Categories

Archives

Deux articles sur l’émancipation

Magie des calendriers, deux articles, que j’ai écrits avec Camille François, sont publiés à quelques semaines d’intervalle par les revues Sociologie et Actes de la recherche en sciences sociales.

Dans la revue Sociologie (2026, vol.17, n°1), c’est « Un espace social de la jeunesse. Les usages sociaux de l’émancipation judiciaire ». Et nous vous conseillons de commencer par celui-là, parce qu’il présente la variété des motifs de recours à l’émancipation :

L’émancipation judiciaire permet à des mineurs de seize ans d’acquérir les capacités civiles des majeurs. En s’appuyant sur une base de 401 dossiers déposés dans huit tribunaux, cet article répond à deux questions : quels sont les usages sociaux de l’émancipation et comment permettent-ils de saisir les stratégies de reproduction familiale qui soutiennent, en creux, la différenciation de l’espace social de la jeunesse ? À l’aide d’une analyse géométrique des données, nous distinguons trois classes que nous appelons émancipations scolaires-bourgeoises, certifiantes-moyennes et familiales-populaires. Ces variations sociales des motifs de l’émancipation révèlent la place relative de l’institution-pivot qui sous-tend, au-delà des modalités d’accès à l’autonomie des jeunes, les stratégies de reproduction des différents groupes sociaux.

Cet article est accompagné d’annexes électroniques sur nakala et de ce billet de blog qui décrit certains des calculs réalisés pour l’article.

Dans les Actes de la recherche en sciences sociales (2026, n°261), c’est, dans le cadre d’un dossier thématique intitulé « Le côté obscur de la famille (2) » que nous avons proposé « Une domination sous tutelle. Désordres familiaux et usages du droit dans les procédures d’émancipation des mineur·es ». C’est l’article à lire en second, si vous lisez les deux articles, et vous allez lire les deux articles. Il est centré sur les émancipations conflictuelles :

En droit, l’émancipation permet de mettre fin à l’autorité parentale et d’accorder des capacités civiles à un·e mineur·e avant l’âge légal de la majorité. Une partie des justiciables – parents ou enfants – recourent à cette procédure pour régler leurs conflits familiaux. Ces affaires d’émancipation conflictuelle offrent un bon observatoire de deux côtés obscurs de la famille, au regard des conceptions électives ou égalitaires de cette dernière. D’une part, elles mettent en lumière les inimitiés familiales et les conditions dans lesquelles les parents et les enfants en viennent à judiciariser leurs litiges. D’autre part, ces affaires révèlent les inégalités fondamentales et constitutives de la famille comme « catégorie réalisée » et comme institution hiérarchique, à commencer par la distinction entre mineur·es et majeur·es.
Nous montrons comment ces recours conflictuels de l’émancipation constituent un usage hétérodoxe du droit auquel ne donnent pas suite la plupart des magistrat·es, et comment ces refus d’émancipation – mais également certaines acceptations – reconduisent moins la tutelle des parents que celle de l’institution judiciaire ou d’une autre instance familiale sur les mineur·es.

L’enquête dont sont issus ces deux articles, Des adultes en mode mineur est disponible sur le site de l’Institut Robert Badinter.

Indisciplines sociologiques

Le mercredi 15 avril 2026, je co-organise le colloque Indisciplines sociologiques, à l’Institut d’études avancées de Paris.

Et si la « sociologie publique » n’était pas faite que par des sociologues, n’était pas que le fait de sociologues académiques ? Que nous révèlent ces usages non disciplinaires et parfois indisciplinés ? Laissons parler les usager·e·s de la socio !

Ce colloque réunit des romanciers/romancières, artistes, essayistes, journalistes… utilisant des travaux et théories sociologiques sans être eux-mêmes/elles-mêmes sociologues. Il s’agit d’explorer les usages de la sociologie « hors les murs », ou l’indiscipline sociologique (au double sens d’emplois hétérodoxes, et de sortie des logiques disciplinaires). La parole des usagers/usagères de la sociologie est au cœur de cette rencontre.

