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Quelques réseaux d’invitations académiques

La vie académique est faite de conflits politiques, épistémologiques et statutaires. Elle est aussi faite de collaborations nécessaires. Une étude de ces collaborations pourrait sans doute mettre en évidence la cristallisation des conflits. Prenons Paris 8. Sous la direction de Charles Soulié une histoire de Vincennes est en cours de finalisation. Un étudiant de master, Frédéric Carin, a ainsi relevé la composition des presque 450 maîtrises soutenues entre 1968 et 1984 au département de sociologie.
Après un petit passage sous “R” (avec le package “sna”), on peut obtenir de beaux graphes, objectivant sous une forme synthétique ces invitations croisées. Dans le graphe suivant, les ronds rouges correspondent aux individus (et leur taille au nombre de personnes avec qui ils sont en relation de soutenance). Les traits noirs ou gris correspondent au nombre d’invitations (les traits sont noirs quand les invitations ont été supérieures à 2, la taille des traits est proportionnelle au nombre de soutenances en commun).

Ce graphe fait sens quand on l’associe à une histoire du département de sociologie : l’on y distingue deux pôles de coopération, pôles encore en lien entre 1968 et 1983, et qui s’autonomiseront par la suite. Le pôle nord, autour de Terray-Rey-Lazarus-Benzine-Poulantzas, est celui des anthropologues, qui vont fonder un département d’anthropologie ou quitter Paris 8 (Quiminal partira à Paris 7, Poulantzas se suicidera…). Le pôle sud, avec Castel-Gaudemar-Defert-Dufrancatel-Passeron-Martinon, constitue le pôle “sociologique” (une partie quittera aussi rapidement Paris 8). Il est fort probable que ces pôles correspondent aussi à des options politiques (PC/autre) ou à des “clientèles” différentes.


Réseaux musicaux

Les outils de la sociologie des réseaux permettent bien de visualiser, entre autres, les pratiques de citations. On voit apparaître des acteurs centraux, des personnes très citées, des personnes citant beaucoup. J’ai essayé, rapidement, de voir si les citations dans “L’Enquête sur l’évolution littéraire” de Jules Huret (1891) permettait d’objectiver une partie du monde littéraire de l’époque… Mais j’ai travaillé trop rapidement [avec le logiciel R]. Cela ne donne rien de bien joli :

Même une sélection d’un sous-réseau, suivant certains critères, ne donne pas d’image suffisamment synthétique pour être immédiatement explicative.

Si, donc, un-e étudiant-e s’intéressant à la socio-histoire de la culture, au monde littéraire de la fin du XIXe siècle… voulait faire un mémoire de master… je l’accueillerai avec plaisir ! et l’encadrerai (sans grande compétence) avec joie.
Car la sociologie des réseaux appliquée aux disciplines inspirées donne des choses intéressantes :

Deux articles récents se penchent sur la place des réseaux dans la constitution d’un “monde social” ou d’une “scène musicale”.
Karim Hammou s’intéresse aux invitations dans les chansons de rap, le featuring, dans un article intitulé “Des raps en français au « rap français ». Une analyse structurale de l’émergence d’un monde social professionnel” (Histoire et mesure, 2009, vol.24, n°1).
L’article m’a intéressé pour trois raisons :
Je n’ai pas lu énormément de sociologie des réseaux, mais j’ai apprécié la multiplicité des illustrations : quoi qu’en disent certains des auteurs que j’ai lus, les sociogrammes sont très utiles pour la démonstration. Visualiser des acteurs centraux et d’autres plus marginaux se fait plus facilement avec un petit dessin, surtout quand ce qui importe n’est pas l’établissement de théorèmes d’analyse structurale, mais l’usage des outils de la sociologie des réseaux pour la compréhension des données.
featuring-hammou

J’ai aussi apprécié l’aspect diachronique : les liens ne sont pas pérennes et s’élaborent dans le temps. L’article de K. Hammou montre que les liens se font et se défont, que des acteurs qui apparaissent centraux à un moment (comme MCSolaar) prennent de la distance ensuite.
Et, dernier point apprécié aussi, l’étude porte sur le rap (et pas sur la musique classique, le jazz ou un autre style plus légitime).

Un autre article, écrit par un sociologue britannique, Nick Crossley, a pour titre “The man whose web expanded: Network dynamics in Manchester’s post/punk music scene 1976–1980” (Poetics, Volume 37, Issue 1, Pages 24-49). La problématique est très proche de celle de K. Hammou, mais il me semble que ses sources, ses données, son matériau empirique… est moins solide (Crossley s’appuie sur des sources secondaires, des sites de fans, des biographies…).
crossley-punk

It is widely acknowledged that the Manchester scene took off in the late 70s, and it is my contention that this ‘take off ’ consisted in the formation of a network between a ‘critical mass’ of key actors who, collectively, began to make things happen in the city.

Dans un article que je n’ai pas pu lire [Pretty connected: the social network of the early UK Punk Movement, Theory, Culture and Society 25 (6) (2008), pp. 89–116.] Crossley semble faire la même chose avec la scène punk londonienne.


Les réseaux du CAC 40

Comment s’organise le capitalisme français ? Si l’on prend la composition des conseils d’administration des entreprises du CAC 40, trouverait-on… trouverait-on quoi ?
Comme je n’ai pas trouvé facilement de belle image sur internet, j’ai cherché la composition de ces conseils, je suis tombé sur des données datant de 2005 [Mise à jour : les données proviennent de l’Opesc, j’aurais du l’écrire tout de suite. Voir aussi la mise à jour en bas], et après nettoyage, mon vaillant R (et son mignon, le “package sna”) ont fait le reste. Voici ce que cela donne.
Chaque rond rouge est une personne (Bébéar, Fourtou…) et chaque losange bleu une compagnie du CAC 40 (Axa, Accor…). Un trait noir qui relie un point rouge à un losange bleu signifie que le point rouge est membre du CA (ou du CS) de cette compagnie.
C’est un petit monde…
cac40
téléchargez le graphe au format PDF

Un petit zoom :
cac40zoom
Si quelqu’un me trouve des données plus récentes, 2008 ou 2009, ça m’intéresse [j’ai bien peur d’avoir attrapé la grippe réticulaire et de vouloir tout transformer en réseau].
Note : Je n’ai pas eu le temps de faire les recherches bibliographiques, mais je sais que l’étude des liens croisés qui unissent les boards sont assez nombreuses. N’hésitez pas à les indiquer en commentaire…

Mise à jour : En visitant le site de l’Opesc je découvre aujourd’hui qu’un grand nombre de graphiques sont disponibles, dont le réseau des patrons en 2007. [Lors de ma précédente visite, je n’avais consulté que les annuaires.]


