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É. Dubreuil

Élisa Dubreuil est née en janvier 1874 à Iffendic, en Ille et Vilaine. Son père est laboureur. En 1901, la jeune femme aux yeux gris est domestique, et elle épouse François Delalande, né en 1872, cultivateur, 1m61, cheveux bruns et menton ovale. Ils vont habiter à Monterfil, et on les retrouve dans le recensement de 1901 (un petit ménage de deux personnes). En 1906 il accueillent un “enfant assisté”, Georges Roussard né en 1902. En 1911, le recensement indique qu’ils ont deux domestiques, Georges Roussard né en 1902 (l’enfant assisté est devenu domestique, à 9 ans), et Mathilde Orain, née en 1894 à Rennes.

François Delalande, que ses contemporaines jugent idiot, faible d’esprit ou avec « la tête un peu drôle », avait quand même été jugé « propre au service » militaire en 1893. En 1896 il reçoit un certificat de bonne conduite et passe dans l’armée de réserve, puis dans l’armée territoriale. Il est rappelé sous les drapeaux en août 1914, à quarante-deux ans. Il sert jusqu’à octobre 1915, mais dès mars 1915, il est évacué pour « débilité mentale », hospitalisé au Val de Grâce, puis dans divers hôpitaux, pour enfin être réformé en octobre 1915.

Il rentre alors dans son foyer, où, pendant plusieurs mois, Élisa Dubreuil, femme Delalande, a vécu sans lui.

En 1917, Élisa quitte le domicile conjugal en laissant un mot sur la table. Elle avait demandé, depuis un certain temps, à pouvoir porter « le costume masculin ». Les témoignages de l’époque la décrivent comme « grande, solidement bâtie » (elle fait d’ailleurs 1m66, elle est plus grande que son époux), dure à la tâche, contribuant fortement à la prospérité de la ferme. Les voisins disent aussi qu’elle a alors « la figure d’un homme, les bras et la force d’un homme. Entre nous, on en parlait. Mais, puisqu’ils s’entendaient bien tous les deux, François et elle, puisqu’ils vivaient tranquilles et heureux, pourquoi aurions-nous dit quelque chose. C’est leur affaire, à eux tout seuls, pas vrai. »

Au maire du village, pour justifier le droit de porter blouse et paletot, elle avait indiqué être un homme. Face à son refus, il [je vais genrer Élisa au masculin maintenant] avait demandé au docteur de Caze, médecin à Plélan, un examen. De Caze a beau indiquer qu’É. Dubreuil présente « tous les caractères du sexe masculin », le maire refuse : seuls les hommes ont le droit de porter blouse et paletot, et pour devenir homme, il faut un jugement du tribunal civil. Dubreuil demande donc au tribunal civil de Montfort une rectification de son état civil et un changement de prénom : Élie en lieu et place d’Élisa. L’audience a lieu le 20 juillet 1917, au cours de laquelle l’examen médical du docteur de Caze fait preuve : « ses organes sexuels, bien que peu développés, sont cependant complets ». Le 23, É. Dubreuil devient officiellement homme, sans obtenir toutefois le changement de son prénom.

Le mariage est ensuite annulé, sur demande de François Delalande, en raison de ce changement de sexe, par un autre jugement [texte complet du jugement ici].

Mais, devenu homme (et homme célibataire) en pleine guerre, É. Dubreuil est incorporé, dès août 1917, au 41e régiment d’infanterie, sous le prénom d’Élie. Il n’y reste pas longtemps : il est réformé dès le 30 août pour « atrophie testiculaire très prononcée avec ectopie à droite hypospadias avec pénis rudimentaire ».

François Delalande, devenu lui aussi célibataire, se remarie en avril 1918 avec la fille de la voisine, Célestine Salmon : elle a 27 ans, il en a 45, et leur union donne un fils, né dix mois plus tard, en janvier 1919. Il décèdera malheureusement l’année suivante. En 1921, François et Célestine ont un domestique. En 1936, le couple réside seul.

É. Dubreuil lui aussi se remarie, et ce mariage a même lieu deux semaines avant celui de son ex-époux. En avril 1918, il épouse, à Rennes, Adèle Orain, née en 1894 à Rennes. L’acte de mariage, c’est une particularité, souligne le prénom Élisa. Signe, sans doute, du refus de la mairie d’utiliser le prénom Élie sous lequel É. Dubreuil voulait être connu. Mais qui est Adèle, épouse Dubreuil ? Il est très probable que ce soit « Mathilde » Orain, l’ancienne domestique du couple Delalande-Dubreuil : seule une « Orain » naît à Rennes en 1894.

Quelques articles de journaux (ceux qui ont pour origine une dépèche de l’Agence radio), en 1917, invitent à conjoindre Mathilde et Adèle. « Leur bonne a mis au monde un enfant de père inconnu » (vers 1916, il aurait été conçu lors de l’absence de François Delalande) et certains journalistes écrivent qu’É. Dubreuil affirme être le père et vouloir l’annulation de son mariage pour « convoler avec sa bonne, qu’elle avait séduite alors qu’elle était sa patronne ». Ces articles datent de juin ou juillet 1917, avant même le jugement et le remariage. Mais je n’ai pas trouvé trace d’un enfant né, entre 1914 et 1917, de père inconnu et d’une mère nommé Adèle ou Mathilde Orain, dans les villages situés à proximité de Monterfil (ni à Rennes)… cet enfant existe-t-il vraiment ?
[Adèle Orain, née au 56 rue Saint Hélier en 1894 semble être prénommée Marie lors du recensement de 1896]

Je perds ensuite la trace du couple Dubreuil-Orain. Je ne les ai pas retrouvé dans le recensement de 1921. Le registre matricule d’Élie Dubreuil indique, si je lis bien, qu’il est « [.ill.] domestique chez Evain, cultivateur à Breteil », mais si j’ai retrouvé Evain dans les recensements, je n’ai pas trouvé Dubreuil.

