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Où sont les nobles ?

nobles-deputes-2012Dans “L’interdiction” de Balzac (une des nouvelles de la Comédie humaine), le narrateur se demande si, “pour commander”, il faudrait “ne point avoir connu d’égaux”. Et le narrateur de regretter l’évolution récente des lois et des mœurs, qui modifient les vocations naturelles des nobles.

Ne faut-il pas enfin que l’éducation inculque les idées que la nature inspire aux grands hommes à qui elle a mis une couronne au front avant que leur mère n’y puisse mettre un baiser ?
Ces idées et cette éducation ne sont plus possibles en France, où depuis quarante ans le hasard s’est arrogé le droit de faire des nobles en les trempant dans le sang des batailles, en les dorant de gloire, en les couronnant de l’auréole du génie ; où l’abolition des substitutions et des majorats, en émiettant les héritages, force le noble à s’occuper de ses affaires au lieu de s’occuper des affaires de l’État, et où la grandeur personnelle ne peut plus être qu’une grandeur acquise après de longs et patients travaux : ère toute nouvelle.

Cette retraite vers “les affaires personnelles”, près de deux cents ans après l’écriture de ces lignes, semble réalisée. Mais les Révolutionnaires auraient, s’ils vivaient encore, “des rires pleins de larmes”… Les Pinçon-Pinçon-Charlot ont bien montré que cette retraite n’est pas totale.
Aujourd’hui, pour “s’occuper des affaires de l’État”, il faut passer, le plus souvent, par l’élection (d’autres voies sont possibles, certes, mais elles sont moins centrales, et consistent plutôt à être “au service” de l’État). Et entre l’élection de droit naturel, dont souffrent les nobles, et l’élection au suffrage universel, une différence existe, cruciale : le succès électoral n’est qu’un “plaisir provisoire”. Les travaux des historiens ont montré, cependant, la rapide adaptation des nobles (d’Empire ou d’Ancien régime), au système parlementaire. René Rémond a même fait d’une homologie (ou isomorphisme?) entre prétentions nobles et partis de droite la base d’un ouvrage célèbre. L’on aurait, à droite, en France, une faction “légitimiste” (i.e. nostalgique de l’Ancien régime), une faction “orléaniste” (i.e. acceptant certains acquis révolutionnaires) et une faction “bonapartiste”.

Mais concrètement, y a-t-il encore, aujourd’hui, une attirance spécifique des “nobles” pour certains partis politiques ?

Je me suis amusé avec la liste nominative des quelques 6600 candidats à la députation [que j’avais déjà utilisée ici]. J’ai imaginé que les porteurs d’un nom en “de Quelque Chose” (de Rohan…) étaient nobles (tout en relevant que les “de Oliveira” et les “de Souza” ne le sont probablement pas). Où sont-ils ? Quels partis hantent-ils ? Le Noble est-il, “avec ses gestes plein de chaaâarme”, le véritable candidat de la diversité ?
La liste suivante donne, pour chaque “nuance politique”, le nombre de candidats manants et le nombre de candidats nobles, la proportion de nobles parmi les candidats, et enfin une classification “Droite/Gauche” de la “Nuance”.

Nuance manant noble Prop Droite ou Gauche ?
   PRV    193     5 2.52 "Valoisiens"
   DVD   1535    39 2.47 droite
   NCE    211     5 2.31 droite
    FN   1117    25 2.18 droite
  ALLI     98     2 2.00 droite
   EXD    148     2 1.33 droite
   UMP    991    13 1.29 droite
   CEN    683     7 1.01 centre
   AUT   1004    10 0.98 autres
   VEC    918     6 0.64 ecolo
   ECO   1234     8 0.64 ecolo
   DVG    493     3 0.60 gauche
    FG   1109     5 0.45 gauche
   EXG   2111     5 0.23 gauche
   SOC    943     1 0.10 gauche
   RDG    144     0 0.00 gauche
   REG    154     0 0.00 "régionalistes"

Comme on le voit, les nobles n’ont pas “perdu leur flamme / Flamme, flamme, flamme, flamme”, mais ils sont loin d’être majoritaires. Ce sont surtout les “DVD” (divers-droite ← attention, ce lien contient un point Godwin) qui portent des noms à particule (une quarantaine sur 1500 candidats et suppléants). Les candidats du FN ne sont pas loin (2% portent des noms à particule). Ils “préfèrent les motos aux oiseaux”: on en trouve peu chez les écolos. Ils sont très peu nombreux à l’extrême gauche ou au parti socialiste. Et on retrouve, étrangement (ou pas), une division droite/gauche assez nette, les nobles évitant autant que faire se peut la mésalliance démocratique. « Dis-moi si tes candidats sont nobles, je te dirai si ton parti est à gauche. » L’ironie de l’étude est, bien évidemment, que le Parti radical valoisien attire plus que sa part de nobles, alors qu’il ne défend pas — ouvertement — la prise de pouvoir par un des descendants des Valois.

