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Pourquoi je suis heureux d’entrer à l’Institut universitaire de France

Certes on n’entre pas à l’Institut universitaire de France (IUF), on y est “placé en position de délégation” et on “continue à exercer son activité dans son établissement d’appartenance”, mais quand même, c’est intéressant pour un·e universitaire.
Mais j’ai quelques raisons personnelles d’être un peu plus heureux. J’ai commencé à candidater à l’IUF fin 2011, pour la campagne 2012, et la campagne 2026 était ma sixième tentative. J’étais en train de réfléchir à ma septième tentative quand j’ai appris que la sixième était la bonne. Joie, bonheur. La liste de mes échecs sera toujours plus longue que celle de mes succès. Ces cinq tentatives méfructueuses furent toutes riches d’enseignements.
Lors de ma première tentative, mon projet intéressa si peu l’un·e des évaluateur·e·s qu’iel l’oublia dans le RER :

Ça arrive, oublier des dossiers dans le RER. Toujours est-il que je n’obtins pas le succès espéré cette année-là. Sans doute étais-je le seul à l’espérer.
Ce fut aussi le cas les années suivantes, mais je bénéficiai parfois d’évaluations synthétiques éclairantes. La synthèse frisait parfois la punchline, comme l’année où elle apparut sous la forme de :

N’a pas les compétences de ses ambitions.

Et c’est pour graver cette punchline de la mort dans le marbre numérique que — il faut le dire en toute honnêteté — j’ai rédigé ce billet. J’étais soit incompétent (mais l’évaluation ne disait pas vraiment ça), soit vraiment trop ambitieux (mais ce n’était pas ça qui était vraiment écrit). Faut-il d’ailleurs avoir les compétences de ses ambitions, ou au contraire, grâce à ses ambitions, acquérir des compétences ? Vous avez deux heures (si vous passez le bac). Vous avez six heures (si vous passez le concours B/L). Vous avez quinze ans (si vous êtes Baptiste Coulmont).

Je n’ai pas candidaté chaque année, parce qu’il y avait des limites d’âge, des limitations de nombre de candidatures consécutives, d’autres priorités, d’autres ambitions, d’autres compétences à acquérir. Mais six candidatures, c’est beaucoup.

Beaucoup, mais habituel, si je prends le temps de consulter mon CV des échecs. J’ai relaté ici même mes échecs à obtenir la « prime d’excellence scientifique ». Entre la soutenance de mon habilitation à diriger des recherches et mon premier recrutement comme professeur des universités, j’ai eu le temps de participer à cinq campagnes où les comités portèrent leur préférence sur quelqu’un d’autre. J’ai échoué aussi, lors de ma première tentative, au concours d’entrée de l’ENS (avec des notes… intéressantes… en sociologie à l’oral, et c’est une note sur quarante, donc imaginez un peu ce que ça donne sur vingt).

Comme ce billet vise à conclure que « “brillant” ne fut jamais l’adjectif qu’on associa au Professeur Coulmont, mais “tenace” semblait le qualifier avec régularité », je n’indique que les notes infâmes, qui signalaient que, jeune déjà, mes compétences — du moins mes compétences de sociologue — n’étaient décidément pas à la hauteur de mes ambitions. On remarquera, dans ce relevé de notes, que les lettres B et L forment un grand B et un grand L (pour indiquer qu’il s’agit du concours B/L). On remarquera aussi que je suis devenu sociologue, comme quoi…

J’aimerais faire la liste des revues qui ont refusé mes propositions d’articles, mais celles qui refusent l’article A, parfois, acceptent aussi l’article B, donc ça me demanderait un petit travail. Et je ne ferai pas la liste des institutions dont l’acronyme a trois lettres et qui n’ont pas trouvé suffisamment intéressants mes projets : comme vous pouvez vous en douter, il y a un travail en cours pour re-re-re-…-re-candidater, quand les candidatures multiples sont possibles.