Documents :

Presse :

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Émilie Ambroisine Reine Delacour :
émancipatrice et émancipée ?

J’ai rencontré Émilie Delacour aux archives de Paris, au détour d’un dossier d’émancipation, en 1904.
Le 15 juin 1904, devant Edmond Hamelin, juge de paix du 16e arrondissement, Émilie Delacour (sans profession) déclare reconnaître Suzanne Anna Émilie Aimable Delacour et Adolphe Raoul Delacour comme sa fille naturelle et son fils naturel. Son fils a 18 ans, sa fille 17 ans, et immédiatement après les avoir reconnus, elle les émancipe, « ayant reconnu dans son fils et sa fille (…) la prudence et la capacité nécessaire pour gérer et administrer leurs biens et affaires ».
Et tout le monde signe, Émilie, Suzanne, Raoul, le juge et le greffier.

Ça aurait pu s’arrêter là, une demande d’émancipation comme il y en a régulièrement à l’époque. Mais on retrouve Émilie Delacour immédiatement dans la même liasse, toujours le 15 juin 1904, et toujours devant Edmond Hamelin, pour donner un curateur à ses enfants :

bien que par le fait de l’émancipation qui leur a été conférée par leur mère, ils soient aptes à faire tout actes d’administration, il est néanmoins certains autres actes, notamment ceux déterminés par les art. 480, 482 et suivants du Code Civil qu’un mineur, même émancipé, ne peut faire sans l’assistance d’un curateur

Et la désignation de ce curateur doit passer par un conseil de famille, qui est donc réuni au même moment. Ce conseil de famille est intéressant : aucun des membres n’est présenté comme directement apparenté à Suzanne Delacour. Ce sont des amis d’Émilie (qui n’est pas dans le conseil de famille, ayant émancipé ses enfants) : on y trouve par exemple un Paul Merlin, douanier à Saint-Denis, et un Paul Lissac, pharmacien à Montrouge (on reviendra sur Lissac plus loin).
Le conseil de famille désigne Émilie Delacour comme curateur de ses enfants.
 
Et là, vous vous dites : « Non mais quoi ? On a une mère qui n’a pas reconnu ses enfants à la naissance, et qui les reconnaît juste pour pouvoir les émanciper, et qui se fait nommer curateur des enfants qu’elle vient d’émanciper ? J’arrête tout de suite de lire ce billet de blog…»
Non ! surtout pas. Ça devient intéressant rapidement.
Le même 15 juin, immédiatement, et toujours devant le juge Hamelin, comparaît Suzanne Delacour, assistée de sa mère et curatrice (mais sans Raoul). Ces dernières déclarent que « M. Pierre Henri Même, commis principal à la Caisse des dépots et consignations, demeurant à Paris, rue Chardon Lagache n°98, est décédé en son domicile le vingt-sept mai dernier ».
Et elles donnent aussi un extrait du testament de Pierre Henri Même :

Oh ! Pierre-Henri donne ses « valeurs mobilières » en héritage à sa compagne depuis de longues années et à la « fille de sa compagne » (qu’il ne désigne pas comme sa fille à lui, mais sans mentionner Raoul, à qui il ne donne rien). Je ne sais pas (du moins pas encore) à qui Pierre-Henri a donné ses « valeurs immobilières » s’il en avait. Une rente de 1800 francs par an, c’est, à l’époque, presque le double du salaire ouvrier.

 

Mais qui est Émilie Ambroisine Reine Delacour ?
Elle est née à Paris le 20 février 1866, dans le 18e arrondissement, “Cité de la Chapelle”, d’un père « employé » et d’une mère « sans profession », de 19 ans, nommée Reine Pavot. Ce prénom, Reine, n’est donc pas un jeu de mot avec le nom de famille, Delacour.
À la naissance de son fils aîné, en 1885 dans le 18e arrondissement, elle a à peine 20 ans, elle est « couturière », et « Adolphe Raoul », ce fils, est né « de père non dénommé ». Elle habite Villa des Poissonniers. Moins de deux ans après, à la naissance de Suzanne Anna Émilie Aimable, l’acte de naissance indique qu’elle a 24 ans (?), qu’elle est « sans profession » et qu’elle habite rue d’Orsel, toujours dans le 18e arrondissement. Suzanne est aussi née « de père non dénommé ». Elle porte l’un des prénoms de sa tante. Et on verra que « Aimable » ne semble pas avoir été choisi au hasard.

Je ne sais pas comment, 20 ans plus tard, Émilie se retrouve héritière d’un « commis principal », résidant dans le 16e arrondissement.

