Categories

Archives

Émilie Ambroisine Reine Delacour :
émancipatrice et émancipée ?

J’ai rencontré Émilie Delacour aux archives de Paris, au détour d’un dossier d’émancipation, en 1904.
Le 15 juin 1904, devant Edmond Hamelin, juge de paix du 16e arrondissement, Émilie Delacour (sans profession) déclare reconnaître Suzanne Anna Émilie Aimable Delacour et Adolphe Raoul Delacour comme sa fille naturelle et son fils naturel. Son fils a 18 ans, sa fille 17 ans, et immédiatement après les avoir reconnus, elle les émancipe, « ayant reconnu dans son fils et sa fille (…) la prudence et la capacité nécessaire pour gérer et administrer leurs biens et affaires ».
Et tout le monde signe, Émilie, Suzanne, Raoul, le juge et le greffier.

Ça aurait pu s’arrêter là, une demande d’émancipation comme il y en a régulièrement à l’époque. Mais on retrouve Émilie Delacour immédiatement dans la même liasse, toujours le 15 juin 1904, et toujours devant Edmond Hamelin, pour donner un curateur à ses enfants :

bien que par le fait de l’émancipation qui leur a été conférée par leur mère, ils soient aptes à faire tout actes d’administration, il est néanmoins certains autres actes, notamment ceux déterminés par les art. 480, 482 et suivants du Code Civil qu’un mineur, même émancipé, ne peut faire sans l’assistance d’un curateur

Et la désignation de ce curateur doit passer par un conseil de famille, qui est donc réuni au même moment. Ce conseil de famille est intéressant : aucun des membres n’est présenté comme directement apparenté à Suzanne Delacour. Ce sont des amis d’Émilie (qui n’est pas dans le conseil de famille, ayant émancipé ses enfants) : on y trouve par exemple un Paul Merlin, douanier à Saint-Denis, et un Paul Lissac, pharmacien à Montrouge (on reviendra sur Lissac plus loin).
Le conseil de famille désigne Émilie Delacour comme curateur de ses enfants.
 
Et là, vous vous dites : « Non mais quoi ? On a une mère qui n’a pas reconnu ses enfants à la naissance, et qui les reconnaît juste pour pouvoir les émanciper, et qui se fait nommer curateur des enfants qu’elle vient d’émanciper ? J’arrête tout de suite de lire ce billet de blog…»
Non ! surtout pas. Ça devient intéressant rapidement.
Le même 15 juin, immédiatement, et toujours devant le juge Hamelin, comparaît Suzanne Delacour, assistée de sa mère et curatrice (mais sans Raoul). Ces dernières déclarent que « M. Pierre Henri Même, commis principal à la Caisse des dépots et consignations, demeurant à Paris, rue Chardon Lagache n°98, est décédé en son domicile le vingt-sept mai dernier ».
Et elles donnent aussi un extrait du testament de Pierre Henri Même :

Oh ! Pierre-Henri donne ses « valeurs mobilières » en héritage à sa compagne depuis de longues années et à la « fille de sa compagne » (qu’il ne désigne pas comme sa fille à lui, mais sans mentionner Raoul, à qui il ne donne rien). Je ne sais pas (du moins pas encore) à qui Pierre-Henri a donné ses « valeurs immobilières » s’il en avait. Une rente de 1800 francs par an, c’est, à l’époque, presque le double du salaire ouvrier.

 

Mais qui est Émilie Ambroisine Reine Delacour ?
Elle est née à Paris le 20 février 1866, dans le 18e arrondissement, “Cité de la Chapelle”, d’un père « employé » et d’une mère « sans profession », de 19 ans, nommée Reine Pavot. Ce prénom, Reine, n’est donc pas un jeu de mot avec le nom de famille, Delacour.
À la naissance de son fils aîné, en 1885 dans le 18e arrondissement, elle a à peine 20 ans, elle est « couturière », et « Adolphe Raoul », ce fils, est né « de père non dénommé ». Elle habite Villa des Poissonniers. Moins de deux ans après, à la naissance de Suzanne Anna Émilie Aimable, l’acte de naissance indique qu’elle a 24 ans (?), qu’elle est « sans profession » et qu’elle habite rue d’Orsel, toujours dans le 18e arrondissement. Suzanne est aussi née « de père non dénommé ». Elle porte l’un des prénoms de sa tante. Et on verra que « Aimable » ne semble pas avoir été choisi au hasard.