Message aux évaluateurs·trices : si vous voulez arrêter de me voir revenir, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Il faut conclure, mais il faut pointer l’ambiguïté de mon discours. Même si vous trouverez sur mon blog des billets parfois contemporains des insuccès, ce billet-ci, celui que vous lisez maintenant, n’a pas la même saveur. Même si ma philosophie de vie a, en résumé, ce principe : « Rien ne m’est du, et ce n’est pas grave d’avoir une calvitie légère passé cinquante ans », j’écris ce texte depuis une position de succès, une position très simple à occuper. Il pourrait laisser croire que c’était pas gagné, alors que non, dans mon cas, c’était probablement gagné d’avance. Peut-être pas en première division, mais en deuxième division oui (si je n’avais pas choisi l’hypokhâgne après le bac, je serais entré en maths sup et hop hop hop… probablement l’école polytechnique de Palaiseau). Les petits échecs sont faciles à vivre quand, par ailleurs, tout objectivement vous sourit ; quand, aussi, ce sont des échecs sollicités (car je n’aurai échoué à rien si je n’avais pas déposé mes candidatures) ; quand, enfin, parce que mes compétences sont, à mon avis, immenses, vous ne pouvez imaginer l’état, le volume et la hauteur, de mes ambitions.

 

C’est quoi le numéro du Collège de France ? Vous avez son zéro-six ?

 

Méfiez-vous de l’IA

Dans cet article signé par Émeline Roy, Aurélie Pasquier, Nithael Rosso et Nathalie Rezzi « Influence du dispositif des Cordées de la réussite sur des élèves de 3e de collège REP Une analyse des perceptions et des effets sur le développement personnel et l’orientation », publié en 2025 dans La nouvelle revue – Éducation et société inclusives, https://doi.org/10.3917/nresi.103.0152, on trouve des références amusantes, étonnantes, surprenantes. (Je remercie Marianne Blanchard qui a attiré mon attention sur ce texte).

On y trouve par exemple un ouvrage réel de Bernard Lahire :

Lahire, B. (2004). La raison des plus faibles. Éditions Raisons d’agir.

mais qui n’a jamais été publié aux éditions Raisons d’agir. Celleux qui savent comprennent bien pourquoi un Lahire aux Raisons d’agir fait sourire.

On y trouve aussi un ouvrage imaginaire de Louis Chauvel :

Chauvel, L. (2016). Les classes sociales en Europe. La Découverte.

Un ouvrage ayant pour titre Les classes sociales en Europe existe bien, mais aux éditions Agone, et dirigé par Spire, Penissat et Hugrée.

On y trouve aussi deux articles inventés, dans des revues réelles :

Narboux, J., Pelsser, P., Sauvage, E., et Thomas, G. (2021). Le dispositif « Cordées de la réussite » à l’université de Strasbourg : un bilan d’étape. Éducation et sociétés, 47(2), 37-58.

et

Puppini, P. (2018). Les Cordées de la réussite : entre méritocratie et reproduction sociale. Revue française de sociologie, 59(4), 715-740.

Ces articles inventés sont utiles au raisonnement et à l’argumentation de l’article. Comme l’écrivent les auteur·e·s :

En effet, bien que les Cordées soient destinées à tous les élèves, une tendance se dessine où les participants les plus ambitieux et performants bénéficient davantage du programme, au détriment de ceux qui en auraient le plus besoin (Puppini, 2018).

et

Par exemple, la cordée « Décodeuses d’informatique » de l’université de Strasbourg s’efforce de lutter contre les stéréotypes de genre en informatique en proposant des ateliers dans les collèges et lycées, destinés à élargir les perspectives des élèves et à clarifier ce qu’implique cette discipline (Narboux et al., 2021).

ou

L’analyse des Cordées spécifiques montre également des problématiques logistiques et méthodologiques. Par exemple, certaines activités prévues pour aborder directement les métiers de l’informatique et les préjugés de genre n’ont pas pu être réalisées en raison de contraintes organisationnelles (Narboux et al., 2021).

ou encore

Cette disparité souligne l’importance d’une formation et d’une sélection rigoureuses des mentors pour s’assurer qu’ils sont capables de répondre aux besoins spécifiques de chaque élève, en évitant les écueils de la méritocratie précoce, comme l’ont décrit Puppini (2018) et Leclercq (2013).

et :

De même, les travaux de Puppini (2018) montrent que le dispositif peut renforcer une méritocratie précoce, où les plus motivés profitent davantage du programme. Ces conclusions invitent à une réflexion critique sur l’inclusivité du dispositif…