L’entrée est libre, mais l’inscription est obligatoire (sur le site du colloque).

L’effet de la Première Guerre mondiale sur les prénoms

La revue Social Science History vient de publier un article que j’ai écrit avec Nicolas Todd, The Effect of World War I on Naming Patterns: A Systematic Exploration

Parce qu’on peut disposer assez facilement de listes de prénoms, ces listes ont souvent été utilisées pour étudier les réactions des populations à des événements comme des guerres ou des crises diplomatiques. Mais on prend en général quelques prénoms « candidats » et on étudie la variation de leur fréquence parmi les naissances qui ont lieu à proximité de l’événement étudié : le prénom « Philippe » quand Pétain arrive au pouvoir ? le prénom « Adolphe » après 1940 ? le prénom « John » au moment de la Crise de Cuba, etc…

Cette approche laisse de côté des informations essentielles contenues dans ces listes, pour la simple raison qu’une bonne partie des prénoms ont été laissés de côté, et que ces prénoms laissés de côté sont porteurs d’informations. Plus fondamentalement, étudier quelques prénoms ne permet pas de savoir si des chocs exogènes peuvent modifier de manière significative les préférences de dénomination à l’échelle de toute la population.

Dans l’article qui vient d’être publié nous proposons une méthode permettant d’étudier systématiquement les variations de popularité des prénoms (de tous les prénoms d’une liste) autour d’un événement donné et d’en quantifier l’effet « total ». À l’aide du Fichier des prénoms, nous appliquons cette méthode à la France pendant la Première Guerre mondiale. Nous identifions plusieurs dizaines de prénoms dont la popularité a été affectée par la guerre.

On repère en particulier une augmentation de l’attribution de prénoms en lien avec la génération précédente (les prénoms de la génération des pères, ou des variations de ces prénoms), ce qui est en lien avec un autre article que Nicolas et moi avons écrit il y a quelques années. Et on vérifie bien que certains prénoms bien spécifiques nous renseignent sur l’évolution de l’attitude de la population civile, par exemple sur le pessimisme généralisé en 1917. L’utilisation conjointe d’une autre base de données, individuelle et portant sur environ 9,5 millions de personnes (le Fichier des personnes décédées), nous permet de suivre ces évolutions du moral mois après mois.

L’effet global de la guerre sur la dénomination a été maximal et important au début du conflit, puis a progressivement diminué : le retour des préférences en matière de prénoms à leur état d’avant-guerre — avant même la fin de la guerre — illustre et permet de mesurer l’installation de la « banalité de la guerre ».

L’article est en accès libre (en anglais).

Un site compagnon interactif vous permet d’explorer nos résultats et de modifier certains des paramètres de nos calculs :


cliquez pour explorer

Des normaliens dans les réseaux

Cette année comme l’année dernière, l’École normale supérieure Paris-Saclay (du moins la formation de sociologie) et l’UVSQ participent au Collectif POF qui forme les étudiants à la recherche par la recherche. Cette année comme l’année dernière neuf universités et l’ENS Paris-Saclay ont donc préparé un questionnaire, au premier semestre, recueilli les réponses de plus de 13 000 étudiants, et, au deuxième semestre, procédé à l’analyse des réponses. Cette année, le thème de l’enquête portait sur les engagements étudiants : la socialisation politique, les discussions, les usages des réseaux socionumériques…
Avec Marion Michel qui était responsable du cours du premier semestre, et Leïla Fardeau, qui était mobilisée sur la seconde partie de l’année, j’ai rédigé un « 4 pages » centré sur l’ENS Paris-Saclay qui présente quelques résultats intéressants.


cliquez pour lire le texte

Vous pouvez télécharger l’article :
Coulmont Baptiste, Fardeau Leïla et Michel Marion, « Des normaliens et normaliennes très engagés hors ligne, plus silencieux en ligne », Documents Études Recherches SHS, 2025, n°3, p. 1-4

