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Le gloriomètre

A la toute fin du XIXe siècle, Gabriel Tarde (un “faux classique” que quelques sociologues tentent régulièrement de considérer comme un des pères fondateurs de la sociologie) écrit dans Psychologie économique (1902) le paragraphe suivant :

[L]a gloire d’un homme, non moins que son crédit, non moins que sa fortune, est susceptible de grandir ou de diminuer sans changer de nature. Elle est donc une sorte de quantité sociale. Il serait intéressant de mesurer avec une certaine approximation, moyennant des statistiques ingénieuses, pour chaque espèce de célébrité, cette quantité singulière.
Le besoin d’un gloriomètre se fait sentir d’autant plus que les notoriétés de toutes couleurs sont plus multipliées, plus soudaines et plus fugitives, et que, malgré leur fugacité habituelle, elles ne laissent pas d’être accompagnées d’un pouvoir redoutable, car elles sont un bien pour celui qui les possède, mais une lumière, une foi, pour la société. Distinction qu’il y a lieu de généraliser. (…)
La notoriété est un des éléments de la gloire ; elle peut se mesurer facilement par le nombre d’individus qui ont entendu parler d’un homme ou d’un de ses actes. Mais l’admiration, autre élément non moins essentiel, est d’une mesure plus complexe. Il y aurait à la fois à compter le nombre des admirateurs, à chiffrer l’intensité de leurs admirations, et à tenir compte aussi — ce serait là le hic — de leur valeur sociale très inégale. Comment ne pas regarder le suffrage de trente ou quarante personnes de l’élite, en chaque genre d’élite, comme bien supérieur à celui de trente ou quarante individus pris au hasard dans une foule ?

Quelle intuition que celle de Tarde ! Un gloriomètre, voilà qui serait intéressant. Le programme est même assez précis, il faudrait mesurer, à l’aide de “statistiques ingénieuses”, cette “quantité singulière” qu’est la gloire. Mais comme nombre d’intuitions tardiennes, le gloriomètre fut immédiatement abandonné. Tarde n’avait pas l’ascétisme nécessaire au calcul des glorioles.

On trouvait pourtant dès l’époque des objectivations “toutes faites” à la fois de la gloire et de l’admiration, par exemple dans le domaine littéraire. Au cours de la décennie 1890, Jules Huret, un journaliste, développe ce qu’il appelle une Enquête sur l’évolution littéraire en France. Il interviewe une bonne soixantaine des écrivains de l’époque et, souvent, les fait parler des collègues qu’ils apprécient. On se retrouve avec un index qui objective les gens qui comptent, les gloires littéraires :

A quelques exceptions près, les plus cités à l’époque sont les plus cités aujourd’hui : les écrivains ne se trompaient pas, les gloires mondaines et les succès de librairie n’étaient pas les plus admirés. Mais en réalité, je ne dispose pas plus que Tarde de l’ascétisme nécessaire au comptage sérieux des célébrités littéraires… et les contre-exemples abondent : pourquoi donc Viellé-Grifin se trouve-t-il autant cité ? Le champ littéraire de l’époque diffère-t-il donc aussi profondément que l’idée que le sens commun (légèrement khâgneux) peut s’en faire aujourd’hui ?

*

Qui donc peut avoir aujourd’hui à la fois l’ascétisme et la passion nécessaire à l’objectivation des gloires ? Un seul : Alain Chenu, qui a découpé en items les couvertures de “Paris-Match” de 1949 à 2004 (lu par un Français sur 5 au début des années soixante, par moins d’un sur dix aujourd’hui). Dans cette étude, un “sujet” occupant l’ensemble d’une page compte pour 1, si deux sujets sont traités à égalité de surface, chacun compte pour 0,5. Les sujets ne comportant pas d’image, ou comportant des images occupant moins de 10% de la surface de la couverture, ne sont pas pris en compte. Si un sujet représente un ou plusieurs personnages nommément identifiés, un poids peut être alloué à chacun de ces personnages, avec là encore un plancher de 10%.
Ce qui donne, à la fin, un article à la fois passionnant et étrangement autre-chose… Car les couvertures, finalement, donnent si peu d’informations. L’ascétisme n’est pas toujours bien rentable.

La population des “couverturés” peut se distinguer suivant ses points forts (une famille noble, un fait divers, un succès électoral, une chanson…) : et suivant ces points forts, on observe des structures différentes. Les femmes (jeunes) dominent chez les aristocrates et dans le monde du spectacle. Les hommes (vieux) dans le monde politique… et les hommes (jeunes) dans la catégorie “société” (sportifs, célébrités d’un jour…).
Chenu conclut modestement son article par la phrase suivante : “Plusieurs résultats sont non triviaux : persistance et même revitalisation des aristocraties, intérêt croissant pour les rôles particularistes exercés par les célébrités, tendance à un certain repli sur un horizon national.”
 

Références
Chenu, Alain. “Des sentiers de la gloire aux boulevards de la célébrité”, Revue française de sociologie, 49(1), 2008 : disponible sur cairn.info (et dans lequel j’ai découvert la citation de Tarde)
Tarde, Gabriel. Psychologie économique : [disponible sur Gallica]
Huret, Jules. Enquête sur l’évolution littéraire en France [disponible sur Gallica]
D’autres informations sur Gabriel Tarde : ici, et là.

Choses en liste (12) et censures réticulaires

  1. J’ai appris cette année que coulmont.com était inaccessibles sur certains ordinateurs : certaines académies interdisent aux lycéens et collégiens d’accéder à mon site, les ordinateurs de certaines compagnies font de même… et il semble que certaines universités américaines (merci Tom Roud) en interdisent aussi l’accès.
    Il y a probablement trop de S…X à l’intérieur (ou trop de sociologie, je ne sais). J’aimerais avoir une image plus précise de cette censure privée et automatisée, mais — oh enfer récursif — il est peu probable que ce billet arrive aux yeux des personnes qui pourraient me dire : “ici, coulmont.com est interdit.”
    Je vais donc demander l’aide des blogueurs qui ont accès à mon site/blog et qui pourraient relayer l’information ailleurs (par exemple sur leur blog). Que celles et ceux qui voient l’accès interdit à coulmont.com m’envoient confirmation sur censure@coulmont.com (dans l’idéal avec le nom du filtre qui empêche l’accès).
    [Ce n'est pas une tactique tordue pour augmenter le nombre de visiteurs...]
  2. Dans la série : les toilettes des universités françaises sont dégoûtantes, voici l’université de Nancy. Vous souvenez-vous des toilettes de Paris 8 ? [non ? Rappel alors]
  3. Advice for you first time teaching : in a nutshell : “prépare pas trop”.
  4. Des blogs d’hypokhâgneuses : un premier, et un deuxième, et un troisième. Est-ce moins khâgneux qu’un blog d’ancien khâgneux ?
  5. Vous ai-je dis que j’ai publié un manuel ?
  6. Est-ce que « ce genre de licence “fait bien sur le CV” ?… Grave question. Mal posée.
  7. Le Bilan 2008 des qualifications par le CNU (en section 19) : on veut en savoir plus (comme le taux de qualification par directeure de thèse depuis 5 ans par exemple…), mais on en a déjà pas mal.
  8. La Bourgeoise et le furet : transpiration et classes sociales, par Gérard Rimbert. [Du même auteur : La Tricoteuse et le Jeune cadre dynamique et Le Café du pauvre... G.R. est un jeune sociologue dynamique.]
  9. le grand test de la vache (département de sociologie de Genève) (via XZ Pasblog)
  10. Les Kalaï Elpides de Pandore ont repris. A suivre en continu toute l’année.

Sex toys en boîte

Je n’avais aucune idée de la fréquence des “soirées sex-toys” dans les discothèques, que j’ai découvertes en lisant un petit mémoire de recherche. J’ai en effet, récemment, reçu le travail de deux étudiants sur les sex-toys (Melchior P. et Eugénie F.). Ils ont comparé, de manière classique, deux lieux de vente, un sex-shop et un magasin de lingerie qui propose des gadgets. Mais ils se sont aussi penchés sur un nouveau circuit, les discothèques.