Note méthodologique :

  1. Peut-on vraiment imputer noblesse aux porteurs d’une particule ? Transformer ainsi un nom en indicateur, c’est une manière de faire qui a “Quelque chose d’un robot / Qui étonne même les miroirs”. Le repérage onomastique des “Juifs”, par l’extrême droite, fonctionnait ainsi, par le soupçon sur l’identité. Et les de Rohan nous diraient qu’il se porte fausse noblesse comme fausse fourrure; que la particule est un bien faible indicateur; que de fameuses familles, dont la noblesse remonte à Saint Louis ou Guillaume le Conquérant, portent nom de terre sans particule; que, comme minorité opprimée dans une république génocidaire, certains cachent leur particule… Il n’en resterait pas moins qu’entre partis de droite et partis de gauche, la mise en avant de la particule diffère.
  2. Il faudrait voir si la monstration particulaire est corrélée à plus de votes à droite, moins de votes à gauche…
  3. Dans le même ordre d’idée — et c’est ce que je défends ici — le “nom”, dans l’espace public, n’est pas cette chose fixe, inchangeable, permanente, c’est une ressource stratégique, malléable. Que l’on pense à Laurent Wauquiez, qui commence sa vie publique sous le nom de Wauquiez-Motte (les Motte, du nom de sa femme, étant une “Grande famille” du Nord, il pouvait être intéressant de s’y rattacher). Mais la modernité du nom composé cède vite la place au nom tout court et on l’imagine sans mal revendiquer, après “l’héritage chrétien”, la particule. Pensons aussi à (Marie-)Ségolène, à Marion-Anne “Marine”, à de Nagy-Bocsa, à Harlem, Chaban, Dassault… L’image publique se construit sur la manipulation du nom.
  4. La référence détournée à la chanson de Jouvet est à comprendre comme un rappel implicite des critiques “patriotes” ou républicaines de la période révolutionnaire, qui, pour délégitimer la domination aristocrate, décrivaient les nobles comme efféminés, poudrés, porteurs de talons hauts : le genre est bien une catégorie utile pour l’Histoire… Mais elle est surtout à comprendre comme variation autour de la grande question des usages de la parité aux Législatives.

La lutte des graffs

Depuis quelques temps, un artiste multiplie ces dessins :

(voir aussi ici)
et il décline ces dessins en pendentifs et t-shirt (le « street-art » n’est pas directement rentable, mais il est rentabilisable).
Ces dessins sont devenus l’objet d’une lutte, non pas des services de nettoyage de la ville de Paris — qui, j’imagine, n’apprécient pas trop les graffitis — mais d’un groupe de riposte féministe :

[cette] imagerie […] nous semble dangereuse car sacralisant l’image du fœtus. Son dessin confond très clairement fœtus et bébé («areuuh», vraiment ?) et le discours qui accompagne son œuvre semble présenter le fœtus comme symbole qui dépasserait la question du choix des femmes

Ce groupe utilise donc les foetus-de-trottoir comme support matériel de leurs revendications :

Une cartographie des foetus est disponible, qui vous permet de trouver votre foetus à graffiter (c’est le côté “open-data” du féminisme 2.0)
J’appelle ça la lutte des graffs.

Prendre une veste

Si je continue à passer à la télé, il va falloir acheter une autre veste :

(Penser aussi à élargir la palette de couleur des chemises)

Quartier d’artistes anonymes, suite

J’habite un quartier d’artistes anonymes, qui n’ont peut-être pas assez d’argent pour s’acheter des toiles. Elles dessinent donc sur les murs. Dans d’autres quartiers, ce sont des spermatozoïdes qui avaient envahi l’espace public. Ils ne sont pas arrivés jusqu’ici, peut-être effrayés par le Angry Cupcake qui attend à côté de l’arrêt du bus 60.
Un groupe anonyme colle des poissons, des mollusques et des cnidaires dans la rue de la Villette. Ils étaient probablement plusieurs, car de grands murs ont été couverts de petits poissons.