Et cet héritage pose un petit problème : lors des opérations liées à la succession, « il y aura opposition d’intérêts entre la mère et la fille » et il faut donner un curateur ad hoc à Suzanne.
D’où la réunion d’un nouveau conseil de famille, toujours le 15 juin 1904. Qui nomme l’un de ses membres, Paul Lissac (pharmacien à Montrouge) curateur ad hoc de Suzanne Delacour.
Deux mois plus tard, le 17 août 1904, un dernier conseil de famille mène à la renonciation, pour Suzanne, de la succession Même. L’héritage, de 34000 francs, n’était pas suffisant pour assurer la rente de 1800 francs prévue pour Émilie Delacour. (34000 francs, c’est environ 30 ans de salaire ouvrier de 1905).

 

Un mot sur Paul Lissac, ce pharmacien présent au conseil de famille. C’est l’époux, depuis 1902, de la sœur d’Émilie, Émilienne Constance Susanne, née en 1868. Sur l’acte de mariage de Paul Lissac, un des témoins est « Henri Même », présenté comme « beau-frère ».

 

Suzanne Anna Émilie Aimable Delacour épouse Marie-Auguste-Fernand Geoffroy deux ans plus tard, en octobre 1906, à vingt ans. L’acte de mariage, et c’est intéressant, la présente comme “fille mineure” : l’émancipation a été oubliée… Fernand, 25 ans, est « aide géomètre » de la Ville de Paris. Au moment du mariage la mère de Fernand est « employée de commerce », mais lors de sa naissance, elle était « domestique ». Lui aussi est né « de père non dénommé ». Suzanne et Émilie habitent ensemble, rue Lemercier, dans le 17e arrondissement. Un changement : Émilie Delacour n’est plus « sans profession », elle est artiste peintre. L’héritage reçu en 1904 lui aurait-elle permis d’entrer dans cette profession ?

Parmi les témoins du mariage on retrouve Paul Merlin (rentier) et Paul Lissac (pharmacien à Montrouge), déjà présent dans les conseils de famille (mais ici, Paul Lissac est qualifié d’«oncle» d’Émilie). On trouve aussi Aimable Berode, 46 ans, capitaine d’infanterie et chevalier de la légion d’honneur. Un homme qui a l’âge d’être le père de la mariée, et qui porte le même prénom… Hmmm, c’est intéressant… (il est marié)

En 1907, trois ans après le décès de Pierre-Henri Même, avec qui elle avait vécu « de nombreuses années », Émilie, qui a alors 41 ans, épouse Abraham Félix Alexandre Leleu. Leleu, 35 ans, fils d’instituteur, est « artiste peintre et lithographe », il réside rue Visconti dans le 6e arrondissement. Émilie, qui est aussi présentée comme « artiste peintre », habite rue de la Convention, dans le 15e arrondissement. Les témoins du mariage sont Paul Merlin, Paul Lissac (ici « beau-frère » d’Émilie), Auguste Pidoux (qui était déjà dans le conseil de famille de 1904), et Fernand Geoffroy, l’époux de sa fille Suzanne.

En septembre 1910, c’est au tour de Raoul Delacour de se marier. Raoul, 1m81, blond aux yeux bleus, avec un nez “fort”, a peut-être déjà un début de calvitie. Il a 25 ans, il est « employé de banque », il habite rue de la Convention, à proximité de sa mère. il épouse Estelle Félicia Bouisset, 19 ans, sans profession. C’est la fille d’un « artiste peintre chevalier de la Légion d’honneur », qui habite rue de Tolbiac (13e arr.), Firmin Bouisset. Les témoins du mariage sont Alexandre Leleu (le marie d’Émilie), Abel Mignon (graveur, chevalier de la légion d’honneur), Camille Guy (gouverneur de la Guinée, chevalier de la Légion d’honneur), Louis Trinquier « professeur de dessin au Ministère de la guerre » et chevalier de la légion d’honneur. Aux titres ronflants que portent les témoins, Raoul semble faire un beau mariage.

Mais quelques mois plus tard, le 21 janvier 1911, Émilie décède, à 45 ans. Un an après, en février 1912, Alexandre Félix Leleu, qui habite désormais rue des Eaux, dans le 16e arr, épouse Charlotte Elizabeth Moorhouse, 45 ans, sans profession (née à New York, père représentant de commerce, et assez riche). Leleu décède en 1937 : il aura connu une carrière honorable d’artiste, on trouve par exemple une médaille à son effigie, des mentions variées dans La revue des artistes et La revue septentrionale.

Fernand Geoffroy, l’époux de Suzanne, meurt sur le front au début de la première guerre mondiale, le 1er octobre 1914. Ils n’ont probablement pas eu d’enfants. Suzanne, qui ne se remariera pas, décède en octobre 1975.

Raoul Delacour revient vivant de la guerre. Il est démobilisé en mars 1919. Mais son retour ne semble pas être très heureux. Le 3 juin 1919 il divorce. En août 1922 il épouse Berthe Huber, sans profession, avec qui il habite déjà (rue Vasco de Gama). Les témoins sont deux « mécaniciens » (c’est un cran en moins que les chevaliers de la légion d’honneur de son précédent mariage). Ils divorcent en 1935. Entre temps, Raoul avait été condamné, en novembre 1922, à six mois de prison pour port illégal de décoration et altération d’état civil. Puis en juillet 1933, à six mois d’emprisonnement pour abus de confiance. Je perds sa trace à Bordeaux en 1937.

J’ai essayé de reconstituer une partie des relations amicales et familiales d’Émilie Delacour ici.