Petite collection de flyers de “soirées sex toys” dans diverses discothèques françaises

Source : soonnight.com

On entend parfois parler de “banalisation”, ou, pire, de “démocratisation” de ces gadgets, parce qu’une série télé en a montré ou que la fille d’une couturière en a vendu quelques milliers. Se posent alors de fausses questions : “est-ce banal ?”, “est-ce vraiment démocratisé ?”, “en tant que sociologue, que pensez-vous de ce phénomène social ?”.
J’essaie toujours de répondre en insistant sur ce qui m’apparaît comme une démarche sociologique : l’objectivation des circuits d’accès à ces jouets pour adultes.
Jusqu’aux années 2000, on en trouvait dans les sex-shops, dans les catalogues de vente par correspondance (Trois Suisses, La Redoute, etc… sauf Camif apparemment), dans quelques arrière-boutiques de magasins de lingerie en province profonde, dans des magasins de farce et attrape. Les circuits étaient déjà variés.
Au cours des dernières années, des magasins spécialisés en sex-toys, la reconversion de quelques magasins de lingerie, des “gadgèteries”, des sites internets, des vendeuses à domicile, des sex-shops de zones commerciales… ont ouvert d’autres circuits, qui ont en commun de présenter l’achat des vibromasseurs comme une décision féminine. Mon intérêt pour les circuits vient de la lecture des ouvrages de Viviana Zelizer : aux circuits différents qu’emprunte l’argent, les biens et les services sont associés des significations différentes (le “cadeau” circule entre intimes, le “pot de vin” entre corrupteurs et corrompus, la “rétribution” entre deux parties définies encore autrement, etc…).
Disons que j’étais bien content avec mes petits circuits et que je me suis endormi d’un bon sommeil dogmatique.

Comment avais-je pu passer à côté de cette acculturation à l’objet que représente les soirées “Spécial Sex Toy” en discothèque ? Probablement parce que ces lieux ne sont ni de mon âge, ni de mon milieu, ni à proximité. [Comptez-donc le nombre d'articles ou de livres sociologiques rédigés sur ces lieux d'intense sociabilité juvénile... A part les travaux de Bertrand Réau, je n'en connais pas. Voilà encore un beau sujet de thèse pourtant : il existe probablement des sources d'archive policière, des associations professionnelles, des tonnes d'articles dans la presse pour adolescent, la possibilité d'un public captif et à moitié îvre pour des entretiens...]

*

Donc, non seulement ai-je appris quelque chose en lisant le travail de ces deux étudiants, mais j’ai apprécié leur esprit d’initiative. Voici, ci-dessous, un extrait :

« Ces interrogations nous ont orientés dans notre enquête, et nous ont permis de nous pencher sur différentes approches du concept de sex toy. Nous avons par exemple découvert qu’il y avait une soirée « * * * * » en boite de nuit à * * * * qui avait pour thème accrocheur : « Spécial Sex toys ». Nous y avons eu l’occasion de mieux cerner le public touché par ce type d’effets d’annonce, et avons pour cela préparé un questionnaire visant à sonder les clients pour nous donner des pistes, des orientations, et répondre à nos deux questions centrales : qu’est-ce qu’un sex toy et qui l’utilise ?
Cette étude a été un relatif échec. La principale raison en a été que nous étions face à un public très jeune (17-20 ans), et de fait, comme nous l’expliciterons plus loin, peu sensible à ces questions. Le sex toy était perçu exclusivement dans sa dimension de rite de passage, symbole de l’entrée dans « la sexualité », et non pas comme objet d’une pratique, d’un type de sexualité. Mais les torts de cette enquête ont aussi eu pour nous des avantages, puisque cela nous a permis de mieux cerner les limites de notre questionnement, notamment en fonction des âges concernés »

Je ne partage pas entièrement l’idée de l’échec, ne serait-ce que parce qu’expérimenter une méthode est toujours profitable. Voici donc ci-dessous quelques tableaux croisés. Précisons tout de suite que tous ces chiffres sont à prendre avec de grosses pincettes : les deux étudiants ont été apparemment attirés par les chiffres ronds (30 filles, 20 garçons) et cet échantillon de 50 individus n’a probablement pas même la structure des clients de la discothèque ce soir là.
Mais viser l’excellence statistique en permanence, c’est comme critiquer le château de sable du petit neveu parce qu’il n’a pas de pont-levis.

Plus largement, il convient d’associer autant que possible ethnographie et statistiques. Dans un article de 2005, Le questionnaire ethnographique, Emmanuel Soutrenon écrivait :

Vouloir administrer un « petit questionnaire » dans le cours d’une enquête de terrain est une tentation que bien des ethnographes ont expérimentée à un moment ou à un autre. Aussi banal qu’il puisse paraître, ce projet n’est pourtant que rarement mis en œuvre, comme si sa légitimité était au fond douteuse ou mal assurée.

L’exemple proposé par les deux étudiants, bien que bancal, est donc à relever : enquête de terrain et petit questionnaire ne s’opposent absolument pas. Je vais ici insister sur quelques tableaux croisés.

L’une des questions posée était : “Voudriez-vous repartir de cette soirée avec un sex-toy ?”

En fonction du sexe des enquêtés :

oui

non

Total

F

25 (83%)

5 (17%)

30 (100%)

M

12 (60%)

8 (40%)

20 (100%)

Total

37

13

50

Les hommes et les femmes (ici de jeunes hommes et de jeunes femmes) en tant que population ne manifestent pas le même enthousiasme face aux objets proposés. Mais le test du chi-deux vient diminuer notre propre enthousiasme : en fait, on trouve surtout qu’il n’y a pas de liaison statistiquement significative.

En fonction du “statut matrimonial”

oui

non

Total

Célibataire

20 (77%)

6 (23%)

26 (100%)

En couple

17 (71%)

7 (29%)

24 (100%)

Total

37

13

50

Les comportements des célibataires et des couples ne diffèrent pas (le chi-deux est ici de 0,0282 bien trop petit pour indiquer une liaison entre variables).

En fonction de l’âge

oui

non

Total

16 à 18 ans

16 (73%)

6 (27%)

22 (100%)

19 ans

10 (90%)

1 (10%)

11 (100%)

20 ans et plus

11 (65%)

6 (35%)

17 (100%)

Total

37

13

50

Rien de bien significatif ici en fonction de l’âge… Sinon que la population a l’air bien jeune : dans un des flyers reproduit en dessous, l’on peut lire “Nuit du Bac !!! Sex Toys Party !!!”. Et c’est sans doute ceci qu’il faut retenir : pour une partie de la population, les adolescents de discothèque, le premier vibromasseur est un cadeau reçu en boîte.

Suite de la collection de flyers…

En courant…

Une page de publicité :
Je suis heureux de voir la sortie du manuel que j’ai écrit avec Céline Béraud, Les courants contemporains de la sociologie, aux Presses universitaires de France, dans une nouvelle collection, “Licence”. Il est dès maintenant dans la plupart des librairies. Il fut un temps, quand j’étais jeune, où les PUF avaient une collection, “Premier Cycle” dont la couverture était faite d’une photo très peu flatteuse de l’auteur sur fond blanc. Le Béraud-Coulmont n’est pas dans cette collection. Ouf !
Plus d’informations ici sur mon site, ou plus loin, sur le site www.licence.puf.com. (J’en reparlerai, un peu plus tard, ici même.)

*

Deuxième page de publicité : Godes’ Story est un livre illustré sur l’histoire des “sex toys”, pour lequel j’ai été interviewé. Ce n’est pas un ouvrage académique : il est richement illustré (notamment par la collection de godemichets de la Brigade mondaine) et présente les activités de quelques commerces français, mais aussi des interviews de Rachel P. Maines, Sandra Boehringer et Agnès Giard. En bonus : un DVD, la version doublée en français de “Passion and Power, The Technology of Orgasm“.

Why blog ?

On me demande pourquoi j’ai un blog… et on ne me le demande pas qu’une fois : André Gunthert s’associe à Timothée Poisot.
Allons-y donc… (avec une certaine réticence… et en répondant un peu à côté)
Historique : J’ai un site internet depuis fin 1995, qui a contenu des nouvelles policières non publiées et pourtant formidables, des exposés, puis mes premiers articles et d’autres textes. En 2001 et 2002, alors que je mettais de plus en plus souvent mon site à jour, j’ai découvert les blogs de Kieran Healy et celui de Andrew Sullivan. En juillet 2003, après quelques semaines d’expérimentations, j’ai ajouté une section “blog” au site, c’était plus simple que de rédiger en HTML et transférer par FTP…
Raisons : Je ne sais plus pour quelles raisons j’ai ouvert un blog, ni dans quel but. Mais à l’origine, le “blog” n’était pas perçu (de l’extérieur) comme un outil lié à la recherche ou à la vie académique. Quand mon site a été référencé par liens-socio, voici comment il le fut (et comment il l’est toujours) : “Sur son site, vous trouverez un certain nombre d’articles portant sur les relations entre religion, mariage et homosexualité. Et depuis peu, son “blog”, journal personnel en ligne…
En fait, il y a eu très peu de journal personnel, et surtout du journal de recherche (même si les premiers mois montrent rétrospectivement une voix qui se cherche). Très peu de compte-rendus de lecture, mais des morceaux de réflexion.