Je ne sais pas comment, 20 ans plus tard, Émilie se retrouve héritière d’un « commis principal », résidant dans le 16e arrondissement.

Et cet héritage pose un petit problème : lors des opérations liées à la succession, « il y aura opposition d’intérêts entre la mère et la fille » et il faut donner un curateur ad hoc à Suzanne.
D’où la réunion d’un nouveau conseil de famille, toujours le 15 juin 1904. Qui nomme l’un de ses membres, Paul Lissac (pharmacien à Montrouge) curateur ad hoc de Suzanne Delacour.
Deux mois plus tard, le 17 août 1904, un dernier conseil de famille mène à la renonciation, pour Suzanne, de la succession Même. L’héritage, de 34000 francs, n’était pas suffisant pour assurer la rente de 1800 francs prévue pour Émilie Delacour. (34000 francs, c’est environ 30 ans de salaire ouvrier de 1905).

 

Un mot sur Paul Lissac, ce pharmacien présent au conseil de famille. C’est l’époux, depuis 1902, de la sœur d’Émilie, Émilienne Constance Susanne, née en 1868. Sur l’acte de mariage de Paul Lissac, un des témoins est « Henri Même », présenté comme « beau-frère ».

 

Suzanne Anna Émilie Aimable Delacour épouse Marie-Auguste-Fernand Geoffroy deux ans plus tard, en octobre 1906, à vingt ans. L’acte de mariage, et c’est intéressant, la présente comme “fille mineure” : l’émancipation a été oubliée… Fernand, 25 ans, est « aide géomètre » de la Ville de Paris. Au moment du mariage la mère de Fernand est « employée de commerce », mais lors de sa naissance, elle était « domestique ». Lui aussi est né « de père non dénommé ». Suzanne et Émilie habitent ensemble, rue Lemercier, dans le 17e arrondissement. Un changement : Émilie Delacour n’est plus « sans profession », elle est artiste peintre. L’héritage reçu en 1904 lui aurait-elle permis d’entrer dans cette profession ?

Parmi les témoins du mariage on retrouve Paul Merlin (rentier) et Paul Lissac (pharmacien à Montrouge), déjà présent dans les conseils de famille (mais ici, Paul Lissac est qualifié d’«oncle» d’Émilie). On trouve aussi Aimable Berode, 46 ans, capitaine d’infanterie et chevalier de la légion d’honneur. Un homme qui a l’âge d’être le père de la mariée, et qui porte le même prénom… Hmmm, c’est intéressant… (il est marié)

En 1907, trois ans après le décès de Pierre-Henri Même, avec qui elle avait vécu « de nombreuses années », Émilie, qui a alors 41 ans, épouse Abraham Félix Alexandre Leleu. Leleu, 35 ans, fils d’instituteur, est « artiste peintre et lithographe », il réside rue Visconti dans le 6e arrondissement. Émilie, qui est aussi présentée comme « artiste peintre », habite rue de la Convention, dans le 15e arrondissement. Les témoins du mariage sont Paul Merlin, Paul Lissac (ici « beau-frère » d’Émilie), Auguste Pidoux (qui était déjà dans le conseil de famille de 1904), et Fernand Geoffroy, l’époux de sa fille Suzanne.

En septembre 1910, c’est au tour de Raoul Delacour de se marier. Raoul, 1m81, blond aux yeux bleus, avec un nez “fort”, a peut-être déjà un début de calvitie. Il a 25 ans, il est « employé de banque », il habite rue de la Convention, à proximité de sa mère. il épouse Estelle Félicia Bouisset, 19 ans, sans profession. C’est la fille d’un « artiste peintre chevalier de la Légion d’honneur », qui habite rue de Tolbiac (13e arr.), Firmin Bouisset. Les témoins du mariage sont Alexandre Leleu (le marie d’Émilie), Abel Mignon (graveur, chevalier de la légion d’honneur), Camille Guy (gouverneur de la Guinée, chevalier de la Légion d’honneur), Louis Trinquier « professeur de dessin au Ministère de la guerre » et chevalier de la légion d’honneur. Aux titres ronflants que portent les témoins, Raoul semble faire un beau mariage.