Réseaux sociaux

Kieran Healy a étudié les voting patterns des différentes nations lors du concours de l’Eurovision : on remarque très nettement la proximité des votes irlandais et britanniques. Mais il se base sur une hypothèse à mon avis trop forte:

“Given that Eurovision songs are (to a first approximation) uniformly worthless, we can assume that votes express a simple preference for one nation over another, uncomplicated by any aesthetic considerations.”

Le concours (samedi soir) lui donnera-t-il tort?


La cause des femmes

L’enquête POF 2024-2025, qui portait sur l’usage des réseaux sociaux, a interrogé un peu plus de 13000 étudiants et étudiantes. Parmi eux, 245 normalien·ne·s. Une question portait sur le soutien à la cause des femmes. Plus précisément on a demandé : « Parmi ces causes, lesquelles vous tiennent le plus à cœur ? (maximum 3 réponses) ». Et l’une des causes était « ☐ Droits des femmes ».

Dans le document qui suit, je compare les réponses des normalien·ne·s de Saclay et celles des étudiant·e·s des universités. Comme le cursus à l’ENS commence en L3, je ne garde que les quelques 6000 étudiants de niveau d’étude L3 et supérieur, afin de comparer deux populations de même âge académique.

[Fréquence du soutien à la cause des femmes]

Dans leur ensemble, les étudiant·e·s des universités déclarent plus souvent (9 point de pourcentage en plus) soutenir les droits des femmes : 43% des normaliens et normaliennes déclarent soutenir la cause des femmes, et 52% des étudiant·e·s des universités font de même.

Mais si on regarde ce que les *hommes* et les *femmes* (et j’ai placé les non-binaires et autres déclarations avec les femmes) déclarent, que voit-on ? Que les normaliens déclarent plus souvent que les universitaires hommes les droits des femmes comme une cause qui leur tient à cœur. Même chose pour les femmes.

Ainsi 71% des normaliennes et 66% des universitaires femmes — une différence de 5 points — ont placé les droits des femmes dans les causes soutenues. 29% des normaliens contre 23% des universitaires — une différence de 6 points — ont fait de même.

[Fréquence du soutien à la cause des femmes, en fonction du genre]

Si *et les hommes et les femmes* soutiennent, à l’ENS, plus souvent cette cause que les étudiant·e·s des universités, comment se fait-il que, toutes et tous ensemble, la relation soit inversée ? La réponse est dans la composition genrée des institutions : 66% des normalien·ne·s sont des hommes, alors que 66% des étudiant·e·s des universités du collectif POF sont des femmes. Donc si la proportion d’universitaires déclarant soutenir la cause des femmes est plus élevée que celle des normaliens, c’est parce qu’il y a plus de femmes parmi les universitaires, alors même que les hommes normaliens déclarent plus souvent soutenir cette cause que les étudiants, et que les normaliennes elles aussi déclarent plus souvent soutenir cette cause que les étudiantes. En moyenne, les normalien·ne·s ont des réponses d’hommes et les étudiant·e·s des réponses de femmes.

Les universités enquêtées et l’ENS ont d’autres différences : les universités ont une proportion moindre d’étudiants en « Sciences Technologies Santé (STS) », elles comptent moins d’étudiants de classes supérieures… Que serait la fréquence du soutien à la cause des femmes *si les universitaires avaient les mêmes caractéristiques que les normaliens et normaliennes*, la même composition sexuée, disciplinaire et de classe ?

Il y a 245 normaliens dans la base, et 5800 étudiant·e·s des universités. Je sélectionne un sous-échantillon de 245 étudiant·e·s qui a la même distribution par sexe/discipline/niveau d’étude et origine sociale. Par exemple j’ai un certain nombre de normaliens, disons 5, qui sont
`Un homme ; Sciences Humaines et Sociales (SHS) ; L3 ; Ménages à dominante cadre`… et je peux en sélectionner aussi 5, aléatoirement, parmi les étudiants des universités de l’enquête. Une fois le sous-échantillon de 245 étudiant·e·s constitué, je calcule la fréquence du soutien à la cause des femmes. Et je fais cela 1000 fois. À chaque fois, puisque les individus sont sélectionnés au hasard, la fréquence varie un peu.

Si les universités étudiées avaient la même composition que l’ENS, environ 36,5% des étudiant·e·s soutiendraient la cause des femmes, soit un peu moins que la fréquence parmi les normalien·ne·s (43%). Dans le graphique suivant, l’histogramme situé sur la ligne “Universités” représente la distribution des fréquences « contrefactuelles » mesurées.

[Fréquence du soutien à la cause des femmes, après appariement entre étudiant·e·s des universités et normalien·ne·s]

Ainsi « toutes choses égales par ailleurs », les normaliens et normaliennes soutiennent plus fréquemment la cause des femmes que les universitaires.

D’autres techniques que celle que je viens d’utiliser donnent des résultats proches. Une technique très proche, l’*optimal matching* (avec le package `MatchIt` dans R) ou d’autres modalités de *matching* conduisent aux mêmes conclusions.

Autre technique : une régression logistique permettra d’estimer que, toutes choses égales par ailleurs, la fréquence du soutien déclaré à la cause des femmes est 7 points plus élevée à l’ENS Paris-Saclay que dans les universités enquêtées par le collectif POF.

Variables

Average Marginal Effects

95% CI

p-value

Différence : Université – ENS

Université – ENS Paris-Saclay

-7,3 p.p.

-13,4 p.p., -1,3 p.p.

0.018

Genre : différence Femme – Homme

Une femme (ou non binaire, autre) – Un homme

+42,5 p.p.

+39,8 p.p., +45,3 p.p.

<0.001

Abbreviations: CI = Confidence Interval, NA

Autres variables du modèle : niveau d’études, PCS ménage, domaine disciplinaire d’étude –– p.p. : points de pourcentage


Une formation à l’enquête : POF-ETUPOL

Cette année, dans le cadre du Collectif POF, un dispositif autogéré de formation à l’enquête quantitative en licence de sociologie, l’ENS Paris-Saclay et l’UVSQ ont mis leurs forces en commun. Le thème de l’enquête, cette année : les étudiants et la politique, l’engagement étudiant, en lien avec les expressions en ligne, sur les réseaux sociaux.