Mon père, ce héros ? (ou Son père, mon héros)

Le Journal of Interdisciplinary History vient de publier un article (co-écrit avec Nicolas Todd, du Centre Roland Mousnier, CNRS) sur la transmission des prénoms pendant la Première Guerre mondiale.
Ce que nous avons cherché à expliquer, c’est, essentiellement, ce graphique :

Entre 1905 et le 1er août 1914, mois après mois, semaine après semaine, 12% des garçons environ reçoivent en premier prénom le premier prénom de leur père. D’après les données fournies par geneanet, c’est très stable mais à la baisse, à mesure que les parents cessent de transmettre un prénom et préfèrent, pour leurs enfants, des prénoms nouveaux. Le graphique précédent se concentre sur le taux hebdomadaire entre janvier 1913 et mars 1915, pour les garçons (on observerait la même chose pour les filles).
Mais dès la semaine du 3 août 1914, après la déclaration de guerre et la mobilisation générale du 1er août 1914, le taux de transmission passe à 17 ou 18%. On observerait des choses similaires, mais avec des proportions plus élevées, si l’on s’était intéressé à « la transmission d’un des prénoms du père à son fils » (par exemple le 3e prénom du père transmis en première position).
Toute la question est de savoir à quoi est due cette augmentation rapide ? On pourrait croire à de l’imitation, mais c’est trop rapide, le basculement se fait en quelques heures à peine, et qui donc les mères imiteraient ? Ce n’est pas non plus — en tout cas pas au cours des trois premières semaines d’août — lié aux décès des pères. Enfin ce n’est pas — à elle seule — la situation de guerre et la perturbation générale de la « division sociale du travail » qui conduit à cette hausse. Car tout redevient normal (au niveau des prénoms) en mai 1915 alors que tout reste en guerre.

Pourquoi donc, neuf mois environ après le début du conflit, ce taux de transmission revient au niveau initial ? (Indice : neuf mois).

Dans l’article, nous avançons l’idée selon laquelle la sur-transmission est liée au niveau de risque encouru par le père : ce sont les pères susceptibles de décéder dont le prénom est transmis. Ainsi les pères qui décèderont après la naissance de leur enfant, pendant la guerre, voient leur prénom plus transmis que les autres pères. Et les pères qui décèdent *avant* la naissance de leur enfant (les pères dont le risque est avéré, donc) « voient » très souvent leur prénom transmis.

On s’intéresse aussi à l’héroïsation, mais en se penchant sur la transmission du prénom des oncles. En effet, le créneau de transmission, pour les pères, est limité : leurs enfants ne peuvent naître plus de neuf mois après son décès. Ce n’est pas le cas des oncles : cinq ou six ans après leur décès, leur prénom peut toujours être transmis. Et la surtransmission du prénom des oncles décédés pendant la guerre dure longtemps, jusqu’au milieu des années vingt.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire l’article “Naming for Kin during World War I: Baby Names as Markers for War”, mais aussi regarder la capsule vidéo sur youtube, ou consulter le code de déduplication utilisé pour cette enquête (et posté sur github). Une page spécifique consacré à “Naming for Kin” contient d’autres informations.

L’identité en réseau : sous la pelote, la race ?

L’identité, dictionnaire encyclopédique (Gallimard, 2020, dir. Jean Gayon) [lien amazon], qui vient d’être publié, propose environ 140 notices, de trinité à épigénétique, dont une dont je suis l’auteur. Chaque notice compte entre deux et neuf renvois vers d’autres notices, et chaque notice reçoit entre zéro et seize renvois. Je vais traiter ces renvois comme des liens entre notices.

Il y a, en tout, 750 liens. Dans le graphique suivant, chaque notice est représentée par un point, et s’il y a un renvoi entre deux notices, alors un arc est tracé entre les deux points. La couleur correspond au domaine de la notice (Sociologie, Sciences naturelles…). Le grand nombre de liens et de notices rend le graphique peu lisible.

Toutes les notices sont donc reliées, directement ou indirectement, à toutes les autres (parce que chaque notice comporte des renvois à d’autres : car il existe quelques notices à laquelle aucune autre ne renvoie). La grosse “pelote” de liens montre un travail pluridisciplinaire, une attention au croisement entre disciplines (au moins au niveau des références) : il y aurait facilement pu y avoir deux ou trois “pelotes” fortement connectées en internes mais faiblement connectées aux autres. Or ce n’est pas le cas.

Certains chemins de citation sont assez long : on ne passe pas des sciences naturelles à la littérature en un petit saut. Le plus long relie la Physique quantique aux Troubles de la mémoire : voilà ce qui arrive quand on oublie dans quelle boîte on a mis le chat de Shrödinger.

physique quantique –> lois de la nature –> changement –> developpement (biologie) –> developpement (psychologie) –> double –> copie –> genie –> troubles de la personnalite

Le nombre moyen de citations vers d’autres notices est très proche entre domaines. Si les philosophes avaient autant cité que les Psy, alors ils auraient proposé 18 renvois en plus.

domaine nombre_notices nombre_renvois moyenne
Philo 17 84 4.9
Sc. nat. 36 180 5.0
Socio 30 166 5.5
Littérature 24 134 5.6
Psy 31 185 6.0

La grosse différence c’est le renvoi vers d’autres domaines. Seulement 28% des renvois en provenance des notices en “Sociologie” sont en direction d’autres notices en “Sociologie”, alors que c’est le cas de 57% des notices de sciences naturelles. Qu’en conclure ? Que les sociologues se pensant comme discipline centrale, ils (et elles) pense que tout le reste leur est annexe (“bon à picorer”) ? Où qu’ils (et elles) sont faiblement disciplinaires et cherchent à légitimer leurs textes par des références à d’autres disciplines? On ne proposera pas de grande conclusion en se basant sur 30 notices.