Mais aussi :

Cependant, l’évaluation de l’efficacité de ces dispositifs révèle des résultats nuancés. Chauvel (2016) met en évidence les disparités sociales qui peuvent influencer l’accès aux opportunités offertes par de tels programmes,

Et Bernard Lahire sera heureux de voir que son livre aux Raisons d’agir permet de conclure que :

Le mentorat peut avoir des effets positifs significatifs sur la motivation des élèves et leur orientation scolaire, surtout lorsque les mentors partagent des expériences et des parcours similaires à ceux des élèves qu’ils accompagnent (Duru-Bellat, 2000 ; Duru-Bellat et al., 2018 ; Lahire, 2004).

Il est très probable que La nouvelle revue – Éducation et société inclusives retire cet article très rapidement, au moins pour procéder à quelques corrections. Lisez-le avant qu’il disparaisse.

Note : la première auteure a répondu en commentaire et explique la situation.

Bingo

Du 4 au 7 juillet 2023 se tient à Lyon le 10ème Congrès de l’Association Française de Sociologie. La tenue de ce congrès donne l’occasion d’établir un bingo critique sur l’état de la sociologie académique. Aujourd’hui, ce qui se nomme sociologie dans l’université semble de plus en plus représenter un mode de production dont les normes et les valeurs représentent exactement ce bingo avec lequel la sociologie s’était pourtant historiquement constituée. L’un des principaux bingos épistémologiques à la pensée sociologique se nomme, aujourd’hui, sociologie sans bingo. Je destine ces analyses à toutes celles et tous ceux, étudiants, enseignants, lecteurs, se sentent en décalage avec les bingos de production qui dominent aujourd’hui l’appareil académique d’Etat et voudraient trouver des bingos pour refaire, enfin, de la sociologie.

[Et en 2019, et en 2017]

Le bingo de l’AFS (édition 2019)

Vous ne voulez pas vous ennuyer pendant une communication sur les assistantes-sociales nancéennes parachutistes et unijambistes (Nadia, 24 ans) filles de cadres ? Alors il y a le bingo de l’AFS.

Alors voilà, j’ai commencé le parachutisme après ma rupture. La rupture du tendon dont je t’ai parlé, pas la rupture avec Tom, ça c’était avant. Je pense que c’est en partie parce que mon grand-père était parachutiste, mais dans l’armée. Il a aussi perdu un pied, et son boulot après ça, mais ça l’a pas empêché. (Nadia, 24 ans)

Comme le souligne Nadia avec ses mots, son habitus familial (Bourdieu 1980 ; Lahire 2000 ; Passeron et Bourdieu 1964) a poussé sa socialisation (Darmon 2000) vers les activités physiques, comme un moyen de lutter contre le déclassement (Peugny 2008, Peugny 2009, Peugny 2010, Peugny 2011, Peugny 2012 et… Peugny 2018) .


Cliquez : c’est en PDF !

Sociologue, qu’est-ce que tu fabriques ?

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire ma chronique publiée dans Le Monde, dans le cahier « Science & Médecine » du mercredi 5 décembre 2018, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ?

Le point de départ de la chronique est l’étrange impression de voir les rayons des librairies et des bibliothèques se couvrir d’ouvrages dont le titre est, en gros, « La fabrique de… ». [Cela m’avait d’ailleurs déjà amusé il y a quelques années]

Ce billet a pour but de donner quelques éléments de comparaisons quantitatives. Et la conclusion (si les données ne sont pas toutes biaisées) est la suivante : après 2005, les chercheurs en sciences sociales se sont mis à « la fabrique » : dans leurs livres, dans leurs articles, dans leurs thèses. Que ce soient des sociologues de l’espace (les “géographes”), les sociologues du politique (les “politistes”), les sociologues du temps passé (les “historiennes”), ou les sociologues, la pression de la mise en fabrique devient visible.

Regardons d’abord dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France. «La fabrique de» est présent dans de nombreux titres, et de plus en plus : on est passé de 0 titres par an avant 1990, à 5 titres par an jusque vers 2000… et il y a eu 45 titres comprenant “la fabrique de” en 2017. Certes le nombre d’ouvrages publiés augmente, mais pas à ce rythme.
 