Mais l’artiste la plus persistante est sans doute l’auteure des graffitis au pochoir que vous trouverez ci-dessous. Persistante, car elle en produit de nouveaux presque chaque semaine. [Voir aussi ici]. Un message semble se dessiner au fur et à mesure que les pochoirs s’accumulent.
Quel message ? Elle cite le Rimbaud du Bal des pendus, elle a donc des lettres, même si Mallarmé eût été de meilleur goût. Rimbaud, c’est sans doute pour le côté rrrrrebelle. Ou alors la citation est un clin d’oeil : “Hop, qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse”, qu’on ne sache plus si les revendications sont sérieuses ou malicieuses.

Le thème central semble être l’autonomie sexuelle. Ni Dieu ni mec d’un côté. Un mec dans mon pieu, pas dans ma peau, de l’autre. L’un des graffitus (graffitum ?) a d’ailleurs été commenté par un homme (mâle) signifiant, assez violemment, son opposition, message qui a, en retour, été biffé par l’auteure [non photographié].

L’autonomie sexuelle s’affirme aussi dans un langage cru et direct : on croirait lire du Marie-Hélène Bourcier ou du Beatriz Preciado. “Il pleut, elles mouillent, faudrait pas que ça rouille”, “14 juillet dans ta chatte” ou “Hiroshima dans ta [image de Felis silvestris catus]”

A cela s’ajoute des messages inspirés peut-être du “développement personnel” ou d’une forme de “coaching”. Il s’agit ici d’exprimer son bonheur (“Parfois, je suis tellement heureuse que je pourrai mourir sur le champ”, “Love you” ou “You make me dance” — on sait donc que c’est danse, et non pas bataille), ou de donner des conseils face à une rupture amoureuse (“Prends de la hauteur”).

Est-elle végétarienne ? Un poulet d’élevage, mort, nous signifie “J’ai fait de la batterie”. Ou alors, peut-être bien, n’apprécie-t-elle pas les batteurs (leur préférant les bassistes ?).

Récemment, un (une?) nouvel-le artiste oooh-tellement-subversif a fait son apparition. J.G. colle des affiches représentant un sexe féminin, avec le message suivant “Regardez-moi dans les yeux” (lien vers une photo de l’affiche : Cliquez (NSFW)). J’avoue ne pas encore comprendre le message (qui reprend un slogan publicitaire) ni l’affiche (qui ressemble à une vieille publicité Benetton). L’auteur, à la différence des artistes anonymes du quartier, appose des initiales à son oeuvre. La démarche est peut-être différente.

The Incredibly Shrinking…

Les bibliomètres ont montré que les bibliographies des articles avaient tendance à augmenter au cours des années. Est-ce que cela se vérifie au niveau individuel ?
Je n’ai pas la patience de prendre les travaux de 100 de mes collègues et de compter le nombre d’articles et d’ouvrages dans leurs bibliographies.
Mais j’avais la patience de le faire pour un collègue, J*-C* Kaufmann, qui publie, bon an, mal an, un livre ou presque. J’avais l’impression que, le concernant, les bibliographies avaient tendance à ne pas se rallonger, voire à rétrécir.
J’ai donc compté. Et voici ce que cela donne.
En 2001 et 2005, Ego et L’invention de soi comptaient plus de 300 références. Depuis, la tendance est à la diminution : Sex@mour et le sac n’en comptent que 76 et 52 respectivement.
Un calcul rapide nous permet de prévoir que le Kaufmann de 2013 comptera probablement 0 (zéro) référence bibliographique : c’est là que la droite de régression croise l’axe des abscisses.

Mais en fait, ma droite de régression est inexacte. Car Kaufmann a déjà écrit le livre sans bibliographie (à savoir La vie ordinaire, publié en 1989). Et son La vie HLM, en 1983, ne comptait que 10 références bibliographiques (du Chamboredon, du Chombart de Lauwe). L’inflation eu lieu dans les années 1990 : 113 références pour la Trame conjugale (1992, 5 étoiles au classement du Coulmont), 191 pour La femme seule et le prince charmant (1999), 320 pour Ego. La tendance actuelle à la réduction des références ne pourrait bien être qu’un retour aux dispositions initiales.
Voici donc ce qu’une courbe polynomiale de régression (d’ordre 2) donne :

Une hypothèse, des données, des résultats. La science avance !