La pelote n’était pas très lisible : on l’a compris : beaucoup de liens, et des liens qui vont d’une discipline à l’autre.

Mais on pourrait considérer que deux notices sont vraiment en lien quand elles font toutes deux références à l’autre, quand le lien entre elles est mutuel. Dans le graphique suivant, je n’ai donc gardé que les notices « fortement connectées » entre elles.


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On voit un peu mieux apparaître des branches disciplinaires.

Les notices s’organisent autour de trois cercles tangents. Un premier cercle philosophique Individu – genidentité – changement – principe d’identité – même/autre – ipséité – identité narrative … jusqu’à la personne. De l’autre côté un cercle plutôt sociologique, que l’on va faire commencer par individu – personne – papier d’identité – nom/prénom – nom propre – langue – identité nationale – race – classification et retour au point de départ. Et un dernier cercle « sciences naturelles ».

Au « centre » de ce réseau, les notices individu, personne et identité personnelle. Je mets ici « centre » entre guillemets car une représentation graphique de ce type peut être trompeuse. Il est peut-être préférable de faire appel aux indices de centralité que l’on utilise pour repérer, dans un réseau, les individus les plus centraux.

Imaginons une lectrice qui commencerait à lire le dictionnaire en prenant une notice au hasard et qui chercherait à atteindre le plus rapidement une autre notice, le point de passage le plus fréquemment traversé le long du plus court chemin entre deux autres nœuds est ici la notice “Développement (psychologie)”.

Un autre indice peut nous intéresser, plus simple : le nombre de liens envoyés et reçus, par chaque notice, c’est à dire la centralité « de degré ». Tout en haut, « Race », qui est dans les renvois de 15 notices et qui propose neuf renvois.

« Race » ? Voilà qui est intéressant dans un dictionnaire encyclopédique de l’identité. En tout cas je ne m’y attendais pas.On peut toutefois se dire que ce n’est pas la même chose de recevoir un lien de la notice “Trinité”, qu’aucune autre notice ne cite, ou de la notice “Nom propre”, qui est plus souvent proposée comme renvois, et prendre en compte le nombre de citation reçu par la notice citante pour déterminer la centralité de la notice citée.

Dans ce cas, c’est la notice « Race » qui reçoit encore le score le plus élevé : elle est souvent citée, mais elle est aussi souvent citée par des notices elles aussi souvent citées (par des notices souvent citées…). Voilà qui donne une actualité certaine à ce dictionnaire (et on pourra lire avec profit les réflexions sur la fin de l’analyse de classe ? d’Abdellali Hajjat) ).

Cependant ce premier score est faiblement assuré. Celui de la notice « Individu » est très très proche, et quelques liens en plus ou en moins l’aurait fait passer en première position. J’ai fait le calcul : si l’on enlève 7 citations au hasard, soit 1% du total, et qu’on répète l’opération un millier de fois, alors « individu » se retrouve plus souvent en première position que « race ». Certes : mais c’est cet ouvrage qui existe, pas les 1000 autres ouvrages virtuels qu’on aurait pu écrire.

Dans le graphique suivant, que je propose en conclusion, ne sont indiqués que les titres des notices les plus « centrales » au sens des trois indices précédents.


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Côté prénoms : chiens, mode, assimilations et modélisation

Du nouveau, côté “prénoms”. Deux ou trois mots sur quelques articles parus récemment.

D’abord un petit article sur les prénoms des chiens des “punk-à-chiens”. Les prénoms des animaux domestiques servent d’indicateurs du parcours de vie des zonards. Ils disent la survie difficile, la loyauté introuvable, l’enfance perdue mais aussi la transgression. « Les Subut, Kéta, Cock, LSD et Cannabis que nous avons rencontrés durant nos enquêtes de terrain témoignent quant à eux, de façon exemplaire, que les pratiques toxicologiques couvrent un éventail très large. »

Blanchard, Christophe. 2015. « Ce que les noms des chiens des sans-abris révèlent de leurs maîtres », Anthropozoologica, vol. 50, no 2 : 99‑107. En ligne, open access, sur http://sciencepress.mnhn.fr/sites/default/files/articles/pdf/az2015n2a3.pdf

Passons aux Etats-Unis, où un papier s’intéresse aux transgenre, en essayant d’estimer leur nombre à partir des changements de prénoms et des changements de sexe dans le fichier nominatif de la Social Security Administration, qui est quasi-exhaustif. Entre 1936 et 2010, plus de 135 000 individus, ayant changé de prénom ou de sexe sont identifiés comme “transgenres probables”, et près de 90 000 étaient vivant.e.s au moment du recensement de 2010. La méthode permet aussi de repérer la temporalité des transitions : « Of those who change both their names and their sex-coding, most update both concurrently, although just over a quarter change their name first and their sex-coding 5–6 years later. Most are in their mid-thirties when they begin to register these changes with the SSA, although transgender women begin the process somewhat later in life. »