Problèmes : Aucuns. Je n’ai jamais entendu d’échos négatifs [d'autres s'interrogent sur les conséquences sur la carrière]. Depuis la mise en place du “wiki-auditions“, c’est un peu différent : cette initiative (qui n’est pas un blog) est plus connue, et je rencontre des personnes qui lisent le blog mais que je ne connais pas. J’entends aussi quelques échos…
Le principal problème “en ligne” aurait pu venir des commentaires. Ma politique n’est pas de modérer, mais d’effacer rapidement les commentaires qui ne me plaisent pas, et de fermer le formulaire de commentaire quand le billet devient utilisé à des fins autres. La discussion a les limites que je lui fixe.
L’empilement antichronologique des billets m’a profondément gêné : j’en comprends l’utilité pour une lecture quotidienne (le dernier billet s’affiche en haut)… Mais une fois l’actualité passée, les billets doivent se lire dans l’ordre chronologique. Les Archives mensuelles et annuelles du blog sont donc publiées dans l’ordre chronologique, ce qui permet, sur certains thèmes, de suivre le déroulement de la recherche ou de la réflexion. De même les archives de L’Affaire Olesniak sont présentées dans l’ordre de l’écriture.

Autre idée : J’ai démarré sans ligne directrice, mais à partir de juin/juillet 2004, ce que j’écris devient plus long, et s’oriente vers le journal de recherche, qui continue jusqu’aujourd’hui. Mes dadas ont peu changé en cinq ans : la sociologie des prénoms (le premier billet public était sur ce thème), l’objectivation spatiale des activités religieuses (si si…), le commerce pornographique. L’abandon progressif du thème central de ma thèse est lié à une profonde lassitude (qui a pris la suite d’un enthousiasme de trois ans).

Ce qui me pousse à écrire aujourd’hui sous le mode du “blog” ? C’est principalement pour stabiliser des morceaux de pensée, que de toute manière je doit stabiliser par écrit avant toute rédaction finale. Accessoirement, c’est pour diffuser certaines informations (comme l’immonde saleté des toilettes du bâtiment B de Paris 8).

La question de l’autocensure : c’est la plus difficile à gérer. Jean-Louis Fabiani est parfois confronté aux conséquences de certaines publications.

Conclusions : Je n’ai pas du tout apprécié écrire ce billet : je n’ai pas de théorie de ma pratique. Cela sera peut-être différent pour de plus jeunes sociologues. Un manuel tout récent de Serge Paugam, La pratique de la sociologie consacre quelques pages aux blogs de sociologues dans l’espace des publications. Je pense que dans quelques années, la question sera abordée lors des séminaires “pratiques” (”comment rédiger une demande de financement”, “faut-il avoir un blog”, “qu’est-ce qu’un bon CV”…) ou de lecture de textes (un bon exercice en master1 : comparer un article scientifique, un billet de blog et une tribune libre dans Le Monde, du même auteur, sur le même thème).

Et pour reconclure : Les théories de la pratique sont toutes référencées chez Tom Roud, sur la Why Blog Meme Page.
Il faut donner quelques noms pour que la chaîne continue. Prenons un sociologue de la politique Joël Gombin, un sociologue des loisirs Damien Babet et un sociologue de l’espace Romain j. Garcier.

Etre étudiante à Paris 8

Comme chaque année, un petit tour d’horizon.

mise à jour (19 septembre)
Decasia a visité l’université en août et parle d’une “étrange contradiction entre les slogans gauchistes, les graffitis colorés et l’architecture ultra-sécuritaire : caméras espion, fil barbelé et tout…” :

I went to visit one of my possible fieldsites this summer, the University of Paris VIII Vincennes-St.-Denis, only to find it closed and locked for August vacations. (…)There were an odd contradiction between the leftist slogans and signs and the colorful student graffiti, and the security-laden architecture - security cameras, barbed wire and all

mise à jour (28 septembre)
Le Gourou Latex écrit :

Ma fac est a Saint Denis, c’est paris VIII. C’est une fac d’art et quand on voit la ville on comprend pas. Puis on voit la fac, et on se dit qu’elle en a vu, tu vois?
Le truc c’est que a seine saint denis, c’est pas trés hype comme département.
Sa me rappelle une fois, jétait dans le métro, je repartais chez moi, et il y a eu ses 4 jeunes avec des mots tout moche qui sortait de leur bouche a l’infini. Tout le monde les regardaient, parce qu’ils parlaient mal. Ils devaient avoir une 15aine d’années.

Et Misa écrit :

Franchement y’a des jours où il vaudrait mieux ne pas se lever.
Si on passe outre les problèmes personnels qui font détester les salades.
On peut difficilement passer à coté de sa licence. Et pourtant.
Dans ma super fac de merde. Et je le dis bien haut et fort. On se fout des étudiants qui ont une vie et qui ne campent pas sur la fac.

Mélodie à Paris écrit :

côté organisation des salles c’est mal foutu..on a pas mal tourné en rond Théo et moi. (…)Il semble me rester une seule étape a l’inscription, mais la [secrétaire] semblait avoir perdue mon dossier….pas cool!

Fanny, étudiante de Paris 8 qui est en ce moment au Brésil, compare les bureaux des relations internationales :

on a du aller aux relations internationales de notre fac pour l’inscription, voyant qu’on cherchait un appartement, qu’on galérait un peu, (…) et ça n’a posé aucunes problèmes…
Ça nous a vraiment surpris, parce que connaissant le bureau des relations internationales de Paris 8, ça ne serait certainement arrivé :D !

Nol, étudiante de Paris 8 en échange à New York, écrit :

En parlant des cours, je ne pensais pas que ça allait être aussi intéréssant, en particulier les cours de scénario… Paris 8 c’est de la gnognotte à côté! J’ais déjà 4 ou 5 bouquins à lire (qui m’ont coûté les yeux de la tête) et des tones de films à voir, mais quand on analyse un épisode de WEEDS en classe ou qu’on étudie Gladiator, on se plaint pas!

Richard Ying rentre en master. Verdict :

Malgré un rendez-vous à 9h, la responsable de filière n’est arrivée qu’à 10h45.

fin des mises à jour

Trois petits points (le blog a déjà disparu…)

M’enfin la journée d’hier a été assez fournie en péripéties xD Départ a Paris a 8h05 arrivée donc 30minutes après, avec Gabriel on s’dirige vers l’métro 13 et la …WAHOUU v’la l’monde >>” et j’ai même vu en chair et en os les agents de la RATP avec leur gilet orange fermer les portes du métro comme Gabriel m’avait raconter ..Youpi ça va être la joie tous les matins XD

Minnilena :

Je suis aussi en train de planifier ma futur annee scolaire. et oui je retourne a la fac!! ohoh, finalement apres avoir deserte les bancs pendant 2ans, je me suis incruste dans un master pro de creation numerique. Les cours ont l’air allechants, prometteurs mm. Alors haut les coeurs, motivons nous, motivons nous!!

Devonie à Paris :

i was able to enroll in all of the classes i wanted: a french cinéma class, a french theatre survey course, a class on media called “the word and the image,” and a class at l’université paris VIII on gender and sexuality (some of the reading will be in english!)

Une comparaison : Clémence :

Comme quoi, une fois passées les cérémonies en robe de satin et les banquets, il y a un côté très Paris 8 à Brown! (Ces “poses” militantes se traduisent toutefois moins concrètement qu’à Saint-Denis : ici, on ne fait pas la grève pour défendre les étudiants sans-papiers, on paye 40 000 dollars l’année et on cultive un jardin bio pour faire pression sur l’administration).

Caroline in Paris :

having that time slot on Tuesday’s now available leaves more opportunity to take a class at the University of Paris with other French students. I’m hoping to take either a music history class at the Sorbonne or a composition class at Paris 8. We’ll see how that goes.

En connaissez-vous d’autres ? Do you know any other student blog ?

Previously :
200720062005une liste plein de blogs morts

Grandes croisades à Paris :
Pasteurs, Prophètes et Apôtres africains

Château Rouge, à Paris (XVIIIe arr.), une centaine de mètres au nord de Barbès, est un quartier “africain” : quartier de résidence, et surtout quartier de commerce. Les commerces ethniques et les opérations de rénovation urbaine ont été étudiés à plusieurs reprises par des collègues sociologues, urbanistes ou anthropologues, et leurs travaux donnent d’intéressantes informations sur le contexte.