Mais quelques mois plus tard, le 21 janvier 1911, Émilie décède, à 45 ans. Un an après, en février 1912, Alexandre Félix Leleu, qui habite désormais rue des Eaux, dans le 16e arr, épouse Charlotte Elizabeth Moorhouse, 45 ans, sans profession (née à New York, père représentant de commerce, et assez riche). Leleu décède en 1937 : il aura connu une carrière honorable d’artiste, on trouve par exemple une médaille à son effigie, des mentions variées dans La revue des artistes et La revue septentrionale.

Fernand Geoffroy, l’époux de Suzanne, meurt sur le front au début de la première guerre mondiale, le 1er octobre 1914. Ils n’ont probablement pas eu d’enfants. Suzanne, qui ne se remariera pas, décède en octobre 1975.

Raoul Delacour revient vivant de la guerre. Il est démobilisé en mars 1919. Mais son retour ne semble pas être très heureux. Le 3 juin 1919 il divorce. En août 1922 il épouse Berthe Huber, sans profession, avec qui il habite déjà (rue Vasco de Gama). Les témoins sont deux « mécaniciens » (c’est un cran en moins que les chevaliers de la légion d’honneur de son précédent mariage). Ils divorcent en 1935. Entre temps, Raoul avait été condamné, en novembre 1922, à six mois de prison pour port illégal de décoration et altération d’état civil. Puis en juillet 1933, à six mois d’emprisonnement pour abus de confiance. Je perds sa trace à Bordeaux en 1937.

J’ai essayé de reconstituer une partie des relations amicales et familiales d’Émilie Delacour ici.

Tu seras présidente, ma fille !

Quand Gaston Doumergue, ce président de la IIIe République, visitait une ville, est-ce que les bébés naissaient avec le prénom de Gaston ? Et avait-il plus de succès que Paul Deschanel ?
On peut apporter des éléments de réponse à ces questions.
Un historien, Nicolas Mariot, a publié un ouvrage désormais classique sur les voyages présidentiels : Bains de foule. Les voyages présidentiels en province (Belin, 2006). Il a recueilli des informations précises sur les différentes étapes de ces voyages. Il a mis gracieusement à ma disposition des informations sur la ville d’étape, le jour de l’étape et le président qui fait étape.
De l’autre côté, le “Fichier des personnes décédées” publié par l’Insee indique, pour les personnes décédées après 1969, le jour et le lieu de naissance.
J’ai donc étudié les naissances dans les villes d’étapes, pour la période qui entoure les voyages présidentiels de la IIIe République.

Si l’on agrège l’ensemble des voyages et des présidents, on voit un bel effet :


Le jour de la visite du président, 10,5% des enfants nés dans la ville d’étape reçoivent le prénom du président (au sens : un de leur trois premiers prénoms est celui du président). L’effet est très limité dans le temps. Deux jours après la visite présidentielle, son effet sur les prénoms a disparu.

Il peut être intéressant d’examiner cet effet “président par président”. Dans le graphique suivant, j’indique par un gros point la proportion le jour de la visite.

L’effet-visite est visible pour tous les présidents sauf les Paul, pour lesquels les naissances, le jour de la visite, tombent pile sur la moyenne. Mais Doumer n’a eu le temps que d’un voyage avant son assassinat. Et Deschanel n’a fait que six voyages présidentiels (et, au cours du cinquième, tombe de train en pleine nuit).