Harris, Benjamin Cerf. 2015. Likely Transgender Individuals in U.S. Federal Administrative Records and the 2010 Census, Washington (DC). Center for Administrative Records Research and Applications U.S. Census Bureau. En ligne https://www.census.gov/srd/carra/15_03_Likely_Transgender_Individuals_in_ARs_and_2010Census.pdf

Passons à la Chine, et plus spécifiquement à Beijing. La Révolution culturelle a-t-elle eu un impact sur les prénoms donnés aux bébés ? Pour les auteurs de l’article, à ce moment là, « la politique a figé la mode ». Il valait mieux alors, pour sa sécurité, ne pas faire preuve d’une trop grande exubérance individuelle. Les parents ont donc eu tendance à faire preuve de conformisme et à faire des choix “sûrs”, choix politiques et choix plutôt neutres (en choisissant un prénom relativement répandu).

Obukhova, Elena, Ezra W. Zuckerman et Jiayin Zhang. 2014. « When Politics Froze Fashion: The Effect of the Cultural Revolution on Naming in Beijing », American Journal of Sociology, vol. 120, no 2 : 555‑583.

Retour aux Etats-Unis, et plus particulièrement à la première moitié du XXe siècle, période de forte migration. Quatre articles récents s’intéressent au choix onomastiques des migrants.

Deux articles s’intéressent au bénéfice de l’américanisation. Biavaschi et ses collègues s’intéressent aux naturalisations vers 1930 : les migrants qui changent de prénoms et prennent un prénom courant aux Etats-Unis voient leur salaire augmenter. L’américanisation du prénom a un impact sur la mobilité ascendante. Goldstein et Stecklov, de leur côté, repèrent que les descendants de migrants qui reçoivent un prénom américain ont, toutes choses égales par ailleurs, un salaire plus élevé que ceux qui ont reçu un prénom typique du pays d’origine de leurs parents. Un des intérêts de leur article est de montrer que cet effet perdure quel que soit le nom de famille de la personne : même quand le nom de famille semble allogène, il existe un avantage au prénom américain. Les résultats sont similaires chez Abramitzky et Boustan : «Men given foreign names earned less than comparable sons of immigrant parents in 1940.» Heureusement ! Car ces deux papiers s’appuient sur des sources semblables, le recensement US numérisé.

Le dernier papier s’intéresse à l’acculturation conservatrice des migrants. Il est souvent apparu que les migrants, quand ils donnent à leurs enfants des prénoms typiques du pays d’accueil, vont avoir tendance à choisir des prénoms un peu démodés. Ils font le choix du classique plutôt que de l’exubérant. Le papier de Zhang et ses collègues porte sur les prénoms de soldats juifs aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale. Ils repèrent bien une forme d’acculturation conservatrice, le choix qu’avait fait leurs parents « was both selective (as it was marked by avoidance of names with strong Christian associations) and conservative (as it was marked by a preference for names that were established in popularity relative to newly-popular names). » Mais ces parents n’ont pas choisi des prénoms alors en déclin : des prénoms établis, mais encore en croissance.

Biavaschi, Costanza, Giulietti Corrado et Zahra Siddique. 2013. The Economic Payoff of Name Americanization, Berlin. Forschunginstitut zur Zukunft der Arbeit (IZA). En ligne : http://ftp.iza.org/dp7725.pdf

Zhang, Jiayin, Ezra W. Zuckerman et Elena Obukhova. 2014. A Lack of Security or of Cultural Capital? Acculturative Conservatism in the Naming Choices of Early 20th-Century U.S. Jews, Rochester, NY. Social Science Research Network en ligne : http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2507677.

Abramitzky, Ran et Leah Boustan. 2014. « Cultural Assimilation during the Age of Mass Migration », Working paper, en ligne.

Goldstein, Joshua R. et Guy Stecklov. 2016. « From Patrick to John F. Ethnic Names and Occupational Success in the Last Era of Mass Migration », American Sociological Review: 0003122415621910.

Un petit tour vers l’Allemagne maintenant. L’article de Panagiotidis examine les changements de noms et de prénoms des Spä̈taussiedler, c’est à dire des immigrés d’origine allemande vers l’Allemagne après 1945. L’Allemagne considère en effet comme ethniquement allemands les descendants des Allemands s’étant établis, au cours des siècles précédents, en Pologne, Hongrie, Roumanie… Mais ces descendants “co-ethniques” n’avaient pas souvent de prénoms allemands. L’article s’intéresse alors à la germanisation d’Allemands : un processus parfois fortement recommandé par les agents chargés de l’accueil de ces migrants.

Panagiotidis, Jannis. 2015. « Germanizing Germans: Co-ethnic Immigration and Name Change in West Germany, 1953–93 », Journal of Contemporary History: 50(4), 854-874.

Je signale en fin de billet un article dont je suis le co-auteur, avec Romulus Breban et Virginie Supervie. Cet article modélise la diffusion des prénoms, et cette modélisation permet de distinguer la popularité et la mode, en repérant des phénomènes de mode à toutes les échelles (et pas seulement au niveau des prénoms les plus donnés).