Quand je me moque, gentiment, de Luc Boltanski, ça amuse les lecteurs. Quand c’est de Lahire, ça énerve certains, qui cherchent à le défendre, comme s’il en avait besoin. J’espère que personne n’y verra, ici, trop de malice.

Morin, Tintin

Morin :

 
Tintin :

 
Morin :

Tintin :

 
Morin :

Tintin :

 
Et pour finir : Morin

Ludivine et la télomachie

En 1972 naissent 16 “Ludivine” en France.
En 1973 elles furent 527. Une multiplication par 33 en quelques mois.
Un prénom proche, “Lidwine”, connaît une évolution similaire au même moment : 11 naissances en 1971, 133 en 1972, mais cet engouement disparaît rapidement. Un groupe, sur facebook cherche à rassembler les Lidwine.
Ces brusques augmentations m’étonnent. A quoi les relier ?
Le prénom “Ludivine” fait l’objet d’une toute petite réflexion juridique et administrative. Au début du XXe siècle, un spécialiste des prénoms, Edouard Lévy, en repère quelques unes, les trouvant peu ragoûtantes.

En Franche-Comté on trouve un assez grand nombre de Othilie, de Ludivine et de Mélitine, en Picardie des Adéodat, en Provence des Marius, alors que ces mêmes prénoms seraient à Paris quelque peu gênants pour leurs titulaires.
source : La question des prénoms, 1913, p.30

Mais c’est dans les années soixante que “Ludivine”, sous des formes différentes, revient.

  • D’abord en 1966, au tribunal de Chartres, où des parents, empêchés par l’officier d’état civil d’appeler leur fille “Ludivine”, portent plainte. Ils “prouvent” que le prénom « n’est pas étranger » et reçoivent le soutien d’une écrivaine, Elisabeth Barbier.

    Cette “oeuvre littéraire de valeur”, ce sont “Les gens de Mogador”. A partir de décembre 1972, la télévision française en diffusera un feuilleton. Parmi les personnages, une certaine “Ludivine”.
  • Ensuite sous la forme “Livine”.
    La cour d’appel de Paris refuse à Mme Léonie L* de changer son prénom pour “Livine” (Paris, 22 Oct. 1968, D. 1969, p.122 note Ponsard). Née en 1925, Léonie avait toujours porté le prénom Livine, qui était inscrit sur son acte de baptême [un signe, soit dit en passant, des sources multiples de la prénomination, où l’ordre religieux des choses ne coïncide pas avec l’ordre séculier-légal]. Le changement est refusé : le prénom “Livine” serait d’origine néerlandaise. Ce raisonnement gêne les juristes qui ont à commenter la décision :

    Il est vrai que le prénom de “Livine” n’est pas usité en France, mais s’il surprend, s’il présente un caractère original, il ne nous semble pas devoir “évoquer inévitablement une origine étrangère”. Relativité de l’appréciation humaine ! Les juges de Chartres (cf. Trib de gde inst. de Chartres 11 mars 1966, Gaz. Pal. 1966.I.431) ont autorisé des parents à choisir pour leur fille le prénom de “Ludivine”, ce prénom n’offensant ni la morale, ni le goût, sa consonance étant agréable et sa prononciation possible selon les lois de la phonétique française. […] Personne ne contestera que le prénom de “Léonie”, sans être le moins du monde grotesque ou odieux, apparaît aujourd’hui singulièrement démodé […] désignation qui évoque trop souvent les personnages vaudevillesques !
    source : Nerson, RTD civ. 1969, p.107-108

  • Le juriste, on le voit, est embêté : quand-même, dit-il en substance, elle s’appelle Léonie… on aurait pu être gentil avec elle, non ?
    Le prénom “Léonie”, à la fin des années 1960, est considéré comme démodé. Il n’est presque plus donné. Le minimum (10 naissances) sera atteint en 1967. Mais dès ce moment là, il repart à la hausse ; pour un petit groupe de parents, ce prénom apparaît au contraire comme joli, et ce petit groupe arrivera, progressivement, à entraîner d’autres parents dans leur choix.