Et dans le détail, on pourrait voir que “fabrique” était plutôt un verbe en 1970, c’est le nom commun maintenant [graphique non reproduit].

Regardons ensuite dans Google Scholar en cherchant les références ayant, en titre, le mot “fabrique”. La qualité de cette base laisse à désirer, mais la tendance est la même. Avec, cependant, une petite diminution au cours des dernières années.
 

Le problème avec Google Scholar, outre l’augmentation importante du nombre d’articles universitaires produits (qui a pour conséquence de rendre plus probable un article avec “fabrique” en titre), c’est l’absence d’informations précises sur le champ des publications considérées comme suffisamment savantes pour y être indexées.
[Note : j’ai comparé le nombre d’articles portant “fabrique” en titre au nombre d’article portant “maisons” en titre ou “confiance” en titre : la croissance de “fabrique” est bien plus importante après 2005. Mais j’ai conscience qu’il faudrait aller plus loin.]

Il faut alors aller plus loin.
J’ai récupéré des informations sur environ 400 000 thèses (à partir du site theses.fr) pour vérifier que « la fabrique » se diffusait. Ce qui est intéressant dans cette base, c’est qu’il est possible d’établir des proportions de l’usage de “fabrique”.
C’est un terme plus fréquent en Science politique, en géographie, en Sociologie, en Histoire, en InfoCom, en Histoire de l’art, en Littérature française, en science de l’éducation… qu’en “science des matériaux”, qu’en “mécanique”, qu’en Chimie, qu’en Génie des procédés ou Génie électrique… des disciplines où l’on doit pourtant vraiment fabriquer des choses. Signe, peut-être, qu’il ne s’agit pas vraiment de “fabriquer” quelque chose.
Et c’est un terme qui, en effet, est de plus en plus présent dans les titres des thèses des disciplines fabricophiles, comme le montre le graphique suivant :
 

Il ne faut pas vraiment tenir compte du panel “Année d’inscription”, qui est mal renseigné dans la base theses.fr. Je l’ai inclus parce que la variable était disponible…
Les thèses en cours de rédaction semblent avoir une proportion encore plus importante de titres-à-fabrique. Si ces titres ne changent pas d’ici à la soutenance de ces thèses, il faut donc s’attendre à la hausse de la courbe au cours des prochaines années. Pour l’instant, dans les disciplines concernées par le graphique, 14,5 futures thèses sur 1000 ont, en titre, une fabrique.

J’ai aussi regardé sur la base Crossref, qui contient des informations intéressantes (et un package pour le logiciel R, très utile).
 

Vous ne serez pas surpris de voir que, là aussi, de nombreux articles comportent le mot «fabrique» en titre. Près de 70 pour les articles parus en 2017. Il y a probablement des double-comptes, et des articles qui ne sont que des compte-rendus (d’ouvrages qui ont “fabrique” en titre)…

Ma grande modestie me perdra

Pendant plus de six mois, sur le portail “cairn.info“, j’ai pu voir ceci :

En sociologie, en histoire, en science politique, mon article « le petit peuple des sociologues » était l’article le plus lu, ou le 3e le plus lu. Je savais qu’il avait été très lu au moment de sa publication en juin 2017 (tout est relatif, et le « très lu » est à estimer au regard de ce que l’on sait du nombre limité de lecteurs sociologues).
Je disposais même d’un indicateur, un mail de “cairn.info” de janvier 2018 indiquant que « le petit peuple des sociologues » était le 6e article le plus lu sur cairn en 2017 (voir sur l’image ci-contre). Au début, ça ne m’a pas dérangé, d’être le sociologue le plus lu en France. D’être Top numéro 1. Une semaine. Deux semaines. Un mois. Deux mois… Six mois… Mais je trouvais très bizarre que l’article “Impact des troubles maternels borderline” reste numéro 1 dans le palmarès des articles les plus lus en sociologie. Très bizarre. Et que le palmarès reste figé aussi. L’article d’Amélie Beaumont, Le pourboire et la classe restait 10e. Sans bouger d’un poil depuis novembre 2017. Il me semblait bizarre, par exemple, qu’un article aussi lu que —— au hasard —— « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale n’apparaisse jamais dans le top 10 des articles les plus lus en science politique.
Mais aujourd’hui, les choses ont changé : ce fut ma surprise ce matin du 12 juin 2018. Le palmarès entièrement rénové. En sociologie et dans les autres disciplines. J’y suis un peu pour quelque chose :