Mais ce qui peut frapper certains observateurs, lors d’un passage à Château Rouge, c’est la multitude d’affiches et de posters pour des “croisades”, des “prophètes” et des “miracles”. Dans l’espace délimité par quelques rues les publicités religieuses pour des églises africaines recouvrent les murs aveugles et les barrières de chantiers.
Sébastien Fath s’était déjà penché dessus, dans une série de photos intitulées Eglises africaines à Château Rouge, et je prends ici sa succession.

Ce que révèle la présence de ces affiches, c’est d’abord l’existence d’églises protestantes (évangéliques, pentecôtistes, indépendantes…) ou situées sur les franges extérieures du protestantisme, églises “africaines”, présentes en France, et intensément occupées à évangéliser. Eglises “noires” ou églises “africaines” ? Comme les églises antillaises ne seront pas abordées ici, je parlerai d’églises africaines (je ne sais d’ailleurs pas si le livre de Pap Ndiaye, La condition noire aborde les questions religieuses).

“Un fait majeur des mutations religieuses récentes”
Le foisonnement d’églises protestantes “d’expression africaine” dans la région parisienne est connu des sociologues des religions, mais n’a pas encore fait l’objet de beaucoup d’enquêtes spécifiques (si ce n’est aux frontières de la discipline, où intérêts pastoraux et intérêts scientifiques se croisent). Pourtant, une thèse sur ce sujet, qui mêle questions d’urbanisme (on va le voir), questions religieuses et le thème omniprésent du racisme et de la discrimination… une thèse sur le sujet aurait de grandes chances de trouver des financements [par exemple avec cette bourse]

C’est donc encore vers Sébastien Fath que l’on va se tourner : il fournit, dans quelques articles et dans une dizaines de pages fort synthétiques (dans Du ghetto au réseau. Le protestantisme évangélique en France (1800-2005)) un point d’entrée vers les dimensions sociologique du phénomène. Il écrit notamment, au sujet des “nombreuses Eglises africaines qui se sont développées depuis trente-cinq ans”, que “leur identité ethnique dresse parfois une frontière presque étanche avec l’univers religieux environnant. Généralement de type charismatique, elles opèrent suivant un régime d’oralité, porté par des pasteurs-prophètes qui revendiquent une expertise thérapeutique. Opérant bien souvent en large indépendance par rapport aux réseaux évangéliques déjà constitués, elles posent un vrai défi à l’observateur. Comment les repérer et les étudier?
Posons ici que la vingtaine d’affiches recueillies peut constituer une porte d’entrée vers un repérage et une étude. Cette méthode d’objectivation a une portée limitée, mais elle a un intérêt : photographier les affiches religieuses de Château-Rouge pendant une longue période (un an serait un minimum, pour avoir une idée des variations saisonnières) construirait des données uniformes. L’on passerait à côté des églises qui s’appuient sur des réseaux tribaux ou familiaux et qui ne font pas de publicité. L’on passerait aussi à côté des plus petites entreprises religieuses (même si des “demi-A4″ sont aussi affichés qui ne réclament pas beaucoup d’investissement).
Que voit-on si l’on lit ces affiches ?

Des indices d’une répartition inégale des capitaux
Qualité de la mise en page, taille et qualité du papier ou des photos donnent un indice, peut-être, de la richesse matérielle de l’église en question. Mention d’un site internet… Mais la fréquence des fautes d’orthographe est beaucoup plus discriminante et fournit un indice objectif (même si leur calcul oblige à un travail lent et peu agréable). L’absence de faute d’orthographe serait compris comme l’indication qu’un groupe au capital culturel plus élevé a contribué à l’affiche.

Une géographie des lieux de culte
Les affiches sont à Château-Rouge, mais les lieux de culte sont ailleurs. Un seul se trouve, rue Doudeauville, dans une salle de sport. Tous les autres se trouvent en banlieue. La carte ci-dessous (merci google maps !) montre la répartition spatiale des lieux de cultes mentionnés sur une petite trentaine d’affiches différentes :


Voir la carte plus détaillée

Les assemblées se tiennent en banlieue, mais pas n’importe où en banlieue. J’ai ici colorié en rouge la zone dans laquelle je m’attends à trouver d’autres lieux de cultes (lors de mes prochaines récoltes d’affiches).
- c’est dans les banlieues populaires et à forte présence immigrée que se réunissent ces églises : Saint Denis, Bobigny, Montreuil, etc…
- c’est souvent dans des zones industrielles, ou, Plaine Saint-Denis, dans des centres de réunion. L’Espace Labriche le dit explicitement : “Salles pour Cultes”. Ces églises sont jeunes, n’ont pas encore construit ou acheté leurs bâtiments : elles louent une salle pour quelques heures.
- Quand elles possèdent leurs bâtiments, ou qu’elles louent, depuis longtemps, une salle, cela peut donner lieu à des conflits locaux, comme à Montreuil en 2005 : le maire avait interrompu des cultes évangéliques [voir par exemple : "Montreuil: un pasteur dénonce une autre intervention du maire en plein culte", Agence France Presse, 11/02/2005 ; "La Fédération protestante de France annonce le dépôt d'une plainte contre le maire de Montreuil", Associated Press, 20/07/2005]

Les affiches se trouvent dans Paris intra muros et les lieux de culte en banlieue : l’idée se renforce que Château Rouge constitue un “hub” (un centre connecteur de différents réseaux), un lieu parcouru par des personnes des différentes villes de banlieue. Afficher à Château-Rouge, c’est espérer toucher toutes celles et tous ceux qui viennent y travailler ou y acheter.
Dans ce quartier (Château-Rouge / La Goutte d’Or), 36% des habitants sont nés à l’étranger (c’est le double de la proportion parisienne), et, depuis une vingtaine d’années, la multiplication de commerces africains en a fait — pour reprendre le titre d’un article — « une centralité africaine à Paris ». C’est la conséquence d’une augmentation de la population africaine à Paris, mais aussi en banlieue : Château-Rouge est un lieu de passage, où se retrouvent, pour acheter et vendre, des résidants de la petite ou grande couronne. Château Rouge, pour certains guides touristiques, c’est l’Afrique à Paris : “For the price of a subway ticket you are transported in the heart of Africa“.
Sophie Bouly de Lesdain le souligne : après les Maghrébins et les Asiatiques, “au cours des années quatre-vingt-dix, les Africains du sud du Sahara sont passés de l’autre côté de la caisse enregistreuse” (”Chateau-Rouge, une centralité africaine à Paris”, Ethnologie française, 1999, n°1, 86-99, aussi sur HAL-SHS.) De clients ils sont devenus commerçants.
Ces commerçants résident le plus souvent en banlieue : ils viennent travailler à Château-Rouge. Une partie des clients aussi (parfois même de plus loin) : le quartier devient un lieu de rencontre, de sociabilité. C’est ainsi que l’on peut comprendre comment “les associations ethniques liées à des communautés marchandes urbaines [contribuent] à fonder au centre de leur activité un espace religieux” (comme l’écrit Vasoodeven Vuddamalay dans un article des Annales de la Recherche Urbaine).

Pasteurs et institutions
Ces églises évangéliques africaines sont faiblement structurées : les pasteurs-prophètes sont souvent indépendants et les affiches mettent en scène l’autonomie. Il existe bien une “Communauté des Eglises Africaines en France” (CEAF, www.ceaf.fr) qui rassemble une quarantaine d’assemblées locales et qui tente de mettre de l’ordre, en insistant sur la formation théologique. Mais aucune des églises mentionnées dans les affiches recueillies ne semble en faire partie.
Une partie des pasteurs est constituée d’itinérants : en les cherchant sur internet, on les trouve prêcher à Bruxelles, Aix La Chapelle ou en Afrique. Les affiches mentionnent souvent leur origine nationale : le “Prophète Ithiel Dossou” est du Bénin, le “Rev DR Samuel Osaghae” est du Nigeria, l’”Evêque Pascal Mukuna” est de Kinshasa, et

L’Evangéliste Kiziamina est un serviteur de Dieu de renommé internationnal avec des dons particuliers des Miracles et Paroles de connaissance et prphétique, est également député en RDC [République démocratique du Congo]

Mais les origines sont aussi européennes : plusieurs affiches mentionnent des réunions de pasteurs venus de Belgique, de Hollande ou d’Allemagne. Sébastien Fath l’écrit : il faut comprendre la Plaine Saint Denis comme un espace religieux européen.

On peut estimer, à partir des affiches, l’âge des pasteurs : les cheveux blancs sont très rares. Il me semble que tous (sauf un) ont moins de 45 ou 50 ans. Les affiches sont peut-être le moyen utilisé par des pasteurs ayant commencé à étendre leur surface et leur réputation, mais dont la renommée a encore besoin du soutien d’une campagne.

