859 à 1875. Cet ouvrage est primé lors de l’exposition universelle qui se tient la même année.

À l’origine, la nécessité de comprendre les conséquences des traités de libre-échange signés sous le Second empire :

Depuis la réforme économique inaugurée par le traité conclu avec l’Angleterre, le 23 janvier 186o, et complétée par les traités qui ont successivement amené les principales puissances de l’Europe à adopter notre nouveau régime douanier, le Ministère de
l’Agriculture et du Commerce s’est étudié à renseigner le pays, mieux qu’il ne l’avait été jusqu’alors, sur ses affaires commerciales, non seulement avec les puissances unies à nous par des traités de commerce, mais encore avec tous les pays du monde.

Mais les tableaux rebutent :

Mais, quelle que soit la clarté d’un tableau de chiffres, dès qu’il embrasse une période assez longue et qu’il porte sur un grand nombre d’objets, l’uniformité des caractères typographiques en rend l’étude difficile pour les personnes qui ne sont pas très
familiarisées avec la statistique et peut même dérouter parfois l’attention la mieux exercée.

Pour remédier à cet inconvénient, on a eu recours aux méthodes figuratives […]. Le tracé d’une ligne s’élevant ou s’abaissant traduit, en effet, plus nettement que les chiffres, par une image saisissante, l’élévation ou l’abaissement, le progrès ou la décadence d’un objet déterminé. Du premier coup d’œil on embrasse l’ensemble des faits représentés par le dessin et l’on apprécie l’importance absolue et relative de chacun d’eux.

Grâce aux « méthodes figuratives », «[o]n suit sur la même feuille le mouvement de l’importation et de l’exportation d’un produit sous les différentes formes qu’il peut prendre successivement : matière première, matière ayant subi un premier travail, produit fabriqué.»

Comme on peut le constater sur la page reproduite ci-dessous, l’espace est utilisé au maximum et des graphiques sont insérés dans les espaces blancs laissés par d’autres graphiques. C’est que, pour certaines marchandises, l’ouverture des frontières conduit, d’une année sur l’autre, à l’explosion des importations ou des exportations.

Et la très grande majorité des graphiques représentent des valeurs absolues, en Francs, avec une spécificité : les millimètres carrés sont chargés de représenter une somme. Dans le graphique suivant, sur les exportations de bonnets vers le Brésil, 1 millimètre carré vaut 10 000Fr.

Ce double choix : économiser l’espace et utiliser une même échelle pour plusieurs graphiques de la même page, conduit à des difficultés, que Bonnange (ou les personnes qu’il a sous ses ordres) résolvent en inventant un type de graphique qui, malheureusement, n’a pas de nom. Serpentgraphe ? Waffle-Snake graph ? Graphique en bâtons boustrophédon ?

Parce que c’est un joli graphique, je l’ai reproduit avec R (et ggplot2) :

J’ai essayé de reproduire aussi le petit décalage entre le quadrillage et le graphique, même si c’est entièrement inutile !

Parce que les contraintes auxquelles Bonnange était confronté n’ont pas disparu, ce type de graphique est parfois redécouvert. Émile Cheysson, quelques années après Bonnange, en utilise dans son Album de statistique graphique de 1882, dans celui de 1886, de 1891 (sur cette page là aussi) et dans celui de 1906. Mais il n’est pas le seul, on trouve aussi des barres-tordues dans plusieurs pages de l’Album de statistique graphique du service vicinal de 1883 (ex : diagramme n°10). La même technique est utilisée ailleurs. Aux États-Unis dans le Statistical Atlas de 1883 (plate 31).
On en trouve aussi dans l’Atlas graphique et statistique de la Suisse de 1897 (pages 129, 149, 155).

Au même moment le sociologue W.E.B. Du Bois utilise aussi un “snake-graph” pour son graphique « Religion of American Negroes » préparé pour l’exposition universelle de 1900. En URSS en 1921 (dans Социальная революция и финансы : сборник к III конгрессу Коммунистического интернационала : Révolution sociale et finance : collection pour le IIIe Congrès de l’Internationale communiste) avec une spirale en plus.
Plus récemment le linguiste Joel Stanley présente son Boustrophedonically.

W.E.B. Du Bois faisait aussi de jolies spirales.