J’ai contacté Cairn (à quelques reprises depuis quelques mois)… et il y avait bien un bug dans leur classement. Hélas, ce bug n’a pas eu pour effet de dé-classer “Impact des troubles maternels borderline” et de placer « le petit peuple des sociologues » au sommet du classement. On ne peut pas tout avoir.
Plus sérieusement : si la stabilité de ce palmarès m’énervait, c’est que je m’en sers comme outil de veille pour lire des articles qui peuvent faire l’objet de ma chronique pour Le Monde, que je dois écrire toutes les six semaines. Celle de cette semaine, d’ailleurs, porte sur Blédards et immigrés sur les plages algériennes de Jennifer Bidet (lisez-le, cet article, et placez-le Top n°1 sur cairn, il le mérite !)

Le Bingo de l’AFS, édition 2017

Le congrès de l’Association française de sociologie (AFS) a lieu à partir de lundi, à Amiens. J’ai repris une idée de Kieran Healy, parce qu’il faut bien une dizaine d’années pour qu’une innovation traverse l’Atlantique.
Voici donc le premier Bingo de l’AFS :

Cliquez pour télécharger et imprimer

Les règles sont simples, et vous gagnez à tous les coups. Par exemple un autocollant avec un 𝞅 ça compte.

Une synthèse faite de Marx, de Weber et de Durkheim

Est-il possible de procéder à une synthèse rigoureuse de la pensée de sociologues aussi divers que Marx, Weber et Durkheim ?
Pour le savoir, exposons d’abord quelques textes de ces grands auteurs :
Marx/Engels, en premier, privilège chronologique oblige, dans leur correspondance, le 22 juin 1869 :

Les pédérastes commencent à se compter et trouvent qu’ils constituent une puissance dans l’État. Seule manquait l’organisation, mais d’après ce texte, il semble qu’elle existe déjà en secret. (…) ils sont dans tous les vieux partis et même dans les nouveaux des hommes si importants (…) que la victoire ne saurait leur échapper. « Guerre aux cons, paix aux trous-du-cul » [en français dans le texte], dira-t-on maintenant. C’est encore une chance que nous soyons trop vieux pour avoir à redouter, en cas de victoire de ce parti, d’avoir à payer, physiquement, quelque tribut aux vainqueurs. Mais la jeune génération ! Au reste, il n’y a qu’en Allemagne qu’un type de ce genre puisse monter sur scène, ériger en théorie cette saloperie et proclamer : introite [entrez], etc.
Source : Correspondance Marx Engels

Max Weber ensuite, qui va décrire les Polonais de l’Est de l’Allemagne comme une race inférieure :

Der polnische Kleinbauer im Osten ist ein Typus sehr abweichender Art von dem geschäftigen Zwergbauerntum, welches Sie hier in der gesegneten Rheinebene durch Handelsgewächsbau und Gartenkultur sich an die Städte angliedern sehen. Der polnische Kleinbauer gewinnt an Boden, weil er gewissermaßen das Gras vom Boden frißt, nicht trotz, sondern wegen seiner tiefstehenden physischen und geistigen Lebensgewohnheiten. Source : Weber, 1895, Der Nationalstaat und die Volkswirtschaftspolitik.
traduction partielle : Le petit paysan polonais gagne du terrain parce que, dans une certaine mesure, il se nourrit pour ainsi dire de l’herbe du sol, non pas en dépit, mais à cause de son très bas niveau physique et intellectuel. [traduction : Revue du Mauss, 1989]

Et Émile Durkheim enfin, dans Le Suicide, publié en 1897 :

dans tous les pays du monde, la femme se suicide beaucoup moins que l’homme. Or elle est aussi beaucoup moins instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite d’après les croyances établies et n’a pas de grands besoins intellectuels.
[…]
on dit que les facultés affectives de la femme, étant très intenses, trouvent aisément leur emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dévouement nous est indispensable pour nous aider à supporter la vie. En réalité, si elle a ce privilège, c’est que sa sensibilité est plutôt rudimentaire que très développée.
[…]
Avec quelques pratiques de dévotion, quelques animaux à soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidèlement attachée aux traditions re- ligieuses et si, par suite, elle y trouve contre le suicide un utile abri, c’est que ces formes sociales très simples suffisent à toutes ses exigences.
[…]
En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère moins mental, parce que, d’une manière générale, sa vie mentale est moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les exigences de l’organisme, les suivent plus qu’ils ne les devancent et y trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un être plus instinctif que l’homme, pour trouver le calme et la paix, elle n’a qu’à suivre ses instincts.