L’enquête, qu’on a nommé ETUPOL, dans neuf université et l’ENS Paris-Saclay, a permis de récolter plus de 13 000 questionnaires. Comme le montre Mathieu Ferry sur son blog, enquêter, en tant qu’étudiant, à l’université, ce n’est pas de tout repos :

Dans 19 salles, la non-passation correspond à des refus de passation explicites de la part de l’enseignant·e. Les raisons de ces refus de passation qui ont été remontées sont principalement liées à une évaluation en cours, à la réalisation d’exposés difficiles à interrompre, à un cours dense dans un programme “en retard”. Quelques enseignant·es déclarent ne pas avoir été prévenus de la passation de l’enquête, malgré l’affichage…

Avec un financement de l’université Paris-Saclay, nous avons aussi pu organiser une journée d’étude « étudiante », à l’ENS Paris-Saclay à la fin du mois d’avril. En présence des enseignant·e·s du dispositif, des étudiant·e·s de L2 et L3 de l’UVSQ, de l’ENS et de l’université Paris 8 ont pu présenter les premiers résultats de l’enquête, avec des étudiants de master de l’université Paris 1, qui avaient participé à une enquête sur des thèmes proches, l’année dernière.

Il faisait beau et, entre la session du matin et celle de l’après-midi, le déjeuner a eu lieu sur l’herbe, dans le jardin de l’ENS.

Quatre travaux étudiants, de groupes de l’UVSQ, ont été édités, notamment pour garder trace de l’enquête et de son utilisation, mais aussi parce que, de la rédaction des questions à la publication des résultats, ce dispositif fait voyager les étudiant·e·s dans tous les métiers de l’enquête quantitative :

Ces travaux sont en ligne sur le site du Collectif POF. Et, pour le cas précis de l’ENS Paris-Saclay, j’ai déjà parlé ici des normaliens dans les réseaux.


De tout pour faire un monde. Dix ans d’enquêtes sociologiques

(Un billet coécrit avec Pierre Mercklé)

Les sociologues enquêtent, d’abord. Puis ensuite ils parlent, généralement dans des « séminaires » et des colloques, c’est-à-dire des réunions de travail entre collègues ; et enfin ils écrivent, généralement dans des revues académiques au lectorat restreint. En se professionnalisant, c’est-à-dire en se dotant d’un cursus de formation et de méthodes d’enquêtes, la sociologie est devenue une science de spécialistes et les sociologues passent leur temps de travail, le plus souvent, entre sociologues. Il existe bien sûr d’autres prises de parole sociologique : celle de l’expert, qui, à la suite d’une étude financée par un ministère, une association ou une collectivité locale, va, en conclusion d’un « rapport », proposer des recommandations ; ou celle de l’intellectuel, qui, à la suite d’une longue carrière, est amené dans différentes « tribunes » à prendre position de manière générale, sur tout et n’importe quoi.

Entre 2011 et 2019, donc pendant presque toute la décennie écoulée, Baptiste Coulmont et moi avons pu expérimenter une forme de prise de parole un peu différente, en tenant une chronique sociologique dans le cahier « Sciences » du Monde, en alternance avec une poignée d’autres scientifiques, biologistes, physiciens, chimistes… Le rythme était régulier, environ un texte toutes les six à sept semaines. Les règles étaient simples, nous avions « Carte blanche » (c’était, et c’est toujours, le titre de la chronique) pour parler de l’actualité des sciences sociales, et rendre compte non pas de notre propre travail, et de nos propres enquêtes, mais de celles de nos collègues.

C’est la somme de ces chroniques que nous publions aujourd’hui en un seul volume, sous la forme d’une anthologie thématisée, qui reprend le titre d’une des chroniques, « Pourquoi les top-modèles ne sourient pas ». Nous avons choisi de conserver cinq grands thèmes organisateurs. D’abord une série de chroniques sur les coulisses de la science. Avec quoi travaille-t-on ? avec qui ? et comment ? Ensuite une série, intitulée « au travail », sur l’observation, par les sociologues, du travail des autres. On entre ensuite dans l’intimité des acteurs sociaux, avec une série sur la vie de famille et la sexualité. On s’intéresse à la politique, au sens large, que ce soient les formes de gouvernement (et de gouvernement de soi) et les formes de participation électorale. On termine par l’étude plus générale de la structure sociale et de la structure des relations sociales.

Dans Le Monde, la chronique était courte. C’est, pour des universitaires, une contrainte. Tout dire, ou presque, en quelques phrases et trois paragraphes. Ce fut parfois frustrant, aussi nous avons pris ici, en les rassemblant dans ce livre, la liberté de rajouter des documents, des graphiques, quelques références bibliographiques, d’allonger une peu certains textes et de les mettre en relation les uns avec les autres. Mais la brièveté n’est pas qu’une contrainte, c’est aussi un atout. Nous avons essayé de rester synthétiques en d’abord pensant aussi aux enseignants, de lycée ou de premier cycle, qui ont parfois envie de présenter un article récent, mais qui, en raison de la taille des articles, et du format des cours, ne peuvent pas le faire. Nos chroniques, courtes, peuvent servir de point de départ, de document d’appui dans un TD, par exemple.

La brièveté, c’est aussi une liberté. Celle de pouvoir utiliser des formules, ironiques, humoristiques ou imagées, que l’écriture académique n’autorise pas. Celle de pouvoir trahir – légèrement – la subtilité d’un argument pour appuyer le trait et la conclusion. Celle d’attirer l’œil de lecteurs et lectrices qui ne sont pas des habitués de la sociologie. Des lecteurs parfois surpris, outrés, amusés, énervés… et qui ont largement commenté certaines de nos chroniques, sur internet, ou en nous écrivant directement. Vous trouverez quelques exemples de ces réceptions dans l’ouvrage. Et nous espérons qu’à votre tour, vous aurez l’envie de réagir à ces chroniques, et de nous en faire part, par exemple ici, dans les commentaires de ce billet… En attendant, bonne lecture !

 

Référence :

Baptiste Coulmont et Pierre Mercklé, Pourquoi les top-modèles ne sourient pas. Chroniques sociologiques, Paris, Presses des Mines, parution le 19 novembre 2020, 183 p., 29 euros.