Les femmes jouent un rôle mineur dans les affiches. Numériquement, elles ne représentent qu’une petite minorité des personnages photographiés. Symboliquement, elles sont épouses et accompagnent l’oeuvre de leur mari, même si leur accès au divin est similaire :
Jocelyne Goma est présentée ainsi sur le site internet de son église (qu’elle partage avec son mari) : “A l’âge de 20 ans, Jocelyne vit une expérience extraordinaire. A son domicile, un ange la visite et lui ordonne de se tourner en pureté et en vérité vers Jésus-Christ.
Rôle mineur, mais surtout, rôle banalisé. Le protestantisme évangélique n’est pas monosexe. La “Conférence des femmes” du CRC illustre cela (affiche non reproduite), ainsi que la présence de “Soeurs”, d’une pasteure ou d’une “maman présidente” dans d’autres affiches.

Il devient aussi possible d’estimer, à partir des titres revendiqués par les personnes photographiées sur les affiches, le type de charisme revendiqué (ainsi que la place dans une hiérarchie). Certains se présentent comme “Evêques”, c’est à dire comme des supérieurs hiérarchiques garants de la vérité de par la place qu’ils détiennent dans l’institution : leurs subalternes détiennent un “charisme de fonction”. D’autres se présentent comme “DR” ou “Dr”, docteurs, garants — car théologiens — de la vérité du message. Jean-Paul Willaime parle de “charisme idéologique” pour décrire le type de charisme disponible dans ce cadre où prime l’orthodoxie de la prédication (pour en savoir plus, lire son Sociologie du protestantisme en collection Que-Sais-Je-?) . D’autres, enfin et plus souvent, se présentent en tant que “prophètes”, interfaces entre Dieu faiseur de miracles et les hommes : l’indice pointe, ici, vers une église pentecôtiste.
La place sur l’affiche : en haut / en bas — dans un cartouche ou non ; la taille relative des têtes… donne une idée de la taille des personnes dans la “cité de l’inspiration” (pour boltanskiser un peu) : seul, en couple, en trio, muni de titres ou non, les personnages n’ont pas le même rôle ni le même poids. Les affiches sont peuplées d’un petit personnel religieux : chanteurs, “soeurs”, “frères” qu’il ne faudrait pas oublier.

Quels “produits” ?
Les “produits” proposés par ces entreprises religieuses montrent une “aptitude paradoxale à concilier individualisme et discours théocentré” (là encore, Fath, “Les protestants évangéliques français”, Etudes, 2005-4, p.351-361, disponible sur cairn.info). Cette aptitude se perçoit dans l’Evangile de la prospérité promu par certaines églises. La CRC écrit : “De nombreux chrétiens croient que leur bénédiction consiste à occuper un simple poste au sein d’une société, alors qu’en réalité, Dieu veut propulser au rang de Chef d’entreprise la plupart d’entre eux.
Des liens sont établis entre salut et santé physique : “L’Evangéliste Kiziamina” demande sur une affiche : “Amenez des malades, aveugles, possedés des esprits malins, … pour expérimenter la puissance du nom de Jésus-chrit dans nos vies“.
La pasteure Françoise Vangu (Flamme de Feu, une église récente de l’Entente congolaise des œuvres chrétiennes) organise une journée “Spéciale rentrée scolaire”.
D’autres proposent “délivrance”, “gloire, victoire et succès, guérisons et miracles”, mais toujours au nom de Jésus, et en provenance de Dieu (par l’intermédiaire du pasteur-prophète)

Prenons un peu de recul avec cette offre symbolique, et penchons-nous sur la forme des réunions religieuses, le cadre général. L’on remarque qu’il ne s’agit pas, dans ces affiches, des cultes hebdomadaires habituels. Les différentes affiches oscillent entre deux pôles. Les “croisades d’évangélisation” souvent mentionnées dans ces affiches sont la réunion de deux choses : la “croisade” d’un côté, une période d’activité intense, mais une période éphémère ; l’évangélisation de l’autre, qui a pour but ultime un changement d’identité, la conversion. Ce sont presque les deux types de religiosité mentionnés par Danièle Hervieu-Léger dans “Le Pèlerin et le converti

Elle y opposait la religiosité catholique du début du XXe siècle (celle qui avait en son centre la figure du pratiquant) à la religiosité contemporaine structurée autour de deux pôles : celle du
pèlerin (activité intense, mais pendant un temps donné), celle du converti (changement de vie, nouvelle identité…).

Pas seulement des “croisades d’évangélisation” - on y trouve aussi des propositions culturelles plus larges. Un pasteur propose ainsi une “conférence-débat” :

Grande conférence débat : La malédiction des Noirs, Mythe, Manipulation ou Réalité
Des siècles d’eslavages, des décennies de colonisation et d’apartheid, des populations entières qui croupissent sous le joug de la misère économique, des foyers de tension présents un peu partout sur le continent africain, l’Homme Noir semble condamné à être à la traîne.

Le point de départ est biblique (la malédiction de Cham), mais il semble qu’un agenda autre est proposé ici : pas un miracle ou une guérison, mais une édification par la “prise de conscience” d’une discrimination structurelle.

En étudiant les “itinéraires des églises évangéliques ethniques au sein de la société française”, Sébastien Fath distingue les “niches communautaires”, les “lieux d’intégration” et les “communautés transitionnelles”. Je ne suis pas certain de réussir à utiliser ces distinctions pour donner du sens à ces affiches. Mais certaines d’entre elles, c’est indéniable, jouent avec les symboles de la République : le “Bleu Blanc Rouge” me semble être utilisé bien trop souvent pour n’être que le résultat du hasard. De là à penser que ce qui se montre sur les affiches est — par clin d’oeil — une annonce de ce qui se joue dans les assemblées ou les églises, c’est un pas que je ne franchirai pas : les études ethnographiques sont sur ce point nécessaires.

En conclusion
J’ai essayé ici de me servir d’une série d’affiches recueillies au cours des trois dernières semaines comme données pour un premier travail d’objectivation. Il est trop tentant d’utiliser ces affiches comme simple illustration, en laissant de côté ce qu’elles disent (parfois malgré elles). Le va-et-vient entre les quelques textes sur les églises d’expression africaines et ces affiches me laisse penser qu’elles peuvent constituer le matériaux d’une petite recherche sociologique. Alain Chenu n’a-t-il pas, à partir d’un magazine, publié cette année dans la Revue française de sociologie une “Sociologie des couvertures de Paris-Match“.

Pour aller plus loin
Fath, Sébastien. Du ghetto au réseau. Le protestantisme évangélique en France (1800-2005), Genève, Labor et Fides, 2005
Fath, Sébastien. Les protestants évangéliques français, la corde raide d’un militantisme sans frontière, Etudes, 2005-4, 351-361
Bouly de Lesdain, Sophie. “Chateau-Rouge, une centralité africaine à Paris”, Ethnologie française, 1999, n°1, 86-99
Vuddamalay, Vasoodeven. “Commerces ethniques et espaces religieux dans la grande ville (PDF)“, Annales de la recherche urbaine, 2004, n°96
Entretien avec l’historien Afe Adogame, Religioscope
Fancello, Sandra. “Réveil de l’ethnicité akan et pentecôtisme ‘indigène’ en Europe“, Diversité urbaine, 2007-1, 51-67

Presse

  • Le Monde : “Les évangéliques, en plein essor, peinent à trouver des lieux de culte” (08/03/2007) ; “Les Eglises d’expression africaine se multiplient en banlieue parisienne” (08/05/2005) ; “Les Eglises afro-chrétiennes font de la France une terre d’évangélisation.” (03/01/2001) ; “Les Eglises protestantes d’expressions africaines ont fêté leurs quinze ans à Montreuil” (01/11/2005)
  • AFP : Le foisonnement des églises évangéliques “ethniques” (03/12/2004)
  • La Croix : “Des croyants aux marges de leurs Eglises” (30/01/2006)
  • Et, l’année prochaine, le colloque de l’association française de sociologie des religions, Dieu change en ville : religion, espace et immigration (2 et 3 février 2009)

    L’observatoire de l’hétérosexualité

    L’observatoire de l’hétérosexualité vient d’être fondé par Louis-Georges Tin.
    Il arrive après l’observatoire du communautarisme, l’observatoire de la parité, l’observatoire des inégalités, l’Observatoire de Paris, et l’observatoire des observatoires (mais c’est le seul dont le flux ATOM est dans mon googlereader).
    mise à jour: l’adresse est maintenant http://heterosexualite.blogs.liberation.fr.