Pour résumer, avec un peu d’anachronisme donc, il nous faudrait en synthèse une personne pouvant tenir des propos à la fois homophobes, xénophobes et antiféministes. Eric Zemmour ? Alain Finkielkraut ? La liste est longue, en fait, des synthèses wébéro-durkheimo-marxiennes. Mais sont-elles rigoureuses ?

Trève d’ironie : pour l’analyse réelle d’une tentative de synthèse véritablement sérieuse, rigoureuse et critique, vous pouvez lire le dernier ouvrage de Jean-Louis Fabiani : Pierre Bourdieu : Un structuralisme héroïque.

Il y a 33 ans, jour pour jour, à Paris 8

L’un des événements marquant de l’Université dans laquelle je travaille, Paris 8, est l’anniversaire de la « Lettre du 25 mars ». Des réunions publiques, des colloques, des minutes de silences sont organisés un peu partout pour se souvenir, se recueillir et apprécier.
Nous venons de fêter cette année le 33e anniversaire de la Lettre, en visitant les lieux mentionnés. Rien n’a changé: Paris 8 est toujours fidèle à l’esprit de Vincennes.
Ci-dessous, la Lettre :
1982-toilettes-1

1982-toilettes-2

La Lettre du 25 mars (1982), en PDF

Que faire avec ses Saints ?

Les Saints disparaissent de la scène publique. De moins en moins de bébés reçoivent, à la naissance, un prénom inscrit dans le calendrier liturgique français.
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Mais les Saints se maintiennent à un niveau supérieur à 30% des naissances jusqu’au début des années 2000. Le Saint pourrait donc être un indicateur intéressant : il capture de l’âge, de l’origine nationale, et peut-être des orientations culturelles (il me semble clair que la liste des Saints catholiques n’est pas une liste à l’attrait universel).
La proportion d’électeurs (et d’électrices) avec un prénom de Saint (ou de Sainte) dessine donc un espace parisien bien connu. Les Saints s’exhibent dans le septième arrondissement, dans toute leur gloire. Ils sont plus discrets dans le dix-neuvième.
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Les Saints n’ont pas perdu toute leur efficacité : ils font encore de l’effet. Le jour de la Saint-N (quel que soit le prénom de Saint), il va naître en moyenne 1,7 fois plus de bébés portant ce prénom (avant 1970) que lors du reste de l’année. On passe à 1,35 fois plus pour les bébés nés après 1970. Les Saints perdent quand même en efficacité.

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[Note : l’effet est massif, mais concentré sur une journée. Prenons le prénom “Zyxtof” : il va naître, chaque jour de l’année, en moyenne 0,27% des Zyxtof de l’année. Le jour de la Saint-Zyxtof, il naîtra 0,37% des Zyxtof de l’année. Ce qui fait que les Zyxtof ont quand meme 99,6% de chance de naître ailleurs que le jour de la Saint-Zyxtof.]
Signe de sécularisation ? de dissociation du catholicisme et de la nomination ? La conférence des évêques semble être consciente d’un retournement de civilisation : si l’on ne montre plus ses Saints, il faut amener les Saints en face des demandeurs. Sur le site “nominis.cef.fr“, il est ainsi possible d’entrer un prénom (Kaicy ? Stanley ? Jennifer ?) et de trouver le Saint associé. L’Eglise rattrape ainsi l’exubérance parentale, en proposant [principalement aux grands-parents, me dit-on] l’association à une lignée croyante a posteriori. N’ayez pas peur : vous avez tous des Saints !

Sur ce, puisque nous sommes le 13 mai, bonne fête à toutes les Fatima !