 

Voici la table des matières générale de l’ouvrage. Certains des chapitres avaient été repris ou avaient été complétés sur nos blogs respectifs : vous trouverez ci-dessous les liens vers ces billets quand c’est le cas…

1. Introduction générale

2. Science de la science. Des équipements et des laboratoires – Un échantillon de Français suivis pour la vie – À quoi servent les annuaires statistiques ? Vers des sciences sociales citoyennes ? Les statistiques sont-elles finies ? Le numérique, c’est fantastique ! Droit d’enquête pour le sociologue – Le regard de biais des sociologues – Tous des menteurs ? Cinquante nuances de trop – L’Autolib’, révélatrice de la sociologie postmoderne – Mais que fabriquent les sociologues ? Astérix chez les « economists » – La dernière leçon du sociologue Erik Olin Wright

3. Au travail. Le tutoiement au travail, subtil marqueur social – Les pourboires, drôles d’espèces – Faut-il salarier les clients ? Hôtesses et hôtes d’accueil, révélateurs sexuels – Leur rythme dans ma peau – En prison, les vieux détenus, gardiens du quotidien – Trois mois ferme et deux cachets par jour

4. Famille et sexualité. L’art de l’insulte chez les jeunes filles – Anorexie, boulimie : le poids des rapports sociaux – Des familles pour tou.te.s – Mec hétéro cherche mec hétéro – Tout le monde savait… Des ordres amoureux – Cols blancs et bleus se marient-ils vraiment ? Balayer plus pour divorcer plus ? – De bonnes raisons de croire au Père Noël – J’aime le rap, alors je vais redoubler et devenir un délinquant – Des paradoxes scolaires : l’intérêt des irrégularités statistiques

5. Politiques. La démocratie au hasard – Les clandestins du vote américain – La queue et le compte – Les employés et les ouvriers ne votent jamais seuls – La popularité des politiques et le gloriomètre – Le prestige selon saint Matthieu – Le management par les honneurs – La politique des palmarès – Faire commerce de soi pour trouver son bonheur – Mesurer le bonheur – Des individus tous singuliers

6. Classes et réseaux. Les réseaux sociaux contre les classes sociales ? Un monde de plus en plus petit – Durkheim : la vérité dans le réseau – L’ascenseur social et le ring – Deux générations de pauvres – Bon sang ne saurait faiblir – Le grand monde – En Algérie, les plages de la discorde – Les odeurs ont un sens, et une classe sociale – Pourquoi les top-modèles ne sourient pas – Le charme discret du contournement de l’ISF – L’école de la détestation – Des morts pas si accidentelles – Mesurer les inégalités ? Pas si simple…

7. En conclusion. Vagues de suicides : l’anomie contre-attaque – La fin du monde, suite.


Le petit peuple

Si vous avez lu de la sociologie, vous avez pu tomber, par exemple au milieu d’un article sur le ressentiment, sur un paragraphe construit ainsi :

 

« Des minus… je veux dire… des moins que rien… des envieux. J’ai une œuvre, moi. » (Didier, 58 ans, ancien journaliste)

Les propos de Didier [*] témoignent de l’angoisse produite par le déplacement social qu’il a connu récemment. […]
* Note 1 : Dans cet article, les prénoms ont été anonymisés pour protéger la vie privée de nos enquêtés.

 

Point n’est besoin de multiplier les exemples. Vous aurez reconnu l’habitude d’indexer « ses » enquêtés par un prénom. C’est cet usage que j’explore (en multipliant les exemples) dans un article paru aujourd’hui dans la revue Genèses : « Le petit peuple des sociologues. Anonymes et pseudonymes dans la sociologie française » (Genèses, n°107, juin 2017)
Quand j’ai commencé à écrire de la sociologie, vers 1996, dans le cadre d’un mémoire de maîtrise, je faisais déjà ça : mes enquêtées, des talas, s’appellent Marie-Adélaïde ou Juliette. En licence de sociologie, à Paris 5, on faisait ça (je me souviens d’un travail rendu dans le cadre du cours de François de Singly). À Paris 8, dans les séminaires de master, on faisait ça. À l’Ecole normale supérieure, où se déroulait une partie de ma formation, on faisait ça. Mais si vous lisez des articles de sociologie publiés avant 1995 (que ce soit dans la Revue française de sociologie, dans Sociétés contemporaines, dans les Actes de la recherche en sciences sociales, dans les Cahiers internationaux de sociologie ou dans L’Année sociologique…) vous ne trouverez qu’une poignée d’articles proposant des enquêtés résumés à un prénom. Il y eu un moment où on ne faisait pas ça, donner un prénom aux enquêtés.

Je le sais, parce que (après avoir repéré cette habitude) j’ai lu environ 1450 articles, publiés entre 1960 et 2015, pour repérer l’arrivée de l’utilisation des prénoms dans la sociologie française. Le résultat : un article qui retrace les incitations à l’individualisation du monde social, à la décomposition des collectifs réifiés, à la prise en compte de la dignité de la personne, à la “narrativisation”.

Mais seule une partie du monde social enquêté reçoit des prénoms : les « petits ». Faites une enquête dans les cabinets ministériels, et vos enquêtés ne seront pas Emmanuel, Pierre et Jean-Claude, il seront indexés autrement, souvent par la fonction (“directeur”), le titre, la profession, une place dans la structure. Faites une enquête auprès d’intermittents du spectacle, de femmes sans papier, et vous trouverez Camille et Fatou. Cela a pour conséquence une théorie implicite de la domination : la domination ne s’exerce pas directement, dans le corps à corps, mais de fonction à individu : c’est « Le manager » qui sanctionne « Josiane ». C’est « le responsable de la maraude » qui incite « Dylan » à se soigner.

Ainsi, au détour d’un article sur les réseaux de l’aristocratie parisienne, vous pourriez lire ce qui ressemblerait à ceci :

 

Après les déboires causés par la nationalisation de la banque familiale, en 1981, le maintien du statut de la lignée passa par des formes d’expatriation coloniale dont les enquêtés s’avèrent fort capables de retracer a posteriori la rationalité :

« Mon frère a choisi la Nouvelle-Calédonie et mon oncle le Mali, tous les deux dans l’import-export. Pas glorieux, mais ça rapportait beaucoup, à l’époque. Moi j’ai fait consultant en philo, j’ai monté ma boîte. » (Geoffroy-Marie [*], 35 ans, cadet de la branche cadette, héritier de l’appartement parisien)

* Note 1 : Les prénoms ont été modifiés pour protéger l’anonymat.