Bingo

Du 4 au 7 juillet 2023 se tient à Lyon le 10ème Congrès de l’Association Française de Sociologie. La tenue de ce congrès donne l’occasion d’établir un bingo critique sur l’état de la sociologie académique. Aujourd’hui, ce qui se nomme sociologie dans l’université semble de plus en plus représenter un mode de production dont les normes et les valeurs représentent exactement ce bingo avec lequel la sociologie s’était pourtant historiquement constituée. L’un des principaux bingos épistémologiques à la pensée sociologique se nomme, aujourd’hui, sociologie sans bingo. Je destine ces analyses à toutes celles et tous ceux, étudiants, enseignants, lecteurs, se sentent en décalage avec les bingos de production qui dominent aujourd’hui l’appareil académique d’Etat et voudraient trouver des bingos pour refaire, enfin, de la sociologie.

[Et en 2019, et en 2017]

Deux articles : féminisme, immigration

Je signale rapidement deux articles publiés récemment :

  1. «Faire référence. L’économie de la citation dans dix revues féministes» est un chapitre, écrit avec Isabelle Clair et Elsa Dorlin, dans leur ouvrage Photo de famille. Penser des vies intellectuelles d’un point de vue féministe. Dans ce travail, nous avons compté les citations faisant référence à 31 autrices et auteurs, dans 2981 articles dans dix revues féministes, principalement françaises (Travail, genre et société, les Cahiers du genre, Clio, etc…). Nous avons suivi les références faites à 26 femmes (avant 2016) et 5 hommes. Notre corpus compte 2705 auteurs et autrices citant (ou pas) les 31 auteurs et autrices suivies. Une chose m’a frappé : les hommes (a priori féministes) écrivant dans des revues explicitement féministes citent plus souvent des auteurs hommes (et donc moins souvent les autrices) que les femmes…
  2. La diversité des origines et la mixité des unions progressent au fil des générations (dans Insee première, n°1910), écrit avec Jérôme Lê et Patrick Simon, s’intéresse à la proportion d’immigrés, de descendants d’immigrés de 2e génération, et de descendants d’immigrés de troisième génération. On suit donc l’immigration sur trois générations. Et on met en évidence les conséquences de la mixité des unions sur plusieurs générations : Parmi les descendants de 3e génération, neuf sur dix n’ont qu’un ou deux grands-parents immigrés, 92% ont au moins un grand-parent né français en France.

Des animaux et des indigènes : « race » dans le Journal officiel

De 1896 à la décolonisation de Madagascar, le Journal officiel de Madagascar et dépendances rend compte de l’actualité légale d’un territoire qui est alors colonie française.
Dans ce Journal officiel il est assez régulièrement fait mention de « race ». Par exemple ici :

Source Gallica

ou encore ici

Source Gallica

Mais dans le premier extrait, il s’agit d’humains, dans le second de chevaux.
Mon nominalisme radical m’a poussé à en savoir plus. J’ai donc, grâce à l’API de Gallica, récupéré toutes les occurrences de « race(s) » dans le J.O de Madagascar. L’année 1931 manque, et c’est un petit malheur. Autour de ce mot, après avoir éliminé les mots de liaison (et, ou, mais, il…), j’ai pris une fenêtre de 50 mots avant et après. J’ai ensuite procédé à une classification thématique au moyen d’un “topic modelling“. J’ai retenu trois “topics”.

Le premier, que j’ai nommé “Production”, rassemble des extraits consacré aux races bovines, et à la production de viande. Le troisième s’intéresse à la “Reproduction” et au prix des animaux, à la fécondité. Les “métis” désignent souvent des croisements de races animales, pas les enfants de couples de colons et de Malgaches. Le deuxième “topic” concerne surtout des humains : ça parle de colonie, de province, de chef, de gouverneur, de population et d’indigènes.