Ces premiers résultats demandent à être vérifiés : parfois, j’ai codé l’étape “Lille-Roubaix” comme “Lille”, par exemple. Il faudrait aussi vérifier si ce qui s’observe sur les trois premiers prénoms est toujours visible si on s’intéresse juste au premier prénom. Il faudrait prendre en compte les tailles variables des populations des villes (peut-être que les effets sont dus à une seule étape, par coïncidence le jour de la Saint-Emile, dans une grosse ville, quand il était au pic de sa popularité). Il faudrait regarder si l’effet est visible dans les villes et villages immédiatement contigus à la ville visitée. Différencier en fonction du succès électoral récent du parti présidentiel dans la localité visitée… Et enfin il faut garder à l’esprit que cela ne concerne, au final, que quelques dizaines de bébés : sur une période de plus de quarante ans, seuls 70 bébés portant un prénom présidentiel sont nés le jour de la visite, dans la localité-étape alors qu’on en attendait une petite vingtaine.

Paroles d’histoire

J’ai participé, avec Nicolas Todd, au podcast Paroles d’histoire : l’épisode 210 était consacré aux prénoms, à la guerre et à l’histoire.
Nous y avons présenté les principaux résultats de notre article Naming for Kin during World War I (Journal of Interdisciplinary History, 2021).
Vous pouvez écouter l’épisode ou vous abonner à Paroles d’histoire

Mon père, ce héros ? (ou Son père, mon héros)

Le Journal of Interdisciplinary History vient de publier un article (co-écrit avec Nicolas Todd, du Centre Roland Mousnier, CNRS) sur la transmission des prénoms pendant la Première Guerre mondiale.
Ce que nous avons cherché à expliquer, c’est, essentiellement, ce graphique :

Entre 1905 et le 1er août 1914, mois après mois, semaine après semaine, 12% des garçons environ reçoivent en premier prénom le premier prénom de leur père. D’après les données fournies par geneanet, c’est très stable mais à la baisse, à mesure que les parents cessent de transmettre un prénom et préfèrent, pour leurs enfants, des prénoms nouveaux. Le graphique précédent se concentre sur le taux hebdomadaire entre janvier 1913 et mars 1915, pour les garçons (on observerait la même chose pour les filles).
Mais dès la semaine du 3 août 1914, après la déclaration de guerre et la mobilisation générale du 1er août 1914, le taux de transmission passe à 17 ou 18%. On observerait des choses similaires, mais avec des proportions plus élevées, si l’on s’était intéressé à « la transmission d’un des prénoms du père à son fils » (par exemple le 3e prénom du père transmis en première position).
Toute la question est de savoir à quoi est due cette augmentation rapide ? On pourrait croire à de l’imitation, mais c’est trop rapide, le basculement se fait en quelques heures à peine, et qui donc les mères imiteraient ? Ce n’est pas non plus — en tout cas pas au cours des trois premières semaines d’août — lié aux décès des pères. Enfin ce n’est pas — à elle seule — la situation de guerre et la perturbation générale de la « division sociale du travail » qui conduit à cette hausse. Car tout redevient normal (au niveau des prénoms) en mai 1915 alors que tout reste en guerre.

Pourquoi donc, neuf mois environ après le début du conflit, ce taux de transmission revient au niveau initial ? (Indice : neuf mois).

Dans l’article, nous avançons l’idée selon laquelle la sur-transmission est liée au niveau de risque encouru par le père : ce sont les pères susceptibles de décéder dont le prénom est transmis. Ainsi les pères qui décèderont après la naissance de leur enfant, pendant la guerre, voient leur prénom plus transmis que les autres pères. Et les pères qui décèdent *avant* la naissance de leur enfant (les pères dont le risque est avéré, donc) « voient » très souvent leur prénom transmis.

On s’intéresse aussi à l’héroïsation, mais en se penchant sur la transmission du prénom des oncles. En effet, le créneau de transmission, pour les pères, est limité : leurs enfants ne peuvent naître plus de neuf mois après son décès. Ce n’est pas le cas des oncles : cinq ou six ans après leur décès, leur prénom peut toujours être transmis. Et la surtransmission du prénom des oncles décédés pendant la guerre dure longtemps, jusqu’au milieu des années vingt.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire l’article “Naming for Kin during World War I: Baby Names as Markers for War”, mais aussi regarder la capsule vidéo sur youtube, ou consulter le code de déduplication utilisé pour cette enquête (et posté sur github). Une page spécifique consacré à “Naming for Kin” contient d’autres informations.