 

Mais dans un autre article, portant sur la même personne, vous pourriez lire ceci :

 

La densité des contacts, facilités par l’entregent familial et la sociabilité professionnelle — G. est l’auteur d’essais à prétention philosophique qui lui ont fait connaître les réseaux de la diplomatie culturelle — rend compte de la bifurcation :

« C’est D. qui m’a fait connaître E., qui était à l’époque Ambassadeur à Varsovie. C’est sur sa recommandation que j’ai pu entrer [dans le corps diplomatique]. » (G., directeur des services culturels)

 

Comme le montre l’exemple précédent, fictif mais pas tant que ça, utiliser un prénom place l’enquêté.e en situation de minorité.

Ainsi même les collectifs les moins susceptibles de sombrer dans la promotion des inégalités peuvent différencier les « grandes » (philosophes, cheffes d’orchestres, théoriciennes) des « petites » (paysannes, migrantes, caissières). Les grandes ont nom et prénoms, les petites, au mieux, l’initiale de leur nom de famille — quand bien même le but serait de donner la parole aux petites :

Il serait possible, avec un peu d’ironie, de proposer une version “égalitaire”, en privant les grandes du nom qui fait leur renom. Nancy “philosophe rebelle”, Claire “cheffe”, et “Judith B.”.

Dans une séquence hiérarchique, le prénom, selon qu’il est seul ou non, ou associé ou non au nom, à l’initiale, à la fonction… est confié aux plus petits d’entre nous.

Ce n’est pas la même chose d’indiquer « Baptiste Coulmont, professeur (classe exceptionnelle) au Collège de France et secrétaire général de l’Académie des sciences morales et politiques » ou « Baptiste, sociologue » : le personnage n’est pas le même [de fait, l’un est fictif, je vous laisse deviner lequel].
À cela on me répond : « oui mais c’est ainsi que j’interpellais mes enquêtés sur le terrain ». Devant la récurrence des usages différenciés, permettez-moi d’en douter. Et pourquoi un terme d’interpellation (dans l’interaction) devrait-il devenir, sans traduction aucune, un terme de référence (dans un article) ? L’usage du prénom, en assignant une place implicite aux enquêtés, permet à la sociologue de se mettre en scène au sein du monde décrit : à distance des dominants (réduits à une fonction lointaine), à proximité des petits (dont on a su capter la confiance, avec qui nous sommes à tu et à toi, comment en douter ?).
Je présenterai cet article au congrès de l’Association française de sociologie, et en attendant, vous pouvez lire l’article : « le petit peuple des sociologues ».


Namyboo… et recommander des prénoms

Pour aider les futurs parents à choisir un prénom, maintenant qu’ils peuvent choisir n’importe lequel des prénoms qu’ils aiment, il existe des livres, les conseils des grands-parents, des forums… etc. Et un site (namyboo.com) qui aide dans le processus lui-même, en permettant aux parents de dresser une liste ordonnée de prénoms sur lesquels ils s’accordent.

Si j’aime ça, j’aimerai ça

http://namyboo.com est un nouveau site permettant aux parents angoissés de trouver un prénom qu’ils aiment. Plusieurs dizaines de milliers d’individus y ont déja cherché un prénom. Le principe est simple : après avoir sélectionné des listes thématiques de prénoms, il suffit de cliquer “j’aime / je n’aime pas”, puis de classer les prénoms entre eux. Le créateur du site m’a donné accès à un extrait, entièrement anonymisé, des choix réalisés par quelques dizaines de milliers d’internautes.

On peut considérer que deux prénoms sont liés entre eux quand plusieurs personnes les ont appréciés tous les deux. C’est ainsi que “Margaux” et “Margot”, logiquement, se trouvent reliés. Mais quels autres prénoms sont appréciés des Margophiles ? et des Marceauphiles ?

reseau_prenoms-1
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Le graphique précédent – qui ne représente qu’une petite partie du réseau de relations entre prénoms – colorie de la même couleur des prénoms qui sont proches, souvent appréciés ensemble ou appréciés par des personnes qui apprécient un prénom proche (j’ai comparé avec la matrice d’indépendance pour faire ressortir les liens forts). Mathis, Dorian et Julian se trouvent dans le même groupe. Augustin, Octave et Charles dans un autre. C’est Quentin qui les relie. On voit aussi ici que Margot est plus proche de Jeanne que de Margaux.

La structure principale reste l’opposition entre prénoms de garçons et prénoms de filles : la recherche d’un prénom est avant tout la recherche d’un prénom “pour un garçon” ou d’un prénom “pour une fille”.

Un amour conditionnel

Un autre calcul est possible : regarder, pour chaque prénom, les prénoms appréciés par au moins un tiers des individus qui apprécient ce prénom. Dans le tableau suivant, on voit que plus d’un tiers de ceux qui apprécient Augustin apprécient Arthur, Jules et Louis. Mais que les fans d’Arthur préfèrent Louis et Jules à Augustin. Les appréciations ne sont pas symétriques : on peut “prédire” qu’un Augustinophile moyen aura Arthur en second choix, et aussi prédire qu’un Arthurophile n’aura pas Augustin en second choix.

prénom apprécié autres prénoms aussi appréciés
Arthur Louis; Jules; Gabriel
Adam Gabriel
Augustine Joséphine; Léonie; Célestine
Alan Liam; Maël; Léo
Milan Eden
Augustin Arthur; Jules; Louis
Guillemette Aliénor; Blanche; Suzanne
Milane Eden; Lila; Mila
Quitterie Éléonore; Alix; Domitille
Doriane Oriane; Romane; Roxane
Addison Emery; Camélia; Jamie
Adama Kobe; Ada; Enu

On peut alors dessiner le réseau des voisins de tel ou tel prénom (ici, je retiens jusqu’aux voisins d’ordre deux, les voisins des voisins). Les flèches vont du prénom initial vers le prénom aussi apprécié. Les futurs parents qui apprécient Loana n’apprécient pas tout à fait les mêmes prénoms que les parents qui sont fans de Quitterie, Amicie ou Guillemette.

voisins_conditionnels_loana-1
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voisins_conditionnels_guillemette-1
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Mais comme on peut le constater, un groupe de prénoms, Louise, Alice, Rose… sont des prénoms souvent “appréciés aussi”, quel que soit le prénom de départ. Ils constituent des attracteurs de choix qu’un bon système de recommandation ne devrait pas proposer – ils sont déjà dans la tête des parents.