    Reçus gratuitement

    Je reçois parfois des livres gratuitement… Cela fait sans doute partie de l’inscription dans le monde de la recherche et de la fréquentation de gens qui écrivent. J’ai notamment reçu, ces derniers mois :

    La revanche du clitoris de Maïa Mazaurette et Damien Mascret. Un livre court, synthétique et sérieux sur cette partie du corps méconnue : j’ai apprécié notamment l’usage qui est fait des enquêtes statistiques (du type ACSF / CSF) dans l’argumentation. Maïa Mazaurette blogue notamment sur sexactu.com.

    Les scripts de la sexualité : de John Gagnon. Un ouvrage important pour l’analyse sociologique des comportements sexuels. Les analyses en terme de “scripts” ont fait florès, principalement en langue anglaise. Ce livre devrait permettre leur importation en France. En tout cas, je sais que cet ouvrage va (me) servir.

    Guide de l’étudiant européen en sciences sociales. Parmi les questions que je pose aux étudiants se trouve celle-ci : “Quand prévoyez-vous de partir à l’étranger : au cours de la deuxième année de licence ou en 3e année ?”. Le but : restreindre l’alternative. Ne pas leur demander “si” elles comptent partir, demander “quand”. Et passer le “guide” aux étudiantes qui voient des inconvénients à partir. (Ça doit être de cette manière que je l’ai perdu !)
    (Voir aussi un compte-rendu)

    Les nuits de la main courante : Les sociologues “objectivent”, c’est le point initial de la recherche… mais ils ne sont pas les seuls. Laé s’intéresse ici aux étapes liminaires de l’objectivation, les premières notes… et il se sert de cette activité de prime-objectivation comme matériel pour une analyse des “écritures au travail”.

    Géographie des prénoms

    Où les lecteurs apprendront comment repérer des ressemblances.

    Je continue mon exploration des données du “Fichier des prénoms” de l’INSEE, et je me plonge dans des outils statistiques que je ne maîtrise plus. Aujourd’hui, il s’agissait de combiner la “cluster analysis” et la cartographie.
    L’analyse de clusters consiste, en gros, à demander à un ordinateur de trouver, tout seul, des groupes de ressemblances dans un tas de données. Prenons un prénom. Au hasard, « Faustine ». Quels sont les prénoms qui, récemment, évoluent comme Faustine ? Apparemment, Maylis, et Oriane connaissent des variations proches celles de Faustine… plus proche, en tout cas, que les prénoms Constance et Fiona, qui connaissent des évolutions proches de celles de Gabrielle ou Florine.
    La chose est intéressante : il existe plusieurs dizaines de milliers de prénoms en usage, et il est impossible de repérer à l’oeil nu des proximités entre prénoms — sauf à se restreindre aux dix ou vingt premiers.
    La chose est intéressante, mais que fait-on une fois qu’on a trouvé ces groupes de ressemblance. Rarement, l’interprétation vient d’elle-même : des prénoms démodés de l’immigration maghrébine apparaissent parfois ensemble… Il faut le plus souvent essayer de construire des typologies…

    *

    Disposant de données départementales, et cherchant à trouver des spécificités régionales, j’ai essayé de combiner analyse de clusters et géographie. Les résultats sont fascinants, mais difficiles à interpréter. On voit bien apparaître des départements, ou des groupes de départements “collés” ensemble, mais qu’en tire-t-on ? C’est là qu’un-e géographe versé en statistiques me serait utile…

    Pour réaliser l’image précédente, j’ai sélectionné les prénoms masculins qui, en 1970, sont donnés dans tous les départements français au moins 3 fois, et j’ai demandé à Monsieur l’Ordinateur (à l’aide du logiciel “R“) de grouper en 4 ensembles les régions. Mon problème est le suivant : la répartition des ensembles n’est visiblement pas aléatoire, mais qu’en tirer ? Sont-ce des homogénéités culturelles basées sur des différences (le “pool” de prénoms donnés au moins 3 fois dans l’ensemble des départements n’est pas très grand)… Ce n’est pas vraiment “les zones les moins intégrées” versus “les zones les plus intégrées”. Bref, ça demande du travail !
    D’autant plus que la même commande, mais pour les prénoms féminins, donne un “truc” différent, mais où les quatre “coins” de l’Hexagone (Nord, Bretagne, Landes-basques, Corse et Alsace) apparaissent avec une espèce de distinction.

    Les deux images précédentes en PDF :
    cluster-region-1970-prenoms-feminins
    cluster-region-1970-prenoms-masculins

    Prénoms et “Google Insights”

    Google Insights permet d’analyser les termes utilisés sur google.
    Il propose des cartes montrant l’origine des recherches… Il semble y avoir une correspondance entre le lieu d’où partent les recherches pour le prénom “Z” et le lieu où naissent des petits “Z”. En tout cas, cela fonctionne avec les prénoms les plus “typiques”.

    Ainsi Ainhoa (la carte du dessus), prénom typique du Sud Ouest de la France, est surtout “googlisé” par des résidents du sud-ouest. Même chose avec Klervi, Gurvan ou Katell (par des Bretons pour nommer des petits Bretons). Avec Marius pour les Marseillais, avec Guilhem pour leurs voisins… Et Zélie pour le Nord Pas de Calais.

    Note, avec Google Insight, l’ego-googling devient encore plus amusant. Le lien suivant compare les recherches sur “coulmont” (c’est moi), “godechot” et “louis chauvel” : Google Insight : coulmont godechot chauvel.

    Prénoms typiques

    Si l’on dispose de données départementales sur les prénoms, il est possible de chercher à savoir quels sont les prénoms “typiques” d’un département.
    Avec, tout de suite, le caveat suivant : la typicité est historique. Prenons, par exemple, le prénom “Loïc” : en 1946, c’est un prénom fréquent en Bretagne, inconnu ailleurs. En 2004, c’est un prénom de l’Est. L’animation suivante montre le passage de la “perturbation Loïc” entre 1946 et 2004. Sur ces cartes, plus le gris est foncé, plus le rang du prénom est proche de 1.
    Get the Flash Player to see this player.
    (Les données sont celles du Fichier des prénoms, INSEE, via le Centre Quêtelet / CMH, elles ont été traitées avec le logiciel R. L’animation a été réalisée en gros avec ImageMagick puis ffmpeg).
    J’avoue sans peine aucune que l’exemple “Loïc” est particulier : je n’ai pas trouvé, pour l’instant, d’autres prénoms voyageant aussi bien sur le territoire au cours de la deuxième moitié du XXe siècle.

    Trêve de diachronie. Un peu de synchronie.

    L’on pourrait — pour faire apparaître des prénoms “typiques” — commencer par repérer les prénoms les plus donnés, ceux qui ont la fréquence la plus élevée. C’est ce que représente la carte ci-dessous (pour l’année 2004). Mais comme on peut le constater, ces prénoms sont peu variés : Enzo, Théo, Lucas et Mathis suffisent à recouvrir la quasi-totalité du territoire. Se distinguent Paris (avec “Alexandre”) et la Seine-Saint-Denis (avec “Mohamed”).

    les prénoms les plus fréquents

    C’est que cette manière de faire (repérer les prénoms les plus fréquents) ne permet pas de distinguer entre eux les départements. Il faudrait pouvoir représenter les prénoms qui sont surtout donnés dans un département et peu ailleurs pour faire ressortir une typicité derrière l’apparente uniformité. La France n’est pas une masse uniforme : et pour chaque département l’on trouve quelques prénoms dont la fréquence est beaucoup plus élevée que la fréquence nationale. Souvent, ce sont des prénoms qui ne sont donnés, cette année là, que dans ce département et à un tout petit nombre d’enfants.
    Il convient donc de ne considérer que les prénoms suffisamment donnés. Pour la carte qui est ci-dessous, le seuil a été placé à 10 (il faut que 10 nouveaux-nés reçoivent ce prénom) et le rapport entre fréquence départementale et fréquence nationale doit être supérieur à 2. (J’ai retenu, pour les prénoms donnés au moins 10 fois en 2004 dans tel département, celui qui maximise le rapport entre la fréquence départementale et la fréquence nationale).

    prénoms typiques ?