Et ça évolue dans le temps : chaque extrait a une probabilité d’être affecté à un “topic” (un extrait peut être attaché à plusieurs topics), et je fais la moyenne par période de 5 ans.

Si je lis bien ce que j’ai fait, et j’ai probablement fait des erreurs ici et là, c’est le thème de la Reproduction qui émerge à partir des années 1920, en réduisant la part des extraits associés aux autres thèmes. Ce n’est pas que les « indigènes » perdent leur « race » à partir de la première guerre mondiale, mais plutôt que les réflexions agricoles prennent de l’ampleur.

La lecture plus qualitative des extraits du J.O. de Madagascar laisse percevoir la déconnexion des usages du mot «race(s)». On trouvera très peu de textes qui parlent simultanément de races d’humains et de races d’animaux. La gestion des populations humaines et celle des populations de bétail ne sont pas exactement les mêmes.

Présidentielles : les parrainages à particule

Si la particule du nom de famille (de, du, d’ ou des) ne voulait rien dire, alors les gens à particule auraient la même distribution sociale que les gens sans particule. Monsieur Dupont et monsieur du Pont seraient équivalents.
J’ai pu montrer, dans Dupont n’est pas du Pont (Histoire & mesure, 2019), que, précisément, Dupont n’est pas du Pont.
On peut en trouver une nouvelle illustration dans ce graphique, qui présente la proportion des « parrainages » (ou « présentations ») des candidats et candidates, aux élections présidentielles, depuis 1981. Soit 41 ans, huit élections, 56 candidats, et plus de 60 700 parrainages et marrainages.

Comme on peut le constater, c’est un gradient gauche-droite qui se révèle dans la distribution des « parrainages à particule ». Statistiquement, la chose est intéressante : il y a peu d’élus à particule, environ 1%, et les parrainages sont peu nombreux (entre 500 et 2000). Il ne suffirait que de quelques parrainages à particule en plus ici ou là pour faire basculer un.e candidat.e du bas en haut de cette liste. Mais ce n’est pas ce que l’on observe…

 

Pour comprendre dans quelles recherches s’inscrit ce graphique, vous pouvez lire Dupont n’est pas du Pont.

Le bingo de l’AFS (édition 2019)

Vous ne voulez pas vous ennuyer pendant une communication sur les assistantes-sociales nancéennes parachutistes et unijambistes (Nadia, 24 ans) filles de cadres ? Alors il y a le bingo de l’AFS.

Alors voilà, j’ai commencé le parachutisme après ma rupture. La rupture du tendon dont je t’ai parlé, pas la rupture avec Tom, ça c’était avant. Je pense que c’est en partie parce que mon grand-père était parachutiste, mais dans l’armée. Il a aussi perdu un pied, et son boulot après ça, mais ça l’a pas empêché. (Nadia, 24 ans)

Comme le souligne Nadia avec ses mots, son habitus familial (Bourdieu 1980 ; Lahire 2000 ; Passeron et Bourdieu 1964) a poussé sa socialisation (Darmon 2000) vers les activités physiques, comme un moyen de lutter contre le déclassement (Peugny 2008, Peugny 2009, Peugny 2010, Peugny 2011, Peugny 2012 et… Peugny 2018) .


Cliquez : c’est en PDF !

À la rentrée

Couverture manuel courants contemporains montageEn 2008, Céline Béraud et moi avions écrit un manuel d’introduction, à destination des licences de sociologie, Les courants contemporains de la sociologie (Presses universitaires de France). Après dix ans dans les librairies, la première édition n’est actuellement plus disponible. Mais à la rentrée, c’est une nouvelle édition remaniée qui sera mise en vente, toujours aux Presses universitaires de France, mais dans la collection Quadrige – Manuels. Nous venons de rendre le manuscrit.
Pour en savoir plus sur ce manuel, vous pouvez consulter la page consacrée à la première édition.