Chez les garçons, Gabriel, mais aussi Arthur et Adam forment un tel attracteur.

voisins_conditionnels_rayane-1
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http://namyboo.com présente les prénoms dans des “silos” : par genre et par thème. Le site ne proposera pas des prénoms turcs, par exemple, si l’internaute n’a pas présélectionné ce groupe de prénoms, sauf si, par hasard, quelques prénoms “turcs” se trouvent dans un autre groupe (par exemple le groupe des prénoms donnés à Paris). Il est évident que cela structure l’expression des préférences des internautes-futurs-parents (et donc les réseaux ici présentés, qui reflètent en partie ces silos).


Les virtuoses du vote

Journée d’études ERMES-CSUaffiche
14 novembre 2014

organisée par Lucie Bargel et Baptiste Coulmont

9h-18h30. Salle de conférences (rez-de-chaussée)

Site Pouchet. 59/61 rue Pouchet, Paris 17ème.

http://www.pouchet.cnrs.fr/plan.htm

Téléchargez programme et résumés des communications (pdf)

 

 

9h-9h30 Accueil des participants et introduction de la journée (Coulmont-Bargel)

Axe 1 : Les échelles de l’habileté – Session 1 : Mondes ruraux


(9h30-12h45)

Vignon, Sébastien (UPJV, CURAPP-ESS): Ce que panacher veut dire. Les usages du mode de scrutin spécifique aux élections municipales dans les petites communes

Cette communication se propose d’appréhender, à partir d’une enquête combinant méthodes quantitatives et approche ethnographique, les logiques sociales et politiques à l’œuvre dans les pratiques de « vote sélectif » que sont le panachage entre plusieurs listes mais aussi le « vote préférentiel », c’est-à-dire le fait de « rayer » un / des candidats dans le cadre d’une élection à liste unique. La compréhension de ces pratiques, inégalement mobilisées par les électeurs des villages ruraux et périurbains, implique une étude minutieuse des contextes sociaux et territoriaux et suppose, par conséquent, de relier les préférences électorales aux formes locales de sociabilité.

 
Gougou, Florent (F.R.S-FNRS, ULB): Le panachage aux élections municipales : une pratique virtuose ?
Cette communication vise à comprendre ce qui caractérise les électeurs qui se saisissent de la possibilité de panacher, du point de vue de leurs propriétés sociales comme du point de vue de leur rapport au politique. Elle s’appuie sur les données de l’enquête postélectorale réalisée à l’occasion des municipales de 2014 dans le cadre du projet Dynamob, un projet qui repose sur l’interrogation régulière d’un échantillon représentatif de la population française.

 
Discutant : Brice Laurent (CSI, Mines ParisTech)

 
Pause 11h-11h15

Bargel, Lucie (Nice, ERMES & CESSP): Le vote des originaires. Mobilisation électorale et liens à distance
Dans de nombreuses communes montagnardes, il y a plus d’inscrits sur les listes électorales et de votants que de résidents permanents. Une partie des « originaires » de ces villages, qui vivent et travaillent dans les villes proches, continuent en effet d’y peser sur la vie politique municipale. La communication porte en particulier sur les questions de méthodes que soulève ce phénomène pour la sociologie électorale.

 
Briquet, Jean-Louis (CNRS, CESSP): Le vote au village des Corses de l’extérieur. Dispositifs de contrôle et expressions des sentiments (XIXe-XXe siècles)
Le nombre élevé d’électeurs votant en Corse sans y résider est une constante de l’histoire politique de l’île, depuis les vagues migratoires à la charnière des XIXe et XXe siècles jusqu’à l’époque contemporaine où continue à exister une importante diaspora conservant des liens avec le village familial. Ce phénomène s’accompagne de dispositifs particuliers de contrôle et de mobilisation politiques des électeurs non résidents ainsi que de formes d’attachement au territoire d’origine chez ces derniers. La communication porte sur ces deux aspects du vote des Corses de l’extérieur, en insistant sur leur histoire depuis les débuts de la troisième République, sur leurs modes de fonctionnement et leurs évolution, ainsi que sur les critiques et controverses auxquelles le phénomène a régulièrement donné lieu.

 
Discutante : Sibylle Gollac (CNRS, CRESPPA-CSU)

 

Pause déjeuner 12h45-14h

Après-midi (14h-18h30) :
 

Axe 1 : Les échelles de l’habileté – Session 2: Paris


(14h-15h45)

Coulmont, Baptiste (Paris 8, CSU) : Les économies de la confiance, le vote par procuration
Qui a recours au vote par procuration ? et qui se retrouve porteur d’une procuration ? Qui fait confiance à qui en matière électorale ? Les listes d’émargement de trois bureaux de vote parisiens lors des trois scrutins de 2014 (4479 personnes prenant ou non part aux deux tours des municipales et au tour unique des européennes) ont servi de point d’appui à l’enquête. Combinées avec les informations contenues dans les listes électorales (âge, sexe, pays
de naissance, adresse de résidence…) il est possible de dresser un portrait des couples mandant/mandaté. D’autres informations à l’échelle de l’individu (sur le logement, sur le prénom ou le nom de famille) permettent d’approcher certains des déterminants du recours à la procuration.

 

Fretel, Julien (Paris 1, CESSP): Ce qui se dit sans se dire dans le vote par procuration. Entretiens panélisés avec deux employés d’un bar-restaurant avant, pendant et après l’élection présidentielle de 2012.
A l’occasion d’une enquête portant sur le suivi de la campagne présidentielle de 2012 par des électeurs « ordinaires » (Enquête SPEL), il s’est avéré, grâce notamment à la technique de l’entretien panélisé, que l’usage du vote par procuration entre membres d’une même famille (de jeunes salariés donnant procuration à leurs parents en l’occurrence), loin de fonctionner uniquement comme une solution pratique, pouvait recéler une multitude d’enjeux et d’implicites. On verra notamment que la procuration qui repose à la fois sur l’aveu de la part du mandant et sur une certaine complicité de la part du mandataire, permet à des électeurs relativement jeunes d’utiliser le vote pour régler des questions de transmission et d’héritage.