Coulmont, Baptiste, Virginie Supervie et Romulus Breban. 2015. « The diffusion dynamics of choice: From durable goods markets to fashion first names », Complexity: n/a ‑ n/a. En ligne (paywalled) http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/cplx.21748/abstract

Charlie marqueur événementiel

La fréquence des prénoms est-elle sensible aux événements ?
En 1915, le général Joffre, perçu comme un héros militaire suite aux premières victoires françaises, inspira des parents. Il naquit quelques Joffrette, que la presse — patriotique en ces temps de guerre — célébra. Des réchauds à gaz et des biscuits furent aussi baptisés Joffrette et Joffrinette : l’imagination des publicitaires est sans limite.

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Balzac, qui tend parfois à expliquer l’origine des prénoms de ses personnages, indique ainsi [Beatrix, C.H., Tome 2, p.651] qu’un certain Calyste, né “le jour même de l’entrée de Louis XVIII à Calais”, reçu alors aussi le prénom de Louis.

Bref : les prénoms sont parfois choisis en hommage. Rien de nouveau. Rien d’étrange alors à que qu’un prénom comme Mazarine ou Barack, [quasi-]inconnus respectivement en France avant 1995 et aux Etats-Unis avant 2007, ne connaissent un petit succès, qui en 1996, qui en 2008-2009.
Et inversement, d’autres événements vont faire chuter certains prénoms. Les parents étatsuniens cessent de donner Hillary en 1992-1993, quand William J. “Bill” Clinton devient président et sa femme, Hillary Rodham, “First Lady”. De même Katrina connaît une chute brutale après le passage de l’ouragan du même nom en 2005-2006.

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Que va-t-il se passer avec le prénom “Charlie” ? Il était, depuis une dizaine d’années, en forte croissance, à la fois comme prénom de garçon et comme prénom de fille. Les parents vont-ils continuer à le donner de plus en plus, ou vont-il cesser de le faire en raison de l’association avec les attentats du 7 janvier : on trouve déjà des “Charly” qui disposent maintenant d’une nouvelle connotation : leur prénom “dit quelque chose” (mais quoi?). Si quelques témoignages ou les premiers éléments permettent de repérer en une dizaine de jours une vingtaine de bébés Charlie dans les “Carnets” de la presse quotidienne, ce n’est peut-être qu’un feu de paille.

Mais dès 1915, les stratégies parentales d’hommages s’accommodent de la multiplicité des prénoms. Un entrefilet dans La Croix le remarque :

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De très nombreux bébés naissent en France avec plusieurs prénoms, des seconds prénoms invisibles dont on a beaucoup de mal à se souvenir (que celles et ceux qui connaissent les seconds prénoms de leurs cousins et cousines lèvent la main). Ces seconds prénoms servent aux hommages familiaux — et ce d’autant plus que l’arrière-grand mère avait un “joli” prénom. Ils servent de réceptacles aux prénoms démodés des parrains — parfois, quand l’enfant est baptisé. Ils servent de tiroir aux prénoms sur lesquels le consensus ne s’est pas fait. Ils servent aussi, dans le cas présent, d’hommage indélébile mais invisible :

Prénom Charlie : pic d’attribution en 2e et 3e choix à Paris [Elodie Moreau] (…)
Si, pour l’heure, on ne note pas d’ « effet Charlie » sur l’ensemble du territoire, la capitale fait exception en la matière. Davantage de jeunes parents parisiens ont en effet choisi Charlie en 2e ou 3e prénom pour leur enfant. « C’est une nouveauté », nous confirme la mairie de Paris. Depuis mercredi dernier, ce prénom a été attribué 11 fois en 2ème ou 3ème position sur près de 670 naissances.

ou encore :

«Charlie» se glisse dans les berceaux des maternités [Aline Gérard]
« On s’en est aperçu lors de la déclaration de naissance d’un petit garçon né le 10 janvier. Ses parents lui avaient donné comme troisième prénom Charlie. D’habitude, les couples choisissent comme deuxième ou troisième prénom celui d’un ascendant ou d’un parrain. Mais là, il n’y avait aucun Charlie ni dans la généalogie, ni dans l’entourage », raconte un agent des services de l’état civil de la mairie du XIIIe arrondissement de Paris.
« Ces parents placent Charlie généralement en troisième ou quatrième position », précise-t-on à la mairie du XVe où, là aussi, on a repéré le phénomène. « En quelques jours, on a vu passer une petite dizaine de déclarations de ce type, qu’il s’agisse de garçons ou de filles », constate, de son côté, la mairie du XIIe arrondissement.

L’hommage onomastique passera donc peut-être, en janvier-février 2015, par la multiplication des “Charlie” en deuxième position : un marquage conjugal / familial du moment de la naissance, marquage invisible aux yeux de presque tous, mais marquage permanent. Le prénom inscrit aujourd’hui les personnes dans des générations, des classes d’âge. Il peut aussi marquer le moment, l’événement (la conjonction de l’événement parental et de l’événement politique).

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Ou alors ils sont Charlie. Leur naissance a eu lieu après le 7 janvier. On trouve leur trace dans les “Carnets du jour” publiés par la presse quotidienne.

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Rappelons, à tout hasard, qu’avant même les attentats, Charlie était un prénom mixte en forte croissance :
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Que faire avec ses Saints ?