    Avec cette méthode, on arrive à faire surnager certains départements, voire certaines régions. La Bretagne se distingue en donnant “Gurvan” et “Klervi” ou “Youna”, inconnus ou presque ailleurs. L’Alsace avec Eren et Elif (des prénoms aussi répandus en Turquie), le sud-ouest avec quelques prénoms basquisants et la région parisienne, avec Bintou, Assa, Djibril, Liora, Constantin et Ibtissem… [une version pdf de la carte est disponible pour une lecture plus simple]
    Mais cette méthode est un peu trop sensible : le seuil (10 enfants recevant ce prénom) est trop bas. Par tâtonnement, il m’apparaît qu’un seuil de 30 pour les garçons et 20 pour les filles donne des résultats géographiquement plus “jolis”, avec des prénoms différents…

    Les départements où aucun prénom ne surnage sont peu nombreux, mais ils existent. Dans ces départements, la répartition des prénoms ressemble à la répartition française.

    Ceci me permet de revenir sur les “prénoms bretons” déjà abordés précédemment. Pour établir le graphique de ce billet, je m’étais basé sur diverses listes de prénoms “bretons” proposés par des régionalistes ou des sites internets du type meilleursprenoms.com. Or les prénoms choisis comme “bretons” par les parents ne correspondent peut-être pas aux propositions normatives des promoteurs institutionnels d’identités locales. Un exemple : les variations sur le -wenn (Lilwenn, Louwenn, etc…).
    L’on pourrait donc proposer une autre méthode, en examinant de près la liste des prénoms réellement donnés en “Bretagne” (sans référence à une liste préétablie). Peut-être qu’elle diffère plus de la moyenne nationale que les listes de prénoms donnés dans d’autres régions. Et il faudrait examiner l’évolution, sur les soixante dernières années, de cette différence. Comme on le voit avec l’exemple “Loïc”, un prénom peut ne pas rester indéfiniment “breton”.

    Ailleurs sur internet :

    Sperme européen

    En 2005, la Food and Drug Administration des Etats-Unis a interdit l’importation de sperme européen, en raison des risques liés à la Vache folle. “Mad Cow Rules Hit Sperm Banks’ Patrons” titre le Washington Post.
    L’article est centré sur une femme qui, après avoir été inséminée par le sperme d’un ingénieur danois aux yeux bleus, cherchait à avoir un autre enfant du même donneur. Mais la compagnie américaine est en rupture de stock de sperme danois (apparemment le plus demandé).
    Le tout est très intéressant et pose des questions sur la commodification de certaines parties du corps : le sperme est sans doute, avec le sang et ses dérivés, beaucoup plus inscrit dans un marché global que le coeur ou les reins. Le choix du Washington Post de choisir comme angle d’attaque les restrictions d’importation (souvent lues comme des formes de nationalisme) me semble pertinent : il oppose une agence étatique et un désir individuel…
    A lire, donc.
    (D’ailleurs, c’est le genre d’article qui risque de se retrouver, sous une forme modifiée, dans Libé ou Le Monde très prochainement.)

    Prénom et humour (2)

    Il y a quelques semaines, je mettais en lien un sketch dans lequel deux humoristes liaient prénom et origine sociale (voir ici).
    J’ai trouvé un peu par hasard un autre humoriste, un peu moins amusant :


    Baptiste « Mon prénom ridicule » - Sketch de Baptiste Lecaplain

    Les animaux ont-ils un prénom ?

    sissy asnieres flick toucanradioDans La pensée sauvage Lévi-Strauss s’amuse, pendant de longues pages, à comprendre comment les Français nomment leurs animaux domestiques. Il s’étonne de ce qui lui apparaît comme un fait : l’on donne aux oiseaux des prénoms actuellement donnés aux humains, et pas aux chiens. Des « chiens, auxquels on ne donne pas de prénom humain sans provoquer un sentiment de malaise, sinon même un léger scandale », écrit l’anthropologue. « [N]ous leur affectons une série spéciale : Azor, Médor, Sultan, Fido, Diane (ce dernier, prénom humain sans doute, mais d’abord vu comme mythologique), etc., (…) presque tous des noms de théâtre formant une série parallèle à ceux que l’on porte dans la vie courante. »
    Il semble que ces pages ont été lues avec une certaine rigueur par Sir Edmund Leach : chez les anglophones, “animal names rarely conform to the rules that Lévi-Strauss describes for them” (je cite Mary Phillips, “Proper Names and the Social Construction of Biography : The Negative Case of Laboratory Animals”). Sir Leach écrit même avec humour : «But supposing the English evidence doesn’t really fit ? Well, no matter, the English are an illogical lot of barbarians in any case.» (Leach, dans Claude Lévi-Strauss, Chicago, The University of Chicago Press, 1989; première édition : Penguin Books, 1970)

    Et, en France, je ne connais pas de travaux portant sur la vérification empirique des hypothèses lévistraussiennes. Le dictionnaire des noms de chiens de Pierre Enckell (Médor, Pupuce, Mirza, Rintintin et les autres. Le dictionnaire des noms de chiens. Paris, Editions Mots et Cie) semble être assez lévistraussien dans la forme :

    p.8 Pour que le chien soit perçu en tant qu’individu, il est en effet fondamental qu’il porte un nom propre. (…) Les chiens modernes, à l’instar des membres humains de leur famille, possèdent une personnalité et une identité bien déterminées. C’est là ce que notre ouvrage souhaite mettre en valeur.

    Mais ces noms propres font le plus souvent partie d’une “série spéciale”.

    Je ne connais qu’un travail universitaire, en fait, un article de Colette Méchin, Les enjeux de la nomination animale dans la société française contemporaine (Anthropozoologica, 2004, vol.39, n°1). Elle écrit que “dans la société contemporaine, les animaux de compagnie ont de plus en plus souvent des noms empruntés au corpus des prénoms humains“.
    C’est ce qu’elle a remarqué au cours d’une enquête sur la prénomination. Je livre ici un extrait de l’article :

    Nous [i.e. C. Méchin et une enquêtée] parlons de la manière dont ont été choisis les prénoms des enfants. Un caniche blanc vient en cours d’entretien troubler la discussion, alors elle enchaîne:
    «C’est Naomie, comme Naomie Campbell. Parce que mon mari aime beaucoup la top-modèle noire… et alors lui, il a voulu une chienne et y savait pas comment l’appeler… en fait, on voulait pas de prénom de chien trop courant [un même souci d’originalité avait été mis en avant concernant les enfants] alors, il a dit: “J’adore Naomie Campbell, alors on va l’appeler Naomie!”, alors j’ai dit : “Tu vas pas app’ler Naomie un chien tout de même!” [un silence]… Après tout, c’est son chien… Il fait ce qu’il veut! Alors quand le vétérinaire nous écrit pour ses vaccins, il écrit Naomie P*! »
    Puis, Magali entreprend une reconstitution de sa vie de propriétaire de chiens:
    «J’ai eu aussi un bichon, il s’app’lait Nagui, comme le présentateur à la télé, il est mort d’une gastro. […] Ma mère, elle a Poupette! [une chienne] au départ on l’app’lait Cendrine, j’me souviens on lui avait donné un prénom féminin et bon après, on a dit: “Quand même c’est un chien!” Donc, après on l’a appelée Poupette… C’est vrai qu’y a des gens qui donnent beaucoup de noms de gens… Moi, je sais que mon oncle il a appelé son colley Virgile et après j’l’ai entendu comme nom d’un adulte: Virgile! Mais c’est un nom de chien, j’ai dit! »

    Méchin parle, en conclusion, de “concurrence linguistique” entre hommes et animaux domestiques.

    En devenant «familier» (au sens premier du terme: qui fait partie intégrante de la famille), l’animal acquiert les mêmes prérogatives que les personnes. Les mécanismes du choix de la nomination se retrouvent alors étrangement calqués sur ceux de la nomination de l’enfant nouveau-né: même minutie dans la recherche, même référence à une mémoire familiale aussi.

    Il est donc possible, et cela pourrait, par exemple, faire l’objet de mémoires de recherche d’étudiants, que l’on comprenne certaines logiques de prénomination humaine en étudiant — par la bande — la nomination animale. Y a-t-il des étudiants ou des étudiantes en début de master de sociologie qui lisent ce blog ?

    Note Illustration : toucanradio / flickr (cimetière pour chiens d’Asnières)
    Note 2 : Je n’ai pas répondu à la question posée en titre du billet. Mais l’extrait de l’entretien : “quand le vétérinaire nous écrit pour ses vaccins, il écrit Naomie P*!” me laisse penser que le nom de famille est utilisé pour identifier les animaux domestiques. [Si des vétérinaires lisent ce blog... comment faites-vous ?]