Le taux de suicide départemental en France, 1827 – 2012

[jwplayer mediaid=”8839″]

Le taux de suicide s’exprime en nombre de décès par 100 000 individus. Pour calculer ce taux (brut) à l’échelle des départements de la France métropolitaine, il faut donc à la fois le nombre de suicides et la population du département.
En France, on dispose, grâce au Compte général de l’administration de la justice criminelle, du nombre de suicides par départements depuis 1827, jusque 1931. Il faut juste tout recopier, à la main, dans un tableau. Ce sont des statistiques judiciaires, qui contiennent aussi une partie des tentatives de suicide connues de la justice.
On dispose aussi, depuis 1906, de statistiques dites “sanitaires”, issues des certificats de décès. Depuis 1968, c’est l’INSERM qui s’en occupe.
Mais il y a des trous : en raison des guerres, en raison de problèmes administratifs, certaines années ne sont pas disponibles. Ainsi on ne connait pas le nombre de suicides à Paris en 1870. On ne sait pas ce qui se passe en Alsace entre 1919 et 1925…
La population départementale est connue précisément à partir des recensements : mais ces recensements, jusqu’au début des années 2000, étaient réalisés tous les 5 ou 10 ans.
Pour produire l’animation, j’ai donc du extrapoler, imputer et lisser les données. Quelle est donc la population de l’Ariège en 1863 ? Si on connaît la population de 1861 et celle de 1865, on peut se dire que c’est entre les deux. L’effet des guerres, qui font chuter le taux de suicide, n’est pas visible ici : les cartes, trop lissées, font comme si rien n’avait eu lieu. Parfois, dans des départements à la population réduite, une poignée de suicides en plus (ou en moins) fait brutalement augmenter (ou chuter) le taux à un moment, sans que cette hausse se poursuive les années suivantes : je lisse donc les pics de la courbe.
L’ensemble permet de rendre visible l’augmentation du taux de suicide au XIXe siècle, que ce taux soit le reflet d’une augmentation de la fréquence réelle des suicide ou celui d’une plus grande attention administrative portée à l’identification des suicides. On repère aussi bien l’augmentation qui a lieu à partir du milieu des années 1970 et le reflux à partir de la fin des années 1980.

Sociologue, quand-est-ce que tu soutiens?

En France, on repère une saisonnalité des soutenances. Après les récoltes, après le Beaujolais nouveau, vient le moment des soutenances de thèses, concentrées sur le mois de décembre. Ainsi, environ 10% des thèses de l’année seront soutenues cette semaine, comme le montre le graphique ci-dessous :

cliquez pour agrandir

L’une des raisons est la date limite fixée par le Ministère de l’enseignement supérieur pour pouvoir être candidat à la «qualification» aux postes universitaires. En général, la date limite était située fin décembre. Par exemple, cette année, il faut que les rapports de soutenance de thèse soient téléchargés dans l’application de candidature avant le 18 décembre.
Cette répartition dans l’année ne diffère pas beaucoup suivant les disciplines. Biologistes et sociologues, neuroscientifiques et psychologues préfèrent les soutenances en fin d’année. Les thèses de mathématiques / mathématiques appliquées sont mieux réparties dans l’année, avec trois pics d’égale intensité en mai, en septembre et en décembre.

cliquez pour agrandir

Mais si les répartitions saisonnières diffèrent peu, il en va différemment du jour de soutenance dans la semaine. Les soutenances le dimanche sont extrêmement rares (ce sont peut-être des erreurs de saisie). Le vendredi est le jour préféré d’un grand nombre de disciplines. Mais le choix du samedi différencie certaines disciplines :


