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Pourquoi je suis heureux d’entrer à l’Institut universitaire de France

Billet publié le 23/05/2026

Certes on n’entre pas à l’Institut universitaire de France (IUF), on y est “placé en position de délégation” et on “continue à exercer son activité dans son établissement d’appartenance”, mais quand même, c’est intéressant pour un·e universitaire.
Mais j’ai quelques raisons personnelles d’être un peu plus heureux. J’ai commencé à candidater à l’IUF fin 2011, pour la campagne 2012, et la campagne 2026 était ma sixième tentative. J’étais en train de réfléchir à ma septième tentative quand j’ai appris que la sixième était la bonne. Joie, bonheur. La liste de mes échecs sera toujours plus longue que celle de mes succès. Ces cinq tentatives méfructueuses furent toutes riches d’enseignements.
Lors de ma première tentative, mon projet intéressa si peu l’un·e des évaluateur·e·s qu’iel l’oublia dans le RER :

Ça arrive, oublier des dossiers dans le RER. Toujours est-il que je n’obtins pas le succès espéré cette année-là. Sans doute étais-je le seul à l’espérer.
Ce fut aussi le cas les années suivantes, mais je bénéficiai parfois d’évaluations synthétiques éclairantes. La synthèse frisait parfois la punchline, comme l’année où elle apparut sous la forme de :

N’a pas les compétences de ses ambitions.

Et c’est pour graver cette punchline de la mort dans le marbre numérique que — il faut le dire en toute honnêteté — j’ai rédigé ce billet. J’étais soit incompétent (mais l’évaluation ne disait pas vraiment ça), soit vraiment trop ambitieux (mais ce n’était pas ça qui était vraiment écrit). Faut-il d’ailleurs avoir les compétences de ses ambitions, ou au contraire, grâce à ses ambitions, acquérir des compétences ? Vous avez deux heures (si vous passez le bac). Vous avez six heures (si vous passez le concours B/L). Vous avez quinze ans (si vous êtes Baptiste Coulmont).

Je n’ai pas candidaté chaque année, parce qu’il y avait des limites d’âge, des limitations de nombre de candidatures consécutives, d’autres priorités, d’autres ambitions, d’autres compétences à acquérir. Mais six candidatures, c’est beaucoup.

Beaucoup, mais habituel, si je prends le temps de consulter mon CV des échecs. J’ai relaté ici même mes échecs à obtenir la « prime d’excellence scientifique ». Entre la soutenance de mon habilitation à diriger des recherches et mon premier recrutement comme professeur des universités, j’ai eu le temps de participer à cinq campagnes où les comités portèrent leur préférence sur quelqu’un d’autre. J’ai échoué aussi, lors de ma première tentative, au concours d’entrée de l’ENS (avec des notes… intéressantes… en sociologie à l’oral, et c’est une note sur quarante, donc imaginez un peu ce que ça donne sur vingt).

Comme ce billet vise à conclure que « “brillant” ne fut jamais l’adjectif qu’on associa au Professeur Coulmont, mais “tenace” semblait le qualifier avec régularité », je n’indique que les notes infâmes, qui signalaient que, jeune déjà, mes compétences — du moins mes compétences de sociologue — n’étaient décidément pas à la hauteur de mes ambitions. On remarquera, dans ce relevé de notes, que les lettres B et L forment un grand B et un grand L (pour indiquer qu’il s’agit du concours B/L). On remarquera aussi que je suis devenu sociologue, comme quoi…

J’aimerais faire la liste des revues qui ont refusé mes propositions d’articles, mais celles qui refusent l’article A, parfois, acceptent aussi l’article B, donc ça me demanderait un petit travail. Et je ne ferai pas la liste des institutions dont l’acronyme a trois lettres et qui n’ont pas trouvé suffisamment intéressants mes projets : comme vous pouvez vous en douter, il y a un travail en cours pour re-re-re-…-re-candidater, quand les candidatures multiples sont possibles.

Message aux évaluateurs·trices : si vous voulez arrêter de me voir revenir, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Il faut conclure, mais il faut pointer l’ambiguïté de mon discours. Même si vous trouverez sur mon blog des billets parfois contemporains des insuccès, ce billet-ci, celui que vous lisez maintenant, n’a pas la même saveur. Même si ma philosophie de vie a, en résumé, ce principe : « Rien ne m’est du, et ce n’est pas grave d’avoir une calvitie légère passé cinquante ans », j’écris ce texte depuis une position de succès, une position très simple à occuper. Il pourrait laisser croire que c’était pas gagné, alors que non, dans mon cas, c’était probablement gagné d’avance. Peut-être pas en première division, mais en deuxième division oui (si je n’avais pas choisi l’hypokhâgne après le bac, je serais entré en maths sup et hop hop hop… probablement l’école polytechnique de Palaiseau). Les petits échecs sont faciles à vivre quand, par ailleurs, tout objectivement vous sourit ; quand, aussi, ce sont des échecs sollicités (car je n’aurai échoué à rien si je n’avais pas déposé mes candidatures) ; quand, enfin, parce que mes compétences sont, à mon avis, immenses, vous ne pouvez imaginer l’état, le volume et la hauteur, de mes ambitions.

 

C’est quoi le numéro du Collège de France ? Vous avez son zéro-six ?

 

2 commentaires

Un commentaire par AncienÉlève91 (23/05/2026 à 16:44)

Excellent

Un commentaire par Villette Michel (25/05/2026 à 10:08)

Merci pour ce témoignage précis et honnête (c’est rare). Mon expérience est similaire à la votre : multiples rejets, beaucoup de temps perdu, beaucoup d’énergie perdue à candidater, difficulté a engager de grands projets de recherche. Carrière à base d’acharnement, de patience et parfois de soumission aux impératifs de survie professionnelle.
Que faut-il en conclure ? Que la recherche sociologique est une activité passionnante,, sans doute “utile” peut être même “nécessaire”, mais à haut risque et usante sur le long terme, avec beaucoup trop de candidats et très très peu de débouchés satisfaisants. Il suffit de mesurer le taux d’échec (nombre des diplômés/ nombre de postes académiques) pour voir que c’est un piège.
Je recommande de ne pas chercher à en faire une source de revenus, mais de la pratiquer en amateur, à titre bénévole, comme une passion, à côté d’une profession plus rémunératrice, moins dépendantes d’évaluateurs anonymes, moins corrosive pour l’esprit et moins agressive pour l’estime de soi. C’est le meilleur moyen actuel de pratiquer une sociologie libre et critique pour les jeunes générations. Cela rend possible un accès aux terrains d’enquêtes les plus fermés et les moins connus.