Les Saints disparaissent de la scène publique. De moins en moins de bébés reçoivent, à la naissance, un prénom inscrit dans le calendrier liturgique français.
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Mais les Saints se maintiennent à un niveau supérieur à 30% des naissances jusqu’au début des années 2000. Le Saint pourrait donc être un indicateur intéressant : il capture de l’âge, de l’origine nationale, et peut-être des orientations culturelles (il me semble clair que la liste des Saints catholiques n’est pas une liste à l’attrait universel).
La proportion d’électeurs (et d’électrices) avec un prénom de Saint (ou de Sainte) dessine donc un espace parisien bien connu. Les Saints s’exhibent dans le septième arrondissement, dans toute leur gloire. Ils sont plus discrets dans le dix-neuvième.
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Les Saints n’ont pas perdu toute leur efficacité : ils font encore de l’effet. Le jour de la Saint-N (quel que soit le prénom de Saint), il va naître en moyenne 1,7 fois plus de bébés portant ce prénom (avant 1970) que lors du reste de l’année. On passe à 1,35 fois plus pour les bébés nés après 1970. Les Saints perdent quand même en efficacité.

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[Note : l’effet est massif, mais concentré sur une journée. Prenons le prénom “Zyxtof” : il va naître, chaque jour de l’année, en moyenne 0,27% des Zyxtof de l’année. Le jour de la Saint-Zyxtof, il naîtra 0,37% des Zyxtof de l’année. Ce qui fait que les Zyxtof ont quand meme 99,6% de chance de naître ailleurs que le jour de la Saint-Zyxtof.]
Signe de sécularisation ? de dissociation du catholicisme et de la nomination ? La conférence des évêques semble être consciente d’un retournement de civilisation : si l’on ne montre plus ses Saints, il faut amener les Saints en face des demandeurs. Sur le site “nominis.cef.fr“, il est ainsi possible d’entrer un prénom (Kaicy ? Stanley ? Jennifer ?) et de trouver le Saint associé. L’Eglise rattrape ainsi l’exubérance parentale, en proposant [principalement aux grands-parents, me dit-on] l’association à une lignée croyante a posteriori. N’ayez pas peur : vous avez tous des Saints !

Sur ce, puisque nous sommes le 13 mai, bonne fête à toutes les Fatima !

Jeux d’identité

La promotion du Nouvel an de la Légion d’honneur contient une liste nominative intéressante.
Les seconds et troisièmes prénoms — prénoms invisibles — y sont révélés dans toute leur splendeur. L’historien Christophe Prochasson, chevalier, s’appelle aussi René et Eugène : « M. Prochasson (Christophe, René, Eugène), recteur de l’académie de Caen ; 31 ans de services. »
D’autres choix parentaux apparaissent aussi : « Mme Ferroud, née Biju-Duval (Clotilde, Marie, Jeanne-d’Arc), directrice de la recherche au Conservatoire national des arts et métiers ; 27 ans de services. » Jeanne-d’Arc, un beau prénom ? Plus facile à porter que le 3e prénom de Mme la secrétaire de chef de poste, « Mme Renoux, née Lala Harisoa (Fidèle, Marie, Hermine de Jésus) ». En l’honneur de qui a été prénommée « Mme Sabatier, née Terme (Marie-Louise, Thérèse, Napolie) » ? Probablement en l’honneur de Zaza Napoli… ou plus probablement en l’honneur de Napoléon (qui épousa Marie-Louise [i.e. Maria Ludovica Leopoldina Francisca Theresa Josepha Lucia…]).
La liste nominative montre aussi la fluidité onomastique : de nombreux légionnaires utilisent comme façade publique un nom ou un prénom qui peut ne pas se trouver sur l’acte de naissance (l’invisible étant souvent, ici, l’identité civile). Les alias apparaissent aussi splendides que les seconds prénoms. Voici une sélection :

M. le Prof. Scheid (Jean, Nicolas, Léon dit John)
Mme Weygand, née Didier (Nicole, Jeanne, Marie dite Zina)
Mme Chrétien, née Manfredi (Lowely dite Lovely)
Mme Puybonnieux, née Boussarie (Alice, Renée dite Renée)
Mme Schmid (Lucile-Marie, Caroline, Michèle dite Lucile)
Mme Vernant, née Naïman (Danielle dite Dinah)
M. Chalhoub (Antoine dit Anthony)
M. Obadia (Amram dit Victor)
Mme Shan (Xiao-Yang dite Michelle)
Mme Rastoin (Nathalie, Catherine, Marthe dite Natalie)
Mme Errécart (Marie-Thérèse, Marcelle dite Maïté)

mise à jour : 622 légionnés et plus de 1450 prénoms. Les prénoms les plus répandus cette année sont :

Prénom Nombre
Marie 84
Jean 39
Pierre 38
Jacques 28
Michel 28
François 25
Henri 24
Louis 23
Philippe 21
Claude 18
Jeanne 18
Alain 17
Bernard 17
Françoise 17
Dominique 15
Anne 13
Gérard 13
Jacqueline 13
Marcel 13
René 13
Yves 13
André 12
Christine 12
Geneviève 12
Hélène 12
Joseph 12
Marguerite 12
Michèle 12
Paul 12
Robert 12
Jean-Pierre 11
Christian 10
Isabelle 10
Patrick 10

Appel à communication : Noms et prénoms

Virginie Descoutures et moi-même organisons, le 11 décembre à l’INED, un colloque d’une journée, autour des contraintes que l’on se donne en matière de nom et de prénom, maintenant que la loi permet presque tout… Voilà qui est résumé très très rapidement : l’appel à communication est ici, et n’hésitez pas à le diffuser largement.