cliquez pour agrandir

Près d’un quart des thèses en histoire , 20% des thèses des philosophes, 10% des thèses en droit public… sont soutenues un samedi, alors que c’est inconnu en biologie.
Les explications de cette spécialité sont incomplètes. Pour certains, ce serait lié au non-financement des thèses en sciences humaines (les doctorantes exerçant un travail salarié en dehors du monde académique doivent soutenir un jour chômé), mais cela n’explique pas les différences fortes entre Histoire et Sociologie, ou même entre Histoire et Géographie. D’autres font intervenir les cultures de soutenance : dans certaines disciplines, c’est une cérémonie collective où tout le laboratoire est invité, dans d’autres, l’absence de véritable vie de laboratoire fait que l’on ne cherche pas à organiser la soutenance pendant un jour de travail. D’autres mentionnent la taille des jurys: un jury de 7 ou 8 personnes génère des incompatibilités de calendrier qui occasionneraient un repli stratégique vers le samedi. D’autres encore insistent : c’est du au manque de salles dans certaines universités en semaine. [Mais sur ce point, j’ai contrôlé par l’université de soutenance et la période de soutenance, et les différences entre disciplines samediphobes et samediphiles se maintiennent.]
Voici donc un dernier graphique. Si vous êtes doctorant en histoire de l’art, il y a plus d’une chance sur quatre que vous souteniez un samedi.

cliquez pour agrandir

Victorine Benoît

En cherchant d’anciennes listes nominatives de bacheliers, je suis tombé sur cet entrefilet, publié dans Le Figaro en 1875 :

victorinebenoit1
lien vers l’article sur Gallica

Le destin de cette bachelière fut-il de servir de “répétiteur” à ses enfants ?
Parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de bachelières en 1875, il est assez aisé de retrouver son identité : il s’agit de Victorine Françoise Henriette Benoît. Elle obtient une bourse, en 1877, pour étudier la médecine. : elle obtient 300 francs, pendant plusieurs années.
« Sans vouloir encourager les femmes dans l’étude du grec et du latin », la commission départementale recommande une bourse annuelle de 1000 francs :
victorinebenoit1000
source : Procès verbaux des séances du conseil général de la Vendée (23/12/1877)

Sur twitter, @hellaime m’indique qu’on retrouve Victorine Benoît en 1883 : elle a soutenu une thèse de médecine à Paris De la paralysie spinale infantile [lien].
Et Le Figaro rend compte de cette soutenance, en saluant la jeune doctoresse “Française, Française et Vendéenne” :
victorinebenoit2
lien vers l’article sur Gallica

Le Journal des Débats nous précise même que Victorine est d’une “honorable famille vendéenne”.
Une lettre de remerciements a été publiée par le conseil général de Vendée :
victorinebenoit3

Un journal féministe, La Femme (juin 1884) nous donne, quelques années plus tard, quelques informations sur les sœurs de Victorine, Gabrielle et Adèle, qui obtinrent toutes deux aussi le baccalauréat.

En 1886, le quotidien Gil Blas lui consacre un long portrait : Sous “Mademoiselle X… Docteur-Médecin” se cache de manière évidente Victorine Benoît (aînée de cinq enfant, père décédé, sœurs bachelières, originaire d’une région de l’Ouest, etc…) :
victorinebenoit-portrait
cliquez pour agrandir

Vers 1889, elle cherche à obtenir un poste de médecin des écoles primaires de filles, à Paris :

victorinebenoit4
lien vers l’article sur Gallica

On retrouve, un peu plus tard (en 1896), Victorine Benoît exerçant rue Miromesnil à Paris. Elle fait donc partie des rares doctoresses à exercer la médecine.
Avant cela, on pouvait la voir décrite comme une examinatrice, en 1892 :
victorinebenoit5
lien vers l’article sur Gallica

ou comme une personne “prodigant des soins intelligents et dévoués aux jeunes filles des écoles”.
Je n’ai pas trouvé aisément d’informations postérieures à 1896, mais selon la Préfecture de police elle exerce toujours, en 1918, rue de Miromesnil (à 71 ans). Les listes indiquent “Mlle” : Victorine Benoît ne s’est pas mariée.