    Parce que je n’ai pas peur des rapprochements incongrus, des sauts logiques et des innovations lexicales tirées du grec, j’aimerai pouvoir dire que ces anecdotes judiciaires, ici, laissent voir la concurrence des terminaisons, la télomachie, entre les prénoms en -ine et les prénoms en -ie, les années 1950-1980 étant très “-ine”. Avec autant de prénoms en “-ine” donnés aux filles (pas loin d’une sur cinq à l’époque), les nouveaux prénoms en “-ine” ne pouvaient qu’avoir une parenté ressentie (sous la forme d’une euphonie) avec leurs comparses.
    Mais je ne pense pas que cette idée me mènerait très loin.

    Quartier d’artistes anonymes


    On se doute bien que, maintenant, les tagueurs ont les cheveux blancs : dessiner à la bombe sur les murs est devenue une activité du troisième âge (enfin… pour ceux qu’une vie de débauche et de refus de l’ordre public n’a pas conduit à une mort avant l’heure). Certains peuvent même avoir suivi des cours de typographie, et je soupçonne l’auteur de ce « 777 », rue de Palestine à Paris, d’avoir réfléchi au crénage et à la ligature.
    Il y a eu, dans la même rue, un incendie de scooter, qui a brûlé la façade d’un immeuble, la transformant en surface cloquée et boursoufflée.
     
    Cela fait plusieurs mois que l’incendie a eu lieu, et, ce matin, je me suis aperçu qu’un (ou une) peintre s’était servi(e) des phlyctènes éclatées pour y placer quelque pigment outremer, azur ou indigo. L’effet produit est intéressant, probablement parce qu’il s’appuie sur le hasard de la répartition des cratères, et parce que le bleu est sinon absent de la façade (gris-jaune ou beige).

    À quelques pas de là se trouve un dispositif anti-urination classique, une sorte de grille en métal visant à empêcher les hommes de s’approcher trop près du recoin. Un petit malin (je pense que c’est un petit malin) s’est servi du mur pour y apposer un manneken pis de sa composition : une variation sur les figurines performatives, qui nous incitent quotidiennement à « traverser », à « stopper », à « entrer dans les toilettes si vous disposez du sexe adéquat », à « avertir son voisin de colis suspects » où à dénoncer à la police les enfants des immigrés clandestins. La figurine d’ordre, ici, se soulage. Il fallait bien qu’elle ait une face obscure.

    L’imagination sociologique

    Depuis quelques années, les “autorités de tutelle”, mais principalement le ministère de la recherche, poussent à réduire le nombre de centre de recherche, en les fusionnant. Cela donne, en sciences sociales, de grosses structures dont la cohérence scientifique n’est pas toujours évidente. Cela se fait parfois dans la joie, comme le décrit, à Lyon, Pierre Mercklé. Parfois dans la souffrance.
    Mais cela donne lieu à la recherche de nouveau nom, aptes à nommer ces nouvelles structures. Quel nom ont ces (plus ou moins) nouvelles structures de recherche sociologique :
    Centre Max Weber (Lyon)
    Centre Maurice Halbwachs (Paris – ENS)
    Centre Pierre Naville (Evry)
    Laboratoire Georges Friedmann (Paris – Paris 1)
    Institut Marcel Mauss (Paris – EHESS)
    Centre Emile Durkheim (Bordeaux)
    Centre François Simiand (Paris – EHESS)
    Centre Edgar Morin (Paris – EHESS)
    Centre Norbert Elias (Marseille – EHESS)
    Centre Raymond Aron (Paris – EHESS)
    Celles et ceux qui ont baigné, ne serait-ce qu’un peu dans les sciences sociales, ont déjà reconnu une liste de grands ancêtres. Tous morts (ou quasi, puisqu’un centre est à son nom). Tous hommes. Et tous blancs. Et je suis loin d’être le seul à avoir fait la remarque.
    Même les féministes de Toulouse-2 n’ont pas trouvé de grande ancêtre : Le Centre Simone Sagesse ne fait pas référence à Mme Sagesse.
    Les décès récents, ou inévitablement proches, de sociologues femmes, devraient remédier à cela. Si Madeleine Guilbert « nous a quittés, comme elle le désirait, dans la plus grande discrétion », rien n’empêche un centre à son nom. Le Centre Germaine Tillion, ça aurait aussi un peu de classe.
    Merci à @SH_labo à @totoroinparis et à @nholzschuch.
    [Nos collègues matheux ou physiciens sont plus imaginatifs avec le BiPop par exemple.]

    Que faire ?

    … ça dépend…

    … et si on jouait ?
    [Hommage “arty” au collimateur]