    Début de cartographie avec R

    R, le logiciel libre de statistiques, peut être étendu au traitement de données spatiales, et il arrive même à générer des cartes. La plupart des exemples que j’ai trouvés en ligne concernent l’utilisation de fichiers de type shapefile .shp, j’avais besoin d’un outil plus simple.
    Le package “maps” qui contient une carte des départements français, semblait un point de départ intéressant. Ce billet a pour but d’aider d’autres novices qui souhaiteraient produire des choses similaires à ceci :

    Les deux cartes ci-dessus ont été produites avec R et le paquet “maps”. Elles présentent, pour l’année 2004, le nombre de naissances d’enfants mâles nommés Ewen et Erwan pour la France métropolitaine et continentale. En gros, Erwan a été abandonné par les Bretons et adopté par les Chtis. Les Bretons ont produit le superceltique “Ewen” qui est très rare en dehors de la Bretagne [Pour une discussion sur les prénoms bretons, voir ici].

    *

    Le principal problème, à mon avis, avec la géo-statistique, c’est l’établissement du lien entre le fond de carte et les données. Comment l’ordinateur peut-il comprendre que certains chiffres correspondent à certains départements ? C’est sur cette question que je vais me centrer ici. Je n’aborderai pas du tout la sémantique cartographique ou le choix de données significatives (proportions plutôt que valeurs absolues, etc…).
    Commençons par installer le paquet “maps” :

    install.packages("maps")
    library(maps)
    france<-map(database="france")

    L’objet “france” est composé de descriptifs des polygones départements : $x (longitudes) et $y ; d’une description de la zone : $range ; et des noms des départements : $names.
    L’instruction france$names donnera, dans R, une idée :

      [1] "Nord"                                 "Pas-de-Calais"
      [3] "Somme"                                "Nord"
      [5] "Ardennes"                             "Seine-Maritime"  

    Les départements ne sont pas identifiés par leur numéro administratif, mais par leur nom, avec des étrangetés comme “Cote-Dor”. Les enclaves (l’exclave du Nord dans le Pas de Calais, dite communauté de communes de l’Enclave) sont représentées : d’où l’apparition, dans la liste ci-dessus, de “Nord” à deux reprises.
    Produisons une carte toute simple colorant certains départements :

    dpt2001<-c("Ain","Marne","Nord","Charente")
    col2001<-c(1,2,3,5)
    match <- match.map(france,dpt2001)
    color <- color2001[match]
    map(database="france", fill=TRUE, col=color)

    C’est l’instruction “match.map” qui établit le lien entre la liste des départements qui se trouve dans “dpt2001″ et le fond de carte, “france”. Le résultat donne quelque chose comme ceci :

    L’exclave du Nord est bien coloriée en rouge, comme les îles (Ré et Oléron) au large de la Charente-Maritime. Et comme l’on n’a pas été strict, R a compris qu’il fallait colorier et Charente, et Charente-Maritime… Cela peut poser problème, attention…
    Il est donc préférable, peut-être, de demander ceci à R :

    match <- match.map(france,dpt2001,exact=TRUE)

    Pour la carte des “Ewen”, mes données sont structurées ainsi (j’ai enlevé le nombre de naissances) :

                  nom DPT NOMBRE
    1        Calvados  14      *
    2    Cotes-Darmor  22     **
    3       Finistere  29     **

    Et pour obtenir la carte, je demande à R ceci :

    dptewen<-ewen$nom
    colewen<-ewen$NOMBRE
    match <- match.map(france,dptewen,exact=TRUE)
    gray.colors <- function(n) gray(rev(0:(n-1)/1.5)/n)
    color <- gray.colors(100)[floor(colewen[match])]
    map(database="france", fill=TRUE, col=color)

    Au final, donc, il est possible de produire à peu de frais des cartes, presque aussi facilement qu’avec Philcarto, mais pour bénéficier de ce qu’offre Philcarto (les traitements statistiques intégrés et l’excellente formalisation sémantique), il faudra apprendre encore plus de R.

    Y a-t-il autant de prénoms bretons en Bretagne que de prénoms basques au Pays basque ?

    Dans La Création des identités nationales, Anne-Marie Thiesse relate la mise en place d’un “kit” permettant de construire des nations, d’un “système IKEA” de construction des identités. « On sait bien aujourd’hui établir la liste des éléments symboliques et matériels que doit présenter une nation digne de ce nom: une histoire établissant la continuité avec les grands ancêtres, une série de héros parangons des vertus nationales, une langue, des monuments culturels, un forlklore, des hauts lieux et un paysage typique, une mentalité particulière, des représentations officielles — hymne et drapeau — et des identifications pittoresques — costume, spécialités culinaires ou animal emblématique. » (p.14)
    Parmi les éléments du kit identitaire, l’on trouverait certainement une liste de prénoms nationaux. François, Helmut, ou Javier font référence à quelques nations établies. Et dans leurs frontières, les promoteurs de la nation ont essayé de limiter l’usage de prénoms halogènes. Cela s’est combiné avec le mouvement d’identification des citoyens lié à la solidification des Etats : En France, par exemple, à partir de la Révolution, le prénom est devenu un élément fixe de l’identité. Il est devenu de plus en plsu difficile d’en changer au fur et à mesure de l’accroissement de l’emprise des formulaires administratifs sur les personnes. Une «morale d’état civil» base l’identité personnelle sur l’identité de papier.

    L’établissement d’une identité nationale uniforme a toujours été impossible : l’attachement à la fiction nationale n’allait pas jusqu’à l’abandon des particularismes locaux (ces derniers étant d’ailleurs énergisés à nouveaux frais comme des conservatoires de traditions nationales). Ainsi, au début du XXe siècle, un spécialiste des prénoms, Edouard Lévy, écrivait :

    En Franche-Comté on trouve un assez grand nombre de Othilie, de Ludivine et de Mélitine, en Picardie des Adéodat, en Provence des Marius, alors que ces mêmes prénoms seraient à Paris quelque peu gênants pour leurs titulaires.
    source : La question des prénoms, 1913, p.30

    Et l’on trouvait aussi beaucoup de Léonard dans le Limousin.

    Pour certains, cependant, ces particularismes onomastiques sont la preuve d’une nation sous-jacente. En France, les nationalistes bretons ont fait de la question des prénoms un des thèmes de mobilisation. Entre la fin des années cinquante et le milieu des années soixante-dix, ce thème était incarné par la famille Le Goarnig, dont une partie des enfants avait été privée d’état civil (pour cause de prénoms bretons, dont Adra boran, Maïwenn, Gwendal, Diwzka et Sklerijen). Pour ces nationalistes onomastiques, l’usage de prénoms bretons devait nécessairement s’accompagner d’une inscription de ces prénoms dans les registres d’état civil.

    Les Le Goarnig ont-ils été suivis ? L’on connaît tous, probablement, un Yann ou une Nolwenn, une Gwenaëlle ou un Gwendall, un Erwan ou un Ewenn… mais ces connaissances anecdotiques peuvent-elles être solidifiées par l’analyse précise des prénoms donnés aux personnes nées en Bretagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Heureusement, oui :

    prénoms bretons et prénoms basques

    Je me suis inspiré d’un article de Michel Rouxel de l’INSEE [PDF] [vous remarquerez que si nos proportions divergent, l'évolution est similaire].

    Après Guerre, seuls 7% des nouveaux-nés en Bretagne étaient titulaire d’un prénom breton : le classique Yann et d’autres. Peu d’évolutions jusque vers 1973 : c’est dans les années soixante-dix que se met en place la régionalisation (loi de 1972), que des partis bretons connaissent une période faste, que l’enseignement du breton comme langue se développe.
    Aujourd’hui, un bébé né en Bretagne sur cinq reçoit un prénom breton, et le mouvement semble devoir se poursuivre. [Note technique : le "fichier des prénoms" de l'INSEE groupe dans une catégorie unique "prénoms rares" certains prénoms très peu donnés, et cette catégorie représente une proportion de plus en plus importante des naissances. "Un sur cinq" est donc à comprendre comme une estimation basse].
    Est-ce à comprendre comme l’indice d’un courant nationaliste breton ? Le prénom est-il un indicateur ? Hmmm… j’en doute. Les sonorités proposées par ces prénoms sont peut-être à la mode.

    Essayons d’en savoir plus, en examinant un autre peuple, les Basques. On dispose des mêmes données pour les Pyrénées atlantiques. On remarque aussi que la proportion de bébés recevant des prénoms basques a augmenté au cours des quarante dernières années. Mais là se pose un problème : la proportion de bébés “basques” recevant un “prénom breton” est plus élevée que la proportion de bébés “basques” recevant un “prénom basque”.
    comparaison
    Tout ça pour inciter à la prudence dans l’interprétation… Mes listes de prénoms bretons et basques sont peut-être déficientes (avec des prénoms qui seraient peut-être communs, comme, au hasard Adrian) et pas assez exclusives (j’ai environ 1500 prénoms bretons et 1600 prénoms basques).