Il y a 33 ans, jour pour jour, à Paris 8

L’un des événements marquant de l’Université dans laquelle je travaille, Paris 8, est l’anniversaire de la « Lettre du 25 mars ». Des réunions publiques, des colloques, des minutes de silences sont organisés un peu partout pour se souvenir, se recueillir et apprécier.
Nous venons de fêter cette année le 33e anniversaire de la Lettre, en visitant les lieux mentionnés. Rien n’a changé: Paris 8 est toujours fidèle à l’esprit de Vincennes.
Ci-dessous, la Lettre :
1982-toilettes-1

1982-toilettes-2

La Lettre du 25 mars (1982), en PDF

Le Suicide en 1890

Le Compte général de l’administration de la justice criminelle donne, pour le XIXe siècle, le nombre annuel de suicides par département. En combinant ces chiffres avec ceux des recensements, il est possible de cartographier les zones suicidogènes et les zones protégées.
Ainsi, en 1890, le taux des suicides variait, dans les départements de France métropolitaine, entre 46 suicide par millions d’habitant et 556 suicides par million.
suicide-1890
Les recensements sont disponibles sur le site de l’INSEE à partir de 1851 et jusqu’en 1921.
Il me semble que le Compte général de la justice n’a malheureusement pas été transformé en fichier utilisable directement. On les trouve sur gallica.bnf.fr mais sous la forme de copies numériques. Il faut donc faire un petit travail de copie.
Le “Compte général de la justice” a de nombreuses informations sur les suicides : nombre annuel par département, différencié selon les hommes et les femmes, par tranche d’âge, par état civil (marié, veuf, avec ou sans enfants…) On a aussi des informations sur le lieu du suicide, sur le mode de suicide :
suicide-1890-mode
Nous disposons aussi de la répartition mensuelle et des professions des suicidés, croisées avec le “motif présumé” (la “grossesse hors mariage” est le motif principal des suicides des “domestiques”).
La transposition de ces informations en base de données utilisables sera probablement un des exercices que je donnerai dans le cadre du cours que je vais donner sur Le Suicide de Durkheim… si, véritablement, on ne trouve pas de fichier déjà disponible.

Quelques idées de cadeaux

En 1896 Charles Delbret, dit Claverie, est entendu par un juge, Monsieur Espinas. Claverie, en effet, ne vendait pas que des Bas élastiques pour varices, mais aussi des Appareils spéciaux pour l’usage intime des deux sexes. Et ça, ça pouvait parfois poser quelques petits problèmes, que la justice était chargée de résoudre.
onanisme-0
Et il éditait un catalogue. L’on y trouve quelques idées de cadeaux (pour elle comme pour lui, car, en 1896 déjà, les cadeaux étaient genrés).
onanisme-1
ou encore
onanisme-2
Je comprends qu’il soit difficile, à quelques jours de Noël, de commander par correspondance de tels jouets. Mais le magasin est ouvert ! (Même les dimanches et fêtes, car en 1896, on était socialiste moderne : pas de vacances, pas de congés payés, pas de sécurité sociale…)
onanisme-3
Et n’ayez pas peur, les “clients répondant à un sentiment fort compréhensible désir[a]nt ne pas être vus en rentrant chez nous” ont la possibilité d’utiliser une “entrée particulière”.
Les vitrines du magasin, en effet, suscitaient parfois l’amusement des passants, comme l’indique ce rapport de surveillance policière : « à différentes reprises on a pu constater que des passants s’arrêtaient devant sa porte et se montraient en riant des articles spéciaux en caoutchouc et en baudruche d’un usage trop intime pour être publiquement exhibés. »
onanisme-4
Des articles spéciaux en caoutchouc ? Comme ceux-ci peut-être : des “excitateurs”…
onanisme-5
Décidément, nos arrières-arrières-grands-parents avaient le choix au moment de Noël.
onanisme-6

S’il est compliqué de se déplacer jusqu’en 1896, il est toujours possible, aujourd’hui, de visiter la Maison Claverie, toujours située au 234 Faubourg Saint Martin.
onanisme-7

Source : Archives de Paris, D2U6 110, Delbret. C’est le travail de Maxence Rodemacq (L’industrie de l’obscénité. Commerce pornographique et culture de masse à Paris (1855 – 1930), Univ. Paris 1, dit. Kalifa) qui m’a dirigé vers ce dossier de procédure.