 

Barrault, Lorenzo (CNRS, SAGE) et Nozarian, Nazli (Paris 1, CESSP) : Des habiletés électorales différenciées. Analyse des comportements politiques d’électeurs « virtuoses » dans un environnement socialement contrasté en 2014.

Basée sur la complémentarité d’entretiens panélisés (15 enquêtés, 4 vagues), d’observations dans l’espace local, et de questionnaires sortie d’urnes (N = 4775), cette communication analyse les comportements d’électeurs « virtuoses », dotés d’une forte compétence politique et maîtrisant les règles de l’institution électorale (inscription réflexive sur les listes, vote par procuration, vote « bi-national », abstention tactique, etc.) au sein de deux quartiers urbains hétérogènes socialement. Les pratiques de ces individus sont appréhendées relationnellement (entre elles et par rapport aux attitudes d’autres fractions du public) et à travers un regard processuel (avant, pendant et après les élections municipales et européennes de 2014).

Discutant : Eric Agrikoliansky (Dauphine-PSL, IRISSO)

Pause 15h45-16h

Axe 2 : De « blancs et nuls » à « blancs » et « nuls »


(16h-17h45)

Moualek, Jérémie (Evry, Centre Pierre Naville & Lille 2, CERAPS): Les partisans de l’incolore ? Prescriptions et mobilisations des promoteurs du vote blanc
Nous mettrons en évidence la manière dont les électeurs qui votent blanc votent – justement – à leur manière tout en restant dans le cadre légal. Et ce, grâce à la mobilisation d’un savoir-faire électoral important et nécessaire pour que leur acte ne soit pas considéré comme nul.

 

Gombin, Joël (UPJV, CURAPP-ESS): Votes blancs et votes nuls
Cette communication propose une analyse quantitative des résultats des élections européennes de 2014 afin d’établir de premiers éléments de compréhension de la différence entre vote blanc et vote nul. L’analyse portera sur les résultats par commune au plan national, ainsi que les résultats pour Paris par bureau de vote. On cherchera en particulier à établir les déterminants sociologiques et géographiques des votes blanc et nul, et leur relation avec d’autres expressions électorales, qu’il s’agisse de l’orientation du vote ou des modalités de vote (vote par procuration, par exemple).

 

Troupel, Aurélia (Université Montpellier I, CEPEL) : Le vote blanc comme seule alternative ? Retour sur les conséquences du changement de mode scrutin lors des municipales en milieu rural.
Le passage du scrutin plurinominal (avec possibilité de rayage et de panachage) au scrutin de liste bloquée pour les communes comprises entre 1 000 et 3 500h a entraîné une forte augmentation du vote blanc. Non seulement cette propension au vote blanc touche spécifiquement les communes qui ont étrenné la réforme électorale en mars, mais qui plus est, elle constitue une « réponse spécifique » à 2014, les taux de votes blancs et nuls lors des précédents renouvellements n’atteignant pas de tels niveaux. A travers ce cas d’école, il s’agira d’apporter de nouveaux éléments sur l’interprétation du vote blanc et le « sens » politique que l’on pourrait lui attribuer.

Discutant : Olivier Ihl (IEP de Grenoble, PACTE)

Pause 17h45-18h

Conclusion (18h-18h30) : Céline Braconnier (Cergy-Pontoise, CEPEL)

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Argumentaire

Des fondations de la socio-histoire du vote (Offerlé 1993, Deloye & Ihl 1991, Garrigou 1992) au regain récent de la sociologie électorale française, une série de travaux incite à s’intéresser au vote non pas du point de vue de ses résultats ou de ses fonctions, mais du point de vue de ses usages et investissements (Genèses 2002). La journée d’études souhaite contribuer à cette « histoire matérielle de la démocratie » (Deloye & Ihl, 2005).

Nous proposons, dans ce cadre, d’adopter un regard décalé et complémentaire aux études des rapports « ordinaires » au politique. Ces enquêtes traitent en effet le plus souvent des seules classes populaires, pour souligner leur absence de la compétition électorale et insister sur la non-inscription ou la mal-inscription, et, bien sûr, sur l’abstention (Braconnier et Dormagen 2007). Plus largement, les commentaires savants comme ordinaires mettent en lumière la désaffection des citoyens à l’égard des urnes, la démobilisation politique (Matonti 2005).

Pour prolonger ces travaux, il s’agit ici de s’intéresser aux virtuoses du vote, c’est-à-dire à celles et ceux qui non seulement vont voter, mais qui, en outre, votent « à leur manière » : dans une autre commune que celle de leur résidence, ou bien sans se présenter au bureau de vote, ou encore en ré-agençant les listes candidates. Ce type de pratique a quasi exclusivement été traité soit sous l’angle de la déviance électorale (Dompnier 2002), des fraudes ou des possibilités de fraude ainsi ouvertes, soit sous celui de l’incompétence technique d’électeurs qui voient alors leur vote rendu plus coûteux (mal-inscription) ou invalidé (vote nul). On l’a moins abordé jusqu’à présent à partir de ces participants virtuoses qui s’approprient si bien les règles de l’acte de vote qu’ils peuvent, sans sanction, l’ajuster à leur style de vie (voter par procuration pour pouvoir partir en week-end), à leurs attachements territoriaux (voter ailleurs que là où l’on réside), ou encore à leurs inimitiés personnelles (rayer un candidat de la liste pour laquelle on vote). S’il est vrai que « l’électeur vote par plaisir, beaucoup plus que pour défendre des intérêts » (Braud 1973, p. 39), quels sont les ressorts de ce plaisir et que peut-on dire de la sophistication que certains y apportent ?

L’accent mis sur les habiletés techniques au principe de ces votes virtuoses suppose une réflexion méthodologique sur les manières de se tenir au plus près des pratiques électorales. Cette dernière gagnera à s’appuyer sur un dialogue avec la sociologie des dispositifs techniques (Dodier 1995), et celle des apprentissages et des compétences. Elle s’inscrit également dans les débats actuels relatifs à la méthodologie de l’étude du vote (Braconnier 2013).

Le droit électoral offre certaines possibilités de s’écarter, sans être invalidé, du processus électoral « standard », où l’électrice se rend au bureau électoral le plus proche de chez elle pour mettre un bulletin dans une enveloppe : l’inscription délibérée sur d’autres listes électorales que celles de son domicile, le vote par procuration, le panachage en sont quelques-unes. L’étude des votes par procuration est d’autant plus intéressante qu’en France la pratique tend à se développer avec le développement des possibilités légales – mais l’on pourrait également s’intéresser, ailleurs ou en d’autres temps, au vote par correspondance. La loi électorale française offre également une latitude dans la détermination du lieu d’inscription sur les listes électorales qui n’existe pas partout. La comparaison internationale doit permettre de penser la relation entre les possibilités techniques et leurs usages par les électeurs. Enfin, si la littérature sur les modes de scrutin (leurs effets, leur comparaison) est abondante, on s’est peu interrogé sur les usages pratiques des possibilités ouvertes par certains d’entre eux : panachage, vote transférable… Qui sont les électeurs qui se saisissent des possibilités juridiques de « jeu » avec les candidats et les listes ? Ces marges de manœuvre, pour leur part récemment réduites en France1, ont peu été explorées : il semble qu’entre la moitié (Barone & Troupel 2008) et le quart (Bargel, enquête en cours, 2014) des électeurs utilise, au moins en partie, la possibilité de rayer et d’ajouter des noms sur les listes sans que son bulletin n’en soit invalidé.

Nous proposons trois grands axes d’analyse de ces pratiques électorales virtuoses, qui gagnent bien sûr à être combinés. D’abord, on peut faire l’hypothèse que jouent ici pleinement les propriétés sociales de ces habiles électeurs. « Au cœur de l’acte de vote se rencontrent compétence sociale et instrumentation politique » (Deloye & Ihl, 2005) Si la bourgeoisie est la seule classe sociale mobilisée, pour reprendre les termes des Pinçon et Pinçon-Charlot, il est probable qu’elle le soit aussi électoralement. Ces virtuoses de l’électorat en sont-ils l’aristocratie ? Ces habiletés dans le vote sont-elles socialement situées à l’opposé de l’abstention des catégories populaires ?

Qui sont ceux pour qui s’abstenir c’est perdre la face, et qui font alors procuration de leur vote ? Cette question suppose vraisemblablement de lier les caractéristiques sociales des électeurs et leur inscription territoriale. Ainsi, si le vote par procuration à Paris est un vote bourgeois et de droite (Charpentier Coulmont Gombin 2014), on peut imaginer qu’ailleurs le recours à la procuration n’est pas lié à un style de vie qui comporte de fréquents déplacements de loisir, mais, par exemple, au travail le dimanche, à l’impossibilité physique de se déplacer, ou encore à la « remise de soi » à plus compétent politiquement. Les mandatés votent littéralement deux fois et étaient sûrs, à l’avance, d’aller voter puisqu’ils ont accepté une procuration. Ont-ils les mêmes caractéristiques sociales que leurs mandants ? S’agit-il de « leaders d’opinion » en matière électorale ?

Autre série de questions : quelles sont les caractéristiques des lieux qui attirent des électeurs au-delà de leurs habitants permanents, comme c’est le cas des communes de montagne (Bargel 2014) ? Faut-il y voir un effet de l’altitude, de l’intensité de la sociabilité locale, de l’attachement aux lieux de villégiature ? Réciproquement, qui sont ceux qui souhaitent peser sur la vie politique d’une commune dans laquelle ils ne résident pas ? Cet attachement politique s’explique-t-il par l’appartenance à une lignée autochtone, la détention d’un patrimoine local, l’insertion dans des réseaux de sociabilité ?

Enfin, en plus des caractéristiques des individus et de leurs lieux sociaux d’inscription, ces pratiques électorales virtuoses ne sont pas sans lien avec les « entrepreneurs de mobilisation » dont il faudrait s’assurer de l’efficacité : organisations partisanes et candidats proposent leur aide pour trouver mandants et mandatés pour établir une procuration, voire pour le transport jusqu’au lieu du vote. De même, la présence dans la compétition électorale d’une petite commune de listes incomplètes représente-t-elle une incitation certaine au panachage, tout comme les appels de certains candidats à voter « blanc » ou pour une liste qui n’a pas pu se porter candidate (par exemple celle des “sans voix” lors des élections municipales parisiennes de 2014).

Si ces questions et hypothèses sont construites à partir du cas d’élections politiques, les contributions concernant d’autres types d’élection (syndicales, socio-professionnelles, prud’hommales, universitaires…) sont les bienvenues, tant la comparaison entre gestes électoraux est susceptible d’enrichir la sociologie politique du vote.

 

Bargel Lucie, « Le vote des « originaires ». Mobilisation électorale et liens à (petite) distance », Métropolitiques, 14 mars 2014.

Barone Sylvain & Troupel Aurélia, « Les usages d’un mode de scrutin particulier », Pôle Sud, n°19, 2008.

Braud Philippe , Le Comportement électoral en France, PUF, 1973.

Braconnier Céline, « Ce que le terrain peut faire à l’analyse des votes », Politix, n°100,2012.

Braconnier Céline & Dormagen Jean-Yves, La démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard, 2007.

Charpentier Arthur & Coulmont Baptiste & Gombin Joël, « Un homme, deux voix : le vote par procuration », La Vie des idées, 11 février 2014.

Déloye Yves & Ihl Olivier, « Pour une histoire matérielle de la démocratie », Critique, n° 697-698, 2005.

Déloye Yves & Ihl Olivier, « Des voix pas comme les autres. Votes blancs et votes nuls aux élections législatives de 1881 », Revue française de science politique, vol. 41, n° 2, 1991.

Dodier Nicolas, Les Hommes et les Machines, Métailié, 1995.

Dompnier Nathalie, La clef des urnes. La construction socio-historique de la déviance électorale en France depuis 1848, thèse de doctorat, Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, 2002.

« Formes et formalités du vote », Genèses, n°49, 2002.

Garrigou Alain, Le vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Presses de Sciences Po, 1992.

« L’ordre électoral : savoir et pratiques », Revue d’histoire du XIXème siècle, n°43, 2011.

Matonti Frédérique (dir.), La Démobilisation politique, Paris, La Dispute, 2005.

Offerlé Michel, Un homme, une voix ? Histoire du suffrage universel, Paris, Gallimard, 1993

notes

(1) Elles ne concernent plus que les élections municipales des communes de moins de 1000 habitants, et même dans ces dernières, il n’est désormais plus possible de voter pour des non-candidat-e-s.